« Moltaec, le 7 septembre,
Arthur,
Sais-tu que ces lettres mettent déjà trois fois moins de temps à parcourir la distance qui nous sépare qu'elles ne devraient, si elles empruntaient la voie postale classique ? Je les 'aide' un peu. Cela ne diminue en rien mon pouvoir. Il y a tant de choses que je peux faire par la magie sans même y penser.
Cela dit, je comprends ton impatience. Je savais que je risquais de m'exposer à ton besoin de tout comprendre, mais parler de Gwen me fait plus de mal que tu ne peux l'imaginer, pour bien des raisons. Le poids de ma culpabilité ne me fait pas cauchemarder, pas comme quand je rêve de Morgana ou de Mordred, mais il est bien lourd à porter néanmoins.
Oui, tu as eu un fils, Arthur. Il est né huit mois et vingt-et-un jours après ta mort, après Camlann. D'après Gaius, Gwen a dû tomber enceinte juste avant la bataille, soit dans les quelques jours avant, soit le jour même, avant que tu ne partes au combat.
Gwen l'a appelé Arthur, parce que le poids des traditions pesait sur elle. Le royaume n'avait plus de roi, et nommer cet enfant, ton héritier, par ton nom, c'était te faire revivre, d'une certaine manière, quand bien même il ne serait pas apte à gouverner avant deux décennies.
Pour Gwen comme pour moi, le nommer Arthur a été une torture. Gwen voulait l'appeler Vortigern, et je préférais cela aussi, mais personne ne nous a vraiment demandé notre avis. Il fallait un roi et il fallait que ça soit Arthur. Mais à chaque fois que nous prononcions son nom, les mots nous déchiraient la gorge, les souvenirs nous brûlaient la mémoire.
Avant la naissance, comme je te l'ai dit, Gwen et moi nourrissions de grands espoirs pour cet enfant. Même si l'appeler Arthur était douloureux, une partie de nous le voulait grand, blond, avec tes yeux. Plus que tout, nous désirions qu'il ait tes yeux. Et nous espérions lui offrir, quand il serait en âge, un royaume en paix à gouverner. Cela nous donnait un but, un rêve à atteindre.
Le destin s'est chargé de nous rappeler que tout se ne passe jamais comme on le prévoit. L'accouchement s'est très mal passé. Gwen a fait ce que, aujourd'hui, nous nommons éclampsie. À l'époque, même Gaius ignorait ce qui se passait. Tout ce qui nous savions, c'était qu'elle souffrait, terriblement, et qu'elle était en train de mourir, et avec elle mourrait ton fils. Ton héritier. L'héritier du royaume.
Nous n'avions pas le temps, pas de marge de manœuvre. Gaius a ordonné à tout le monde de sortir, au prétexte de tester une nouvelle méthode de médecine novatrice. Leon seul a voulu rester à tout prix. Sa loyauté envers Gwen et ton souvenir n'avait jamais faibli.
Il est resté. Et Gaius, une fois tout public écarté, m'a ordonné de faire quelque chose. N'importe quoi. Leon n'a rien dit. Ce jour-là, j'ai su qu'il savait déjà, et ce n'était pas l'urgent.
Quand je repense à ce jour, je continue de ne pas savoir ce qui était la bonne solution. Ni ce que j'aurais fait si je n'avais pas procédé en urgence.
J'ai usé de ma magie, instinctivement. Je l'ai implantée dans Gwen, pour la sauver. Elle s'est remise. Elle a pu accoucher normalement, malgré la douleur et la durée du travail. Arthur II avait tes yeux, à la naissance, et nous avons continué d'y croire. Le royaume entier est devenu pure joie. Il avait un héritier.
La vérité sur l'enfant est arrivée plus tard : il avait été privé d'oxygène trop longtemps, et avait subi les convulsions de sa mère in utero. Il avait reçu de ma magie, lui aussi, mais cela ne l'avait aidé en rien, au contraire. Il était un enfant adorable, et il avait tes yeux, mais il ne serait jamais roi. Gwen et moi, six mois après sa naissance, en avions la parfaite certitude. Dans un autre temps, on l'aurait traité de débile et de retardé. Aujourd'hui, on emploierait des mots plus politiquement corrects, comme retard de développement.
Il était adorable, mais inapte. Parfaitement inapte. Gwen, quand elle l'a compris, l'a presque délaissé pour se consacrer exclusivement à la politique du royaume. Je crois que dans sa folie et sa douleur de reine abandonnée, d'épouse en deuil et de mère dévastée, elle s'est persuadée que si elle s'occupait de tout avant qu'il ne soit en âge de gouverner, personne ne se rendrait compte de sa différence.
C'était un vœu pieu, un projet fou, mais c'est son acharnement qui, deux ans après ta mort, a ramené la magie sur nos terres, avec la bénédiction absolue d'à peu près tout le monde, un véritable miracle, assurément. J'ai pu cesser de me cacher, mais cela ne m'a pas vraiment apporté de réconfort. Arthur II ne faisait pas vraiment de progrès.
Et, à trop le surveiller, j'en oubliais de surveiller Gwen. La magie avait atteint ses limites.
Je l'avais sauvée d'une mort, certes douloureuse, mais qui lui aurait permis de te rejoindre, d'oublier tout cela. En la sauvant, elle et Arthur II, je les avais condamnés à la vie et à la souffrance.
Elle, des ravages que son éclampsie avait laissé dans son corps. Lui, de son retard de développement.
Il a fallu dix ans pour que Gwen succombe. Le royaume était en paix, et il a beaucoup pleuré sa reine. Pas autant que moi, cela dit. À la fin de sa vie, Gwen était malade, et je ne pouvais rien faire pour la sauver. Chaque éclat de magie que j'essayais d'insuffler à son corps ne faisait que la mutiler davantage.
La magie a un prix. Mes tentatives se payaient trop cher. Arthur II avait à peine douze ans, à la mort de sa mère, et cela a eu un effet inattendu sur ses capacités. Une fois passés la douleur et le chagrin, il a fait preuve d'éclats de brillance qui nous ont laissé croire que, peut-être, le couronner roi et faire illusion était possible. La plupart des proches conseillers et de la table ronde étaient parfaitement au courant de ses problèmes. Il était de toute manière trop jeune. Leon a été nommé Régent.
Et au jour de ses seize ans, ton fils a été couronné. Il avait toujours tes yeux. C'était bien la seule chose, avec son nom, qui le faisait te ressembler.
Je ne restais au château plus que pour lui, mais tu sais mieux que personne combien le poids des responsabilités peut être écrasant : tu avais grandi avec la main de père sur ton épaule te rappelant qu'un jour, ce trône serait tien et qu'il fallait d'y préparer. Et même si cela t'avait étouffé, tu étais prêt le jour venu.
Jusqu'à la mort de sa mère, personne n'avait réellement préparé ton fils, le croyant trop inapte. Quatre ans n'ont pas vraiment suffi pour l'aider à y faire face. Son retard le rendait de toute manière inefficient. J'aurais pu, bien sûr, régner dans l'ombre et faire de lui mon pantin servile de façade et m'occuper de Camelot, et d'Albion, mais je n'en avais plus la force.
Son règne a été bref. Moins d'un an. La révolte a grondé rapidement. Ton royaume s'est soulevé. Ton fils a été destitué. Il est mort dans un accident pour fuir le château. Leon, couvert de déshonneur, et en ayant trop enduré pour voir mourir la lignée de Pendragon, est parti, emmenant avec lui Percival. Le faste et la paix ont pris fin, et ta lignée s'est officiellement éteinte, dix-sept ans après ta mort. Gaius était décédé, dans son sommeil, depuis quelques années déjà. Il ne restait plus que moi et je suis parti vivre en ermite. J'y ai passé des décennies avant de réaliser que je ne mourrais pas et que le monde évoluait autour de moi.
Je ne suis pas certain que tu apprécies réellement la vérité que tu m'as réclamée, maintenant que tu la sais.
Veux-tu savoir le plus terrible ? Gwen est la seule à n'être jamais revenue. Elle ne peut pas, et ne pourra jamais revenir. Parce qu'elle aurait dû mourir en couches et en lui sauvant la vie par magie, j'ai contrevenu à la balance de l'univers, insufflé une partie de mon pouvoir, et l'ai privé de toute possibilité de retour. Encore aujourd'hui, elle me manque terriblement, je ne la reverrai jamais, et même mes souvenirs ne parviennent plus à me la remémorer parfaitement.
C'est la raison pour laquelle je sais, de manière certaine, que Morgan n'était pas ton fils, dans ce monde. Ton fils ne peut être que celui de Gwen, et Gwen ne reviendra plus jamais.
Et si cela t'intéresse, sache que si, officiellement, les Pendragon sont morts à la mort de ton héritier, officieusement ton fils aimait les servantes (comme son père... Mais lui, uniquement pour badiner, pas pour les épouser. C'était bien le seul domaine dans lequel il n'avait pas de retard). Une seule a donné naissance à un fils, un bâtard jamais reconnu. Qui a lui-même eu un fils, par la suite. Les noms se sont déformés, ont évolué, ont changé de localités, et un jour, Pendragon est devenu Ridrachen.
Dans ma langue, la langue ancienne et magique, Pen voulait dire Roi. Roi des Dragons. Pendragon. Drachen veut dire dragon, en allemand, où ta lignée a longtemps résidé. Avant de revenir ici, sur l'actuel pays de Galles, et prendre ce préfixe de Ardri, qui veut dire Haut Roi. L'évolution n'a ensuite laissé que Ridrachen, roi des dragons. Les choses ne changent pas, tu vois. De manière très éloignée, tu es bien le descendant de mon souverain. Tu ES mon souverain.
Merlin. »
