Bonjour mes petits impalas ! Je dois avouer que j'aime beaucoup ce chapitre, parce qu'il contient ma scène préférée. Et comme ils communiquent un peu plus, j'espère que cela vous plaira !
Bonne lecture ! :)
Chapitre 12
Le repas de Noël fut tout aussi délicieux que le réveillon. Après tout, Merlin avait cuisiné autant pour l'un que pour l'autre, et il était fin cordon-bleu.
– Y-a-t-il quelque chose que tu ne sais pas faire ? demanda Arthur, se resservant, admiratif.
– En cuisine, ou de manière générale ? répliqua Merlin, parfaitement sérieux. Parce qu'en cuisine, j'ai surtout du mal avec la pâte feuilletée. La pâtisserie française, aussi, est sacrément dure.
Morgan rit doucement, la bouche remplie d'un éclair. De toute évidence, il considérait que son aîné était bien assez doué comme ça.
– De manière générale, de toute manière, je sais bien que tu ne sais rien faire de tes dix doigts, à part trébucher sur tes propres pieds ! le taquina Arthur.
– Tu ne devrais pas dire ça ! le défendit Morgan, emphatique et ayant enfin avalé sa bouchée.
– Je confirme, ajouta Merlin. J'ai bien plus de talents que tu ne le crois.
Il s'appuya plus largement sur le dossier confortable de sa chaise, prenant un air faussement dégagé. Arthur en lâcha sa part de Christmas Pudding, et dressa un sourcil moqueur. Merlin, très au sérieux dans son rôle, balayait la salle à manger du regard, faisant mine de s'intéresser à la vaisselle en argent, refusant de croiser le regard d'Arthur.
Bien sûr, cela fonctionna à la perfection et le propriétaire des lieux ne put retenir sa curiosité en demandant ce que pouvaient bien être ces fameux talents cachés.
La liste, débitée tranquillement par Merlin, le laissa pantois :
– Je parle une trentaine de langues, dont le latin et le grec ancien, même si, bien sûr, je ne les pratique plus aujourd'hui. J'ai environ une centaine de diplômes d'études supérieures, dans des domaines très variés. J'ai écrit pour Shakespeare « Doute que les astres soient de flammes, Doute que le soleil tourne, Doute que la vérité soit la vérité, Mais ne doute jamais de mon amour ! » ? C'est de moi. D'ailleurs, j'ai aussi aidé Victor Hugo, le personnage de Fantine aurait été nettement moins intéressant sont mon intervention. J'ai expliqué à Freud les bases de sa psychologie. J'ai assisté au renversement de Cromwell, j'ai aidé Martin Luther King à avoir un rêve, et je me suis même produit à Broadway, une vie d'ennui. Ça aide, d'avoir quelques millénaires. J'ai eu le temps d'en faire passer, des choses. D'intervenir dans des guerres, d'essayer de faire passer des enfants juifs en zone libre, d'avoir la furieuse envie d'infléchir le cours de la guerre de Sécession. J'ai eu le temps d'apprendre à devenir avocat, cuisinier, vitrailliste, architecte, scribe, médecin, masseur-kinésithérapeute, conseiller officiel de l'Empereur, et même moine. On s'occupe comme on peut.
Ce fut à ce moment-là qu'Arthur vit vraiment qui était Merlin. Au-delà de l'homme, au-delà du magicien. Il vit vraiment le poids des années, des millénaires passés dans l'errance et la solitude, la nécessité de se fondre dans le paysage en mouvement, de se réinventer une vie, pour ne pas copier l'ancienne, et de tout recommencer à zéro, juste en l'attendant, lui.
Ce fut à ce moment-là qu'Arthur en tomba amoureux, au moment où Merlin se mit à leur souhaiter un joyeux Noël et un bon appétit dans trente langues différentes, avant de conclure :
– Nadolig Llawen. Archwaeth dda. Rwyf wrth fy modd chi, Arthur. (Joyeux Noël. Bon appétit. Je t'aime, Arthur)
Morgan, de tout évidence, parlait la langue antique de la Magie qu'usait son frère aîné. Arthur n'en comprit pas le sens, mais se sentit brusquement apaisé, enfin. De retour chez lui, avec ceux qu'il chérissait, découvrant la véritable douceur d'un foyer.
Le lendemain, Merlin fêta son anniversaire. Ce fut un anniversaire triste et sans vraiment de joie. Un an jour pour jour auparavant, Hunith était décédée, après avoir fait semblant que tout allait bien toute la journée pour ne pas gâcher l'anniversaire de son fils. Si les deux frères arrivaient à profiter de Noël normalement, le jour anniversaire de la naissance de Merlin était entaché du souvenir des yeux remplis d'amour pour ses deux fils qui se fermaient pour l'éternité.
Bien sûr, les deux garçons savaient que ce n'était pas vraiment leur mère. Celle de Merlin était morte à l'âge canonique (pour l'époque) de quarante-cinq ans, et celle de Mordred avait péri en couches, en lui donnant le jour. Pourtant, ils devaient tous les deux beaucoup à cette Hunith-là, qui les avait accueillis sans un mot et avec amour, et élevés comme s'ils avaient été de son sang.
– Et si on changeait ton anniversaire ? proposa timidement Arthur, à la suite d'un repas relativement maussade, emprunt des souvenirs de la femme décédée.
Merlin lui renvoya un drôle de regard. Pas vexé, pas excédé, juste curieux.
– Après tout, ce n'est pas ta date de naissance, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la vraie.
– En effet. C'est la date à laquelle elle a décidé de m'adopter. Quand elle m'a trouvé.
Arthur fronça les sourcils.
– Mais tu ne venais pas de naître. Tu avais quelques mois, non ? Enfin, comment... Je veux dire... Je ne sais pas si tu veux... en parler ?
Morgan manifestait régulièrement sa magie, tournant les pages de ses livres d'un clignement de cils, amenant à lui des objets sans un mot, enchantant parfois le feu de la cheminée pour y dessiner des formes aléatoires, mais ils n'avaient jamais vraiment discuté de cet échange épistolaire et des révélations de Merlin.
L'air gêné et timide d'Arthur, si loin de son arrogance et son sourire naturel, fit sourire Merlin. Dans sa maladresse et son angoisse, Arthur essayait vraiment.
– On peut en parler. Ça ne me gêne pas. La plupart du temps, je me rajeunissais jusqu'à retrouver mes vingt ans, environ. Plus jeune, c'était dangereux dans la rue, si je n'avais pas de famille, pas de parents. Cela m'est arrivé cependant, quelques fois, pour le plaisir de me faire adopter par une famille ou deux, qui n'avaient rien à voir avec moi.
– Pourquoi faire cela ?
– Parce que parfois, c'est reposant de ne pas faire face à son destin, répondit Morgan, qui s'était joint à la conversation, s'immisçant physiquement entre les deux adultes, grimpant sur les genoux de son frère comme un enfant et s'exprimant comme un adulte.
Merlin, dans un soupir, referma ses bras autour de lui et l'attira contre sa poitrine, le câlinant comme il en avait besoin, comme l'enfant de sept ans qu'il était.
– Je ne comprends pas.
– Je suis revenu, une fois. Une fois où Merlin ne m'a pas trouvé.
Les yeux d'Arthur, qui regardaient clairement Morgan, remontèrent en direction de Merlin.
– Je tiens à dire que c'était en plein milieu de la première guerre mondiale, et que Leon était officier en première ligne. J'essayais de le maintenir en vie. J'ai senti quelqu'un d'autre revenir, mais je n'ai pas eu le temps de m'y attarder.
– Revenir, ça fait mal, reprit Morgan. Rien ne permet de décrire cette sensation. Ce corps de bébé, enfantin, incapable de parler, de marcher, seulement de brailler et remplir sa couche. Et pourtant les souvenirs, qui tourbillonnent dans l'esprit, qui sont là, bien présents. C'est terrifiant, et douloureux à un point inimaginable. Je ne suis pas comme Merlin. Je ne suis pas immortel. Je renais, et avec moi renaissent mes souvenirs. Je renais, et j'ai une famille. Une famille, qui pourrait être des druides de l'ancien temps, Alvaar par exemple, qui reviendraient eux aussi. Une famille, qui peut aussi être des gens normaux, qui n'ont aucune idée de ce qui se trame dans le crâne de leur nourrisson. Une famille avec ses failles et ses faiblesses, son amour et sa gentillesse.
– C'est ce qui s'est passé pour toi ?
Morgan se rappuya encore un peu plus contre Merlin.
– Oui, répondit-il doucement. Ils m'aimaient. Ils ne me comprenaient pas. Ils s'inquiétaient beaucoup, m'ont fait voir des psys.
Il laissa échapper un éclat de rire.
– Comment un psy aurait-il pu comprendre quoi que ce soit ? « Oui monsieur, j'ai des souvenirs de mon ancienne vie, et en plus, je suis druide, je peux encore aujourd'hui pratiquer naturellement la magie et la télépathie ». Il m'aurait fait enfermer sans préavis. Alors je lui donnais les réponses qu'il voulait entendre, et mes parents de l'époque me répétaient qu'ils m'aimaient et que je devais être ce que je voulais. Et j'ai fini par trouver cela reposant. Reposant de ne pas être l'élu des druides. D'avoir un destin plus grand et plus fort que soi. De pouvoir faire ce qu'on veut avec la Magie, sans devoir répondre de mes actes en permanence. De s'amuser, sans arrière-pensée, de faire des études, d'avoir des amis, et juste vivre.
Il avait sept ans, et la profondeur dans sa voix coupa le souffle à Arthur.
Lentement, il se détacha de Morgan et regarda Merlin dans les yeux.
– Oui. Moi aussi. À quelques reprises, je me suis volontairement rajeuni pour me faire adopter, choisir une famille aimante, ne pas être trop jeune pour ne pas faire de la magie instinctivement, pas trop vieux pour réussir à être adopté, et vivre une vie normale. Aller à la fac, passer des examens, trouver un boulot. Comme il le dit, c'est... reposant. Entre quelques cycles plus difficiles.
– Mais... Ce ne sont pas vos parents. Pas vraiment. Comment...
L'absence de tact était flagrante, mais les deux frères ne s'en formalisèrent pas. Ils échangèrent un regard, haussèrent les épaules.
– Je n'ai qu'une seule mère, répondit Merlin à voix basse. Hunith m'a porté et mis au monde, aimé et chéri, n'a jamais craint mes pouvoirs. Je n'ai qu'un seul père, et même si je n'ai connu Balinor que quelques heures dans ma vie, il m'a apporté plus que je ne saurais le dire. C'est lui, lors de la bataille finale contre les Saxons, qui m'a renvoyé vers toi. Je n'aurai jamais d'autres parents, mais cela ne m'a jamais empêché d'aimer sincèrement les gens qui ont pris soin de moi durant quelques-uns de mes cycles.
– Je suis d'accord, acquiesça Morgan. Avant cette vie, je ne suis revenu qu'une seule fois, et j'y suis mort jeune, à dix-huit ans, comme je dois le faire. Mais c'était agréable, d'aimer et d'être aimé en retour, sans attente et sans destin.
Il y eut un léger blanc après la réponse de Morgan. Instinctivement, Merlin resserra son étreinte autour de son frère. Étrangement, Arthur ressentit un vif éclat de jalousie. Ce gamin l'avait tué, et aujourd'hui Merlin le consolait et l'étreignait, quand il évoquait sa mort programmée à l'âge de dix-huit ans, conséquence de sa mort à cet âge des millénaires plus tôt, transpercé par la lame d'Arthur. C'était irrationnel. Morgan n'était pas entièrement Mordred, et l'enfant n'avait rien fait à Arthur. Pourtant, le dard acéré de la jalousie se planta dans son corps, et le poussa à désirer ce câlin que Merlin ne lui offrait pas, ne lui offrait plus.
– Et Hunith ? s'efforça-t-il de demander avec la plus grande douceur. Votre mère à tous les deux ?
Merlin haussa les épaules, mais le geste cachait mal son émotion.
– Hunith était ma mère, revenue par le don de la Magie. Elle était entièrement, et pleinement ma mère, autant dans ce cycle là que dans le premier.
Les trémolos dans sa voix essayaient vainement d'être maîtrisés, et le jeune homme n'avait pas vraiment pour habitude de laisser ses sentiments s'exprimer aussi clairement, mais il ne pouvait contenir entièrement l'émotion qui le submergeait. Il aimait sa mère. Profondément. Le genre d'amour dont Arthur se souvenait avoir été jaloux. Du temps de son règne, et même s'il ne se souvenait pas de tout, il s'était rappelé avoir rendu visite à la mère de son ami, et d'avoir été jaloux de l'amour évident, sincère et pur qui transpirait entre la mère et le fils. Qu'aujourd'hui comme hier, Arthur n'avait jamais été capable de ressentir à l'égard de son père... et que son père ne semblait pas non plus avoir un jour éprouvé à l'égard de sa progéniture.
Contenant sa jalousie déplacée, Arthur tendit une main maladroite en direction de son ami, lui prenant la main, la serrant dans la sienne, geste sans ambiguïté et simple témoignage d'amitié.
– En-ce qui me concerne... reprit Morgan, interruption bienvenue pour apaiser la tension de la pièce. Hunith n'a jamais été ma mère comme elle est celle de Merlin. Mes parents biologiques étaient druides, et ils sont morts peu de temps après ma naissance. J'ai été élevé par des clans de druides divers, avec des gens comme Kara.
Le nom ramena, un bref instant, des souvenirs au cœur des esprits des trois personnes, mais aucun d'eux ne commenta ou ne s'appesantit sur cela.
– Mais Hunith est ma mère adoptive, et je l'aime pour cela, conclut le petit garçon.
– Elle savait ? demanda Arthur, espérant ne pas aller trop loin.
Merlin secoua lentement la tête.
– Non, pas clairement. Elle se doutait, forcément, de quelque chose. Morgan était parfois... surprenant. Avant qu'il ne comprenne la nécessité absolue de taire nos dons, il a fait quelques bêtises que j'ai eu du mal à camoufler. Je crois qu'elle s'en doutait, mais elle n'a jamais voulu en parler. Pour nous respecter, je crois.
– Mais avant, elle le savait, n'est-ce pas ? insista Arthur. Ne pouvait-elle pas s'en souvenir ?
Merlin soupira. Morgan se joignit à son exhalaison.
– Non. Seuls les magiciens peuvent avoir leurs souvenirs. Tous les autres recommencent leur existence sans mémoire, et elle ne peut pas revenir. Seule la Magie... garde notre mémoire.
– Et moi, alors ? Je ne suis pas magicien. Pourtant, je me souviens.
Merlin ouvrit la bouche pour répondre, mais Arthur l'interrompit d'un geste.
– Et ne me dis pas que c'est parce que tu as rouvert ma mémoire, que Morgan a fini le job. Je suis prêt à parier que tu as déjà essayé avec les autres, ne serait-ce qu'avec Gaius, parce qu'il était plus qu'un père pour toi. Mais personne ne s'est jamais souvenu, pas vrai ? Pourtant, j'ai ma mémoire, et je ne suis pas magicien. Alors pourquoi ?
La question pesa longtemps entre eux, Arthur refusant de baisser les yeux, maintenant ses pupilles rivées dans celles de Merlin avec détermination. Merlin rougissait un peu plus à chaque seconde, drôle de contraste sur sa peau si pâle, ses yeux si bleus et ses cheveux si sombres, mais il gardait les yeux dans ceux d'Arthur, lui aussi.
– Probablement parce que toi et moi avions un lien plus fort, finit-il par marmonner. C'était plus simple ainsi.
Il n'attendit pas la réponse d'Arthur pour brusquement se lever, manquant de faire tomber le garçonnet installé sur ses genoux, qui sauta dans le canapé par réflexe. Une seconde plus tard, complètement écarlate, Merlin quittait la pièce et s'enfuyait dans les escaliers.
Arthur, conscient d'être allé trop loin, baissa le regard, observant ses mains comme si elles étaient subitement devenues les choses les plus fascinantes de l'univers.
– Il te ment, tu sais ?
La voix claire de Morgan n'était pas assez tendre et aigüe pour être l'enfant. Mordred et ses souvenirs de deux décennies à être unanimement considéré comme un puissant druide parlaient à travers lui.
– Comment ça ?
– Votre lien rend effectivement les choses plus faciles. Mais ce n'est pas ça qui te permet de revenir. Tu es un enfant de la Magie, toi aussi, c'est aussi simple que ça. Né de la Magie la première fois, en prenant la vie de ta mère dans un acte d'amour indicible. Sais-tu que ta mère savait ce qu'elle faisait ?
– Quoi ?
Arthur tombait des nues. Ses souvenirs d'enfant n'étaient pas les plus forts de son passé, mais il avait chevillé au corps la mémoire de la dureté d'Uther, lui reprochant la mort en couches de sa mère, dont il connaissait à peine le visage : les portraits de la reine, de sa douceur et sa blondeur si semblable à celle d'Arthur avaient été tous retirés de la citadelle après sa naissance.
– Merlin l'ignore, mais les druides s'en souviennent. Vivian, la mère de Dame Morgana, avait été élevée par les Grandes Prêtresses de l'Ancienne Religion. Avant votre naissance, la magie était tolérée à Camelot. Vivian et Ygerne, votre mère, étaient de grandes amies. Et bien que Vivian soit décédée d'une infection contractée à la naissance de Dame Morgana, elle avait suffisamment instruit son amie de certaines règles magiques. Ygerne savait qu'elle ne pouvait pas enfanter. Et elle savait que sa grossesse miracle était probablement le fruit de la magie. J'ignore si elle avait deviné le rôle que Nimueh, Grande Prêtresse et amie de Vivian et du Roi, avant la Grande Purge, avait joué dans la venue de cet enfant miracle. Mais je sais de source sûre qu'Ygerne avait compris que sa grossesse allait la tuer.
– Les femmes sentent ce genre de choses, murmura faiblement Arthur.
– Oui... Et elle était consciente de la balance magique. De l'équilibre des forces. Et elle était heureuse de sacrifier sa vie pour la vôtre. Parce que vous étiez son fils, et qu'elle vous aimait.
Et c'était Mordred qui parlait, dans ce vouvoiement, cette déférence, ce n'était que Mordred.
– Vous êtes né de la Magie, Roi éternel, passé et à venir. Vous êtes revenu dans cette vie par la volonté de la Magie elle-même, et non celle de Merlin. Il peut craindre ce qu'il veut, penser ce qu'il veut, je suis sûr que vous n'êtes pas revenu pour rien, Mon Roi.
Arthur tremblait. Il n'était pas certain de mériter tant d'honneur. Il avait régné dans une vie, oui. Aussi bien qu'il l'avait pu, et à la fin de son existence, il méritait sans doute qu'on s'incline pour lui. Mais c'était Merlin qui avait fait naître cet homme-là. Le Prince arrogant, qui avait l'habitude qu'on lui obéisse et se perde en courbettes sur son passage, il ne méritait en rien la dévotion. Et pourtant, dans la voix de Morgan, de Mordred, il y avait cette même dévotion pure. Qu'Arthur, en cet instant précis, ne pensait pas une seule seconde être digne de recevoir.
Et il était encore moins digne de l'agenouillement de ce petit garçon de sept ans, nuque ployée, sur le tapis du salon.
Comme des fantômes, Arthur revit danser dans ses yeux tant de scènes d'adoubement, son épée posée successivement sur les épaules de chacun de ses hommes, la cape écarlate frappée de l'écusson royale, le sourire victorieux des promus, sa propre fierté.
Morgan portait une veste bleue, et il n'était qu'un enfant. Pourtant, quand Arthur se pencha pour lui effleurer l'épaule et qu'il redressa la tête, Arthur se souvint avec violence de la sincérité dans les pupilles de Mordred quand il l'avait intégré dans les rangs de ses chevaliers. Morgan ne se soumettait pas à lui comme à l'époque. Il implorait son pardon, et lui offrait, une fois de plus, sa vie et ses dons.
– Je te pardonne, bredouilla Arthur. Je te pardonne.
Rien n'avait été plus vrai qu'en cet instant. L'Arthur qui aurait pu ressentir de la colère contre Mordred était mort. Mordred lui-même était mort. Ils avaient leurs souvenirs de leur passé, c'était vrai, mais ils n'étaient plus ces hommes-là. Morgan était un enfant, et il méritait l'innocence et l'amour.
Alors sans un mot, Arthur tomba à genoux sur le tapis, lui aussi, ouvrit les bras, et l'enfant se jeta dans son giron, dans un câlin plus fraternel que paternel, empli d'amour, de reconnaissance et de pardon.
