« Moltaec, le 4 novembre,

Arthur,

Pour moi, Morgan et Mordred sont deux personnes différentes. Bien sûr que Morgan EST Mordred. Je l'ai senti revenir plus puissamment que tous les autres, bien sûr, et je n'ai pas hésité à aller le chercher. Je savais au fond de moi qu'il ne pouvait renaître qu'orphelin. Ma mère n'a même pas hésité avant de me dire oui pour l'adopter. Je crois qu'au fond d'elle, elle savait.

Alors oui, bien sûr, Morgan est Mordred. Et, pour répondre à la question que tu n'oses pas poser, il a autant de mémoire que moi, autant de mémoire qu'en avait Morgana. Il est né sorcier, il est né druide, avec la toute-puissance qui va de pair. Et il est né avec sa mémoire. Y compris les souvenirs de ce qu'il avait fait. Il sait qu'il t'a tué, et s'en souvient parfaitement. Tout en ayant également l'innocence propre à l'enfance. Il oscille perpétuellement entre les deux états, celui de sa mémoire consciente d'adulte, et celui de son ingénuité enfantine. Tu n'as pas hébergé ton meurtrier, Arthur, mais simplement un enfant.

Pour moi, Morgan n'est pas Mordred. C'est moi qui aies choisi de l'appeler ainsi, me rappelant Morgana par ce nom si semblable au sien. Quand il n'est qu'un enfant, il n'est que mon frère de magie. J'essaye de le préserver au maximum de tout cela, mais lorsque je fais des cauchemars, c'est sa magie adulte déployée à pleine puissance qui m'a toujours permis de me rendormir.

Morgan n'est pas Mordred. Même si parfois, mes souvenirs se confondent et les images se superposent dans mon esprit. L'enfant que tu as accepté à tes côtés n'est rien de plus qu'un enfant, et certainement pas un meurtrier.

Et oui, bien sûr, Morgan ne peut pas être ton fils. Ton fils ne peut être que celui de Gwen. Pas un magicien. Tu étais le roi et j'étais la magie. On ne peut mêler ces deux statuts. Aucun magicien ne peut gouverner. L'alliance de la magie et de la royauté est strictement impossible, et ne pourrait donner lieu qu'au drame et au désespoir.

Mes cauchemars, c'est toi, Arthur. Toi, ta mort. Toutes les versions de ta mort. La Magie est cruelle. Elle a mis dans mon esprit toutes les morts qui auraient pu survenir. Si je t'avais sauvé, ce jour-là, tu aurais pu mourir de mille autres façons, toutes plus douloureuses à voir les unes que les autres. Souvent, Morgana et Mordred tiennent le beau rôle dans ces scénarios. J'aurais pu changer les choses, faire autrement à Camlann, et la Magie me fait comprendre que cela aurait été en pure perte. Tu serais mort, d'une manière ou d'une autre, bien souvent dans mes bras. Ton destin est de mourir, Arthur. Je t'ai perdu une fois, entre mes bras. Je t'ai perdu des millions de fois dans mon sommeil à m'en faire hurler et pleurer et gémir et souffrir plus qu'il n'est humain de souffrir.

C'est pour ça. Pour ça que je ne supportais pas de te voir me mentir, me cacher ta profession. Pour ça que je n'ai pas supporté de te voir partir, retourner là-bas, à la guerre. Complexe du héros, tête de cuillère. Pour ça que je sais que tu ne peux qu'y mourir. Mourir est ton destin, et souffrir semble être le mien.

Ce n'est pas une deuxième chance, Arthur. Nous n'avons jamais eu de première chance. Il n'y a que la fatalité de ton destin, qui t'arrachera à moi, et je ne suis plus capable de le supporter. La magie dont m'abreuve Morgan pour chasser les ombres de mes rêves s'apparente à une drogue : je ne suis pas capable de vivre sans, désormais.

Te céder était une erreur. Réactiver ta mémoire était une erreur. Habiter avec toi, te fréquenter, t'approcher, étaient des erreurs. Cela n'a servi qu'à me faire espérer et désirer, et il n'y a rien de pire que l'espoir. L'espoir est ce qui nous maintient en vie, et ce qui nous tue, quand il est brisé. Je n'ai plus aucun espoir et tu n'es plus là, et tu ne reviendras pas de cette stupide guerre. De toutes les inventions humaines, la guerre ne date pas d'hier et est bien la pire. Mes espoirs sont morts et moi, je ne peux pas mourir. Cesse de poser des questions, Arthur. Je n'ai plus aucune réponse à t'apporter.

Merlin »