Quelque chose clochait et Ed le sentait. C'était comme un orage qui approchait, il voyait venir les nuages, sans savoir ce qu'ils pouvaient bien contenir.

C'était Oswald. Son attitude lui rappelait des moments douloureux de leur histoire, quand leurs sentiments naissants, mêlés de culpabilité et de peur du rejet, ne faisaient que tout juste leur apparition.

Il n'aimait pas ça. Ils avaient évolué depuis, du moins le pensait-il jusqu'alors. Ils étaient devenus bien plus intimes qu'à l'époque, et pourtant le schéma semblait se reproduire : Oswald prétendait vouloir lui parler, mais lorsqu'ils se retrouvaient enfin l'un en face de l'autre, le Pingouin perdait ses moyens et se dégonflait tel un vulgaire ballon de bauderuche.

Edward avait horreur de cet aspect chez Oswald. Il savait que c'était un comportement unique qu'il adoptait lorsqu'il était mal à l'aise à l'idée d'aborder un sujet important qui pesait, et pourtant en dépit de leur relation, en dépit de la confiance qu'il aurait dû avoir en lui, il lui était toujours impossible de se confier et cela mettait Ed en colère.

Par conséquent, il se montrait parfois froid et cassant. Il le regrettait un peu quand il voyait l'effet que cela avait sur Oswald - la façon que son expression avait de se fermer quand Ed lui répondait sèchement, le tremblement léger de sa voix quand il ré-entamait la discussion après avoir été ignoré.

Une part de lui, la plus faible, réclamait qu'il rassure Oswald, qu'il le cajole et lui promette d'être toujours là peu importe ce qu'il a à lui dire. Mais cette part de lui n'avait plus eu la parole depuis longtemps, et le Riddler avait quant à lui de tout autres plans. Pas question de céder, il allait faire craquer Oswald pour lui faire cracher ses secrets.

Toutefois, au fond de lui, il était simplement anxieux qu'Oswald le trahisse à nouveau. Il avait mis tant d'années à s'en remettre, à retrouver un équilibre psychique à peu près stable...

Oswald avait toujours été le pilier central de son état mental, et il suffisait d'un petit bouleversement pour qu'il se remette à halluciner Kristen Kringle et une pléthore d'autres personnages - la liste des gens qu'il avait tué ne cessant de s'allonger à mesure que le temps passait.

Il avait peur de faire le premier pas, peur de mettre Oswald au pied du mur pour le forcer à avouer. Faire cela reviendrait à se couper l'herbe sous le pied, à se priver d'échappatoire.

Il n'était pas assez fort pour cela. Alors il se contentait de terroriser son amant par des crises de bouderie de plus en plus fréquentes, refusant de lui indiquer pourquoi il se comportait de la sorte.

Oswald le connaissait assez bien, il finirait par deviner de lui-même.

Le craquement sec d'un os, suivi d'un hurlement de douleur, ramena Edward à la réalité.

Oswald essuya un peu de sang ayant giclé sur son visage, et fit passer son marteau de la main droite à la main gauche.

- Le mieux serait de parler maintenant, si tu le peux encore. Bien que j'adorerais poursuivre ce petit interlude, il me reste beaucoup de choses à faire, je suis un homme occupé, tu comprends ?

Le prisonnier cracha du sang sur le sol, et une de ses dents cliqueta sur le béton glacé de l'entrepôt.

Ed déglutit, ne fixant que le faciès dément du Pingouin. Certaines habitudes ne changeraient jamais : la violence d'Oswald l'excitait toujours autant.

Il trépignait d'impatience en se tordant les mains devant lui, sachant que peu importe si l'homme parle ou non, son destin sera le même. Il se souvenait avec émotion d'un certain Monsieur Léonard qui lui avait révélé toute l'étendue de la rage que contenait le petit corps nerveux de son partenaire.

C'était difficile de rester en froid avec lui dans ces circonstances.

Il se pencha et lui chuchota quelques mots à l'oreille.

- Que dis-tu ?, s'exclama vivement Oswald en se tournant vers lui.

Ed lécha le pouce de son gant en cuir violet et essuya la traînée rougeâtre laissée sur sa joue.

- Je dis : regarde dans sa poche.

Le Pingouin boitilla et prit le téléphone se trouvant dans la poche de leur victime. Il l'ouvrit et consulta l'historique des appels.

- Cet idiot a l'adresse de leur planque dans son portable !, se réjouit Oswald, effaré.

Il se raidit en sentant les bras d'Edward lui entourer les épaules par derrière, ses mains se posant sur son torse.

- Ne surestime pas leur intelligence. Tu sais bien que nous sommes les seuls à savoir nous servir de notre cervelle ici.

Le Pingouin se mit à rougit.

- Tu n'es plus fâché ?

- ça dépend, murmura Edward.

- De quoi ?

- Es-tu prêt à m'avouer ce que tu me caches depuis deux jours ?

Comme il s'y attendait, Oswald se dégagea dans son étreinte pour mettre de la distance entre eux.

- Edward...

- Ne me mets pas au même niveau que les autres, surina Ed. Je sais qu'il y a quelque chose que tu refuses de me dire. C'est toujours la même chose : tu essayes, mais tu es trop lâche !

- Qui est trop lâche ?!, s'écria Oswald, les yeux soudain exorbités. NE ME PARLE PLUS SUR CE TON !

- C'est toi le lâche ! Je t'ai fait une belle surprise, et toi, tu m'as snobbé, et depuis ce jour tu...OH !

Tout à coup, Ed venait de comprendre. Il tressaillit et Oswald comprit à son tour rien qu'à voir son expression.

- Ed, chéri..., commença-t-il d'un ton mesuré.

- C'est en rapport avec Jim Gordon !, s'exclama le Riddler. C'est après l'avoir rencontré que tu t'es mis à te comporter de façon bizarre !

Le Pingouin lâcha son marteau et se rapprocha, la posture hésitante, non-agressive.

- Je ne voulais pas t'en parler parce que j'avais peur que tu réagisses comme ça !

- Comment "comme ça" ?, siffla Edward entre ses dents.

- J'avais peur que tu deviennes jaloux, admit Oswald, un ton plus bas.

- QUOI ?! Qu'est-ce qu'il t'a fait ?!

Le Pingouin se dandina d'un pied sur l'autre.

- Il refusait de me donner ces informations à propos de l'enquête qu'il mène sur tes cambriolages. Et je...j'étais en train d'insister quand il a...

Ed l'attrapa brutalement par le devant de sa veste, les traits horriblement crispés, la respiration hachée.

- Il a quoi ?

- Il m'a embrassé, avoua son compagnon en évitant de croiser son regard.

- Que...?

Le Pingouin profita de sa confusion pour se défendre.

- Il n'y a rien entre nous, je te le jure ! Je suis passé à autre chose depuis longtemps, il ne m'intéresse plus !

Ed le lâcha et tituba en arrière, vacillant comme un homme qui vient de prendre un coup.

- Jim Gordon...t'a embrassé ?

- Seigneur, Ed...j'avais du mal à t'en parler justement parce que je craignais que tu en fasses une montagne !, justifia Oswald.

Cette fois, ce fut lui qui toucha Ed. Il lui prit le bras et posa son autre main sur sa poitrine pour lui parler face à face.

- Tu sais très bien qu'il n'y a que toi qui compte à mes yeux, confessa-t-il en le regardant droit dans les yeux avec sincérité. Par rapport à toi, il n'est rien. Tu es le seul !

"N'est-ce pas le même genre de promesses que t'as fait Lee ?", se moqua une voix qu'Ed connaissait trop bien.

Un éclat verre attira son attention du coin de l'oeil, mais il refusa de regarder. Il continua de fixer les yeux d'Oswald, tentant de se convaincre de la véracité de ses paroles.

- Je t'aime Oswald. Je ne supporterais pas de partager ton affection avec quelqu'un d'autre, avoua-t-il d'une voix rauque.

Il fut surpris de voir l'expression du Pingouin s'illuminer, puis il se souvint qu'Oswald avait toujours un faible pour tout ce qui était dramatique. C'était l'une des raisons qui les faisait si bien s'entendre après tout.

- Tu es l'homme de ma vie, déclara Oswald en lui touchant les joues. Je n'ai besoin d'aucun autre amant, tant que je t'ai toi.

Ed baissa la tête pour se nicher dans le cou d'Oswald et ce dernier l'enlaça, lui caressant tendrement la nuque.

- Je suis à toi, corps et âme, à jamais, jura-t-il en l'embrassant dans les cheveux.

Ed serra les dents.

Il n'y avait qu'un seul moyen de résoudre ce problème, et il était prêt à le faire si cela signifiait garder Oswald pour lui seul.