Révélation
Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis le départ de Konoha. Leurs lourdes capes trempées, ils avançaient difficilement dans la pénombre de la forêt qui devenait de plus en plus opaque. Sakura regardait droit devant elle. Quelques mèches de cheveux ruisselantes lui parsemaient le visage et ce rose foncé contrastait parfaitement avec le vert éclatant de ses yeux, qui ressortait de manière étrange avec ce temps maussade. Elle passa le revers de sa main sur son visage, essayant ainsi de se dégager la vue et de rester sur le qui-vive. D'un geste vif de la main, elle expulsa les gouttelettes d'eau à terre, machinalement.
- Sakura ?
La pluie redoublait et quelques coups de tonnerre retentirent. Tant pis, qu'à cela ne tienne, il fallait continuer. Plus vite ils seraient arrivés, mieux ça serait. Les enfants étaient de toute façon bien protégés et ne semblaient pas se plaindre du mauvais temps. Du moins elle n'entendit rien. Son esprit était ailleurs. Elle ne remarqua même pas la boue qui envahissait peu à peu le haut de ses mollets imprégnés d'eau, ou ne s'en soucia guère. Il fallait avancer et terminer cette mission au plus vite.
- Oh oh, Sakura ?
Les cris des animaux nocturnes commençaient tout juste à se faire entendre. L'astre solaire laissait paisiblement sa place à son homologue nocturne, ce soir c'était la pleine lune. Elle aimait admirer la lune de la fenêtre de son petit appartement à Konoha. Elle l'apaisait et en même temps, elle se disait que quelque part, Sasuke devait lui aussi la regarder, peut-être en pensant à elle. Elle avait essayé de s'en convaincre chaque soir durant son absence, cela avait rendu son attente moins pénible. Mais ça, c'était avant. Quelle connerie. Elle avait été bien naïve. Il était certain que dorénavant, elle ne pourrait plus la contempler de la même manière. De lune d'espoir, elle était devenue source d'angoisse pour Sakura qui ne pouvait s'empêcher de penser à lui à la nuit tombée, elle attisait la douleur vive qu'elle ressentait depuis son retour, elle ne lui apportait plus la paix ni le calme de ces dernières années. Elle se devait de faire face à une triste réalité et mettre de côté ses rêves et ses envies de femme amoureuse, car elle en était à présent certaine, ce n'était pas réciproque. C'était bien entendu plus facile à dire qu'à faire car en pratique, malgré toute la colère qu'elle éprouvait pour lui, ses sentiments n'avaient évidemment pas disparu. Quand elle ne se réveillait pas en pleine nuit en nage après un cauchemar ou une angoisse tenace, son subconscient se plaisait encore à lui autoriser de rêver d'eux, et quels rêves ! Pas de réveils brutaux lorsque ses songes la projetaient dans les bras de Sasuke, ils devenaient de plus en plus rares cependant depuis son retour, mais sa douleur, elle, de plus en plus difficile à supporter.
La légère brise qui soufflait en ce moment, transporta jusqu'à elle son odeur masculine, signe qu'il était tout proche, trop proche d'elle. Elle la reconnaîtrait entre mille, elle ne la connaissait que trop bien. Elle la faisait voyager, souffrir aussi, car elle ne lui appartenait pas. Elle n'était rien. Tout était pour l'autre, cette étrangère, cette inconnue qui avait ravi ses espoirs et ses désirs secrets. Dans d'autres circonstances, elle aurait aimé se retrouver seule avec lui dans cette forêt, une nuit comme celle-ci juste après son retour d'exil. Elle aurait voulu sentir la chaleur de son corps contre le sien, son souffle saccadé près de son oreille traduisant la passion qui l'habite, ses mains sur sa peau moite de désir et sa chair impatiente, l'ardeur de ses baisers et le goût de ses lèvres affamées, la violence contenue de leur premier ébat dont elle s'était fait le film maintes et maintes fois, qu'elle attendait depuis des années, un geste, un regard, un frôlement, un signe de lui. Elle n'aurait rien. Juste ce…
- SAKURA ! OH ! T'es là ou pas ? Ça fait trois plombes qu'on marche ! Il fait nuit, y a de l'orage et il pleut, on pourrait pas s'arrêter quelque part s'il te plaît ? Les petits sont fatigués et ont faim ! s'égosilla Naruto qui cherchait depuis plusieurs minutes à capter l'attention de la médic-nin.
A quelques mètres devant eux, Sakura sursauta et se retourna lentement les joues rougies par ses divagations malvenues.
- Pardon, oui bien sûr. Désolée, j'étais dans mes pensées, bredouilla la kunoichi un peu décontenancée.
- On avait remarqué, ça fait dix bonnes minutes que je te parle et que je n'ai aucune réponse.
- Elle devait sûrement penser à Sasuke, c'est pour ça qu'elle ne te répondait pas, lança Saï le plus naturellement du monde.
- Pff, je ne vois pas ce qu'elle lui trouve de toute manière, il est stupide, ça se voit rien qu'à sa tronche, rétorqua Naoto au peintre, la mine boudeuse.
Sai se pencha vers l'enfant et lui sourit en signe d'approbation tout en déposant sa main sur son épaule.
- Je ne sais pas non plus je t'avouerais, je n'ai jamais compris. Notre Sasuke-kun ne s'est jamais intéressé à elle en plus et...
- Saiiiii ! Chut ! Enfin ! chuchota Naruto à son coéquipier en faisant de grands gestes. T'es malade ou quoi ? Tu veux qu'elle se mette en colère ? Et j'te signale qu'il peut t'entendre lui aussi.
Naruto vérifia du coin de l'œil que les propos de Saï ne soient pas arrivés jusqu'aux oreilles des deux autres membres de l'équipe, auquel cas ça aurait déjà bardé, mais on ne sait jamais. Il s'éclaircit la voix d'un raclement de gorge pas vraiment naturel et ajouta :
- Je vois pas pourquoi elle penserait à lui, il est là, à dix mètres d'elle. Pis, à ta place Naoto, j'éviterais de dire que Sasuke est stupide, surtout s'il est derrière toi vois-tu… ET ce n'est pas totalement vrai en plus.
Saï et le petit garçon regardèrent le Jinchuuriki avec des yeux ronds. Apparemment, il était parti pour faire un argumentaire assez détaillé sur le pourquoi du comment Sasuke n'était pas si stupide que ça, « quoique, ça dépend des fois » d'après lui. Le binôme et Takeo, qui hérita pour la énième fois de la journée du cactus que le blond devait offrir au Kazekage, l'écoutèrent avec la plus grande attention tandis que Sakura les dirigeait tranquillement vers une auberge qu'elle connaissait bien et qui se trouvait non loin de là.
Un peu en retrait du groupe, Sasuke profitait de cette marche tranquille pour s'aérer l'esprit, se ressourcer au calme sans les braillements de l'Uzumaki dans les oreilles. Il ne prêtait aucune attention à ce que trafiquaient Naruto et les autres devant lui. Ça ne devait pas voler bien haut de toute manière connaissant l'énergumène et pour une fois qu'il n'était pas collé à ses basques à lui poser mille questions, il n'allait pas s'en plaindre. Absorbé par ses pensées, il n'avait pas remarqué que la nuit était tombée depuis un bon moment déjà. Il jeta un rapide coup d'œil à la petite Hanae qui marchait tête baissée à coté de lui en tenant sa cape d'une main. Il sentait bien qu'elle ralentissait de plus en plus le pas, il ne l'avait pas entendue depuis au moins deux heures. Elle devait être fatiguée probablement. Son silence temporaire lui convenait bien de toute façon et il ne s'en plaindrait pas non plus. Toute l'après-midi, elle lui avait rebattu les oreilles de paroles inutiles ou encore de chansons qu'il ne connaissait même pas, les comptines devaient être différentes à Suna visiblement. Depuis son retour à Konoha, il repensait souvent aux quelques mois qu'il avait passés seul au milieu du désert ou encore à explorer des terres inconnues. C'était indéniable, oui, très clairement. Depuis qu'il était revenu au village, voire même avant, depuis qu'il avait rencontré Yume, ce qui lui manquait le plus c'était : la paix, le silence, le bruit des mouches qui volent. Avec cette mission que leur avait confiée leur ancien maître, il pouvait aussi faire une croix dessus. Trois enfants plus Naruto, donc quatre enfants, il ne fallait pas rêver, il allait en prendre plein les écoutilles. Et encore, si ce n'était que ça. Le caractère monotone et totalement sans intérêt de la mission le blasait au plus haut point. Pourquoi diable Kakashi avait-il envoyé ses meilleurs éléments à Suna alors que des genins auraient pu faire l'affaire ? Sérieusement ? La logique du Rokudaime lui échappait complètement et à vrai dire, ce n'était pas la première fois. D'autant plus qu'il n'était pas revenu à Konoha avec Yume pour rien, le fait qu'il s'absente autant de temps ne l'arrangeait pas du tout.
Un léger hoquet de surprise le sortit de sa réflexion. Il abaissa son regard au niveau de l'enfant qui venait de s'étaler au sol. Exténuée, la petite s'était pris le pied dans une racine sortie de terre. Le brun arqua un sourcil, c'était bien sa veine, à coups sûrs elle allait se mettre à brailler.
- Continue d'avancer, on va s'arrêter bientôt dans une auberge. Tu pourras te reposer.
La petite fille releva la tête dans sa direction et le fixa, les yeux remplis de larmes. L'Uchiha contint son étonnement et son malaise réunis, et fixa la gamine en retour.
- Quoi ?
- J'en ai marre, je suis fatiguée et je veux ma maman.
- Ta mère n'est pas là. Et avance.
- Non !
Contrariée, la petite lâcha la cape de Sasuke, s'accroupit les bras croisés pour bouder et pleura de frustration. Lorsqu'elle se mit à crier à gorge déployée devant l'indifférence de son « ange gardien » qui continuait son chemin, Sasuke se stoppa enfin et la toisa du regard.
- Qu'est ce que tu fais ? Avance.
- Nah !
En pleine argumentation douteuse à propos de son coéquipier, Naruto se figea et épia la scène d'un œil discret. Saï et Naoto firent de même, ainsi que Takeo, il faut dire que le spectacle promettait d'être intéressant. Sakura décida de ne pas intervenir pour le moment et resta à l'écart, curieuse de voir l'attitude qu'adopterait Sasuke pour résoudre la crise enfantine. Le brun n'aimait pas spécialement être le centre d'attention. Il sentit les regards oppressants de ses collègues sur lui et se rendit à l'évidence : ils allaient le laisser se débrouiller tout seul comme un grand et personne ne bougerait le petit doigt pour l'aider. Un long soupir passa ses lèvres, du calme, du calme.
- Comment ça non ? Debout et en route.
- Nan, t'es méchant. Je veux maman.
- Elle est à Suna. Donc, avance si tu veux la voir.
- Tu sais voler ? interrogea la petite fille des étoiles dans les yeux.
Sasuke tentait de garder son calme tout autant qu'il essayait de comprendre où elle voulait en venir, ou si elle passait simplement du coq à l'âne comme tous les enfants de son âge.
- Euh, non. Pourquoi ?
- Alors on pourra pas la voir, rouspéta Hanae en chouinant de nouveau.
Naruto jubilait littéralement de voir Sasuke s'enfoncer au fil de la conversation. Rien que pour voir ça, il était heureux de participer à cette mission. L'Uchiha ne se montrait pas très pédagogue avec l'enfant, avec personne d'ailleurs, et il se demandait vraiment quelle pirouette il allait utiliser pour s'extirper de ce guêpier. Un peu confus, Saï se rapprocha de l'oreille du Jinchuuriki et lui susurra sa théorie sur le sujet.
- Sa mère est peut être victime d'hallucinations ! Elle se prend pour un oiseau et vit dans un nid. J'ai entendu dire qu'après la guerre, beaucoup de personnes avaient perdu la raison. Pauvre petite, dit-il très sérieusement.
- Ah oui, tu crois ? En même temps à Suna y'a pas beaucoup d'arbres ! Pour un faire un nid…
- Non. Sa mère est morte pendant la guerre.
Naoto qui venait de prendre la parole, passa le revers de sa main sur ses yeux larmoyants. Il comprenait tellement ce qu'elle ressentait. Cette foutue guerre n'avait épargné personne. Un peu honteux, Naruto se tut et replongea lui aussi dans son enfance solitaire, sans ses parents. Il posa une main réconfortante sur l'épaule du petit garçon et lui sourit timidement. Naoto lui rendit un léger rictus, sans en dire davantage, ils se comprenaient.
- Dis, tu peux m'emmener au ciel pour la voir ? sanglota la petite en tendant ses bras vers Sasuke.
Sakura eut un soupir retenu en entendant les propos de sa jeune patiente. Naruto et elle échangèrent un regard peiné et à la fois interrogatif, dans l'attente de la réaction de leur coéquipier. L'Uchiha resta de marbre face à cette révélation et aux pleurs de l'enfant. Il s'accroupit néanmoins devant elle pour tenter de la raisonner, à sa manière.
- Allez, debout.
- Nan, je veux maman.
- Ma mère et mon père sont morts eux aussi quand j'étais enfant. On survit, on a pas le choix. Toi, tu as encore ton père, non ? Profite de lui au lieu de pleurnicher sur ta mère, elle ne reviendra pas, grogna-t-il en se relevant.
Un ange passa. L'ambiance insouciante se changea soudainement en quelque chose de beaucoup plus pesant et d'électrique. Tous déglutirent difficilement après la tirade de Sasuke. Ils ne s'attendaient pas non plus à du réconfort de sa part, mais un peu plus de tact aurait été apprécié et surtout plus utile face à une si jeune personne. Ce qui devait arriver arriva, Hanae repartit de plus belle dans une crise de larmes et se roula par terre. La dureté du ton de l'Uchiha à son égard n'étonna personne, mais pour Sakura, c'en était trop. Cet imbécile n'avait décidément rien compris et surtout rien appris sur la psychologie humaine depuis toutes ces années. Elle n'y tint plus et s'empressa de réduire la distance qui les séparait afin d'intervenir. Une fois près de lui, elle l'apostropha sans ménagement.
- Tu te rends compte qu'elle a trois ans ? Qu'est-ce qui te prend ? C'est quoi ton problème ? tonna-t-elle la mâchoire serrée pour ne pas effrayer davantage la petite fille qui continuait de pleurer.
Désinvolte et hautain, Sasuke coula un regard froid sur elle.
- Il faut bien que quelqu'un lui dise. Nous n'avons pas de temps à perdre avec ces enfantillages.
- Lui dise quoi ? Qu'elle n'a pas le droit de pleurer à son âge ? Qu'il ne faut pas qu'elle réclame sa mère ? Qu'il n'y a aucun espoir dans la vie ? Que cela ne sert à rien d'avoir des rêves et des idéaux ? Elle a trois ans et demande sa mère, il n'y a rien de choquant ni d'anormal.
- Sa mère est morte, ça ne sert à rien de s'attarder là-dessus, c'est une perte de temps.
- Abruti ! C'est toi la perte de temps ! s'emporta Sakura à bout de nerfs devant la négligence de Sasuke qui s'obstinait.
Il était largement temps d'intervenir à son tour se dit Naruto, qui se précipita entre eux pour clore le débat, s'il y arrivait, ou au pire pour récupérer Hanae qui n'avait pas vraiment besoin d'assister à ça.
- Bon, on va se calmer s'il vous plaît, allez, Hanae tu veux venir sur mes épaules ? On va se dépêcher de trouver un endroit où passer la nuit d'accord ?
Elle ne se fit pas prier et tendit ses petits bras au blond qui la positionna sur ses épaules, tout en sermonant ses coéquipiers du regard. Il s'écarta d'eux avec la petite dans les bras et Sasuke le suivit sans un mot pour Sakura qui fulminait face à son indifférence.
- Tu restes là, on a pas fini, cracha-t-elle à l'Uchiha qui se sentit obligé de faire marche arrière.
Sakura fit signe aux autres d'avancer et de les laisser seuls. Elle se mordit les lèvres en les regardant s'éloigner pour ne pas exploser de rage contre lui. Cette condescendance qu'il affichait à son égard ne lui plaisait pas, pas plus que son attitude envers sa protégée et elle comptait bien lui faire savoir.
- Tu n'avais pas à lui dire ça, ce n'est qu'une enfant ! lança-t-elle d'une voix furieuse, en pointant un doigt accusateur vers lui.
- Je voulais juste la faire réagir.
- La faire réagir ? Mais tu plaisantes ou quoi ? Elle a trois ans ! Elle a perdu sa mère ! Et ça fait des mois qu'elle n'est pas retournée dans sa famille suite à ce qu'il lui est arrivé ! Tu es complètement dénué de compassion ? Ou de bon sens ma parole ? Peut-être bien les deux à la fois !
- Et toi tu…
Sasuke s'interrompit avant d'en dire trop. Comme ça, d'un coup d'un seul, il ne continua pas sa phrase, laissant Sakura bouche bée et dans l'attente. A la place, il lui saisit promptement le poignet levé vers lui et l'abaissa calmement sans pour autant le lâcher. Pourquoi s'était-il arrêté de parler au juste ? Et pourquoi est-ce qu'il lui tenait le poignet? Toujours est-il que la chaleur de sa main posée sur elle, ne la laissa pas indifférente, à son grand regret. Mais il ne s'en sortirait pas comme ça, en la manipulant de la sorte. Elle tira sèchement son bras vers l'arrière pour se libérer mais il la tenait trop fermement. La foudre illumina le ciel à ce moment précis et éclaira leurs visages dans l'obscurité. Elle vit ses deux iris la transpercer de manière autoritaire et perdit pied bien malgré elle, engloutie sous le poids de ses sentiments qui refaisaient surface. Bien qu'elle résiste, il l'attira à lui froidement et comme un murmure, qui la fit frissonner contre sa volonté, il lui dit ces quelques mots avant de la relâcher délicatement : « Ça ne te va pas de me crier dessus de la sorte. Je ne sais pas d'où te vient cette colère Sakura, mais il va falloir que tu t'en débarrasses. Et vite ».
Son souffle, elle avait senti son souffle contre sa joue, tout près de son oreille, ses lèvres avaient presque frôlé sa peau et indéniablement, elle en était toute retournée. Il feintait de ne pas savoir ce qu'elle ressentait, ce qui s'était passé le soir d'Hanami, il se jouait encore d'elle et cela, elle ne pouvait pas le supporter.
- C'est quoi pour toi, un jeu ? l'interpella Sakura plus troublée qu'elle ne l'aurait souhaité.
Mais il ne se retourna pas et rejoignit les autres qui attendaient un peu plus loin, en l'ignorant complètement. Sakura dut ravaler sa fierté et sa colère une nouvelle fois et s'avança un peu chancelante vers ses compagnons, décidément elle ne le comprendrait jamais.
- Navrée, mais il ne me reste que deux chambres. L'auberge est pleine vous savez, c'est la grande fête de la châtaigne dans le village voisin et cela fait déjà plusieurs semaines que les réservations sont bouclées ! Estimez-vous heureuse !
Sakura contempla dépitée la réceptionniste de l'auberge qui lui souriait faussement. Deux chambres. Ils étaient sept. Super.
- Bien, on prend.
Dans le hall de la petite gargote sans prétention mais à l'aspect chaleureux, Sakura s'avança vers ses équipiers et leur annonça la « bonne » nouvelle.
- Rha moi, hors de question que je dorme avec lui là, fit Naoto en pointant du doigt Sasuke qui lui adressa pour l'occasion un regard cinglant, dont il avait le secret. Je veux dormir avec toi Sakura.
- Moi je veux pas dormir avec les garçons ! couina Hanae qui renifla à moitié de fatigue en se frottant les yeux.
- Nan mais attend Naoto, tu vas pas me laisser seul avec eux quand même ! Viens avec moi, rajouta Takeo.
Les quatre adultes se regardèrent en chien de faïence, un peu dépassés par les événements.
- Bon, bah, qu'est-ce qu'on fait ? Hum ? Sakura ?
Ne voulant pas prendre lui-même la décision, et surtout pas s'attirer les foudres de Sakura ou encore des autres, Naruto attendit sa réponse. Tous les yeux de ses coéquipiers braqués sur elle, une fine goutte de sueur perla le long de sa tempe. Elle ne savait pas quoi faire. Ou du moins l'évidence ne lui plaisait pas tellement. Elle devait cacher ce trouble à tout prix, sinon ils ne manqueraient pas de le remarquer et remettraient peut-être en doute le bien fondé de sa décision.
- Je pense que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de vous installer ensemble Saï et toi avec les garçons. Je connais Hanae, elle ne dormira pas de la nuit sinon, et demain nous avons encore une longue marche à faire, donc…
- Donc tu prends une chambre avec Sasuke-kun, voilà tout.
Dans toute sa splendeur, Sai venait une fois de plus de dire avec des mots simples mais efficaces ce qu'elle n'arrivait pas à lâcher. Même si c'était un concours de circonstances, se retrouver toute la nuit avec Sasuke dans une chambre la déstabilisait grandement d'autant plus que c'était par choix. Choix poussé par la raison et des questions pratiques, mais quand même, ce n'était pas rien. Naoto serra sa mâchoire de colère et de frustration, cet enfoiré allait passer la nuit avec sa Sakura, il en était hors de question.
- Quoi ? Tu préfères dormir avec lui plutôt qu'avec moi ? Et pourquoi d'abord ?
La kunoichi ne sut comment interpréter l'excès de jalousie de son protégé d'à peine huit ans et surtout comment l'enrayer. Elle connaissait la possessivité de Naoto à son égard mais jamais il n'avait été aussi mauvais avec qui que ce soit.
- Ce n'est pas ça mais c'est mieux ainsi. Tu sais bien qu'Hanae va me réclamer cette nuit et elle est sous la responsabilité de Sasuke donc on a pas trop le choix. Il ne va pas dormir dehors quand même !
- Pourquoi pas ? Une niche lui ira très bien !
Sasuke se contint pour ne pas envoyer à terre ce petit impertinent qui dépassait franchement les limites de sa patience et de sa compassion. Il fronça les sourcils et se pinça les lèvres, encore un mot et il lui en décochait une. Sakura sentit l'aura noire de son coéquipier monter en puissance et calma le jeu en prenant Naoto légèrement à part et en lui promettant la prochaine nuit en sa compagnie. L'incident était plus ou moins clos, ouf, elle avait eu chaud ce coup-ci. Elle allait devoir surveiller leurs futurs échanges de près si elle souhaitait le ramener vivant à Suna.
- Ok, je vais chercher les clés et faire le nécessaire, attendez-moi ici.
Sakura partie, Naoto lança un regard noir à l'Uchiha qui était resté impassible durant cette petite mise au point. Il s'avança vers lui d'un pas décidé, limite menaçant et serra le poing d'agacement.
- TOI, t'as plutôt intérêt à être correct avec elle, sinon…
- Sinon quoi moustique ?
- Sinon j'te ferais bouffer tes yeux ! Voilà !
Incroyable mais vrai, Sasuke eut un minuscule sourire en coin pour le garçon qui lui arrivait au mieux, au niveau des pectoraux. Sourire sarcastique certes, mais sourire quand même. Naoto ne se démonta pas devant ce qu'il prit pour de la moquerie de la part de son rival et enchaîna les provocations.
- Quoi ? Qu'est-ce qui te fait marrer ? Tu veux te battre, c'est ça ? Tu me fais pas peur tu sais, fais pas le malin !
Naruto et Saï profitaient agréablement du spectacle qui s'offrait à eux. Plus ça allait et plus cette mission devenait intéressante, à plus d'un titre. Un régal pour les yeux et les oreilles.
- Hum… Je parie sur Naoto, les petits, c'est les plus hargneux. Combien tu mises Saï ? badina le Jinchuuriki en tendant une main vers son acolyte qui y déposa un billet.
- Moi je parie que Sasuke va le tuer. Il lui manque que ça à son tableau de chasse de toute manière nan ?
Sésames en mains, Sakura revint vers la troupe et fut happée par cette tension qui émanait de Naoto et de Sasuke, qui se toisaient du regard.
- Qu'est-ce qui se passe encore, j'ai raté quelque chose ?
- Rien du tout, j'le mettais juste en garde au cas où, parla sèchement le jeune garçon à l'intention de Sasuke.
Un petit bruit moqueur s'échappa de la bouche du brun. Ce gamin ne manquait pas d'air, ni de courage il fallait bien l'avouer. Sakura ouvrit de grands yeux, un peu perplexe et trouva un moyen efficace de leur faire oublier leur mésentente pour l'instant.
- Et si on allait manger ? changea de sujet la médic-nin.
Le mot magique fédéra tout ce beau monde et ils se dirigèrent à la hâte dans une vaste salle pour dîner avant de se séparer pour la nuit. Naoto ne manqua pas de serrer Sakura dans ses bras avant de la quitter, son dernier coup d'œil fut pour l'Uchiha qui le nargua avec un sourire dédaigneux. Après tout, il n'y avait pas de raison qu'il se laisse faire par ce petit morveux qui commençait à lui courir sur le haricot. Une bonne nuit de sommeil et tout rentrerait dans l'ordre, enfin peut-être.
Sasuke rentra le premier dans la chambre et posa son sac à terre. La petite Hanae l'avait supplié de la prendre dans ses bras après le repas, éreintée, elle n'avait plus eu la force de faire le moindre pas. Il accepta devant les œillades insistantes de ses partenaires et la porta à son épaule. Elle s'était endormie en à peine quelques minutes, bercée par les mouvements fluides et calmes du brun qui la tenait fermement contre son torse. Il jeta un coup d'œil rapide à l'enfant et lui écarta doucement quelques mèches de cheveux du visage. La gamine roupillait paisiblement à l'évidence, la bouche ouverte avec un léger filet de bave dégoulinant de ses lèvres rosées. Sakura referma la porte derrière elle et observa discrètement Sasuke qui s'occupait de sa patiente. Elle ne l'avait jamais vu aussi prévenant qu'à cet instant et l'expression sereine qu'il affichait en regardant cette petite la frappa. Elle se sentit privilégiée et eut l'impression d'assister à un moment d'intimité de Sasuke, qui déposa Hanae délicatement au milieu du lit et la couvrit. Il l'admira dans son sommeil un petit instant et Sakura pourrait presque jurer l'avoir vu sourire timidement.
- Je dormirai par terre, dit-il en se retournant vers elle.
Immobile près de la porte, elle n'avait pas fait le moindre mouvement depuis qu'elle était entrée, trop occupée à épier ses faits et gestes avec l'enfant. Sans doute la gêne se lut sur son visage lorsqu'elle se rendit compte à son tour qu'il n'y avait effectivement qu'un seul lit.
- Euh, je ne sais pas, je...
Une Sakura rougissante et qui perdait ses moyens, voilà la fille qu'il connaissait si bien. Rien à voir avec cette furie qui lui avait hurlé dessus tout à l'heure, quoique, elle s'était déjà montrée assez brutale en sa présence, mais jamais à son égard. Ce fut une première, sans compter l'annonce de la réunification de leur équipe dans le bureau de Kakashi où elle s'était emportée également.
L'enfant endormie grogna dans son sommeil en remuant légèrement. Les deux shinobis se tournèrent vers elle, « pourvu qu'elle ne se réveille pas » pria intérieurement Sasuke. Elle ouvrit ses yeux de moitié et rampa péniblement jusqu'à l'Uchiha debout à côté du lit. Elle accrocha sa cape et s'agrippa du mieux qu'elle put pour escalader jusqu'à son épaule. Hanae enroula un bras autour du cou de Sasuke et accrocha sa chemise.
- Dodo, avec toi… bailla-t-elle en se rendormant presqu'aussitôt.
L'air confus de son coéquipier valut à Sakura son vrai premier sourire franc et sincère depuis plusieurs jours, ce qu'il remarqua. Elle aurait souhaité pouvoir immortaliser ce moment, la pureté des traits endormis de l'enfant face à la grande silhouette noire de Sasuke formaient un contraste assez inédit et captivant.
- Elle ne veut pas te lâcher je crois. Pose-toi dans le lit avec elle Sasuke, c'est moi qui vais dormir par terre, ça ne me dérange pas.
Sans un mot, il s'exécuta et s'affala délicatement sur un côté du lit afin de ne pas réveiller le petit radiateur ambulant. Il retira préalablement cape et chaussures pour être plus à l'aise. Sakura fit de même, éteignit la lumière et s'assit dos contre mur dans un coin de la pièce. Quelques minutes passèrent, sans un bruit. Tandis qu'elle commencait à piquer du nez, la voix rauque à moitié éveillée de l'Uchiha la fit tressaillir.
- Il y a de la place pour deux dans ce lit Sakura.
- Oui, mais…
- Viens.
Elle ne sut pourquoi mais elle ne trouva pas la force de dire non, de lui dire non. En fait si elle le savait, mais c'était confus, un peu, tout s'était mélangé dans sa tête en moins de deux secondes lorsqu'il lui avait dit « Viens ». Toujours est-il qu'elle s'allongea à côté de lui le cœur battant et le souffle court, qu'est-ce qui lui arrivait au juste là ? Elle avait l'impression de redevenir l'adolescente peureuse et en adoration devant lui, celle qu'elle avait été des années durant bien avant la guerre et qu'elle s'était évertuée à faire disparaître depuis tout ce temps. Mais se retrouver dans cette chambre avec lui, dans la pénombre, si proche de lui qu'elle pouvait presque sentir les battements de son cœur résonner dans sa poitrine, la troublait et lui procurait un sentiment qu'elle pensait perdu à jamais depuis qu'elle l'avait revu : la paix. La lune éclaira la petite chambre et Sakura se blottit contre son oreiller en apercevant son visage endormi, si serein qu'une vague de bien-être la parcourra.
Il était beau. Elle l'avait presque oublié ces trois dernières années. La pâleur de son teint, la profondeur de son regard, la couleur de ses cheveux, sa voix. Tout n'était devenu qu'approximation, une image floue qu'elle connaissait pourtant à la perfection et que cette vision de lui ravivait avec force. Elle avait eu de nombreux passages à vide durant cette période, même si au fond d'elle, elle savait qu'il reviendrait. Il y avait eu un échange tacite entre eux, quelque chose d'indicible mais qui avait le mérite d'exister, elle en était certaine à l'époque du moins.
Alors, pourquoi revenir à Konoha au bras de cette femme ? Être témoin de cette lueur au fond des yeux de Sasuke pour quelqu'un d'autre était insupportable. Sans doute parce qu'elle croyait qu'elle lui était réservée à elle seule. Ce dont elle rêvait depuis son enfance, elle y avait droit. Cette femme. Une inconnue y avait droit. Il y avait une sorte de tension électrique entre eux deux, du partage discret d'émotions aussi intenses que privées, un lien invisible mais puissant qui l'écartait inéluctablement des bras de l'homme qu'elle aimait et qu'elle avait toujours aimé. Qu'elle adorait même. Celui pour qui elle se faisait toujours du souci, celui pour qui elle avait tant pleuré, qu'elle avait toujours eu à cœur de soutenir malgré sa désertion et son statut de nukenin, malgré son attitude désinvolte et dénigrante, malgré ses tentatives de la tuer elle et ses équipiers, mais surtout malgré le fait que lui, ne l'aime pas en retour. Elle avait depuis toujours recherché sa compagnie, qu'il la remarque, qu'il lui accorde du temps, un regard, un sourire, un mot, une attention si petite soit elle, car elle ne se sentait réellement exister qu'à travers lui. Il était son tout. Au final se dit-elle, il n'y avait pas pire châtiment que celui-là. Avoir sous les yeux l'être qui compte le plus pour vous, mais ne pas pouvoir le toucher, le serrer contre soi, l'embrasser, mais aussi être spectatrice de son bonheur avec une autre femme. Devoir le supporter sans broncher. Se dire que c'est avec elle qu'il fera sa vie et s'endormira le soir, à elle qu'il sourira le matin au réveil, à elle encore qu'il fera des enfants.
« Je ne sais pas d'où te vient toute cette colère Sakura, mais il va falloir que tu t'en débarrasses. Et vite ».
Elle entendait cette phrase en boucle dans sa tête. Il l'avait mise hors d'elle sur le coup. Comment pouvait-il faire semblant de ne pas savoir ? Avec le recul, c'est vrai qu'elle aurait dû l'ignorer au lieu de s'emporter de la sorte. A quoi bon se battre contre du vent ? Il ne méritait pas toute l'attention qu'elle lui portait, ni même les frissons qu'un simple toucher ainsi que son souffle caressant son cou avaient provoqués chez elle. Mais elle ne pouvait pas nier le fait que son corps tout entier répondait à un simple regard de sa part malgré ses griefs, elle commençait à se rendre à l'évidence petit à petit : quoiqu'elle fasse, ce garçon lui ferait toujours de l'effet. C'était son premier amour après tout, un amour chaste et non partagé, mais qui avait malgré tout grandi au fil des ans et était devenu plus mature. Il était plus vrai, plus profond, plus réfléchi, plus rationnel aussi, une évidence à laquelle elle ne pouvait se soustraire, c'était comme ça, ancré en elle, un amour entier, une passion incontrôlable qui ne demandait qu'à être réveillée au creux de ses bras.
Malheureusement, ses fantasmes étaient condamnés à rester dans le domaine de l'impossible, Sasuke n'était pas libre et lui avait bien fait comprendre qu'il n'avait aucun sentiment pour elle le soir d'Hanami. Elle allait devoir tourner la page et passer à autre chose dans son intérêt, inutile de continuer à espérer et de ressasser le passé, elle devait aller de l'avant et trouver son bonheur ailleurs. En théorie, c'était assez évident mais en pratique, comment dire, elle ne pouvait oublier aussi facilement celui à qui elle avait quasiment dédié toute sa vie, comme ça, en un claquement de doigts. Sa déception était profonde tout comme la douleur qui la consumait, mais elle se promit en s'endormant les yeux humides qu'elle y arriverait coûte que coûte, car elle avait aussi le droit d'être heureuse, après tout.
Le lendemain matin, Sasuke sentit une petite main lui parcourir le visage innocemment. Il ouvrit ses yeux de jais et vit la petite Hanae penchée sur lui avec un large sourire. La gamine se blottit contre lui calmement en réclama en câlin et étira au passage ses membres courbaturés par la marche d'hier. Sasuke fit de même ce qui amusa l'enfant qui le chatouilla sous les bras en riant. Il se renfrogna, mal réveillé, et tourna machinalement son buste face à Sakura qui elle dormait encore. Hanae descendit du lit en ricanant de sa bêtise et alla à la fenêtre regarder la pluie qui ne faiblissait pas depuis la veille. Encore un peu engourdi par sa courte nuit, il observa avec attention les traits tirés jusque dans le sommeil de sa partenaire, son corps amaigri de ces derniers temps et ses lèvres pincées d'angoisse. Une mèche rose lui couvrait de moitié le visage. Il hésita. Il se rapprocha lentement en glissant sur le matelas et amorça un geste de la main vers elle. Les yeux verts qui s'ouvrirent précipitamment le stoppèrent dans son élan, en même temps que la porte de leur chambre claqua contre le mur. Naruto, essouflé, venait de faire son entrée et brisa le silence qui régnait d'une voix affolée : « Vite, Sakura-chan, Naoto a disparu ».
La pluie tombait aussi sur Konoha sans interruption depuis la veille, le départ de Sasuke et de la Team 7. Elle n'avait pas beaucoup dormi de la nuit à vrai dire, dans ce lit froid, sans lui. Elle savait qu'elle devait prendre son mal en patience en attendant son retour, mais qu'allait-elle bien pouvoir faire ? Elle ne connaissait presque personne dans le village et n'avait pas de talent particulier, hormis se battre. Peut-être que l'Hokage lui trouverait une tâche à accomplir dans l'enceinte du village pour patienter. Sasuke lui avait interdit de sortir de Konoha en son absence et de toute manière, elle n'avait pas vraiment intérêt à s'y aventurer seule. La dernière escarmouche en date avait bien failli être la bonne, il s'en était fallu de peu, qui sait ce qu'elle serait devenue s'il n'avait pas été là. Quelques souvenirs sanglants lui revinrent en mémoire subitement, elle en frissonna. Ils étaient revenus plus nombreux cette fois-ci et les avaient attaqués de nuit dans une clairière où ils avaient trouvé refuge lors d'une halte. L'Uchiha avait dû user de tous ses talents pour se débarrasser d'eux, les attaques provenaient de tous les côtés le forçant à utiliser sans relâche les pouvoirs de sa pupille héréditaire. Elle n'avait pas ménagé ses efforts non plus, exécutant sans scrupule tous ceux qui se plaçaient en travers de son chemin, parfois de manière assez cruelle. Elle avait découpé de sang froid tous les insouciants qui s'étaient élancés vers elle sans réfléchir, probablement des nouvelles recrues servant de chair à canon aux autres, mieux informés et rompus au combat. A dix contre un, le combat avait été inégal bien que victorieux. Ce ne fut pas sans quelques blessures qu'ils s'en sortirent tous deux, au grand dam de Sasuke qui l'avait blâmée de ne pas être restée tranquille. La voir blessée et perdre du sang ravivait en lui de vieux souvenirs qu'il aurait préféré garder au fond de lui, mais la cicatrice ne s'était pas refermée avec les années, c'était une de ses blessures secrètes, dont il ne parlait pas mais qui faisaient partie intégrante de sa personnalité. Il avait été pourtant bien plus amoché qu'elle et c'est tout naturellement qu'elle le soigna avant de reprendre la route à la recherche d'un endroit plus discret et moins glauque qu'un champ de bataille rempli de corps, pour y passer la nuit.
Ces hommes… Maudits soient-ils. Depuis bien trop longtemps ils lui pourrissaient la vie à la traquer sans relâche, voulant la capturer à tout prix et n'hésitant pas à tuer des innocents s'il le fallait. Elle ne connaissait pas grand-chose d'eux, ni même qui les dirigeaient ou bien ce qu'ils désiraient précisément, bien qu'elle en ait une vague idée. Mais ce qu'elle savait par contre, c'est qu'ils étaient dangereux, affreusement bien renseignés et prêts à tous les sacrifices pour obtenir ce qu'ils voulaient. Une sorte de clan mystérieux, de secte impénétrable et insondable, de groupuscule formé pour la plupart de ninjas déserteurs plus ou moins puissants, une milice destructrice sachant parfaitement se tapir dans l'ombre en attendant son heure, une organisation redoutable que tous craignait, et sur laquelle il était difficile d'enquêter selon ce que leur avait dit Kakashi et les informations qu'elle avait réussi à glaner avec son partenaire durant des mois. Le dragon tatoué sur leur poignet était leur marque de fabrique, leur marque d'appartenance au mouvement subversif. Quelque part, elle devait bien avouer qu'ils l'effrayaient. Réellement. Cachée pendant des années, elle n'avait connu leur existence que lorsqu'elle avait décidé de quitter ses parents adoptifs pour partir à la recherche de Sasuke. A partir de là, les ennuis n'avaient fait que croître. Dans un sens.
Trois coups retentirent à sa porte. Elle sortit de ses pensées et se leva lentement du lit pour ouvrir. Tenten fit un large sourire en apercevant la brunette qui se cachait à moitié derrière la porte, le regard fuyant.
- Bonjour Yume. Bien dormi ? Je ne te dérange pas au moins j'espère ?
- Non. Entre si tu veux.
Yume se dégagea et laissa entrer sa comparse de jeu. Elle l'aimait bien cette fille, mais pourtant le cœur n'y était pas aujourd'hui, mais vraiment pas. Elle était ailleurs, quelque part entre sa mélancolie qui était bien souvent conjointe de ses moments de solitude et son trouble face à l'absence de son compagnon. Tenten le remarqua mais tenta une diversion.
- Tu ne veux pas sortir un peu ? On pourrait aller manger ensemble non, qu'en dis-tu ?
La jeune femme se remit en boule sur le lit, dos à son invitée et observa la pluie à travers sa fenêtre, qui tombait à verse. Elle bredouilla un bref refus sans explication, remerciant cependant celle qui était venue la voir. Devant cette mine triste, Tenten ne sut trop comment réagir. Elle ne la connaissait pas des masses et elle était bien différente des autres fois où elles s'étaient rencontrées. Son regard vif était éteint, elle semblait absente et pas franchement décidée à passer outre le départ en mission de son homme. Une fulgurance frappa son esprit, une riche idée pour lui faire penser à autre chose et la faire sortir de son trou.
- Hum, mais dis donc, tu te laisses bien démonter pour si peu ! Sasuke est parti, et après ? Tant mieux non ? Tu ne vis quand même pas à ses crochets que diable ! dégaina Tenten sur un ton hautain un brin exagéré.
Surprise par la fougue de la kunoichi, Yume se redressa et se tourna vers elle, les yeux écarquillés.
- C'est vrai quoi, regarde-toi là, à le pleurer presque, il n'est pas mort que je sache ! Il va revenir ! Tsst, reprend-toi, tu me fais presque pitié. Je t'ai connu plus vaillante !
Pitié. Pitié ? Ce mot fit écho dans la tête de la jolie brune qui vit rouge et serra les dents pour se contenir. Du coin de l'œil, Tenten entrevit sa réaction et sourit intérieurement, elle avait presque gagné, elle allait enfin réagir. Yume se leva en trombe et se posta mains sur les hanches devant la brunette aux macarons.
- Pitié ? Moi ? Tu peux répéter ? tonna-t-elle sans retenue.
- Oui parfaitement. Tu te laisses dominer par tes émotions vis à vis de Sasuke, pff… C'est ridicule.
- JE ne me laisse pas dominer par mes émotions pour Sasuke, je viens de me réveiller voilà tout, bouda la jeune femme en croisant les bras contre son buste.
- Ah oui ?
C'était clair, elle était de mauvaise foi, mais au moins Tenten la retrouvait déjà un peu plus qu' à son arrivée. Il fallait enfoncer le clou.
- Dans ce cas habille-toi et viens avec moi dehors. Nous irons manger et ensuite, nous pourrions faire quelques exercices pour se défouler, qu'en dis-tu ?
Loin d'être dupe, Yume avait bien remarqué son manège qui consistait à asticoter sa fierté pour parvenir à la faire sortir de son appartement. Elle n'avait cependant aucune envie de céder.
- Je ne veux pas aller dehors, trouve-toi quelqu'un d'autre ! ironisa-t-elle en lui tournant le dos.
- Dis plutôt que tu as peur de m'affronter ! Tu as peur de perdre ? lança Tenten dans un éclat moqueur.
Piquée au vif, Yume serra le poing et se crispa entièrement. Dans un élan brusque elle se retourna fièrement et émit un léger rire sarcastique.
- Ha ! C'est ce qu'on va voir, tu as plutôt intérêt à ne pas trop t'empiffrer si tu veux tenir la distance face à moi. C'est juste un conseil.
Prise au jeu, la kunoichi fit une mine boudeuse et sourit.
- Très bien, je t'attends, prépare-toi.
Forte de sa victoire temporaire, Tenten la laissa seule dans son appartement et attendit à l'extérieur. Elle la rejoignit quelques minutes plus tard et c'est ensemble qu'elles prirent le chemin d'un petit restaurant où sa promotion avait pour habitude de se retrouver autour d'un bon repas lorsqu'ils n'étaient pas en mission. Elles y trouvèrent Shikamaru, Chôji et Ino attablés dans un coin et en plein débat.
- Dis donc Chôji, t'as pas l'impression de te faire arnaquer à chaque fois ? Je veux dire les paquets de chips quand tu les ouvres, ils sont toujours à moitié vides…
- C'est vrai Ino, mais un paquet de chips à moitié vide vaut mieux que mon estomac criant famine.
Rien n'était moins sûr pensa la Yamanaka en levant ses yeux au ciel.
- Salut Ino ! Oui, je suis venue avec Yume. Vous vous rappelez tous d'elle ?
Ino ne cacha pas sa joie de voir débarquer la source d'ennui principale de sa meilleure amie et l'examina jalousement des pieds à la tête. A l'entente de son prénom, Shikamaru jusque là dans ses pensées, haussa un sourcil et leva les yeux vers elle. Leurs regards se croisèrent, sans un mot.
- Bien sûr qu'on se rappelle d'elle ! Tu es la petite amie de Sasuke c'est ça ? marmonna Chôji en enfournant une autre salve de chips dans sa bouche.
Yume détourna les yeux du Nara et sourit poliment à Chôji pour acquiescer. Les deux jeunes femmes prirent place autour de la table et, hasard ou non, elle fit face à Shikamaru qui affichait une mine perplexe.
C'était sa chance, Sasuke enfin parti, il allait pouvoir questionner la demoiselle et éclaircir cette affaire. Cela faisait des jours qu'il rongeait son frein, attendant patiemment le moment opportun pour l'aborder et en savoir plus. Il n'était cependant pas resté inactif, réfléchissant sans relâche, retournant tout l'historique des faits dans sa tête et faisant plusieurs recherches sur les événements passés, mais cela n'avait pas abouti. Du moins pas comme il l'aurait souhaité. C'était intriguant, perturbant, et pour son esprit cartésien, tout à fait déroutant. Malgré cela, il ne fallait pas trop précipiter les choses, il allait devoir la jouer fine s'il voulait qu'elle se livre à lui et percer le mystère qui entourait sa « résurrection ». Beaucoup de temps avait passé évidemment, jamais il n'aurait cru la revoir un jour car même d'après les archives qu'il avait pu consulter à Konoha, elle n'était pas censée être en vie. Étrange. D'autant plus étrange que l'Hokage lui-même ne semblait pas au courant de cette information jusqu'à ce qu'elle se ramène au bras de Sasuke dans les rues de la ville. Pourtant, quelqu'un devait bien savoir. Quelqu'un était forcément au courant, quelqu'un avait dû la sauver du massacre de…
- Shikamaru ?
Sans s'en rendre compte, il avait ancré son regard dans celui de Yume depuis quelques minutes, qui le soutenait avec calme et froideur. Happé dans la réalité par la douce voix d'Ino qui murmura discrètement à son oreille, Shikamaru sursauta.
- Qu'est ce que tu as ? Arrête de fixer Yume comme ça enfin, c'est gênant. Ça ne te ressemble pas, qu'est-ce qui te prend ? Si Temari te voyait...
Il ne s'en était même pas rendu compte. Et, qu'est-ce qu'elle allait encore s'imaginer celle-là. Bref.
- Oui pardon, merci Ino, lui souffla-t-il en retour.
Nan mais qu'est-ce qu'il fabriquait au juste ? C'était quoi son problème à la mater comme ça ? Ne voulant pas faire de scandale devant tout le monde, elle ravala ses questions et enchâina.
- Tu prendras bien quelques tomates Yume, proposa hypocritement la blonde pour détourner l'attention et enrayer ce moment embarrassant.
- Euh, non merci, je n'aime pas ça.
- Quoi ? Je crois que je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui n'aimait pas les tomates ! C'est quoi que tu n'aimes pas ? Le goût ?
- Les grains.
Les voix de Shikamaru et Yume se chevauchèrent sur cette réplique. Tête baissée sur son assiette, le stratège fit comme si de rien n'était tandis que Yume le contemplait avec stupéfaction. Les trois autres convives échangèrent des œillades confuses mais ne pipèrent mot. Il se passait quelque chose de louche, ils se connaissaient ou quoi ? Ino plus que les autres commençaient à soupçonner son coéquipier de plus en plus de lui cacher des choses. Depuis que cette fille avait fait son apparition dans le village, rien n'allait plus. Sakura était devenue agressive avec tout le monde et ne lui parlait quasiment plus, et Shikamaru passait le plus clair de son temps non plus avec eux, mais seul à faire on ne sait quoi. Il avait l'air pensif, ailleurs. C'était pire depuis la soirée d'Hanami. Et voilà que par dessus le marché, il semblait plus ou moins fricoter avec elle, ou peut-être qu'il se connaissaient. Quoi qu'il en soit, c'était louche, ça ne ressemblait pas à Shikamaru de faire des cachotteries et cette nana pensa Ino, était un vrai poison. Non contente de détruite sa meilleure amie Sakura, il y avait anguille sous roche avec son coéquipier. Qu'est ce qu'elle voulait ? Il les lui fallait tous ou quoi ? Décidément, cette fille n'avait amené rien de bon avec elle et Ino se jura intérieurement de vite mettre cette histoire au clair en les surveillant de près, foi de Yamanaka.
Ainsi donc, il se souvenait de ça. Le visage de Yume se relaxa en un sourire timide qui n'échappa pas au brun. Tenten prit la conversation en main afin de ne pas laisser le malaise s'installer.
- Et donc, Yume, ça fait longtemps que tu connais Sasuke ?
- Quelques mois seulement…
- Vous vous êtes rencontrés où ?
- Dans un petit village au nord, je ne me rappelle plus de son nom.
Shikamaru tendit bien ses oreilles, si les filles se mettaient à la questionner, cela allait peut-être devenir intéressant. Chôji, lui, ne prêta pas plus attention que cela à la discussion, trouvant les plats devant lui bien plus passionnants.
- Et ? interrogea la Yamanaka qui trépignait d'impatience malgré elle.
Les deux garçons se sentirent un peu gênés devant l'interrogatoire que leurs amies faisaient subir à Yume, qui posa des yeux froids et soupçonneux sur la kunoichi bien curieuse et ne répondit pas. Cependant, Shikamaru trouva pour une fois une utilité à la curiosité maladive des femmes en général et prit son air blasé habituel en attendant la réponse de son vis-à-vis.
- Et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, arrêtez avec vos questions les filles, vous mettez notre invitée mal à l'aise voyons, balança Chôji contre toute attente entre deux bouchées.
Les trois pairs d'yeux frustrés le prirent en ligne de mire, de quoi se mêlait-il celui-là ? Pour une fois qu'il y avait moyen d'en savoir un peu plus sur le grand Sasuke Uchiha, on leur coupait l'herbe sous le pied sans préavis. Et en plus, d'où il la ramenait alors que les plats n'étaient même pas terminés ? Encore une nouveauté tiens. Quoiqu'il en soit, Yume remercia en son for intérieur l'intervention de son bienfaiteur, cette conversation avait pris une tournure qui ne lui plaisait guère. Elle s'en serait sortie toute seule, mais aurait dû se montrer un peu désagréable. Mauvais plan alors qu'elle devait encore passer plusieurs jours seule ici avec eux.
Suite à la remarque controversée mais néanmoins assez juste de Chôji, le reste du déjeuner s'acheva dans le calme. Shikamaru et Yume échangèrent quelques regards, l'un rempli de questions et l'autre rempli de mystères, sans pour autant éveiller les soupçons des autres personnes présentes à l'exception d'Ino qui les observait discrètement et n'en démordait pas : il se passait quelque chose entre eux, « Tous les mêmes » grogna-t-elle entre ses dents. Tenten relança la brune à la fin du repas pour un entraînement spécial sous le signe du challenge, mais cette dernière refusa poliment, prétextant un rendez-vous à la tour Hokage afin de s'y entretenir avec Kakashi. Elle n'insista pas et ils se quittèrent donc sur ses entre-faits.
Les nuages chargés grondaient toujours au dessus de Konoha et des torrents d'eau s'abbataient sur la ville. Quelques éclairs parsemaient le ciel gris, voire noir par endroit, l'orage n'était pas loin. Pas une âme dans les rues, pas un son de voix, juste des petites rivières coulant le long de la chaussée et le bruit des gouttes claquant contre les rideaux de fer des échoppes fermées. L'air était chargé d'électricité et d'humidité, un brouillard épais enfumait le sol et prêtait aux rues de Konoha, un air fantomatique.
Yume avançait d'un pas calme en direction de la tour Hokage, fixant le sol, comme guidée par sa réflexion. Elle savait qu'il la suivait, elle l'avait senti et lorsqu'elle s'arrêta à quelques mètres de l'entrée de la tour, il se stoppa net lui aussi. Elle changea soudainement de direction et accéléra le rythme de ses pas. Sans doute pour le distancer pensa-t-il. Elle prit d'un coup le chemin des airs et sauta de toit en toit à une vitesse folle. Afin de ne pas se faire remarquer davantage, Shikamaru la laissa s'éloigner quelque peu avant de grimper à son tour en haut d'un poteau qui surplombait Konoha. Il la vit de loin continuer sa course, il se doutait bien qu'elle ne se laisserait pas suivre aussi facilement mais la direction qu'elle prit n'étonna pas le Nara qui savait pertinemment où elle se rendait. C'était même curieux qu'elle n'y soit pas allée plus tôt depuis son retour. Il n'y était pas retourné non plus depuis un bon moment à vrai dire. Personne n'y allait. Il n'en restait pas grand-chose de toute manière et cela avait peu de signification pour la plupart des villageois qui n'avaient pas été plus perturbés que cela de voir cet endroit disparaître. Cela leur faisait un mauvais souvenir de moins probablement, évidemment, ce n'était pas le cas de tous. Et surtout pas le sien. Seule, droite et immobile devant la place nette où gisaient uniquement quelques décombres lapidaires, elle observait en silence ce qui fut autrefois, le théâtre de son enfance.
Il n'était que midi à peine et pourtant, il faisait sombre. Les flashs du tonnerre éclairaient par à-coups la terre détrempée et accentuait la singularité de ce moment. De grosses flaques çà et là s'étendaient de plus en plus et la pluie battante avait même formé une petite étendue d'eau boueuse en contrebas de ce terrain ravagé, laissé à l'abandon, de laquelle dépassaient quelques pierres effondrées. Shikamaru se rapprocha doucement, décidé à mettre fin à cette petite partie de cache-cache inutile. Il fallait qu'il sache, là, maintenant, tout de suite. En jetant un rapide coup d'œil aux vieilles pierres prisonnières des eaux, la nostalgie le gagna lui aussi. Eux deux, dans cette rue, plusieurs années après, jamais il n'aurait cru cela possible.
- Qu'est-ce que tu veux, Shikamaru ? souffla-t-elle faiblement.
Elle ne s'était même pas retournée pour lui poser la question. Comme résignée, elle regardait à terre, un peu ici, un peu ailleurs, les yeux dans le vague. Comment pouvait-elle lui demander ce qu'il voulait ? Elle ne devrait pas être surprise de son trouble ni de son questionnement légitime face à la situation. Le Nara fit quelques pas en avant. Il se doutait que tout ceci cachait quelque chose d'important, auquel il ne s'attendait probablement pas, peut-être même qu'il ne la croirait pas. Comment avait-elle pu leur cacher cela ? Où était-elle durant tout ce temps ? Et ce corps qu'ils avaient trouvé dans les décombres, était-ce un leurre ? Et dans quel but ? Trop d'énigmes tournaient en boucle dans sa tête depuis qu'il l'avait aperçue le soir d'Hanami, il fallait qu'elle lui dise la vérité à présent pour le libérer. Pour qu'il comprenne. Certaines choses s'étaient évidemment clarifiées quand il avait su que la fameuse petite amie de l'Uchiha n'était autre qu'elle. Il comprenait à présent mieux pourquoi Sasuke était revenu à Konoha à son bras et entretenait tant de mystères autour de leur relation et de son retour impromptu. Il se fit la réflexion que de toute manière, Sasuke entretenait toujours le mystère, même pour moins que ça. Mais ceci étant dit, c'était, il le savait, uniquement la face visible du problème. Beaucoup de choses restaient pour l'heure inexpliquées et cela ne pouvait plus durer.
- Raconte-moi. S'il te plaît, Yume.
Elle inclinait de plus en plus la tête vers l'avant, si bien qu'une de ses longues mèches de cheveux noirs lui recouvrait une partie du visage. Un fin sourire en coin étira ses lèvres pulpeuses, décidément, il était toujours le même.
- Je te retrouve bien là mon ami. Tout doit s'expliquer, rien n'est dû au hasard…
- Et je percerai tous les secrets, la coupa-t-il, terminant ainsi sa phrase.
Le sourire de Yume s'étira de plus belle. D'un mouvement gracieux, elle fit volte face et fixa intensément Shikamaru qui ne bougea pas et lui renvoya un regard tout aussi perçant. Soudain, c'est comme si le déclic en eux s'était produit simultanément. Les yeux écarquillés, Yume revit en face d'elle le petit garçon qu'elle avait connu, les heures passées ensemble dans la forêt à explorer, à jouer, à s'entraîner aussi parfois, les moments complices, mais aussi le jour où tout avait basculé. Shikamaru se remémora cette frêle enfant au longs cheveux noirs, aux yeux tristes et fuyants, souvent seule, son amie qu'il ne voyait à l'époque que trop rarement à son goût et ce don extraordinaire qu'elle possédait mais qui devait rester secret. Il se souvint aussi du jour où il avait appris sa mort, l'enterrement qui suivit, les longues soirées cloîtré dans sa chambre à se demander pourquoi et à haïr le responsable de son malheur. L'émotion de ces quelques souvenirs qui refaisaient surface les prit tous deux. Yume fit un, puis deux pas en avant pour ensuite s'élancer vers lui, rejoindre celui qu'elle appelait autrefois son « frère », et le serra tout contre elle en enlaçant ses épaules. Shikamaru ne retira pas les mains de ses poches mais se laissa embarquer dans cette accolade sans rien dire. Le tenir dans ses bras, l'étreindre comme avant, ressentir ses émotions envahir son corps tout entier, voir ce qu'il avait vu, tout ceci submergea la jeune femme qui s'autorisa à laisser couler quelques larmes le long de ses joues. Shikamaru fronça les sourcils la mine attristée et déposa lentement sa main sur la tête de Yume qui laissa s'échapper un sanglot de sa gorge serrée. Il cala son menton sur le haut de son crâne et la pressa doucement contre lui.
- Je me demandais quand tu allais venir ici.
Sans un mot, elle s'écarta délicatement de lui et essuya machinalement les traîtresses qui déferlaient encore et encore.
- Il pleut beaucoup aujourd'hui n'est-ce pas ? temporisa la jeune femme.
- Oui et ce n'est pas prêt de s'arrêter, enfin je veux dire, j'espère que si, bafouilla Shikamaru pas vraiment à l'aise.
Un sourire timide illumina le visage de la jeune femme, sa maladresse était touchante. Elle jeta un regard perdu tout autour d'elle et contempla les quelques ruines qui restaient encore debout. Un soupir passa ses lèvres. Peut être qu'elle ne savait pas tout pensa le Nara, sans doute Sasuke lui avait- il raconté, mais dans le doute...
- Sasuke ne t'a pas dit ? Le village a été attaqué il y a quelques années, tout a été détruit, il n'y a pas eu d'exceptions. Cette partie n'a pas été reconstruite.
- Si, il me l'a dit mais, il a toujours esquivé le sujet lorsque nous en parlions, il ne souhaitait pas rentrer dans le détail. J'aurais voulu venir ici avec lui mais tu le connais, la tête dure comme de la pierre.
- Et avant cela, j'imagine que, enfin je veux dire, je pense que tu sais ce qui s'est passé. Itachi… Obito… Il t'en a parlé ?
Bien sûr qu'il lui en avait parlé, du moins elle l'avait questionné afin d'obtenir des réponses. Il ne s'était pas étendu non plus, loin de là, mais il lui avait dit l'essentiel. Elle aussi de son côté, elle lui avait fait quelques révélations ce jour-là, ils avaient pu croiser leurs histoires, retracer le cour des événements même si le principal ne résidait pas là dedans de son point de vue, mais bien dans leur rencontre. Leur retrouvaille. Yume se détacha subitement de Shikamaru et lui tourna le dos. Se remémorer tout cela, la renvoyait inévitablement à tout ce qui lui avait cruellement manqué durant son enfance, cette solitude pesante à laquelle elle avait dû apprendre à faire face loin de tous, ce sentiment d'abandon qui ne l'avait jamais quitté depuis et contre lequel elle s'était battue chaque jour. En vain.
Elle n'avait rien oublié.
Elle ne pardonnait rien.
Mais elle l'aimait, lui, et elle voulait à présent aller de l'avant. Pour le passé, il n'y avait plus grand-chose à faire. Si Sasuke avait réussi à se pardonner la mort de son frère, sa trahison vis-à-vis de Konoha et de ses amis, peut-être le pourrait-elle, elle aussi.
- Oui, je sais.
Le silence s'installa de nouveau entre eux deux. Il ne souhaitait pas la brusquer dans un moment pareil et en ces lieux chargés de souvenirs. Il aurait voulu que tout soit plus facile, qu'elle n'ait pas à lui expliquer, à tout simplement se réjouir de leur retrouvaille après toutes ces années de séparation.
- Je suis désolé Yume. Vraiment désolé, parvint-il à dire au bout de quelques minutes en baissant la tête de dépit.
- Je sais ça aussi. Tu n'y peux rien et tu n'aurais rien pu faire, tu ne savais pas, nous étions enfants, répondit-elle d'une voix monocorde.
Elle avait émis un son imperceptible, prête à lui dévoiler enfin son calvaire et ce qui lui était arrivé. Shikamaru releva les yeux vers elle, c'était le moment qu'il attendait avec impatience depuis plusieurs jours. Sa confession.
Un éclair détonnant dans le ciel lui fit plisser les yeux et couvrit le bruit d'un kunai fendant l'air qui se planta dans son bras, l'entaillant sur une bonne dizaine de centimètres de largeur. Les gouttes de sang qui giclèrent se mêlèrent à la pluie battante et entachèrent la joue de Yume qui avait amorcé un mouvement d'esquive, voyant l'arme blanche lancée à pleine vitesse dans sa direction. Elle avait espéré qu'il l'évite lui aussi mais placée devant lui, elle avait fait éclipse. Un cri de douleur s'extirpa de la gorge du brun qui mit un genou à terre en compressant la blessure avec sa main de libre. Le visage grimaçant, Shikamaru scruta les alentours à toute vitesse à la recherche de l'assaillant. Yume prit instinctivement entre ses mains les manches en cuir de ses katanas qu'elle portait croisés dans le dos et les retira de leurs fourreaux à la hâte, prête à en découdre. Une ombre apparut derrière Shikamaru qui n'eut pas le temps de se mouvoir afin de se dégager. Il prit un violent coup de pied, l'éjectant derechef à plusieurs mètres de sa partenaire qui se jeta sur l'individu sans sommation. Il percuta le sol à maintes reprises avant d'achever son envolée dans la boue, stupéfait de la rapidité d'exécution du geste et terrassé par ce qui lui semblait être une fracture des côtes. La violence du coup porté était phénoménale, un expert en Taijutsu probablement. Son souffle se coupa et le suc gastrique lui brûla l'œsophage en remontant, si bien qu'il vida le contenu de son estomac dans la flaque devant lui. L'animosité que dégageait cette personne était impressionnante, impossible que cela soit quelqu'un du village. Comme d'habitude, un masque d'animal fantasmagorique cachait les traits de son visage, mais sa stature et surtout sa force incroyable, laissait penser qu'il s'agissait d'un shinobi. L'homme habile paradait en esquivant les attaques simples de la brune qui souhaitait évaluer le niveau de son adversaire avant d'entamer les choses sérieuses. Elle observa du coin de l'œil son ami sans pour autant quitter des yeux celui qui se trouvait en face d'elle. Une longue cape noire dissimulait son corps tout entier et une épaisse capuche recouvrait ses cheveux. De toute manière, cela ne l'aurait pas vraiment avancé à grand-chose de savoir à quoi il pouvait bien ressembler, a contrario elle savait pertinemment dans quel but avait lieu ce combat. Ils venaient la chercher, une fois encore. Inquiète pour lui, elle se rassura d'entendre Shikamaru vomir un peu plus loin. Au moins, il était vivant.
Jaugeant l'adversaire, elle ne bougea plus et attendit un signe de sa part. Elle passa en revue très rapidement ce qui était devenu un champ de bataille à son plus grand regret, s'attendant à voir débarquer toute une armée de capes noires en furie. Il n'avait pas pu venir seul ici, impossible, ou alors était-ce une diversion ? Et déjà comment était-il entré dans le village sans se faire repérer ?
- Suis-moi, cela évitera un combat inutile, lança l'homme au masque cornu.
- Je préfère vous tuer.
Sur son pied d'appui, Yume s'élança vers l'agresseur d'un bond, qui arqua son buste en arrière à ras du sol afin d'éviter la lame acérée de son katana qui passa au dessus de lui dans un mouvement semi-circulaire. Il ne put anticiper son geste en deux temps parfaitement exécuté, la kunoichi rabattit son poignet vers l'intérieur de cet arc et planta sa seconde lame dans le torse de son assaillant qui s'empala dessus. Un nuage de fumée caractéristique ainsi que le morceau de bois qui se trouvait à présent au bout de son épée indiquant une technique de permutation, elle retint un juron et s'éloigna rapidement du rondin qui explosa quelques secondes plus tard dans un vacarme assourdissant. Shikamaru releva la tête vers eux, il ne voyait plus que Yume au milieu des rares décombres présents, plus aucune trace de cet homme. Malgré son air apeuré mais néanmoins déterminé, elle cherchait par tous les moyens à découvrir l'endroit où était parti se terrer ce misérable chien qui venait la provoquer jusqu'ici. Le shinobi tenta de se relever à la force de ses bras mais échoua lamentablement, il était plus touché qu'il ne voulait bien l'admettre. La brune lui prêta main forte et l'assit à l'abri d'une devanture en bois encore debout. Son cœur battait à vive allure et son souffle saccadé trahissait sa nervosité, accompagnée sans doute d'une peur inavouable qu'il perçut pourtant au fond de ses yeux sombres.
- Qui est ce gars ? Qu'est-ce qu'il te veut ? scanda Shikamaru d'une voix faible à l'intention de Yume qui tenta d'évaluer ses blessures.
- Plus tard les explications tu veux, reste ici, je m'en occupe.
Sans perdre une seconde, elle repartit à la recherche de l'homme qui les avait attaqués. Elle n'arrivait à rien, elle ne réussissait pas à se concentrer suffisamment pour le localiser ou même ressentir son chakra. Ce jeu du chat et de la souris la rendait nerveuse au plus haut point, d'autant plus qu'elle était pratiquement certaine qu'il n'était pas venu seul. Ils envoyaient certes le menu fretin se faire occire sans aucun état d'âme, mais quand même, ils ne les laissaient jamais partir se faire tuer seuls, question de bon sens. D'ailleurs, le court échange qu'elle avait pu apprécier aujourd'hui lui confirmait ce qu'elle craignait déjà depuis la dernière embuscade subie quelques semaines auparavant : c'en était terminé des shinobis peu expérimentés qu'elle avait pour habitude de combattre, ils étaient passés un cran au dessus afin d'être sûrs d'obtenir satisfaction rapidement. Cet homme là était futé, rapide, et déployait une présence physique prodigieuse, et elle n'avait sûrement pas encore tout vu. Il fallait qu'elle s'en débarrasse au plus vite avant qu'il ne s'en prenne aux villageois ou de nouveau à Shikamaru.
- Montrez-vous lâche ! hurla Yume qui crispait ses doigts menus sur l'emmanchure de ses katanas.
Même de loin et en mauvaise posture, Shikamaru examinait avec beaucoup d'attention ce qui se passait sous ses yeux. L'homme profitait du terrain ravagé pour se cacher ainsi que du mauvais temps qui ne rendait pas sa traque aisée. Il pouvait être n'importe où et frapper n'importe quand. Il ne savait pas si elle réussirait à maîtriser son agresseur seule, lui étant hors service, et à cet endroit reculé du village, il lui était presque impossible d'appeler des renforts. Il ne restait plus qu'à espérer que la déflagration de tout à l'heure ait alerté quelqu'un ou que le champ protecteur du village ainsi violé par l'ennemi ne passe pas inaperçu aux yeux des unités de sécurité.
A l'affût malgré ses blessures, il tentait d'analyser la situation et leurs chances de survie au cas où d'autres assaillants ne se pointent. Dans son état, il ne pouvait pas mener un combat au corps à corps. Il lui fallait absolument éviter le moindre coup supplémentaire pour ne pas aggraver sa situation déjà bancale le débusquer par surprise et le paralyser grâce à sa technique de manipulation des ombres, c'était son plan. Il prit une profonde inspiration et se releva en douceur, faisant fi de la douleur lancinante qui lui comprimait les poumons. Il s'avança chancelant vers elle, passant au peigne fin les moindres recoins exploitables par le fugitif. Des planches de bois regroupées en monticule désordonné et entreposées contre l'enceinte du village attirèrent son attention. La hauteur que le tas atteignait, pouvait aisément abriter l'imposteur. Yume était trop éloignée pour qu'il puisse lui faire un signe ou la prévenir discrètement de son intention d'aller y jeter un œil. Cependant, se séparer n'était pas la meilleure option. Cet homme en avait après elle, la laisser seule procurait une ouverture au malfaiteur, mauvaise idée donc. Son flair le trompait rarement néanmoins. Il devait en avoir le cœur net. Il s'aventura à pas de velours en direction du tas de bois tandis que d'une main fébrile, il sortit un kunai de son étui et le tint fermement.
Chaque pas était une véritable souffrance pour le brun, dans cette boue qui alourdissait considérablement sa marche et rendait ses appuis au sol encore moins stables. Il eut une drôle de sensation en apercevant un bout de tissu noir dépasser de peu sur le côté de l'amas. C'était peut-être lui, mais c'était trop flagrant pour être vrai. Tout en restant à couvert, il se concentra sur ce bout de tissu et évalua les risques. Pourquoi s'était-il enfui d'abord ? Craignait-il la force de son adversaire ? Peut-être. Il ne connaissait pas la puissance de combat de Yume mais il était certain qu'elle savait manier ces épées à la perfection vu la dextérité avec laquelle elle s'en était débrouillée tout à l'heure. De plus, elle avait un atout non négligeable sur son concurrent. Il était à ce propos étonnant qu'elle ne s'en soit pas encore servi depuis le début du combat. Il était fort probable que ce bout de tissu ne soit qu'un leurre, auquel cas, la stratégie de l'ennemi consistait à les diviser pour les affronter un par un. Ce n'était pas un hasard si l'homme l'avait affaibli en premier lieu, pensa-t-il. Dans le cas inverse, si ce tas de planches dissimulait bel et bien le fuyard, il fallait le déloger au plus vite afin qu'il ne cause pas plus de dégâts dans les murs de la ville.
- Qu'est-ce que tu fous par terre à mater des planches toi ? Et qu'est-ce que tu fiches ici d'abord ? J'ai deux mots à te dire.
La voix d'Ino fit sursauter le Nara qui grinça bruyamment des dents. De toute sa superbe, Ino le contemplait le visage mécontent, mains sur les hanches.
- Quoi ? Tu joues à cache-cache avec Yume ou bien ? Vous vous entraînez ici ? Elle t'a sacrément amoché dis donc. Écoute, ça me regarde pas mais je voulais quand même te dire que je trouve ça moyen que tu passes autant de temps avec ton ex dans le dos de Temari. En plus c'est la copine de Sasuke donc si j'étais toi, je me méfierais.
Incroyable. Shikamaru retint sa respiration l'espace d'une seconde, les yeux exorbités. Elle croyait vraiment que...
- Ino, ce n'est pas le moment pour ça ! On ne s'entraîne pas là ! Où sont les autres ?
Alertée par le ton très sérieux qu'arborait son ami, la Yamanaka fronça les sourcils d'incompréhension.
- Quels autres ? De quoi tu parles ? Je suis venue seule ! Qu'est-ce qui…
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une pluie de shurikens s'abattirent sur eux. Shikamaru attrapa Ino par le bras et l'entraîna dans une roulade pour échapper à l'impact. La blonde prit de plein fouet la mesure de son erreur de jugement, elle qui pensait surprendre son coéquipier en plein batifolage ou au pire en plein entraînement. Projetée en boule contre lui, elle lui écrasa malencontreusement les côtes ce qui fit réagir le stratège, qui poussa un râle désapprobateur.
- Ino, s'il te plaît, mes côtes… Parvint-il à souffler avec difficulté.
- Pardon.
La Yamanaka se retira de son compagnon et secoua sa tête dans tous les sens.
- Où est-il ? Et qu'est-ce qui se passe bon sang ?
- Nous sommes attaqués Ino, le village est attaqué par un gars portant un masque et une cape noire ! Je n'en sais pas plus. Il m'a eu par surprise, il en a après Yume.
- Ah, on devrait peut-être le laisser faire alors.
Blague ou pas, ce n'était vraiment pas le moment de sortir ce genre de connerie. Elle n'avait pas vraiment l'air de se rendre compte que c'était très sérieux.
- Rahh, arrête un peu tu veux. Essaie de le localiser s'il te plaît, moi je n'arrive à rien.
- Je ne sais pas, qu'elle se débrouille. Je préfère rester avec toi au cas où il s'en prenne à toi.
Shikamaru était complètement effaré par le discours d'Ino. Elle semblait prête à sacrifier Yume qu'elle n'appréciait sans doute pas trop pour d'obscures raisons (pour lui du moins) sous prétexte de le protéger lui. Étrangement, au lieu de passer pour du dévouement amical aux yeux du Nara, la réaction d'Ino lui fit l'effet inverse et le mit dans une colère noire, un sentiment qu'il n'avait pas pour habitude d'extérioriser en public et surtout pas à son encontre. Mais Shikamaru avait déjà perdu son amie une fois dans son enfance. Maintenant qu'il l'avait retrouvée, il était hors de question qu'il lui arrive quelque chose, encore moins sous ses yeux. Il se sentait responsable d'elle, de sa sûreté, de son bien-être. Il ressentait un certain empressement au fond de lui, il fallait au plus vite écarter le danger de la brune qui risquait d'être emmenée en dehors du village par cet homme et contre sa volonté. Si Ino ne comprenait pas l'urgence de la situation, il allait lui faire entendre. Par n'importe quel moyen. Un éclair déchira le ciel en même temps qu'un cri de fureur se fit entendre, il n'y tint plus et chopa Ino par les épaules.
- Merde Ino, fais ce que je te dis ! Il va la tuer et nous avec ensuite ! Mets tes sentiments de côté je t'en prie, c'est pas le moment !
Le ton employé était on on ne peut plus directif, jamais il ne lui avait parlé de la sorte. Cela lui remit les idées en place. Elle devait bien avouer que sa réaction était un peu puérile. Il allait de soit qu'elle ne souhaitait aucun mal à Yume, mais elle avait fait une erreur de jugement au départ. Comment aurait-elle pu imaginer que le village se faisait attaquer ?
- Ok.
La blonde se concentra du mieux qu'elle put, mais rien, pas l'ombre d'un chakra hormis ceux de Shikamaru et de la brune.
- Je n'y arrive pas, il doit dissimuler sa présence.
La situation se compliquait encore, car si même un shinobi sensoriel tel qu'Ino ne parvenait pas à localiser cet homme, il fallait trouver autre chose et vite. Mais quoi ? Si Yume se faisait attaquer en ce moment même par quelqu'un et qu'eux aussi étaient surveillés, les malfaiteurs étaient au moins deux. Ou alors il avait également eu recours à la technique de clonage, ce qui faisait quand même deux combattants, voire plus, à maîtriser. Pour vérifier sa théorie, il décida d'envoyer lui-même un clone dans l'allée, ce qui lui permettrait aussi de voir d'où provenaient les projectiles et ainsi de localiser leur ennemi. Il ne fallut pas plus de dix secondes au faux Shikamaru pour se faire abattre par une myriade de kunais et de shurikens mêlés.
- Dans le bosquet, là-bas, juste derrière la barrière, chuchota le Nara à sa coéquipière.
Soit derrière eux. Cette position formait accessoirement aussi un « rempart » qui les empêchait de secourir Yume qui se trouvait de l'autre côté de celui-ci. Il en déduit également que le bout de tissu du tas de bois qu'il surveillait du coin de l'œil depuis tout à l'heure, était bel et bien un leurre. Ou une coïncidence malheureuse.
- Il va falloir faire vite, je pense qu'ils sont deux. Je vais m'occuper de celui-là. Toi, va aider Yume pendant que je fais diversion.
- Compris. Mais tu peux te battre dans ton état ?
- J'en ai vu d'autres, Ino, ça va aller. La priorité c'est Yume, ils ne doivent pas s'en emparer. Je t'expliquerais plus tard.
- Comment on va s'y prendre ?
- Il faut le forcer à se montrer. Les kunais et les shurikens, s'il est seul, ne pourront rien si on est en surnombre.
- Euh ok, mais on est deux.
Shikamaru fit un léger sourire en coin. Seulement deux, mais pas pour longtemps. Il n'avait pas pour habitude d'utiliser cette technique en combat à vrai dire, Naruto en était quasiment l'utilisateur exclusif, mais elle lui sembla appropriée pour ce cas de figure.
Kage bunshin no jutsu.
Simple mais il fallait y penser. Ino imita Shikamaru en faisant apparaître elle aussi une bonne dizaine de clones qui se dispersèrent rapidement. Ils les suivirent au front en se mêlant habilement à eux, ainsi l'ennemi ne saurait pas distinguer les originaux des faux et ils gagneraient du temps. Plusieurs armes et parchemins explosifs volèrent dans leur direction et un grand nombre de clones partit en fumée. En jetant un dernier coup d'œil complice à son partenaire, Ino profita de la confusion pour s'éclipser et passer le barrage fictif. Shikamaru et les clones restants se dirigèrent à toute vitesse vers ledit bosquet et tandis qu'une bonne majorité l'encerclait pour assurer la capture à terre du criminel, les autres chargeaient par les airs pour le déloger. Il ne s'y était pas trompé, devant cette attaque massive de front, le shinobi ne resta pas immobile et ne put se cacher plus longtemps. Voyant la blonde s'enfuir à la rescousse de celle qu'ils essayaient de capturer, il s'élança à sa poursuite, explosant au passage tous les clones qui se trouvaient en travers de son chemin, sans se préoccuper de Shikamaru et de la cohue ambiante, qui se hâta de l'immobiliser avec son kage mane no jutsu. Contraint, l'homme au masque de dragon n'eut d'autre choix que de la regarder s'éloigner, il n'en demeurait pas moins que sous son masque il souriait et laissa même échapper un éclat de voix. Perplexe, Shikamaru ne comprit la fourberie que lorsqu'il sentit une main lui agripper violemment la tignasse par l'arrière et la pointe d'un kunai lui caresser la carotide.
- Relâche-le petit futé, sinon…
Le tas de bois. Merde.
Ino courrait aussi vite qu'elle le pouvait et suivait les traces de chakra de Yume qu'elle percevait non loin de là. Inquiète pour Shikamaru, elle se retourna et l'aperçut au loin se battre. Pourvu qu'il s'en sorte. Lorsqu'elle regarda de nouveau devant elle, elle eut une drôle de sensation, on la suivait. Les bruits de pas rapides s'écrasant dans la boue qui jonchait le sol le lui confirmèrent, quelqu'un était lancé à sa poursuite. Elle pressa sa course et entendit le sifflement des katanas fendre l'air et s'entrechoquer. A peine eut-elle distingué la silhouette de la brune au prise avec un de ces fameux hommes en cape noire, qu'elle s'étala au sol, ses jambes étant la cible de fils de chakra que son poursuivant avait envoyés sur elle. Elle se releva à l'aide de ses mains mais fut de nouveau projetée ventre à terre par le poids de l'assassin dont elle était la proie depuis quelques minutes. En se débattant, elle réussit à se retourner sur le dos et le vit, l'homme portait également un masque et la retenait par les poignets.
- Inutile de te débattre, je te tiens. Tiens-toi tranquille, ce n'est pas après vous que nous en avons. Nous voulons simplement la fille.
Les ordres étaient clairs : capturer Yume et ne tuer que si nécessaire. Il ne fallait pas non plus qu'ils se retrouvent avec un des piliers de l'Alliance shinobi aux fesses, ils avaient déjà bien assez d'ennemis comme ça. Cependant, l'échec n'était pas envisageable et ils avaient de ce point de vue carte blanche pour mener à bien leur mission.
- Alors ça mon gars, tu peux t'asseoir dessus ! cria la kunoichi en bataillant comme une forcenée pour se défaire de son étreinte.
- Tu as la langue bien pendue pour quelqu'un qui est en mauvaise posture.
- Mauvaise posture ? Mais de quoi tu parles ? Tu tiens un de mes clones espèce de débile. Ha ha.
Bam. Sans préavis, Ino qui se trouvait derrière l'homme lui asséna un énorme coup de poing qui l'envoya valser à plusieurs mètres et qui fendilla son masque par la même occasion en cognant contre un débris de pierre. Elle ne lui laissa pas le temps de respirer, qu'elle se jeta sur lui en enchaînant coup sur coup. Sonné, le jeune homme reprit néanmoins vite ses esprits et amorça la riposte. Sans ses partenaires pour lui accorder du répit, il lui était impossible d'utiliser sa technique de possession. Le terrain glissant ne rendait pas non plus l'exécution des mouvements faciles et fut la cause de sa perte. En fouettant sa jambe d'appui, il fit perdre l'équilibre à la blonde qui se retrouva contre lui par la force des choses, mains dans le dos solidement maintenues et jambes encerclées. Elle tenta en vain de se défaire de sa poigne. La position inconfortable du jeune homme et les gigotements incessants d'Ino eurent raison de sa stabilité, ils se retrouvèrent en moins de deux à terre, lui sur elle. Leurs fronts se heurtèrent et le masque se fendit pour de bon cette fois, dévoilant le visage aux accents juvéniles et charmant de l'individu.
Ino se figea lorsqu'elle croisa le regard d'un vert intense et ardent du garçon qui se tenait sur elle. Ses traits fins et masculins ne la laissèrent pas indifférente sans trop qu'elle sache pourquoi. Un filet de sang coulait de long de sa joue et.. Et merde. Est-ce qu'elle était réellement en train de pseudo-fantasmer sur un gars qui attaquait son village et contre qui elle était en train de se battre là tout de suite ? Et qui plus est, un autre que Saï ? Réponse, oui. Plus ou moins. Cette simple constatation fit rougir la Yamanaka qui détourna les yeux du jeune homme et réfléchit à un moyen de se dépêtrer de ce bourbier, sans vraiment y parvenir.
- Tu t'es résignée ? Enfin ?
Voyant la mine boudeuse et pensive de la kunoichi, il pinça ses lèvres de contrariété et resserra sa prise sur elle. Il ne fallait surtout pas qu'elle s'échappe.
- Qui êtes-vous et qu'est ce que vous lui voulez ? Pourquoi vous en avez après elle ?
- Tu es trop curieuse, répondit vaguement le garçon l'air absent.
Il commençait à trouver le temps long. Ils auraient déjà dû être partis du village, cela faisait trop longtemps qu'ils y étaient, les renforts ne tarderaient pas à arriver et les mettraient dans une situation difficile. L'inquiétude se lut sur son visage et Ino se surprit à l'observer du coin de l'œil. Peut-être était-il lui aussi inquiet pour ses coéquipiers. Profitant de cette seconde d'inattention et du fait qu'il s'était légèrement penché en avant, Ino serra les dents et lui asséna un coup de boule magistral qui lui fit lâcher prise. Etourdie mais libre, elle se releva et courut de tout son soûl jusque Yume pour lui prêter main forte.
Shikamaru commençait lui aussi à trouver le temps long. Vu les techniques de combat que son duel employait, il aurait été un adversaire parfait pour Tenten. A grands renforts de shurikens, kunais et autres massues, il ne lui laissait aucun instant de répit et il devait bien avouer que courir ainsi dans tous les sens pour échapper à l'autre furie le vidait de son énergie tout autant que ses plaies suintantes. Il perdait beaucoup de sang et ses côtes le faisaient atrocement souffrir. A bout de souffle, il s'accorda un moment d'accalmie à l'abri d'une maison effondrée. Il chercha l'homme du regard qui venait dans sa direction. Il ne tiendrait pas longtemps à ce rythme, il devait abréger le plus rapidement possible sinon il était perdu. L'air se chargea soudainement d'électricité et Shikamaru aperçut le manteau blanc de l'Hokage virevolter dans les airs, Chidori au poing. Il distingua aussi très nettement le jappement d'Akamaru, enfin les renforts étaient là. Il sortit tant bien que mal de son abri de fortune pour assister au combat qui faisait rage entre le Rokudaime et l'homme en cape. Kiba accourut auprès de son ami et l'aida à se maintenir debout. Kakashi tenta par tous les moyens d'épargner la vie de l'assaillant afin de l'interroger, quand bien même il savait pertinemment qu'il n'obtiendrait rien de lui. Ces gens là ne parlaient pas, ne trahissaient pas leurs semblables et leurs esprits formatés par un jutsu secret les rendait impénétrables. Il abandonna donc rapidement l'idée de lui laisser la vie sauve et s'appliqua plutôt à le neutraliser. L'enchaînement d'une technique Doton et du Raikiri, dont la puissance était démultipliée grâce à l'orage, acheva l'adversaire en un rien de temps. L'homme avait été pris au piège par le mur de terre et s'était retrouvé coincé de tout côté. Lorsqu'il s'écroula à terre, l'odeur de chair calcinée chatouilla les narines de Kiba qui s'étouffa à moitié en grimaçant. L'Inuzuka se pencha au dessus du corps fumant et lui ôta son masque avec difficulté. La vision d'horreur qui s'offrit au yeux du maître-chien ne laissa aucunement place au doute, il était mort, et ce n'étaient pas ses yeux à moitié sortis de leurs orbites qui diraient le contraire.
- Dieu merci, je ne suis pas votre ennemi, Hokage-sama. Me faire griller comme une vulgaire saucisse dans la fleur de l'âge…
- Oui, Kiba, heureusement que nous ne sommes pas ennemis. Mais prend garde à Sasuke par contre.
- Pourquoi ça ? Pardonnez-moi mais je ne vois pas trop le rapport avec cet imbécile présentement.
- Deux raisons : c'est moi qui lui ai enseigné le Chidori, etje t'apprécie beaucoup mais je ne me mettrais pas en travers de son chemin s'il est en rogne car sa petite amie s'est fait enlevée et qu'il souhaite régler ses comptes avec ceux qui étaient là et qui n'ont rien fait.
Kiba écarquilla les yeux et ouvrit grand la bouche de surprise. Génial, même pas il ne le défendrait contre cet Uchiha de malheur. Quel froussard ce Kakashi…
- D'ailleurs vite Hokage-sama, Ino est partie donner de l'aide à Yume mais je pense qu'elle aussi s'est fait prendre en chasse par un de ses complices, pressa Shikamaru.
- On y va. Combien sont-ils Shikamaru ?
- Je ne sais pas, trois visiblement mais c'est un minimum.
Les trois shinobis se hâtèrent de rejoindre les deux jeunes femmes, qui se battaient seules depuis un bon moment.
- Comment se fait-il que personne ne soit venu plus tôt ? Qu'il n'y ait pas eu d'alerte ?
- Je ne sais pas, ils ont probablement eu l'aide de quelqu'un à l'intérieur du village, je ne vois que ça.
- Comment ?
Les deux ninjas regardèrent Kakashi avec stupeur.
- Vous voulez dire que…
Une bourrasque de pluie et de boue d'une violence inouïe assortie au bruit sourd d'une explosion de grand ampleur les déstabilisa. Les trois hommes s'efforcèrent de maintenir le cap et accélérèrent le rythme de leurs foulées. Ce qu'ils virent en arrivant sur les lieux du combat les statufia. Ino était à terre inconsciente avec plusieurs blessures plus ou moins sérieuses. Quant à Yume, dont ils n'apercevaient que le dos, elle tenait en joug les deux autres malfrats de la pointe de ses katanas. La lutte avait dû être sans merci tant le paysage déjà assez lunaire d'ordinaire, avait été ravagé de plus belle.
- Yume !
La voix de Shikamaru résonna dans sa tête. Elle savait ce qu'il allait lui dire, mais il en était hors de question, elle ne leur laisserait pas la vie sauve. Il fallait qu'ils meurent, tous, pour qu'elle puisse espérer vivre une vie tranquille sans avoir à les craindre, sans avoir à se cacher, sans avoir peur. Kiba se rua sur Ino et lui porta les premiers secours. Kakashi retint son souffle tandis que le Nara s'avança calmement vers la brune.
- Arrête-toi, ne t'approche pas !
Le brun se stoppa net. La tristesse et les sanglots dans la voix de son amie le paralysèrent sur place.
- Laisse-nous nous occuper d'eux, tu n'as plus rien à craindre maintenant.
Soulagée d'avoir triomphé mais à bout de nerfs après ce rude combat en ces lieux chers à son cœur, elle craqua et se laissa aller à quelques larmes. La tête rentrée à l'intérieur des épaules, elles irriguaient le sol déjà trempé et vidaient son esprit tourmenté depuis plusieurs années. Des râles de colère et de longs soupirs tortueux sortirent de sa gorge étroite et comprimèrent le cœur du Nara. Il entendit d'autres personnes arriver derrière lui, probablement des renforts qui débarquaient un peu tard. Il reconnut les voix de quelques-uns de ses camarades de promotion, dont celle de Tenten, Lee, Shino ou encore Hinata. La jeune fille aux macarons accourut vers Yume mais fut stoppée dans son élan par Shikamaru qui la retint à ses côtés.
- Attends.
Bien qu'elle ne comprit pas pourquoi il ne la laissait pas s'approcher plus près d'elle, Tenten garda le silence et fit confiance au brun qui savait sûrement ce qu'il faisait. Au bout de quelques minutes, Yume écarta très lentement ses katanas de la gorge de ses agresseurs. Shikamaru se retourna et coula un regard vers l'Hokage, la peur dans ses iris sombres, était-ce fini pour aujourd'hui? Les deux hommes, libérés de la contrainte, se relevèrent péniblement et avancèrent vers lui pour se rendre. Semble-t-il. Ils marquèrent tous deux un temps d'arrêt en passant à côté de leur cible manquée, et l'un d'eux chuchota quelque chose que seule Yume fut en mesure d'entendre. Un léger sourire mesquin orna son visage tandis qu'il s'éloignait à nouveau d'elle, et Kakashi leur fit signe de s'avancer sans faire d'histoire. Tout se passa très vite. En moins d'une seconde, Yume se précipita sur eux telle une ombre vengeresse et les décapita tous deux de dos d'un geste maîtrisé et sans appel. Des giclures de sang s'envolèrent au son de l'effroi des shinobis présents qui ne retinrent pas leur cris de consternation. Les têtes n'eurent pas le temps de retomber au sol, que la jeune femme les embrocha avec ses épées qu'elle planta ensuite droit devant elle les yeux fermés, à genoux dans la terre humide et meuble. Tenten n'en crut pas ses yeux, ce qui fut le cas d'à peu près tous les shinobis présents, qui ne savaient quel comportement adopter. Elle poussa un léger cri de stupéfaction qu'elle étouffa dans sa main lorsque Yume rouvrit ses yeux clos et se révéla à eux.
C'était incompréhensible.
Comment était-ce possible ?
Ces yeux, cette pupille pourtant dite héréditaire.
- Mais, qui est cette fille? Je ne comprend pas.
Shikamaru mesura l'importance de cette découverte par les autres membres du village, mais ne trouva rien à redire, il semblerait qu'elle veuille faire éclater la vérité au grand jour, sans plus aucune retenue. Il pouvait comprendre cela. Pour tous les autres, voir cette fille, qu'ils ne connaissaient que depuis quelques jours, se battre contre des ennemis au beau milieu de leur village et les décapiter ensuite sans aucun scrupule alors qu'ils se rendaient, étaient déjà plus qu'ils ne pouvaient en supporter sans rien dire et sans essayer de comprendre. Le village avait beaucoup souffert depuis quelques années, voire depuis sa création, de plus le spectre de la quatrième grande guerre était encore bien trop présent dans leurs esprits, ainsi que celui de la trahison de Sasuke Uchiha qui avait amené son lot de problèmes.
- Cette fille ? Et bien c'est…
Le rouge flamboyant du Mangekyô sharingan embrasait ses yeux d'une intensité presque irréelle, accentuée par les traînées de sang qui s'en échappaient. La fierté de son clan brûlait en elle depuis toujours et transcendait tout son être, elle pouvait enfin être elle-même ici et ne craignait plus de se montrer ainsi. Au milieu des débris de ce qui fut autrefois son terrain de jeu préféré, elle se sentait enfin libérée de ce poids qu'elle avait porté depuis bien trop longtemps seule et loin de chez elle. La course s'arrêtait ici, sous la bienveillance de ses ancêtres qui, elle l'espérait, la regardaient et lui souhaitaient un bon retour à Konoha.
- Cette fille, c'est Yume Uchiha.
