« Moltaec, le 22 août,

Arthur,

Si cela peut te rassurer, tu n'as pas vécu mes années d'existence, mais tu es toi sans être toi, toi aussi. Physiquement, tu n'as absolument pas changé. Peut-être un peu moins épais, plus musclé, mais mes perpétuelles taquineries sur ton poids, à l'époque de ta Royauté, n'étaient pas vraiment fondées, juste de quoi piquer ton ego. Tu te serais sans doute empâté sur la fin de ta vie, si tu n'avais plus eu l'occasion de faire tout l'exercice physique qui te maintenait en forme. (Et vu le nombre d'heures que j'ai pu passer sur un banc pendant que tu t'entraînais avec les chevaliers, crois-moi, je suis très au fait de combien tu entraînais ton corps !) Par ma faute, cependant, tu n'es jamais arrivé à la fin de ta vie à un âge respectable, mais tu as été fauché dans la fleur de l'âge.

Et si physiquement, tu es toujours le même, mentalement, il y a des choses qui ont changé. Avant, jamais tu n'aurais proposé à un parfait inconnu de venir manger chez toi. Et encore moins proposé de l'héberger. Pour une nuit. Pour une vie. C'est peut-être arrogant de ma part, mais j'aime à croire que c'est moi qui t'ai aidé à changer au cours de ton règne. Après tout, tu m'avais bien recueilli (contraint et forcé par ton père, d'accord) sous ton aile, au début, et tu ne l'as pas regretté.

Tu as toujours autant ce fichu complexe du sauveur de l'humanité. À me dire, alors que la vie s'échappe de ton corps, que le royaume peut survivre sans toi. Que Camelot, ce n'est pas seulement toi. Qu'Albion, ce n'est pas seulement toi. À partir presque heureux, à être certain que le royaume allait te survivre, heureux de ce que tu avais accompli.

Dieu que je t'ai haï, par la suite ! Je t'ai haï, parce que tu as eu raison, pour répondre à la question sur le futur de ton royaume. Camelot, Albion, notre rêve, MON rêve, notre destin, ce n'était plus simplement toi dans la lumière et moi dans l'ombre. Sans que je m'en rende compte, au fil des années, Albion était devenu l'avenir de tous, et tout le monde y travaillait activement.

Je me suis senti étrangement trahi après ta mort. Alors que je te pleurais et je laissais mon corps mourir (et ma magie me maintenait en vie), le royaume s'en remettait. Le royaume continuait à vivre. Je croyais que tu étais le cœur du royaume, et que ce cœur s'était arrêté de battre, mais j'avais tort, tu avais raison. Camelot a continué de vivre. Tes chevaliers, même éprouvés par tous les deuils qu'ils connaissaient, ont continué à vivre. Leon a été formidable, comme toujours. Percival est celui qui a le plus souffert.

Avoir appris la mort de Gwaine, qui était mon meilleur ami depuis la perte de Lancelot, ne m'a quasiment pas fait de mal. J'étais trop anesthésié par la douleur. J'avais perdu toutes les parties de moi-même, ce jour-là. Morgana, mon miroir, Mordred, mon reflet, et toi. Je n'avais plus aucune peine en moi, plus de larme, plus de chagrin.

La colère est venue rapidement après. Gwen a admirablement pris les choses en main. Elle portait le noir, mais elle régnait en maîtresse sur toute la citadelle. Elle a enduré bien des douleurs et des souffrances. Sa politique n'était pas toujours bien vue, et tu étais l'héritier de sang de notre royaume : elle n'était que l'intrigante qui était montée sur le trône, et tu n'étais plus là pour la défendre.

Elle a résisté vaillamment et a su dompter les plus récalcitrants dans ce tour de force assez impressionnant. Pendant ce temps-là, je me réfugiais sur les berges d'Avalon, à attendre que la Mort daigne me prendre et me permettre de te retrouver, mais cela n'est jamais survenu. J'étais trop furieux contre ce monde qui ne s'arrêtait pas de tourner alors que je n'avais plus de raison de vivre pour être utile à la citadelle, même si Gwen requérait régulièrement ma présence.

J'ai cessé d'être en colère huit mois après ta mort. Quand, à l'occasion d'un de mes rares passages au château, Gwen m'a giflé et m'a demandé ce qui obscurcissait tant mes yeux pour ne pas voir l'évidence. J'ai chassé les nuages de mon esprit et j'ai vu son ventre rond, indiscutablement enceinte. Enceinte de toi. Les médisants ont pu dire bien des choses de notre Reine, mais jamais sa vertu n'a été remise en cause après ta mort. Elle y avait pris grand peine. L'épisode avec Lancelot lui avait suffi.

Elle portait ton héritier, et même si la douleur de ton absence était encore lancinante, plaie à vif qui jamais ne se refermait dans nos cœurs à tous les deux, Gwen et moi avons vu en cet enfant un espoir.

Mais l'espoir ne fait rien de plus qu'être brisé, comme toujours.

Je n'ai jamais envisagé de me suicider, en réalité. Ni à ce moment-là, ni quand j'ai pris conscience que ma vie ne s'arrêterait pas, pas comme s'étaient arrêtées celles de tous mes amis, de Gaius, de ma mère, de Gwen. J'ai toujours suivi mon destin, écouté le chant de la Magie dans mes veines. J'imagine qu'au fond de moi, je savais que j'avais encore quelque chose à faire sur cette Terre. Alors j'ai suivi les instructions de ma destinée, et j'ai continué à vivre.

La perte de Kilgarrah, mon dragon, a été sans doute une épreuve douloureuse, mais cela a amené un grand déferlement de magie que j'ai recueilli en mon sein, et c'était apaisant. Doux, réconfortant. Cela m'a permis de tenir jusqu'au premier retour d'un de nos amis. Ça a été Leon, d'ailleurs. Celui qui avait vécu le plus longtemps, et qui était mort le plus récemment, bizarrement. Il était tavernier dans une ville qui ne s'appelait pas encore Londres. C'était bon de le revoir. J'allais régulièrement boire un verre chez lui, et je discutais cinq minutes, il n'avait pas le temps de plus, et pourtant il était toujours lui avec sa douceur et sa gentillesse et sa droiture.

Aithusa, la dragonne de Morgana, est partie, elle aussi, si peu de temps après Kilgarrah, alors qu'elle avait des siècles de moins que lui, et qu'elle aurait dû vivre bien plus longtemps. Mais la perte de Morgana l'avait trop affaiblie pour qu'elle y survivre. D'elle aussi, j'ai hérité sa magie.

Et pour te répondre, oui, vivre seul pendant aussi longtemps, à errer, à devoir repartir régulièrement de chaque lieu où je vivais, pour ne pas attirer les soupçons, créer de faux papiers d'identité, une nouvelle identité, a été très dur. J'ai survécu à tout cela accroché à une seule idée : si les autres étaient revenus, tu pouvais revenir aussi. C'était mon seul but, mon seul désir, mon ancre dans la tourmente et le chaos de l'existence, et je priais pour que cela survienne avant que la magie ne s'échappe définitivement de moi et ne me rappelle à elle. Et tu es revenu. Alors je n'ai pas affronté tout cela en vain. Tu es là. (Même si tu as toujours ce stupide complexe du héros et que tu t'es bêtement engagé dans l'armée, et je prie pour que tu n'y meurs pas bêtement, pas encore, pas alors que je ne suis pas là pour t'accompagner).

Je pourrai te raconter toutes les vies de chacun de nos amis. J'ai, dans un carton, des carnets où j'ai noté pour chacun d'eux leurs vies. Il n'y a eu aucune logique. Leon est revenu six fois. Gaius seulement deux, et j'ai chéri chacune de ces vies pour profiter le plus possible de lui. Il a grandement œuvré pour l'éradication de la peste, dans une vie, et la mise au point du vaccin contre la rage, dans une autre. Lancelot est revenu sept fois, tout comme Gwaine. Percival quatre seulement. Je n'ai jamais compris la logique de tout cela. Je crois qu'il n'y en a pas.

Quant à ta dernière question, pourquoi ai-je choisi Moltaec alors que j'ignorais que tu y avais vécu, tu es sérieux Arthur ? Je n'arrive pas à savoir si ta question me fait rire ou pleurer. Les deux à la fois, je crois. C'est tellement toi, de poser ce genre de questions. Moltaec, ce sont les ruines de ta citadelle. Du cœur de ton royaume. Ta maison est construite à l'endroit exact, où, des siècles auparavant, se dressait le château. Je peux ressentir la magie à cet endroit précis jusque dans mes orteils. Les noms ont évolué avec le temps, mais c'était ton Royaume. Ton château. Le paysage a changé, le monde a tourné, mais c'était là. J'ai juste eu l'inexplicable envie de ressentir les cendres fumantes de mon si lointain bonheur. Je n'étais pas revenu dans ce coin du pays depuis ta mort. Et durant cinq ans, j'ai souhaité y rester alors même que je n'avais aucune raison de le faire, simplement parce que je ressentais que je devais le faire. Et j'avais raison. Mon instinct a eu raison. Tu es revenu.

Merlin »