« Moltaec, le 24 octobre,
Arthur,
Ce que j'ai pu faire ou non avec ta sœur ne te regarde en rien, ni hier, ni aujourd'hui. Ta crise de jalousie et de possessivité est bien mal placée. Toute ma vie a été dévouée à ta petite personne de prince arrogant, tu as tué la seule femme que j'ai jamais aimée, et as toujours fait montre d'une possessivité malsaine à mon égard. Alors n'essaye même pas de me dire ce que j'ai le droit ou non de faire.
Mais pour te répondre, non. Morgana et moi n'aurions jamais pu avoir ce genre de relation, je crois. Nous étions trop proches et trop semblables pour ça. Dans un autre contexte, avec un autre passé, nous aurions sans doute pu avoir une relation, un futur, des enfants. Si on avait eu une fille, on l'aurait appelée Mélusine[1]. C'était le prénom que Morgana aurait aimé donner à son enfant. Mais ça n'est jamais arrivé, et ça n'arrivera jamais. Le pardon était une chose déjà compliquée à offrir à l'autre. Nous n'aurions jamais pu être ensemble, et je ne l'ai de toute manière jamais vraiment désirée ainsi.
La photo que je t'ai envoyée… Je ne sais pas comment l'expliquer. C'est arrivé un matin. Je ne sais même plus quand. Avant ou après la mort de Gwen ? De ton fils ? Bien plus longtemps après ? Je ne sais plus. J'ai l'impression que ça a toujours été là. Trois cicatrices sur ma peau. Trois marques qui ne disparaîtront jamais. Trois coups d'épée. Celui que Mordred t'a infligé. Celui que tu as infligé à Mordred. Celui que j'ai infligé à Morgana. Trois coups d'épée mortels sur les trois personnes qui ont représenté, dans un sens ou un autre, le plus de choses pour moi. Ces trois stigmates qui ne me laisseront jamais oublier ce que j'ai fait, ce que j'ai perdu. Elles sont situées à l'endroit exact des trois coups d'épée que vous avez reçus. Le tien, je ne le connaissais que trop bien. Ta blessure hantait mes cauchemars durant des mois, des années. Celle de Morgana, c'est moi qui lui ait faite et je savais très précisément où c'était. Quand les cicatrices sont apparues, j'ai facilement conclu que la troisième était celle de Mordred.
C'est presque drôle, quand on y pense. Trois coups d'épée mortels dans le flanc gauche, on aurait pu croire que nous aurions tous frappé au même endroit, mais il n'en est rien. Trois stigmates blancs et doucement boursouflés sur ma peau. Trois cicatrices d'une dizaine, une quinzaine de centimètres chacune, sans aucune logique. La preuve de mes erreurs. Que mon corps n'oubliera jamais.
Le tatouage est vieux. Le triskèle est la marque des druides, et j'ai un jour eu envie de me sentir proche de ce peuple qui était, d'une certaine manière, le mien. Tu ne le vois sans doute pas sur la photo, mais au centre et aux extrémités de chaque branche, il y a des dragons. Les druides étaient peut-être mon peuple, mais tu étais mon destin, mon Roi Éternel, mon tout. C'est pour ça que je refusais d'enlever mon T-shirt. Je ne voulais pas que tu voies tout ça. Que tu comprennes, ou qu'au moins tu réfléchisses.
J'imagine que tu veux parler de Mordred, à présent. Je ne saurais dire, qui de Mordred ou Morgana, est ma plus grande erreur. Là où Morgana s'est enfermée dans sa folie, s'est entêtée dans ses choix, a suivi son chemin sans se rendre compte qu'elle marchait au bord du précipice, Mordred a su faire preuve de pardon, et d'abnégation, que je n'ai pas été capable de voir, d'accepter. J'ai été incapable de lui faire confiance.
N'est-ce pas ironique ? Au fond de moi, je voulais désespérément faire confiance à Morgana, en la gentille pupille du roi effrayée par ses dons qu'elle avait été, et je voulais croire qu'elle ne te tuerait pas. Et paradoxalement, je refusais de faire confiance à Mordred, qui pourtant me prouvait par chacune de ses actions que j'avais sa fidélité. Je suis pathétique et misérable, et je méritais sans doute d'avoir tout perdu.
Mordred, je te l'ai déjà raconté, nous l'avons rencontré un jour de marché, alors qu'il était malade, druide dans l'enceinte de la citadelle, recherché par toute la garde, et farouchement protégé par Morgana. Ce jour-là, tu lui as sauvé la vie, tu as fait un pas en avant vers ton destin.
Je l'ai recroisé à deux reprises par la suite, et je ne crois pas que tu l'aies vu, du moins pas dans mes souvenirs. Deux fois, cela peut paraître si peu, mais c'était énorme. Suffisant pour comprendre à quel point Mordred, pour les druides, était précieux. C'était leur élu. Leur émissaire, celui qu'ils envoyaient vers moi, vers Emrys, le nom que les druides me donnaient. Suffisant pour avoir un aperçu terrifiant de sa puissance, intense et instinctive. Suffisant pour qu'un jour, lors de notre dernière rencontre, je tente quelque chose à son encontre qui aurait pu se révéler fatal, et il m'a juré qu'il ne me pardonnerait jamais.
Quand, dix ans plus tard, il n'avait plus rien d'un enfant mais avait toujours son regard de glace, tu ne l'as pas reconnu. Moi oui. Et cela m'a terrifié encore plus. Il avait juré de ne pas me pardonner. Et pourtant, tu l'as adoubé, accueilli parmi les tiens, t'es attaché à lui, et jamais il n'a failli. Il méritait ta confiance, ta loyauté, ta fierté, ton enseignement. Je le savais, je le constatais, mais refusais de lui accorder ce dont il était pourtant digne. Ma défiance et mon angoisse ont creusé un fossé entre nous, alors qu'il ne faisait que m'offrir son don, effaçant les derniers mots qu'il avait autrefois eu à mon égard. Ne te méprends pas, Arthur, il t'était loyal et il serait mort pour toi comme tous les chevaliers… mais c'était pour moi qu'il est venu à Camelot, qu'il a accepté de te servir. Il ne me l'a jamais dit, à l'époque. Mais c'était moi qu'il venait servir, moi, l'élu censé ramener la paix dans le monde magique, moi qui avais choisi de te dévouer mon âme et te servais aveuglément.
Mordred m'offrait tout sur un plateau et les prophéties annonçant qu'il serait ta perte me paralysaient d'angoisse. J'ai laissé la panique sourdre en moi, et moins je faisais confiance à ce druide qui avait volontairement décidé de dissimuler ses dons pour se mettre à ton service, comme moi (si Morgana est mon miroir, Mordred est mon reflet : sa vie entière a été calquée sur la mienne, pour mieux me servir), plus je précipitais les choses.
Si la mémoire des derniers éléments de Mordred à ton service t'est revenue, il est possible que tu te blâmes pour ta décision de pendre son amie, le faisant se retourner contre toi. Ne te flagelle pas. À l'époque, je t'en ai voulu de cette décision aveuglée, qui n'était pas sans rappeler Uther s'opposant à ton union avec Guenivere. Je sais aujourd'hui que tu avais raison. Mordred était sans doute amoureux, mais Kara était en guerre. Dans cette bataille contre le fanatisme que nous menions, ta décision était celle qu'il fallait prendre. Et elle n'a été que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase : j'avais déjà trop rongé la patience de Mordred en lui opposant mon refus de lui faire confiance. Il a explosé de colère et rien de plus.
Il a rejoint Morgana, et a combattu dans ses rangs, mais je sais de manière certaine que seul le besoin de se sentir toujours vivant le motivait. Il n'avait plus aucun but et Morgana lui en a offert un. Il l'aimait. Pour lui, Morgana était la main tendue qui l'avait protégé quand il était petit garçon, au cœur même de la citadelle. Une part de lui savait qu'elle s'était enfermée dans une vendetta folle et inconsciente. L'autre partie de lui ne voulait que mourir, et se laisser entraîner dans la spirale folle de Morgana était une manière comme une autre de mettre fin à ses jours.
Quand tu l'as tué, il a souri. Tu venais d'accéder à son vœu le plus cher. Périr par ta main, d'une certaine manière, l'a rendu heureux. Il ne voulait pas te tuer. Du moins pas vraiment. Au fond de lui, il était persuadé que mon pouvoir était sans limite et que je pourrais te sauver. Tu ne l'aurais jamais tué de toi-même. S'il t'attaquait, en revanche, tu y répondrais et lui offrirais le repos de la mort.
D'une certaine manière, tu es mort de la main de Morgana : c'est elle qui a forgé l'épée de Mordred dans le souffle d'un dragon. Cet éclat d'épée qui, animé de l'essence magique des dragons, migrait vers ton cœur. C'eut été une épée normale, il m'aurait été possible de retirer l'éclat et te sauver. Morgana t'a tué, Mordred n'a été que son bras armé. J'ai tué Morgana. Et j'ai payé tout cela de ta vie, de celle de Morgana, et de Mordred. Le poids de mes regrets. Qui eux, ne s'éteindront jamais.
Merlin »
[1] J'veux pas spoiler Le fruit de Mâab et Mélusine (#best Merlin fics EVER) de Vianaha, mais voilà voilà *sifflote*
