« Moltaec, le 23 septembre,

Arthur,

Ne te fustige pas d'être mort, je t'en prie. Pas quand JE suis responsable de celle-ci. Je te l'ai dit, ce jour-là, ce jour dont je n'ai pas oublié la moindre seconde, ce jour gravé dans ma chair au fer rouge : je savais que c'était Mordred que je devais arrêter. Et pourtant je suis arrivé trop tard, je me suis bêtement laissé piéger. C'était ma faute, je ne te laisserai jamais dire le contraire.

Je suppose que désormais, je dois effectivement tout te dire à propos de Morgana et Mordred. Je crains que ma lettre ne soit encore plus longue que les précédentes. J'espère qu'elle ne te ramènera pas à l'infirmerie. Je suis très inquiet des réactions que tu as en lisant mes révélations. J'aimerais pouvoir être là pour analyser ce dont il en retourne. Comme tu as dû le comprendre, tu es revenu grâce à la Magie, pas la mienne, mais j'ai libéré ta mémoire grâce à mes dons. Ou du moins j'ai commencé, par faiblesse, le jour où tu t'es effondré en pénétrant dans ta chambre d'enfant. Ce jour-là, je n'ai pas réfléchi, je voulais juste te réconforter, et la magie est sortie toute seule de moi, s'est enroulé autour de toi, tandis que je n'avais pas conscience que les mots que je prononçais étaient ceux de l'Ancienne Religion. [mot raturé de noir, illisible] Morgan me l'a assez reproché, d'ailleurs. Il ne comprenait pas pourquoi, après une vie à lui rappeler que personne ne devait savoir que nous étions magiciens, je pouvais céder aussi facilement et laisser ma magie m'échapper ainsi sans même m'en rendre compte.

Avant même que Morgan ne sache parler, ou même marcher, quand il utilisait l'instinctive magie qui était la sienne pour répondre à ses besoins personnels de bébé inconscient du risque, je lui ai martelé que nous ne devions jamais user de magie en public, toujours taire nos dons. Il a bien retenu la leçon.

Forcément, je peux comprendre que cela l'ait perturbé quand j'ai subitement cessé de suivre les recommandations que je lui avais moi-même inculquées.

Il s'est finalement rangé à mon opinion. Ou plus exactement, il a dû y trouver son compte à son tour, puisqu'il a achevé le processus.

Tu as donc reçu, d'une certaine manière, deux magies différentes et semblables à la fois. Comme je te l'ai dit, Morgan n'est pas mon frère de sang, mais il est pourtant bel et bien de ma famille. Celle des magiciens, des êtres doués d'un pouvoir supérieur. Nous nous ressemblons bien plus que qu'on pourrait bien penser.

De fait, je m'inquiète sincèrement de ta santé, vu la manière dont tu as subi cette libération de ta mémoire. Les médecins peuvent chercher longtemps. Ils ne trouveront jamais rien. Les médecins ont rarement des connaissances en magie. Je sais de quoi je parle. J'ai conscience qu'il y a bien peu de chance pour que tu suives ce conseil, mais avertis-moi s'il t'arrivait de nouveau quelque chose de ce genre, que tu soupçonnerais être lié à mes lettres. Même si tu n'es pas d'accord, j'arrêterai de t'écrire. La suite pourra bien attendre que tu reviennes en Angleterre. Je refuse de mettre ta santé en balance. Tu es ce que j'ai de plus cher au monde, et je t'ai perdu par faiblesse une fois, et je ne recommencerai pas. Je souffre déjà assez de te savoir sur un champ de bataille sans que je ne puisse être à tes côtés (en toute sincérité, j'ai envisagé de m'enrôler pour te rejoindre, et te protéger, comme je l'ai toujours fait, mais les temps ont changé, et si autrefois tu pouvais m'emmener parce que j'étais ton servant, aujourd'hui j'aurais bien du mal à passer les sélections physiques, et ensuite d'avoir la bonne affection sur ta base), mais imaginer que ça soit mes révélations qui puissent te causer le moindre tort physique me détruit entièrement. Promets-le-moi, s'il te plaît. Je veux te garder en vie. Au moins dans cette vie, reste en vie, je t'en prie.

J'imagine que tu dois trouver que j'ai bien assez digressé jusqu'à maintenant, et t'impatienter. Je te connais si bien que je peux voir toutes les mimiques de ton visage rien qu'en fermant les yeux. Mais ne t'inquiète pas. Je vais te parler de Morgana et Mordred. Quand bien même tu risques de ne pas aimer ce que tu vas lire.

Morgana… Morgana était mon miroir. Elle était ta sœur, cela tu t'en souviens. Te souviens-tu également de votre enfance ? Morgana, officiellement, était la fille de Dame Vivian et de Sir Gorlois, des amis proches de tes parents, le Roi Uther et la Reine Ygerne. Vivian est morte en couches, en mettant au monde Morgana. Gorlois est mort dix ans plus tard, au combat, pour défendre les terres d'Uther. Ce dernier est devenu le tuteur de Morgana, et elle a grandi au château avec toi. Vous avez, d'une certaine manière, été élevés comme frère et sœur, sans savoir que vous l'étiez réellement.

Je ne sais pas, et ne saurai sans doute jamais pourquoi Uther a trompé Dame Ygerne (la difficulté de concevoir un hériter avec ta mère ? Expliquant que par la suite, il s'est tourné vers la magie) et Dame Vivian son époux[1], mais Morgana était bien la fille d'Uther… Et celle de Dame Vivian. Une puissante magicienne, de l'ordre des Grandes Prêtresses. Dame Vivian a transmis ses dons à ses deux filles : Morgause, l'aînée, lui avait été arrachée par les Grandes Prêtresses, conformément à leur Ordre. Vivian n'avait pas eu le choix, qu'importe la souffrance qu'elle ressentait d'être privée de sa fille. Au final, la mort l'a prise avant qu'elle n'ait pu voir Morgana, sa fille cadette.

Morgause a donc été élevée par les Grandes Prêtresses de l'Ancienne Religion, et Morgana par Uther… Du moins, avant la Grande Purge induite par ta naissance. Les Grandes Prêtresses ont été décimées, et seule Nimueh a survécu, enseignant et transmettant à Morgause sa haine viscérale d'Uther et de tous les Pendragon, et lui révélant la vérité sur Morgana. Nimueh a péri, par ma main, par la suite, mais c'était trop tard. Morgause savait.

Je te prie de bien vouloir m'excuser pour ces rappels. J'ignore ce que tu sais ou non, ce dont tu te souviens exactement.

Quand je suis arrivé au château, Morgana était assurément la plus belle femme de tout le royaume. L'adolescence avait distendu vos rapports, mais malgré vos taquineries, vous aviez l'un pour l'autre un profond respect, amitié et amour fraternel. Morgana m'a toujours fasciné. Par sa beauté, sa prestance, ce qui se dégageait d'elle. Et puis, très rapidement, elle a commencé à s'éveiller à la magie qui était la sienne, et qu'elle avait toujours gardé confinée en elle, inconsciemment. Je sais aujourd'hui que c'est ma faute. C'est mon arrivée au château qui a provoqué cela : ma magie était libre, et j'en faisais usage. Celle de Morgana a voulu y répondre, se libérer. C'est ma première faute, et même si je m'en blâme aujourd'hui, je n'aurais pu faire autrement : te retrouver et être à tes côtés était mon destin.

Les cauchemars de Morgana la terrifiaient. C'était les prémisses de sa magie, une première manifestation de ses incroyables dons, celui de la prémonition, en l'occurrence. Ce don que j'ai toujours mal maîtrisé, Morgana l'a toujours eu. Elle voyait l'avenir et cela la terrifiait. Gwen, à l'époque sa servante, l'aidait beaucoup avec sa douceur et sa générosité. Et moi, cela me détruisait. Je voulais l'aider. La soutenir. L'accompagner. Lui faire comprendre que la magie était belle, était douce, était un don. Mais elle avait grandi à la citadelle, et si elle était assurément moins bornée que toi à l'époque, je craignais sa réaction à une telle révélation.

J'étais lâche, j'étais faible. Et plus que tout, je t'ai choisi, toi plutôt qu'elle. Je refusais de prendre le risque de me révéler à quelqu'un, parce que je craignais que tu l'apprennes et que je te perde. Mon destin était plus important, et pour suivre mon destin, je devais taire qui j'étais. C'était faux. C'était simplement de la lâcheté. J'avais peur et je me voilais la face, et je laissais Morgana s'enfoncer dans ses terreurs.

C'est dans ce contexte que nous avons rencontré Mordred pour la première fois, alors qu'il était enfant, blessé, affaibli. Sorcier, bien sûr. Puissant, assurément. Et farouchement protégé par Dame Morgana. Pendant longtemps, je n'ai retenu de ce jour-là que l'aide que tu avais apporté à l'enfant, pour le rendre aux siens, allant en cachette à l'encontre des idéaux de ton père pour faire confiance à un peuple pacifique (et à un enfant qui aurait pu tuer d'un battement de cil, mais que tu jugeais innocent par son âge). J'étais fier de cela, et je n'ai pas vu l'évidence : Morgana avait rencontré un sorcier, un magicien natif, comme elle, comme moi, aussi puissant que nous, elle avait entendu sa voix dans sa tête (si Morgana était doué pour la prémonition, Mordred l'était pour la télépathie.) et elle n'avait pas mal réagi. Pourquoi n'ai-je pas compris le signe positif que cela était ? Pourquoi ai-je tant manqué de courage ?

Tu constateras à quel point dans mon récit ma lâcheté, ma faiblesse, mes choix aveuglés de te protéger avant tout sans réfléchir sont au cœur de mes regrets.

J'ai livré Morgana à Morgause, sa sœur. Uther avait perdu sa filleule le jour où il a condamné injustement à mort le père de Guenivere, la seule personne sur laquelle Morgana comptait. Depuis ce jour, elle ne faisait que se dresser contre lui, perdre confiance en sa politique, ouvrir les yeux sur sa haine et sa vengeance aveugle.

Moi, j'ai perdu Morgana le jour où Morgause est venue. Morgana a suivi sa voie, celle de sa filiation, celle de son sang, celle de sa magie.

Elle n'avait pas le choix. JE ne lui ai pas laissé le choix. Puisque ce jour-là, j'ai tenté de l'assassiner. Ce regard qu'elle m'a lancé, lorsqu'elle a compris, jamais je ne pourrais l'oublier. J'avais peur d'elle, de sa magie, de sa puissance qui ne demandait qu'à s'éveiller, j'avais peur de lui faire confiance, peur qu'elle me trahisse, et j'avais tort. J'avais entièrement tort. Morgana n'était, alors, qu'une petite fille privée de son père et de sa mère, élevée par la fermeté d'un tuteur parfois trop dur, et qui ne savait pas ce qui lui arrivait, avait peur, était terrifiée, cherchait désespérément une main tendue. Et moi, par peur de divulguer mon secret, par crainte que tu n'apprennes la vérité, je n'ai pas tendu cette main. Et ce jour-là, alors que Camelot se mourrait, victime d'un sortilège qui avait atteint tout le monde sauf les deux sorciers du coin – moi et Morgana – j'ai sciemment empoisonné ta sœur pour l'assassiner et mettre fin à l'enchantement que Morgause avait placé en sa sœur pour détruire le château. Et te sauver.

Morgana a survécu, Morgause s'est chargée de la sauver. Mais pour TE sauver, sauver Camelot, j'ai tué la petite fille terrifiée qu'était Morgana et qui implorait de l'aide. C'est Morgause qui l'a récupérée dans son giron, l'a protégée, l'a aimée, l'a rassurée. Tout ce que j'aurais voulu être capable de faire et que je n'ai pas fait.

Son regard hante encore mes souvenirs. J'ai perdu Morgana ce jour-là, en mon âme et conscience, et cette douleur pèse encore aujourd'hui sur mon existence.

Lorsqu'elle est revenue, un an plus tard, Uther s'est persuadé qu'elle n'avait rien voulu de tout cela, et s'est illusionné sur ses intentions véritables.

Il fallait reconnaître qu'elle était passée maître dans l'art de mentir et se cacher. Surtout d'Uther. Il était trop aveuglé par l'amour qu'elle paraissait ressentir pour lui. Mais au fond, elle nourrissait la rancœur la plus tenace contre son tuteur qui l'avait privée de son bien le plus essentiel, de sa nature même de magicienne.

Le pire est venu quand elle a appris la réalité de sa filiation. Sa colère est devenue haine. Sa vengeance a lentement mué en folie. Elle n'avait plus aucun repère. Il ne lui restait que cette certitude : elle était l'aînée des Pendragon, mais n'avait même pas le statut de bâtarde, et elle était magicienne. Et forte de ces deux convictions, de ces deux mensonges, elle a décrété que le trône lui revenait de droit.

Je souffrais de la voir, lentement, plonger un peu plus loin dans sa folie, mais je m'accrochais à mon destin. Te protéger. Être ton ombre, dans chacun de tes pas. Te protéger de Morgana, que tu t'obstinais à voir comme ta gentille demi-sœur, comme Uther, et creuser un peu plus le fossé qui nous séparait, elle et moi. Mille fois j'ai envisagé de tout lui dire, mille fois j'ai senti ce besoin désespéré de m'attacher à un autre que moi, qui pouvait me comprendre, partager mon fardeau, apaiser mes tourments. Mille fois j'y ai renoncé, me persuadant que j'étais plus efficace à ta défense si Morgana ignorait d'où venait ton bouclier. Passer pour un servant idiot et maladroit était mon meilleur masque. Morgana me prenait pour ton chien fidèle, qui savait à peine mordre. Elle n'avait pas vu le loup sous la surface.

Mais elle avait sans doute raison de ne pas me craindre. J'étais incapable, malgré toutes les possibilités que j'ai pu avoir par la suite, de l'arrêter. Une partie de moi savait que seule la mort l'arrêterait, et qu'elle devrait mourir de ma main. L'autre partie de moi, chaque jour un peu plus, portait le poids de mes regrets de ne pas lui avoir tendu la main plus tôt, et était incapable de la blesser de manière létale. Je voulais qu'elle meure et je voulais qu'elle vive.

Je voulais qu'elle cesse de te mettre en échec, de te mettre en danger. Je voulais qu'elle cesse de s'aveugler dans sa folie. Chacune de nos rencontres avec Morgana, chacune de nos batailles, chacun de nos combats, me mettait à l'agonie. Je la voyais s'enfoncer dans sa folie, et je voyais la splendide et merveilleuse pupille d'Uther, si belle et magnifique qui voulait de l'aide et que j'avais métaphoriquement assassinée. Je l'aimais et je la haïssais, et je m'en voulais de ressentir pour elle tant d'émotions contradictoires et douloureuses. Je me détestais de l'aimer, je me détestais de la haïr, et je ne parvenais qu'à repousser l'échéance, te protéger et l'envoyer au loin.

Le jour où tu es mort, te souviens-tu de ce que tu m'as dit à propos de Morgana ? Que j'avais sauvé le royaume. Quand j'ai enfoncé dans sa poitrine la lame forgée dans le souffle d'un dragon, cette lame qui m'a laissé aujourd'hui une cicatrice physique, tu m'as dit que je l'avais fait. J'avais sauvé Camelot. Je n'avais jamais ressenti une telle douleur, pourtant, et une telle sensation d'être un monstre et non un sauveur. Si tu n'avais pas été mourant et à sa merci, je ne l'aurais pas fait. J'en aurais été incapable, comme j'en avais toujours été incapable.

Mes mains étaient rougies du sang de tes ennemis depuis bien longtemps, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas les tâcher du sang de Morgana. Je n'ai pas réfléchi, à ce moment-là. C'était toi ou elle. J'ai agi. Et je vous ai perdus tous les deux, au final.

Il n'y avait aucun mot pour décrire le poids de mes regrets, d'avoir ainsi brisé le miroir. Morgana était mon miroir. Motivée par ses propres décisions, sur un chemin qu'elle estimait être le bon, comme moi j'estimais le mien être le bon, nous agissions de concert vers deux finalités différentes, en miroir, alors qu'il aurait suffi de tellement peu pour lier nos mains et nous tourner vers le même but, regarder dans la même direction.

Je suis désolé, Arthur. J'espère que tout sera lisible. Je ne suis pas capable de continuer. J'espère que l'encre n'aura pas trop bavé. Je pleure trop pour te raconter la suite.

Ne meurs pas, s'il te plaît. Pas encore. Je n'y survivrais pas.

Merlin. »


[1] C'est parce que Merlin n'a pas lu ma fic Le Temps de l'Innocence, clairement.