Bonjour mes petits ratons-laveurs ! Je suis ravie de voir que vous êtes contents de les retrouver, on va leur laisser un peu de calme et de tranquillité avant de reprendre, d'accord ? Laissons les profiter... ça ne durera pas ;)
Bonne lecture !
Chapitre 11
Mais cette sensation d'habitude retrouvée était un mensonge. Dans la plus grande bizarrerie, et d'un commun accord muet, ils se mirent au diapason du faux-semblant, faisant tous comme si les dix derniers mois ne s'étaient jamais écoulés. C'était les vacances scolaires, et Merlin avait décidé de fermer la boutique entre Noël et le jour de l'An, ainsi que quelques jours avant. Les besoins de lecture urgente de leur petit village pouvaient bien attendre l'année prochaine.
Aussi n'avaient-ils aucune contrainte et tout le loisir d'organiser leurs journées tous les trois ensemble.
Morgan occupait sa chambre, la même depuis des mois, Merlin ne comptait pas partir de celle qui était l'ancienne d'Arthur, et le propriétaire des lieux avait réinvesti sa chambre d'adolescent, projetant d'enfin entamer le tri nécessaire dans ses affaires. Son père avait peut-être conservé à l'état de relique la pièce de son fils disparu, mais l'adulte n'avait pas besoin d'un mausolée pour progresser dans la vie.
Une fois que cela fut décidé, et le petit déjeuner terminé, ils se concentrèrent sur des sujets terriblement futiles. Comme la décoration de la maison.
– Non, mais j'dis pas, vous avez fait du bon boulot, mais...
– Mais quoi ? demanda Morgan, offusqué.
Arthur se gratta le menton d'un air faussement concentré en tournant sur lui-même. Il était planté au milieu du salon principal du rez-de-chaussée, celui qu'ils utilisaient le plus fréquemment. Un grand sapin, de la taille d'un homme adulte, se tenait dans un coin et brillait de toutes ses lumières clignotantes que les deux frères avaient installées. Des guirlandes, des boules et de la fausse neige complétait le tableau.
Le salon, également, avait gagné le droit d'être garni de quelques ornements, de-ci de-là. Et bien sûr, l'extérieur de la maison était illuminé de guirlandes également.
– Mais ce n'est pas comme ça que cette maison fête Noël, expliqua Arthur. Venez avec moi.
Intrigués, les deux magiciens suivirent le maître de maison dans l'escalier principal, jusqu'à monter au deuxième étage, celui qui contenait la salle de réception. Puis ils poursuivirent leur chemin jusqu'à l'escalier secondaire, pour atteindre les chambres de bonnes. Ensuite, ils continuèrent leur ascension par l'escalier de guingois sorti d'une trappe, et débouchèrent enfin dans l'immense grenier.
Percé de plusieurs fenêtres, et d'une superficie presque égale au reste des étages de la maison, sans la moindre cloison, c'était un espace immense rempli de bazar, lequel était, bizarrement, ordonné.
– Alors... où était-ce déjà ? Ah voilà !
Arthur s'arrêta devant une pile de cartons, après avoir tourné sur lui-même et franchi quelques couloirs de souvenirs et de paquets en tout genre.
– Tenez. Il faut les descendre. Morgan, n'en porte pas tout seul s'il te plaît, pas dans l'échelle. Tu risques de tomber.
En temps normal, l'enfant aurait protesté, mais quand il vit la taille volumineuse (littéralement plus grand et plus large que l'enfant) du carton que lui désignait Arthur, et la dangerosité de l'escalier qui menait au grenier, il ne moufta pas.
– Combien y-en-a-t-il ? siffla Merlin.
– Dix-sept, je crois bien.
– Dix-sept. Vous avez dix-sept cartons de décorations de Noël. Tu m'expliques pourquoi on s'est embêtés à acheter quatre guirlandes et deux paquets de boules au supermarché du coin ? Que veux-tu faire de dix-sept cartons de décorations ?
Arthur lui rendit un sourire joyeux.
– Eh bien décorer, bien sûr. La maison est grande. Avant, Père avait du personnel pour tout installer. Chaque centimètre carré de mur doit être garni ! Ça va être follement amusant, non ?
Ce ne le fut pas.
Pourtant, cela avait bien commencé. Merlin, trop fatigué pour porter le moindre carton, si volumineux, et Morgan trop jeune, les deux magiciens prévoyaient vaguement et négligemment de laisser Arthur s'échiner et se rompre le cou dans les escaliers, quand Arthur râla que franchement, ils ne faisaient rien pour l'aider, et que cela piqua Morgan au vif. En une seconde, ses yeux se gorgèrent d'or, et les cartons se murent par eux-mêmes, descendant les escaliers sans la moindre aide humaine, sans le moindre souffle de vent. Laissant Arthur et Merlin bouche bée. Le premier, parce que c'était la première fois qu'il voyait réellement de la magie. Le second, parce qu'il constatait douloureusement qu'il n'était plus sûr d'être capable d'un acte aussi facile.
– On ne t'aide pas, alors ? demanda Morgan, fier et frondeur.
Arthur n'eut pas le temps de répondre. Une puissante sonnerie déchira le silence de la maison, et il se précipita pour redescendre tous les étages et aller ouvrir la porte à sa livraison.
Morgan en profita pour faire continuer leur route aux cartons toujours en lévitation.
Le temps que les dix-sept boîtes trouvent le chemin du salon, la commande d'Arthur était arrivée et installée.
– J'ai le droit de demander COMBIEN de sapins exactement tu comptes mettre dans cette maison ? demanda Merlin d'une voix blanche en constatant la présence de pas moins de trois immenses épicéas dans le hall, à des emplacements stratégiques.
– Tu peux demander, lui répondit Arthur d'une voix joyeuse, mais je ne suis pas sûr que je te donnerai la réponse parce que je suis certain qu'elle ne te plaira pas ! Au boulot !
Au final, ils n'eurent pas le loisir de parler de la magie de Morgan, et naturellement, les deux magiciens se mirent à utiliser leurs dons. Les sapins qu'Arthur avait choisis n'étaient pas aussi grands que celui initialement acheté par les deux frères. Ils étaient trois fois plus grands. Il fallait un escabeau pour les décorer, et des échelles, il n'en avait qu'une. Alors Merlin et Morgan, sans aucun complexe, faisaient léviter les multiples décorations fragiles et magnifiques sortis des cartons.
Arthur, chef d'orchestre de tout cela, dirigeait son petit monde à la baguette. Les sapins avaient des couleurs, des thèmes. Les escaliers devaient être garnis de guirlandes s'enroulant autour de chaque marche. Les pièces devaient s'illuminer de couleur. Les couloirs devaient se parer de guirlandes. La maison entière devait briller, encore et toujours.
Si bien qu'à la fin de la journée, alors que la nuit était tombée depuis longtemps, et que la maison étincelait et brillait de mille feux, comme à la grande époque des réceptions de Noël de la famille Ridrachen, les trois compères étaient avachis dans le canapé, parfaitement épuisés. Installer par magie ou à la main, c'était aussi fatiguant !
– Pourquoi on a fait ça ? gémit Arthur, la tête sous un coussin. Je ne sens plus mes bras.
– Si mes souvenirs sont bons, TU l'as voulu, nota Merlin. Tout décorer comme avant.
– N'est-ce pas ton rôle de m'empêcher de faire ce genre de trucs stupides ?
– Je ne suis plus ton serviteur et tu as dit, je cite « ça va être follement amusant ». Nous t'avons cru.
– Ce n'était pas follement amusant DU TOUT, intervint Morgan. Mais c'est quand même joli...
Ils firent tous l'effort de relever la tête pour contempler leur œuvre. Et c'était vrai. C'était magnifique. Noël pouvait venir, ils étaient prêts.
– Qu'est-ce qu'on pourrait bien cuisiner pour le réveillon, demain soir ? demanda Merlin.
Morgan et Arthur échangèrent un regard d'effroi. Ils n'étaient pas prêts du tout.
Et puis finalement, ils furent prêts. Ils se débrouillèrent, cuisinèrent en riant, passèrent le meilleur Noël de leurs vies. Le réveillon du 24 décembre fut fastueux, mais ce ne fut rien à côté de la montagne de cadeaux au pied du sapin principal, le sapin initial acheté par Merlin et Morgan, lorsqu'ils se réveillèrent au matin du 25.
Morgan, brusquement redevenu un enfant, hurla littéralement de joie avant de déchirer les papiers colorés avec empressement.
– Quand as-tu eu le temps de faire tout ça ? s'ébahit Merlin, en regardant le sourire satisfait d'Arthur.
– Internet fait des miracles, tu sais.
– Pas dans notre bled reculé.
– Je connais personnellement deux magiciens. Je suis sûr que ça aide le karma.
Merlin sourit bêtement. Morgan poussa un cri strident en découvrant un mini-drone dans un paquet.
– Il y en a pour toi aussi, tu sais, reprit doucement Arthur.
Les deux adultes se tenaient debout, légèrement en retrait, surveillant d'un œil l'enfant extatique qui s'amusait avec les papiers et les boîtes, incapable de contenir sa joie.
Vu de l'extérieur, ils devaient ressembler à un joyeux couple comme il en existait des tas à travers le monde au matin de Noël, à regarder leur fils se vautrer dans un excès de surprise. La réalité était tellement plus complexe et douloureuse que cela. Morgan profitait de son enfance, en cet instant précis, mais il usait désormais librement de sa magie dans la maison, et derrière ses pupilles bleues, Arthur voyait bien souvent danser le spectre de Mordred, au bord de la folie, donnant le coup d'épée mortel.
Merlin allait mieux depuis deux jours, mangeant beaucoup et reprenant des couleurs, mais tout dans son corps, son maintien, ses grimaces, hurlait à quel point il était affaibli.
Quant à Arthur, il souriait et paradait pour mieux cacher ses failles et ses faiblesses.
Ils étaient trois hommes au bord du gouffre à attendre de quel côté viendrait le vent, et s'il les précipiterait dans l'abîme ou les ramènerait à terre.
– Pourquoi tu fais tout ça ? demanda Merlin.
Arthur haussa négligemment les épaules.
– Parce que je le peux. Parce que j'en ai l'argent, le temps, l'envie. Tout ce qui nous a manqué autrefois, nous pouvons l'avoir aujourd'hui. Alors autant en profiter. Je ne suis pas mort au combat. Je ne mourrai pas avant très longtemps, sauf à me faire renverser par une voiture demain. Mais vu la circulation à Moltaec, franchement, y'a peu de risques. Alors nous avons le temps. L'argent, j'en ai plus que nécessaire pour vivre plusieurs vies. L'envie, il ne tient qu'à toi d'y répondre.
Morgan s'était interrompu et les bruits de papiers déchirés s'étaient tus. Il s'était doucement approché de son frère et tuteur, manifestement lui aussi très désireux d'entendre la réponse de Merlin.
– Tu n'en sais rien de quand tu vas mourir, répliqua Merlin, détournant les yeux, la voix hachée par la douleur. Si ce n'est pas dans cette guerre-là, ce sera pour la suivante.
La douleur dans sa voix était encore pire que tout ce qu'Arthur avait pu imaginer en la lisant dans ses mots. Ce n'était pas juste une crainte, une angoisse. C'était une vraie terreur, paralysante, oppressante. Une phobie. Cela suintant avec violence, exsudant et les mettant tous à terre.
– Je ne mourrai pas à la guerre, en tout cas, répliqua Arthur avec fermeté.
Dans le salon clignotant de lumières multicolores, Arthur offrait à Merlin le plus beau des cadeaux de Noël qu'il voulait lui donner.
– Qu'est-ce que tu veux dire ?
La question venait de Morgan, l'âme de Mordred un peu trop présente, la voix un peu trop grave pour un enfant.
– J'ai été limogé. Enfin, officiellement, je suis réformé parce que je ne peux plus servir. Mais ça revient au même. Je ne fais plus partie de l'armée. Je ne retournerai pas au combat. Et je ne mourrai pas à la guerre.
Merlin avait relevé le regard et le punaisait de ses prunelles, cherchant dans son regard la confirmation, la vérité. Il chancelait, et doucement, Arthur lui prit le bras et l'emmena sur le canapé, l'asseyant de peur qu'il ne tombe, s'y asseyant avec lui, ne lâcha pas son bras pour autant. Sa paume caressait doucement le pyjama dans des cercles rassurants, consolateurs.
Morgan les suivit, s'installa à proximité, les regarda intensément.
– C'est la vérité, Merlin. Je ne repartirai pas. Je ne repartirai plus. Je suis rentré chez moi, désormais. Je ne sais pas très bien ce que je vais faire de ma vie, et il est plus que probable que je vais mener une vie oisive de jeune riche qui n'a rien de mieux à faire que glander en dépensant son fric, et que tu te remettes à me crier dessus comme le jeune prince con et arrogant que j'étais, mais je suis là, et je ne bougerai pas.
La respiration de Merlin s'était faite lourde, puissante. Il n'osait y croire.
– L'argent, le temps, l'envie pour en profiter, répéta Arthur. À toi de choisir si tu veux me suivre.
Dis-lui que tu es malade.
Les mots de Morgan, adressés par magie à Merlin, percutèrent le magicien, qui se retourna vers son jeune frère, qui n'avait de cesse de les regarder avec gravité. Curieux de ce brusque revirement, Arthur regarda l'enfant, lui aussi, sourire aux lèvres, inconscient de la conversation silencieuse que tenaient les deux magiciens.
Je ne suis pas malade.
Peu importe. La Magie récupère son don. Tu vas mourir. Dis-le-lui.
Non.
Merlin mit fin à la conversation, rompit le lien. Morgan n'aurait aucun mal à le refaire, ils étaient depuis bien trop longtemps en résonance l'un avec l'autre, mais cela lui donnait la sensation de retrouver son indépendance. Dire quoi à Arthur ? Lui-même ne savait pas ce qui se passait. Depuis qu'il avait tout dit à Arthur, il sentait la magie s'échapper de son corps, et il en souffrait. Le dire à Arthur ? Il connaissait cet imbécile par cœur. Il allait dire que ce n'était rien, l'aimer quand même, faire fonctionner cette relation étrange qu'ils avaient entretenue, avaient voulu entretenir, dont ils avaient hérité comme ils avaient hérité de leur mémoire. Ils allaient s'attacher et souffrir, ils allaient pleurer et souffrir, ils allaient y croire et souffrir, et plus que tout, ils allaient souffrir.
Et Merlin avait assez souffert comme ça. Il savait ce que cela faisait.
– Je ne sais pas. Je dois y réfléchir, murmura-t-il.
Il était lâche. Il aurait dû dire non, entièrement, fermement. Mais il le voulait. Le peu d'humanité qui lui restait, lui l'enfant de la Magie, il le voulait désespérément.
– D'accord, sourit Arthur, doux, gentil et compréhensif.
Tout ce qu'il n'était pas, pas quand il était Prince. Tout ce qu'il avait fini par devenir, en devenant Roi. Aux côtés de Merlin.
– À quel âge suis-je mort ? demanda-t-il brusquement.
La phrase n'avait de sens que dans leur monde et leur logique.
– Je ne sais pas... Trente ans ? Un peu plus ? C'était bien difficile à établir, à l'époque.
– J'en ai eu vingt-quatre il y a bientôt six mois. Si je survis encore dix ans, tu crois que tu arrêteras de penser que je vais mourir ?
La question était tout à fait sérieuse, et ce fut tout à fait sérieusement que Merlin y répondit, lui aussi :
– Probablement pas.
Mais il y avait un léger sourire dans sa voix, et Arthur en avait un scotché aux lèvres.
– Je trouverai le moyen de te faire changer d'avis ! Retournons ouvrir les cadeaux, maintenant !
– Pourquoi tu tiens tant que ça à fêter Noël en grande pompe ? interrogea Morgan.
Arthur haussa les épaules en se relevant.
– La maison, quand j'étais petit, était toujours énormément décorée. Magnifique. Comme elle l'est aujourd'hui, en fait. C'était sublime, c'était ma saison préférée. Il neigeait souvent, j'adorais ça. Chaque année, j'y croyais, Noël serait aussi magique que la période de l'Avent. Père organisait des réceptions, le village entier et tout ce que l'Angleterre comptait de Lords et de Ladys défilaient dans notre maison. Et le jour de Noël, je croyais au miracle. Mais il ne s'est jamais produit. Le Père Noël ne passait pas au pied du sapin, mais c'était mon père qui me tendait mes paquets abruptement, les comptant, me faisant comprendre qu'il s'agissait de choses utiles, nécessaires à mon apprentissage, à ma place dans ce monde. J'étais gâté... Mais je n'étais pas franchement heureux. Alors je voulais un vrai Noël. À l'image de mes rêves d'enfants.
Il avait pris un ton très dégagé pour dire cela, mais l'émotion dans sa voix rendait la tension dans la pièce palpable. Pour la briser, Morgan attrapa la main d'Arthur, dans une de ses petites menottes, celle de Merlin dans l'autre, et il les tira au pied du sapin, dégageant des paquets étiquetés à leur nom, leur mettant de force dans les mains.
– J'ai un cadeau ? demanda Arthur, émerveillé.
– Je te l'aurais envoyé en Afghanistan, répondit Merlin.
Et ils se mirent en miroir, eux aussi, à déchirer les papiers colorés.
Prochain chapitre le Me 15 janvier !
Review, si le coeur vous en dit ? :)
