Désolée petit contretemps hier, vie perso, impossible de publier... je n'ai pas eu le temps de faire les RaR non plus, mais je préfère ne pas perdre davantage de temps pour publier !

Merci à tous vos retours et bonne lecture !

Chapitre 14

Dans la salle de réception, une fois tous les invités revenus, Merlin évita sciemment Arthur, qui continuait de parader et tenir son rôle d'hôte à la perfection. Il souriait, discutait avec tout le monde, riait quand il le fallait. Il avait une mémoire phénoménale pour retenir les noms et les liens de parenté, et ses invités étaient enchantés quand il comprenait qu'ils étaient la belle-sœur du cousin de la tante machine, qu'il avait croisé deux ou trois heures plus tôt.

Merlin s'était éclipsé juste après le feu d'artifice pour aller récupérer Morgan. Si l'acte magique n'aurait demandé aucun effort à Merlin ou Mordred, ou même Morgana, il était épuisant pour un petit garçon de son âge. Avoir une âme réincarnée n'empêchait pas la fatigue d'un corps de sept ans.

L'enfant chancelait d'épuisement, quand Merlin l'avait récupéré pour aller le coucher. Personne n'avait trouvé cela très alarmant. Pour la plupart des enfants présents à la soirée, la fatigue commençait à se faire sentir, l'adrénaline et l'excitation refluant lentement, et l'éreintement de Morgan ne semblait pas anormal.

Merlin l'avait remonté dans sa chambre, en ouvrant la porte par magie, avant de le déshabiller et le mettre au lit.

– Tu as été formidable, ce soir, le félicita Merlin. C'était magnifique.

– C'est fatiguant, marmonna le garçonnet. Mais c'est tellement bon, d'utiliser la magie. Avant, elle était peut-être proscrite, mais je l'utilisais quand même, et ça me manque terriblement aujourd'hui...

Il avait le regard dans le vide, les yeux vitreux, le corps épuisé, et n'avait sans doute pas réellement conscience de ce qu'il disait, mais les mots poignardèrent Merlin avec application. Il avait brimé la magie de Morgan pendant toutes les premières années de sa vie. Depuis qu'Arthur savait, qu'ils vivaient tous sous le même toit, il se sentait libre.

Et Merlin, qui s'était de lui-même coupé de ses dons, brimé ses pouvoirs durant des millénaires, n'avait jamais compris à quel point la liberté et la facilité de l'utilisation de ses talents lui manquait.


Il était revenu dans la salle avec cette idée obsédante dans la tête, évitant Arthur de son mieux, se liant naturellement avec les personnalités les moins bruyantes et ostentatoires, généralement les clients réguliers de la librairie. Mais son esprit était resté dans la chambre d'enfant de celui qu'il considérait comme son frère.

Il eut à peine le temps de se rendre compte que l'église du village, dans le lointain, avait sonné quatre heures du matin, et qu'il n'y avait plus que des employés du traiteur qui se trouvaient dans la grande salle, devenue presque silencieuse. Les serveurs et les serveuses, avec efficacité, rangeaient au frais ce qui devait l'être. Le nettoyage et le rangement à proprement parler attendraient le lendemain, conformément au plan d'Arthur. Les parents avaient tous récupéré leurs enfants, et les nourrices étaient parties une fois le dernier bambin rendu à qui de droit. Les rares locataires de la maison avaient rejoint leurs chambres sous les toits, juste au-dessus de la fête.

Et Arthur se planta devant Merlin, la main tendue, offerte.

– Tu m'as promis quelque chose.

Il n'avait même pas l'air fatigué, ce qui était parfaitement injuste quand Merlin songeait à son propre épuisement, qui devait se lire sur ses traits.

– C'est vrai. Viens avec moi.

Arthur donna encore quelques ordres. Il était probable que demain matin (ou plutôt le jour même en plein milieu de l'après-midi, quand ils se réveilleraient), ils se lèveraient dans une maison de nouveau déserte et parfaitement rangée et nettoyée de toutes les traces de la fête. Puis ils redescendirent à l'étage de leurs chambres, franchirent les barrières de plastique installées pour empêcher les curieux de se perdre dans les couloirs (et que les enfants avaient un peu bousculés), et déverrouillèrent la chambre de Merlin.

Arthur y pénétra, le cœur battant, l'angoisse sourde naissant dans sa poitrine. Les rideaux de velours étaient tirés, et la lune ne filtrait pas vraiment. Merlin n'attendit pas que ses yeux s'habituent à la luminosité, et se déplaça instinctivement jusqu'à sa table de nuit, où il alluma sa lampe de chevet.

Arthur prit le temps de laisser ses pupilles s'accoutumer, tout en observant Merlin s'agiter. Et sortir de sous son lit un coffre en bois. Qui avait de toute évidence traversé les âges et connu des jours meilleurs.

– C'est la seule chose qui me reste de... cette époque. De nos vies. De toi.

Sa voix n'était qu'un murmure. Arthur n'était plus sûr de savoir comment respirer. Il s'approcha, le souffle haché. Merlin fit jouer les loquets du coffre, en murmurant quelques mots dans sa langue. Impossible d'ouvrir l'objet sans magie. Morgan lui-même n'en était sans doute pas capable.

Lentement, Merlin sortit un morceau de tissu abîmé, un peu mité, empestant le renfermé, et pourtant d'une couleur toujours vivace. Rouge vif, rouge sang, brodé d'or et estampillé du dragon de la famille royale, la cape se déploya autour d'eux. Arthur hoqueta. C'était une chose de se souvenir, dans ses rêves et dans sa tête, de cet accessoire porté par tous ses chevaliers et lui-même, c'en était une autre de le voir, le sentir, le toucher.

Il jeta un œil au coffre. Aperçut pêle-mêle une chemise blanche, une rouge, un foulard rouge, et il réalisa brutalement que ces vêtements (à l'exception du foulard), cette cape, il les avait portés. C'était les siens.

Mais ce n'était pas ce que Merlin voulait lui montrer, lui offrir. Dans une boîte à l'intérieur du coffre, le bois sombre, ouvragé, peint d'or et gravé de dragons, reposait ce que Merlin voulait vraiment lui offrir.

Au poids de la boîte, poussée entre ses mains par un Merlin trop fébrile, Arthur devina ce dont il s'agissait avant de l'ouvrir. Cela ne le sidéra pas moins quand il fit jouer la serrure et le couvercle, et fut ébloui par la lumière.

La pièce était mal éclairée, par seulement une petite lampe, et pourtant sa couronne et celle de Guenivere irradiaient. Les années n'avaient pas altéré les joyaux, et Arthur se sentit haleter, empli par des souvenirs plus forts que jamais. Le jour de son couronnement. Le jour où il avait couronné Gwen. Tous ces moments où Merlin, avec un soupir, avant une réunion importante, lui posait sur la tête parce qu'il avait oublié.

D'un geste lent, Merlin vit voler le simulacre de couronne de carton qu'il portait encore, et lui prit le coffret des mains.

Arthur comprit immédiatement, et s'agenouilla, le dos bien droit, le port de tête altier. Les mains de Merlin ne tremblèrent pas quand elles lui posèrent sur le crâne le lourd ouvrage d'orfévrie.

– Fy mrenin, souffla Merlin. Am byth. (Mon roi. Pour toujours)

Lentement, Arthur se releva. Cela avait beau être affreusement lourd, quelque chose qu'il avait complètement oublié, son corps se souvenait du maintien à avoir pour garder l'objet sur sa tête. Lentement, à dessein, il regarda Merlin droit dans les yeux.

Ce qu'il y vit lui coupa le souffle. C'était le regard de celui qui avait été son servant durant des années, avec tellement plus de passion, d'amour, de révérence, d'admiration, de respect et de perfection.

Il n'y avait plus d'urgence et pas de panique dans le geste qui suivit. Arthur prit son amant dans ses bras, l'embrassa, encore et encore, déterminé à chérir son corps toute la nuit durant, et à lui prouver de mille façons ce qu'il ressentait.

Il n'y avait aucune ambigüité dans le geste de soumission de Merlin, qui s'abandonnait à l'homme autant qu'au roi qu'il avait servi, par envie et par amour, répondant à son baiser, l'attirant plus près de lui, et les entraînant tous les deux sur le lit.

La couronne fut rapidement oubliée au profit des draps froissés.


Ils avaient fait l'amour toute la nuit. Arthur avait perdu le compte. Ils avaient fait l'amour intensément, doucement, passionnément, lentement, tendrement, impétueusement. Quand il s'éveilla, dans le début de l'après-midi, dans la maison silencieuse qui ronronnait de tous ses petits bruits qui sont la vie, la première pensée d'Arthur fut que rien ne pouvait être plus parfait. Il avait Merlin. Il avait pardonné à son existence antérieure. Ils avaient Morgan. Il avait la vie et l'avenir devant lui. Le monde n'avait qu'à bien se tenir. Arthur était heureux et rien ne pourrait gâcher cela, et son envie de dévorer l'existence à pleine dents.

La désillusion fut terrible quand il tendit la main vers l'autre côté du lit, et ne rencontra qu'une place froide là où aurait dû se tenir le corps chaud de son amant.

Merlin était parti.

Bien sûr, Arthur aurait pu imaginer qu'il était parti aux toilettes. Vérifier comment allait Morgan. S'assurer que la salle de cérémonie était rangée et que tout le monde était parti. Faire le tour du propriétaire pour être certain que rien n'avait été cassé ou abîmé. Faire tourner une machine. Préparer un petit déjeuner de roi à manger devant la télé en pyjama (il devait bien y avoir une rediffusion de Love Actually sur une chaîne quelques part, même si Noël était passé. Arthur voulait des pancakes et Love Actually). Courir un footing. Prendre une douche.

Il y avait des douzaines d'options, mais Arthur ne croyait pas en une seule. Merlin l'avait fui. Encore une fois. Et son cœur se brisa lentement. Après tant d'espoirs et de désillusions, il lui restait un cœur, après tout.

Son pressentiment fut confirmé lorsqu'il arriva au rez-de-chaussée. Il avait délibérément pris son temps, une douche (pour enlever la sueur et le sperme de la nuit précédente), et était monté au dernier étage pour vérifier que le personnel engagé avait parfaitement fait son boulot. Arthur n'avait plus qu'à procéder aux virements des soldes de toutes les factures en cours. La soirée lui avait coûté une fortune, mais il ne le regrettait pas une seule seconde.

Merlin et Morgan étaient dans le salon principal, celui qu'ils occupaient habituellement, quand il se présenta en bas. Une bonne odeur de café frais embaumait la pièce, et cela s'annonçait comme une journée parfaite à manger quand l'envie se présentait, sans contrainte, une journée qui commençait en début d'après-midi. Une journée qui aurait pu commencer par un baiser volé à Merlin, un jeu avec Morgan.

Une journée qui commença pour Arthur par le regard glacial, blessé et furieux de Merlin, qui ne daigna pas lui adresser un mot.

Avoir un cœur était probablement la chose la plus douloureuse au monde, et Arthur en faisait l'amère expérience.


– Tu es un monstre, Merlin.

– Tais-toi, Morgan.


Ils essayèrent vainement de faire semblant de rien. Sans jamais y parvenir. Merlin se comportait comme s'il avait été privé de son libre-arbitre quelque part, mais Arthur savait que ce n'était pas le cas : ils étaient alcoolisés, mais parfaitement lucides. Ils l'avaient voulu à deux, avaient obtenu mutuellement le consentement de l'autre, et désormais Merlin le lui faisait payer comme s'il avait été le seul fautif, et c'était injuste. Si c'était une faute, ils étaient deux.

Et c'était sans doute cela le pire : Merlin préférait blâmer injustement Arthur plutôt que de s'avouer à lui-même ce qu'il taisait au fond de lui.

Alors Arthur faisait semblant de rien, laissant la colère sourde de Merlin glisser sur lui comme l'eau sur les plumes d'un canard.

Et Morgan, spectateur silencieux, regardait la maison dans laquelle il avait appris à aimer vivre se déliter et s'auto-détruire lentement, à cause de quelques non-dits, un refus de la réalité, et beaucoup d'égo.


Et puis les cauchemars reprirent, et Arthur se réveilla, en pleine nuit, près de trois semaines après le premier de l'an, au son d'un hurlement atroce.

Il se précipita dans le couloir, atteignit la chambre voisine en même temps que Morgan. L'enfant, pieds nus, se frottait les yeux pour en chasser les dernières traces de sommeil et semblait transpercé de douleur à chaque cri poussé par Merlin.

– Depuis combien de temps n'avait-il pas hurlé comme ça ? demanda Arthur.

Il avait voulu murmurer, mais les cris poussés par Merlin couvraient trop sa voix. Morgan et lui étaient plantés sur le seuil, tétanisés par le spectacle déchirant de leur ami et frère qui souffrait le martyre.

– Plusieurs semaines qu'il n'avait pas cauchemardé... Mais aussi violemment, cela doit faire plusieurs mois.

En inspirant profondément, il s'approcha du lit de son frère, esquiva les mouvements désordonnés, parvint à atteindre la peau nue et en sueur, et y apposa les mains pour commencer à réciter ses sortilèges qui, seconde par seconde, apaisèrent les tourments internes de son aîné.

La douleur finit lentement par refluer, les cris s'apaisèrent, le corps cessa de trembler, les larmes se tarirent, la respiration s'approfondit.

Morgan, épuisé, relâcha son frère et sa magie, laissant à ses yeux le temps de redevenir bleu. Depuis qu'il n'avait plus à dissimuler leur couleur dorée à Arthur, c'était plus simple, mais l'effort le laissait fourbu.

– C'est de plus en plus dur, soupira-t-il.

Arthur, qui remettait en place les couvertures autour du corps désormais calmé, lui posa une main douce sur l'épaule.

– Qu'est-ce qu'on peut faire ? Qu'est-ce que JE peux faire ? Je ne supporte pas de le voir comme ça. C'est mon retour qui... ? C'était mieux ou pire, avant ? J'ai l'impression de le regarder marcher vers sa mort quand je le vois ainsi. Ça me tue.

L'angoisse qui suintait chaque mot désordonné d'Arthur était un vrai crève-cœur. C'était leur tour de souffrir. Merlin, lui, en cet instant précis, avait retrouvé le repos.

– Les choses allaient très mal juste après que tu es parti, lui répondit Morgan. J'ai cru qu'il allait mourir d'épuisement. À partir du moment où il a commencé à répondre à tes lettres, ça allait mieux. C'était toujours là, mais moins fréquent. Juste avant que tu ne reviennes, quand on n'avait plus de tes nouvelles... là c'était le pire. Toutes les nuits, comme cette fois, et parfois plusieurs fois par nuit. Je dormais à l'école dans la journée pour avoir mon quota de sommeil. Lui ne pouvait pas, à cause de la librairie. J'ai bien cru qu'il allait vraiment y passer.

Arthur hocha lentement la tête, une grosse boule dans sa gorge. Il ne se souvenait que trop bien de l'évanouissement quasi immédiat de Merlin dans ses bras quand il avait ouvert la porte. Cela ne datait que de quelques semaines. Même pas un mois. C'était si difficile à croire quand il contemplait la poitrine qui soulevait et s'abaissait régulièrement sous le drap. Quand il se souvenait du corps brûlant de désir s'imbriquant dans le sien.

– Et puis ça allait mieux, tu étais là. Et puis...

– Et puis le premier de l'an, acheva Arthur à sa place.

– Oui.

Il n'eut pas besoin d'expliciter. Morgan n'avait pas l'âge pour entendre les détails. Mordred avait l'âme suffisamment mature pour comprendre les détails sans un mot.

– Je ne sais pas quoi faire, Arthur, avoua Morgan, la terreur perceptible dans sa voix. Je ne sais pas quoi faire pour le sauver de lui-même et ça me terrifie.

Arthur ne répondit rien. Il avait les mêmes angoisses.

Chuuut, pleurez pas. C'était l'antépénultième chapitre, il vous en reste encore deux pour finir de souffrir, c'est bientôt fini !

Reviews si le coeur vous en dit ? :)

Prochaine chapitre le Me 05 février !