Bonjour mes petites loutres ! (j'aime beaucoup les loutres) J'espère que vous avee bien accrochés vos ceintures, ceci est le pénultième chapitre de la fic ! En vrai, à compter de ce moment là, c'est une seule et même scène continue ou presque, mais tout publier d'un coup aurait été très long (et j'aime vous frustrer !) alors vous n'en aurez le point final que la semaine prochaine ! En attendant, savourez bien ce chapitre, et merci à tous d'être fidèles au poste !

Bonne lecture !

Chapitre 15

– Je ne sais pas ce que tu essayes de faire, ou plutôt je crains de trop bien le savoir, et ça ne me convient pas. Du tout.

Arthur haussa les épaules, refusant de se laisser démonter par la tirade glaciale de Merlin, les bras croisés et les sourcils froncés.

– J'essaye d'être ton ami. J'ai bien compris que tu ne voulais pas du reste. Mais au cas où tu l'aurais oublié, tu vis chez moi. À mes crochets.

– Si tu veux un loyer, aucun problème. Mais je veux une participation sur les courses. C'est toujours moi qui m'y colle et qui paye.

Arthur soupira.

– Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je veux bien payer toutes les courses si ça te chante, de toute manière. Je veux juste te dire qu'on vit ensemble, toi, moi et Morgan. Et je veux qu'on s'entende bien. Au-delà de notre passé commun. On peut être amis, non ?

Merlin haussa un sourcil sceptique, incapable de savoir si par « passé commun », Arthur entendait leur vie de Roi et de serviteur, ou leurs nuits passées ensemble. Et décida qu'il n'avait pas vraiment envie de savoir la réponse.

– D'accord. Et pourquoi ça, alors ?

– Parce que ça me manque de ne plus monter à cheval, tout simplement.

L'idée d'Arthur était simple et basique. Le Manoir comptait des écuries, d'un temps ancien où sa famille était châtelaine de la région et pratiquait la chasse à courre et tout le tintouin. Elles n'abritaient plus de chevaux depuis longtemps, et Arthur avait récemment réalisé que dans cette vie, il n'était jamais monté à cheval. Et que cela lui manquait. Il savait conduire une voiture, une moto, avait même des notions pour un hélicoptère grâce à un copain pilote, à l'armée. Mais il avait été un temps où il ne se déplaçait qu'à cheval, et une nostalgie soudaine l'avait pris.

– Tu es sûr de savoir encore faire ? lui demanda Merlin.

– Et toi ? lui renvoya Arthur pour ne pas reconnaître qu'il angoissait en effet à ce sujet-là. C'est comme le vélo de toute manière, ça ne s'oublie pas. Non ?

Le deuxième sourcil de Merlin, celui qui exprimait le sarcasme, se dressa à son tour.

– J'ai monté pendant bien plus longtemps que toi, tu sais. Des millénaires d'existence, tu te souviens ? Les voitures, c'est quand même très récent à l'échelle de mon existence. Même si ça fait plus d'une centaine d'années, ce n'est presque rien quand tu as vécu tellement d'années que j'ai perdu le compte après la mille trois cent douzième. Trop de cycles. Je m'inquiéterais plutôt pour toi.

Le ton était cassant, cynique, mais l'ébauche d'un sourire naissait sur les lèvres du jeune homme, et Arthur sentit une douce chaleur naître dans son ventre et se propager dans ses veines. Il retrouvait son Merlin. Son ami, son serviteur et tellement plus encore.

– Je suis sûr que je ne peux pas avoir tout perdu ! répliqua-t-il avec arrogance, bombant le torse, agrémentant sa posture d'une moue blasée.

Merlin sourit franchement. Arthur rit. Ils étaient de nouveau eux, lentement mais sûrement.

Bon gré, mal gré, ils réussirent à se mettre en selle sur les deux chevaux qu'Arthur avait loué au centre équestre du coin, pour toute une semaine. Réinvestir les écuries et s'en occuper les tiendrait occupés, leur rappellerait de bons souvenirs. Arthur avait toujours eu des palefreniers au château, bien sûr, mais en campagne, ils s'occupaient tous de leurs bêtes. Il savait faire. Il fallait juste qu'il s'en souvienne un peu plus précisément.

La neige épaisse qui recouvrait le pays de manière surprenante, puisqu'il n'y en avait pas eue depuis des lustres (le dérèglement climatique... avait soupiré Morgan en voyant tomber les flocons. L'enfant en lui avait ensuite couru faire un bonhomme), étouffait le son des sabots sur le sol. L'assiette d'Arthur, déplorable dans un premier temps, s'améliora rapidement.

Merlin, lui, n'avait aucun problème. Il n'avait pas menti : son corps n'avait pas eu le temps d'oublier.

Celui d'Arthur, en revanche, était une copie de l'ancien, et il présentait des tas de différences. Merlin lui avait déjà dit qu'il était plus grand, et aussi plus maigre que son ancien lui. Il avait des cicatrices qu'il n'avait jamais eues, et des grains de beauté à des endroits où sa peau n'était pas marquée autrefois. Il n'était pas entièrement lui, pas physiquement, et il ne pouvait pas compter sur la mémoire du corps. C'était son âme qui se souvenait. Et son âme eut bien du mal, dans un premier temps, à faire de lui un cavalier convenable.

Pas une fois, cependant, il ne se plaignit. Pas une fois il ne songea à arrêter. Et Merlin le regardait se battre avec lui-même, par seule fierté, le cœur débordant de sentiments affolants pour cet homme qui était à la fois son Roi Éternel et un homme entier et nouveau qu'il n'aimait pas moins.

– Quand je pense qu'avant, on chevauchait à toute vitesse avec le poids de l'armure, de l'épée, des provisions, du bouclier, sans la moindre protection et sans réaliser les risques ! C'est effrayant !

– Tu as peur de tomber, tête de cuillère ? demanda Merlin, moqueur.

Leur balade au pas dans la neige n'avait rien à voir avec leurs jours passés en campagne et en bivouac à travers le pays. Aujourd'hui, ils avaient des bombes, des bottes, des pantalons taillés spécifiquement pour. Les selles étaient plus confortables, les étriers plus solides, les mors plus efficaces.

Pourtant, il y avait quelque chose dans cette proximité avec Arthur qui respirait les vieux souvenirs et la nostalgie.

– Bien sûr que non, sourit Arthur. Je sais que tu seras là pour me rattraper. C'est ce que tu as toujours fait, non ?

Son sourire était charmant, charmeur, mais non forcé. C'était sans doute cela le pire. Cette confiance entière et absolue qu'Arthur plaçait en lui. Cette confiance que Merlin ne méritait pas. Il ne l'avait pas toujours fait. Il l'avait laissé mourir, la dernière fois.


Ils réitérèrent l'expérience de la promenade à cheval entre amis plusieurs fois au cours de la semaine. Arthur s'était vaguement inquiété du fait qu'ils laissaient Morgan seul, mais les deux frères avaient haussé le même sourcil mi-sarcastique, mi-perplexe, et il avait reconnu que l'enfant ne risquait rien. Même s'il ouvrait la porte inconséquemment à des inconnus, Arthur craignait plus que lesdits inconnus que pour le garçonnet. Les pouvoirs de Morgan croissaient et s'affinaient de jour en jour.

Après le premier jour, Arthur avait passé deux heures à geindre dans un bain d'eau chaude pour délasser ses muscles, notamment ses fesses, bien malmenés.

– Si tu avais une meilleure assiette, ça ne t'arriverait pas, avait asséné Merlin, sans aucune pitié.

Arthur avait été piqué dans sa fierté. Il avait relevé le défi haut les mains, et maintenant qu'ils avaient repris l'habitude de chevaucher, Arthur avait une nouvelle lubie :

– C'est loin, Avalon ?

Ils étaient dans le salon, comme souvent. Merlin peignait les cheveux de Morgan qui sortait de la douche. Arthur faisait des recherches sur son ordinateur. Mais il n'avait rien trouvé de probant. Alors qu'il avait une encyclopédie vivante sous la main, et qu'il était bien déterminé à l'utiliser.

Merlin arrêta son mouvement, et reposa lentement le peigne qu'il tenait.

– Pourquoi ?

– Parce que. C'est loin d'ici ? Tu sais où c'est ?

– Pourquoi ? répéta Merlin.

Réalisant qu'il n'obtiendrait pas de réponse sans céder un minimum de terrain, Arthur consentit à répondre.

– C'est là où tu m'emmenais, pas vrai ? Là où je suis... mort. Là... là où tu as rendu mon corps, au lieu de me ramener à la crypte officielle de Camelot.

– Oui...

– J'éprouve le besoin d'y aller.

– Pourquoi ? Tu n'es pas mort là-bas. Nous n'avons pas eu le temps d'y arriver. Si nous étions arrivés, j'aurais pu te sauver. Tu ne serais pas mort et les choses auraient été différentes.

Arthur haussa les épaules en faisant mine de ne pas entendre la souffrance latente dans la voix de Merlin. Il était probable que cette voix continuerait de lui arracher le cœur toute sa vie durant.

– Je ne sais pas vraiment moi-même, répondit-il à mi-voix. Une sorte de... thérapie. J'ai mes souvenirs. J'ai admis ma mort antérieure. J'ai pardonné.

Il appuya un signe de tête en direction de Morgan, qui lui décocha un grand sourire, convainquant Arthur qu'il avait pris la bonne décision en pardonnant à Mordred et à lui-même. En son for intérieur, il avait même aussi pardonné à Morgana.

– Mais, je ne sais pas... J'ai besoin de voir. De constater. Les choses. Le lac. Ça te paraît bizarre ?

Merlin secoua la tête de dénégation.

– Je comprends, prononça-t-il lentement. Mais les choses ont beaucoup changé, là-bas. Il n'y a plus de lac. Plus de sanctuaire. La Magie n'y est plus aussi forte qu'auparavant, même s'il s'agit d'un point tellurique important. Je ne suis pas sûr que tu y trouveras ce que tu cherches.

Arthur haussa les épaules de nouveau.

– Je ne le saurai qu'en essayant. Alors tu peux m'emmener ?

Merlin copia son geste de nonchalance apparente.

– Si tu y tiens. C'est à plusieurs dizaines de kilomètres, un peu moins d'une centaine, je crois. On devrait en avoir pour une heure de trajet.

– Non, l'arrêta Arthur. Je veux y aller à cheval. Demain.

Sa déclaration laissa la place à un long blanc, durant lequel Merlin cligna plusieurs fois des paupières, tentant de se réveiller de ce rêve absurde où Arthur, qui n'était plus Prince-Arrogant-Et-Crétin, se comportait comme un Imbécile-Arrogant-Et-Crétin.

– Dis-moi que tu plaisantes.

– Je suis très sérieux, lui opposa Arthur. Je veux y aller à cheval avec toi demain. Ça va nous prendre toute la journée, j'imagine. On part demain matin. On y arrive en fin de journée. Tu refuseras de camper, et de toute manière la location des chevaux arrive à son terme. Je demanderai au centre équestre de venir les chercher là-bas. Ils nous ramèneront à Trehafod, au pire, et on prendra un taxi.

Dans sa tête, il semblait avoir déjà tout prévu, et son regard soutenait celui de Merlin, fermement décidé à ne rien laisser se dresser entre son projet et lui.

Merlin, dont les yeux étaient devenus légèrement vitreux, essayait de s'imaginer, chevaucher aux côtés d'Arthur une journée entière. Sur les deux chevaux à la robe foncée, si foncée qu'elles ne pouvaient que rappeler leurs hongres, ce jour maudit où il avait perdu sa raison de vivre. Il n'était pas sûr d'y survivre.

– Je trouve que c'est une bonne idée, intervint la voix fluette de Morgan.

Arthur et Merlin le regardèrent aussi, le premier reconnaissant d'être ainsi soutenu dans son projet, le deuxième furieux de voir son frère le trahir.

– La dernière fois, vous n'êtes pas arrivés à Avalon ensemble. Cette fois, vous avez la possibilité de le faire. D'aller jusqu'au bout du voyage. Pense à ça, Merlin. Tu peux achever le voyage. VOUS pouvez achever le voyage. Les choses seraient différentes, cette fois.

Arthur hocha gravement la tête. Merlin n'était pas convaincu. Ou plutôt, il était terrifié à l'idée de l'être. De voir ce qui se produirait si, en effet, ils allaient cette fois au bout de leur entreprise.

Alors il dit simplement :

– D'accord.


Ils réglèrent les préparatifs du voyage en deux temps trois mouvements, emballèrent des provisions, prévinrent le centre équestre (et Arthur s'engagea à rembourser des sommes encore plus conséquentes pour cet imprévu), et le lendemain, enfourchèrent leur monture sous le regard attentif de Morgan, encore en pyjama sur le pas de la porte.

Il avait neigé de nouveau, et ils étaient correctement emmitouflés, leurs souffles créant des nuages éphémères à chaque respiration.

– Tu es sûr que ça va aller ? demanda une dernière fois Arthur à Morgan.

– Byddwn yn mynd, fy mrenin (J'irai bien, mon roi). Rwy'n addo ichi (je vous le promets).

Les yeux de Morgan se mirent à briller légèrement, et Merlin sursauta. Mais Arthur, dans un sourire, sembla parfaitement comprendre ce qu'avait voulu dire le jeune garçon, et l'obédience dont il faisait preuve.

– Allons-y, ordonna-t-il.

Ils se mirent en route.


Le trajet dura longtemps. Quand l'état de fatigue des chevaux et du sol le leur permettait, ils s'autorisaient à pousser les bêtes au trop, voire au galop, sur de courtes distances. Les animaux étaient des chevaux de club équestre, pas taillés et entraînés pour l'endurance, et plus de quatre-vingts kilomètres dans une journée, c'était long. Ils ne pouvaient pas, comme avant, traverser les forêts en allant tout droit. Ils étaient désormais soumis aux aléas du tracé des routes et des chemins, des clôtures et des propriétés privés. Arthur aurait certainement sauté quelques obstacles (littéralement) au lieu de les contourner, mais Merlin lui fit très justement remarquer qu'ils n'avaient aucune idée de l'état du terrain qui se trouvait derrière les haies et les barrières, et une mauvaise réception pouvaient tuer aussi bien le cheval que son cavalier.

Bien sûr, ils avaient leurs téléphones, une application GPS, et même un système de géolocalisation, et ils pourraient être secourus rapidement en cas d'accident, mais ce n'était pas le but. Alors Arthur reconnut que Merlin avait raison et ils continuèrent de progresser lentement.

À plusieurs reprises, ils firent l'animation des promeneurs, surtout des enfants, qui s'étonnaient de voir deux cavaliers par ce temps froid et l'épaisse couche de neige, le long des routes, mais personne ne leur demanda vraiment ce qu'ils fabriquaient.

Ils échangèrent les banalités polies anglaises de rigueur « bonjour », « quel froid », « si on avait pu dire que l'hiver serait si enneigé ! », « vivement le printemps », « bonne route », « bonne journée à vous aussi », et ce fut suffisant.


La nuit était presque tombée quand Merlin se raidit brusquement. Il arrêta son cheval au bord d'une route, et tendit la main.

– Avalon, murmura-t-il.

Arthur regarda dans la direction indiquée. Une petite colline, surmonté d'une tour ou un obélisque à moitié effondré. C'était assez surprenant dans le paysage. Pourtant, personne ne semblait le regarder.

– Allons-y, décréta-t-il en initiant le mouvement.

La colline était entourée par un champ, et ils n'avaient plus qu'à progresser en ligne droite. Merlin semblait s'être rigidifié sur sa selle, son cheval suivant le rythme de celui d'Arthur par habitude.

– Avant, il y avait de l'eau, ici, dit-il soudain.

Arthur se tourna vers lui, soudain très intéressé. C'était ici. Là où il y avait de l'eau. Là où il y avait un lac.

– Est-ce stupide de ma part de penser que le sol va s'ouvrir et t'engloutir ? Que tu vas te noyer dans l'herbe ?

La voix de Merlin était un mince filet, tremblant, terrifié, et Arthur prit enfin la pleine conscience de ce qu'avait vécu Merlin. Des millénaires seul. Des millénaires avec sa culpabilité et le visage mort d'Arthur pour dernier souvenir.

– Je ne vais pas t'abandonner, répliqua Arthur fermement. Je ne t'abandonnerai plus jamais.

Et c'était dit avec assez de conviction pour qu'ils y croient.

Ils achevèrent la traversée en silence. Gravirent la colline, l'encre de la nuit descendant lentement dans le ciel. Sur sa gauche, Arthur entendit le bruit de l'eau stagnante et d'un ruisseau. Un reliquat de ce qui avait été le lac d'Avalon.

Ils arrivèrent finalement au pied du mausolée en ruines.

Ce fut à ce moment-là que tout changea.


Chut, pleurez pas, l'ultime chapitre est genre deux fois plus long, vous aurez de quoi faire !

Prochain chapitre le Me 12 février !

Reviews si le coeur vous en dit ? :)