Chapitre 11 : Doduo

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Toujours en route vers Fort-Vanitas, le groupe chemine à travers une grande plaine qui s'étend plus loin que leur regard peut porter. Tiffany s'élance en avant du groupe, ravie, une Pokéball à la main. Elle la lance joyeusement et Titan en sort en s'ébrouant. La fillette se précipite auprès de son Pokémon et s'avachit sur lui avec un grand sourire.

– Hé mon grand, ça te dirait de courir un peu ?

– Corne !

– Je vais courir avec Titan, à tout à l'heure, tout le monde !

La fillette enfourche sa monture d'un geste sûr et Titan démarre aussitôt au grand galop. Le Pokémon semble ravi de se dégourdir les pattes et le rire de Tiffany s'éloigne avec lui. Ses amis secouent la tête avec un sourire amusé.

– On ne l'arrête jamais, décidément…

Titan disparaît rapidement du champ de vision d'Alexandre, Marion et Josselin. Ceux-ci ne s'inquiètent pas outre mesure et continuent leur route. Au bout de quelques instants, un roulement se fait entendre et Titan réapparaît, petit point à l'horizon. Le Pokémon approche très vite quand, soudain, un Doduo jaillit à ses côtés et se met à courir à côté de lui. Marion met sa main en visière pour essayer de mieux apercevoir la scène.

– Tiens, remarque-t-elle, il se passe quelque chose.

– D'où sort ce Pokémon ? s'étonne Josselin.

Tiffany a tourné la tête et observe elle aussi cette apparition inattendue. Alexandre, qui a l'œil, remarque son brutal froncement de sourcils. Titan s'écarte largement du Pokémon Duoiseau sur un signe de sa dresseuse. La course se poursuit jusqu'à ce que Tiffany fasse ralentir sa monture en s'approchant de ses amis. Doduo poursuit sa route et les dépasse avant de disparaître derrière une colline douce.

Titan s'arrête au niveau des trois dresseurs et Tiffany se laisse glisser de son dos. Son visage rougi n'exprime plus que le mécontentement. Elle jette une œillade mauvaise en direction du chemin emprunté par l'étrange Doduo.

– Vous avez vu ? lance-t-elle d'une voix sèche. C'était quoi, ce truc ?

– Un Doduo, de toute évidence, répond Alexandre.

Son regard perçant est posé sur sa jeune amie qui ne le remarque pas – ou bien l'ignore. Elle croise les bras avec un reniflement hautain.

– Merci pour cette incroyable révélation. Ce que je voulais dire, c'est, qu'est-ce qui lui a pris de nous courir après, comme ça ?

– Il voulait faire la course, madame le génie, réplique Josselin avec acidité.

Marion lui jette un regard bref en haussant les sourcils. C'est rare de voir le calme Josselin réagir aussi mal. Elle ne se rappelait pas qu'il aimait les Doduo plus que ça…

Tiffany, quant à elle, s'est étranglée, une moue dégoûtée aux lèvres :

– Hein ? Je fais pas la course avec un sale piaf, moi. En plus, il a aucune chance !

– Pourquoi « sale piaf » ? s'informe Josselin. Qu'est-ce que ce pauvre volatile t'a fait pour mériter ce qualificatif ?

– Je suis curieuse aussi, ajoute Marion. Tu avais déjà râlé quand je t'avais montré Couaeton. Tu te rappelles ? Le jour où l'on s'est rencontrées…

Tiffany gonfle les joues, visiblement très mécontente.

– Tout ce qui possède des ailes est moche et nul ! s'exclame-t-elle. C'est tout !

– C'est pas une réponse, objecte l'Artiste. En plus, c'est faux. Couaneton est adorable et très fort !

– Laissez-moi tranquille !

Décidée à aller bouder dans son coin, Tiffany se précipite vers Titan sur le dos duquel elle saute. À cet instant, le Doduo revient et se place à côté du Rhinocorne. Il est tout frémissant, pattes fléchies, prêt à partir. La fillette abandonne aussitôt son projet.

– Va t'en ! crie-t-elle. Laisse-moi tranquille, toi aussi ! Allez, ouste !

Mais elle est tombée sur au moins aussi coriace qu'elle. Le Pokémon oiseau ignore soigneusement ses gesticulations et continue à sautiller en surveillant Titan du coin de l'œil, prêt à démarrer. Le regard farouche, elle descend du dos de son Pokémon.

– Désolée, Titan, s'excuse-t-elle en le rappelant dans sa Pokéball.

Le Doduo pousse un cri de frustration qui ne l'émeut pas du tout. En revanche, les regards fixes de ses amis posés sur elle l'indisposent. Elle pose les poings sur les hanches, butée, et leur rend un regard farouche.

– En quoi ça pose tant de problème si j'aime pas les piafs ?

– C'est qu'on a l'impression que ça sort un peu de nulle part, répond Marion. Pourquoi tu ne les aimes pas ?

– Ça ne vous regarde pas, tranche la fillette en serrant très fort les poings. On devrait continuer à avancer, plutôt !

Elle tourne les talons et s'engage d'un pas raide sur le chemin. Ses amis échangent un coup d'œil entendu avant de la suivre tranquillement. Quelques heures passent dans un silence assez inconfortable. Josselin remarque que le Doduo les suit de loin, passant parfois la tête de derrière un arbre ou un buisson. Il en informe discrètement Marion et Alexandre.

Tiffany, si elle a aperçu le manège du volatile, ne fait aucun esclandre, plongée dans sa bouderie. Ils marchent ainsi jusqu'à l'heure du déjeuner, où leurs estomacs criant famine les poussent à s'arrêter.

– Je meurs de faim, dit Alexandre pour briser la glace.

– Dis, Tiffany, enchaîne Marion. Est-ce qu'il te reste de ces muffins salés que tu avais cuisiné, l'autre jour ? Je les adore !

La fillette ne peut pas bouder bien longtemps face à un tel compliment. Elle hoche la tête en posant son sac au sol.

– J'en ai préparé au dernier Centre Pokémon où on a fait halte, dit-elle en retenant tant bien que mal sa satisfaction. Si tu mets la table, je veux bien partager !

Rapidement, la table est dressée et le pique-nique installé. Aucun dans le groupe ne sachant très bien cuisiner, ils se contentent généralement de sandwichs, de salades et de plats très simples cuisinés entre deux Centres Pokémon. Les omelettes roulées de Josselin et les muffins salés de Tiffany font l'unanimité.

– À table, tout le monde ! lance Marion en posant des gamelles pleines de croquettes au sol.

Tous les Pokémon, préalablement sortis de leurs Pokéball, se jettent avec appétit sur leur pitance. Berry, peu partageur, pousse sa gamelle un peu plus loin du groupe de peur que quelqu'un n'essaie de lui en chiper. Il n'en faut pas plus pour que Rima commence à le taquiner. Les deux Pokémon s'échangent des mots acerbes, qui deviennent rapidement des insultes à en croire leur ton coléreux.

Heureusement, Couaneton s'approche d'eux, une croquette dans chaque aile et leur offre pour les distraire. Némélios pousse un doux grognement d'apaisement. La bagarre étouffée dans l'œuf, chacun retourne à sa gamelle avec satisfaction.

De leur côté, leurs dresseurs n'ont rien remarqué à l'échange, trop occupés par leur propre nourriture. Tiffany pose un muffin dans l'assiette de Marion, ravie.

– Pour ces muffins, je te suivrais jusqu'au bout du monde, dit-elle en riant.

– Je peux t'apprendre à les faire, si tu veux.

Josselin ricane :

– Mauvaise idée. Ma sœur est totalement nulle en cuisine, il n'y a rien à faire…

– Tu t'es jamais donné la peine de m'aider !

– Je ne sais pas du tout cuisiner, non plus, confie Alexandre, embarrassé. Quelqu'un l'a toujours fait pour moi…

Tiffany ouvre la bouche, un grand sourire aux lèvres, prête à le taquiner, quand leur suiveur Doduo s'approche d'eux en courant. Sans grande surprise, sa cible est Titan, auprès duquel il commence à s'agiter en poussant des piaillements aigus.

La fillette se lève d'un bond, sa bonne humeur aussitôt envolée.

– Encore toi ? Mais tu vas nous laisser tranquille, à la fin !

Elle se précipite vers le Pokémon en agitant les bras, espérant le chasser.

– On ne fera pas la course ! Pas avec toi ! Allez, file d'ici, ouste, retourne chez toi !

Le Doduo se contente de bondir autour d'eux en criaillant de plus belle. Entre les deux têtes et les vociférations de Tiffany, le boucan devient infernal. Alexandre décide d'intervenir.

– Du calme, voyons ! Ce n'est pas en criant que vous allez réussir à vous entendre…

– Il n'est pas question que je m'entende avec cette chose ! s'époumone son amie.

Le Pokémon sauvage tape de la patte, visiblement vexé. Lestement, il se rapproche de la fillette qui court se cacher derrière Titan avec un étrange couinement.

– Je t'ai dit non ! insiste-t-elle, le visage cramoisi. Titan n'est pas à jouet mis à ta disposition ! Va te trouver quelqu'un d'autre !

Tout en continuant à piailler, Doduo contourne le Rhinocorne pour se rapprocher d'elle. Automatiquement, Tiffany recule pour conserver la distance entre eux. Les deux belligérants commencent à tourner autour du pauvre Titan dépassé, tout en s'abreuvant d'insultes.

Toujours installés autour de la table, les amis de Tiffany ne savent comment réagir. La situation, un peu drôle et inattendue au début, commence à prendre une tournure trop sérieuse. Le visage de leur amie est de plus en plus rouge et ne suffit qu'une seule provocation de trop pour qu'elle saute sur le Doduo collant. Elle n'a aucune chance face à un Pokémon…

– Ça suffit ! hurle-t-elle d'une voix stridente. J'ai dit non ! Va-t'en, laisse-moi, ne me touche pas, dégage !

– Ce Pokémon commence tout de même à devenir chiant, s'agace Marion. Le comportement de Tiffany est stupide, mais à le voir la harceler comme ça, je ne suis plus du tout de son côté.

– Tu n'as pas vraiment tort… soupire Josselin en se frottant les tempes. Faisons-le partir, et terminons notre déjeuner…

Remontée, l'Artiste appelle Couaneton pour mettre fin à cette comédie.

Mais au moment où elle ordonne au petit canard de chasser l'importun, les choses s'accélèrent. De plus en plus remonté, le Doduo saute brusquement sur le dos de Titan, à la grande surprise de ce dernier. Il déploie des petites ailes brunes, d'ordinaire serrée contre son flanc et claquant du bec. Choquée, Tiffany recule de plusieurs pas, une expression de soudaine panique s'installant sur son visage.

– N'y pense même pas… !

Sans l'écouter, Doduo prend son élan avant même que Titan pense à se débarrasser de lui. Les ailes s'agitant follement, le bec grand ouvert, il bondit sur Tiffany avec une lueur assassine dans le regard. Celle-ci hurle, le visage déformé de terreur. Némélios surgit alors de nulle part, tête en avant et percute le corps rond du Doduo avec puissance. Le Pokémon vol est éjecté à plusieurs pas de distance. Un silence surpris suit son intervention.

– Woh, lâche Alexandre, qui n'a pas anticipé la réaction de son Pokémon. Merci, Némélios…

Alors, à la grande surprise de tout le monde, Tiffany éclate en sanglots. Consternés, Alexandre, Marion et Josselin l'observent avec surprise : ils n'avaient pas vu venir cette réaction. Titan, Rima et Berry se précipitent aussitôt auprès de leur dresseuse pour la réconforter. La fillette essaie de les prendre dans ses bras tous les trois en même temps, en vain. Son chagrin est aussi profond que réel.

Le premier instant de surprise passé, Alexandre se précipite auprès d'elle pour la prendre dans ses bras.

– Mais que se passe-t-il ? demande-t-il, étonné et un peu honteux.

– Je… je… je veux pas qu'il m'approche ! hoquette Tiffany entre deux sanglots. J'ai… peur ! Peur des oiseaux… ! C'est trop stupide et je veux juste qu'il me laisse tranquille !

– Peur… répète lentement le jeune homme. Mais… pourquoi tu l'as pas dit plus tôt ?

Il échange un regard d'incompréhension avec Marion et Josselin qui ne comprennent pas plus que lui. Tiffany se dégage de son étreinte avec brusquerie, se collant à Titan, Berry et Rima tenant tant bien que mal entre ses bras.

– Parce que c'est stupide ! éclate-t-elle en retrouvant sa hargne. C'est stupide d'avoir peur de ces stupides piafs ! Ils ne méritent pas que j'ai peur d'eux !

– Ce n'est pas stupide, objecte Marion. On a tous peur de quelque chose. Tout le monde. Il n'y a pas besoin d'avoir honte. Si tu nous l'avais expliqué, on aurait compris et on aurait pas été aussi insistants…

– Comme si c'était facile !

– Et si tu nous expliquais pourquoi t'as aussi peur, maintenant ? suggère Josselin. Maintenant qu'on est au courant, autant le faire. En plus, je suis curieux de savoir comment une fille qui vient de Roche-sur-Gliffe peut développer une haine des oiseaux. Vous vivez entourés d'oiseaux, en bord de mer, comme ça…

– Oui, approuve Marion. Je suis curieuse, aussi.

– C'est nul, objecte aussitôt Tiffany avec une moue boudeuse.

– Je suis sûr que non, la rassure Alexandre d'une voix douce. Il y a forcément une raison très importante à ça. Raconte-nous, s'il te plaît.

Le regard que pose son amie est hargneux mais il l'essuie avec la force de l'habitude. L'apprentie dresseuse tergiverse quelques secondes, pesant le pour et le contre. Finalement, avec un soupir résigné, elle finit par abandonner la lutte.

– Bon. Je vais vous expliquer. Mais je vous préviens, c'est complètement stupide !

– Raconte ! exigent ses amis en chœur.

Il y a quelques années, à Roche-sur-Gliffe…

Tiffany a sept ans. Quelques jours plus tôt, son frère Jeff est parti en voyage initiatique. Chacun de ses frères est déjà parti à l'aventure, il ne reste plus qu'elle.

Lors du départ de Jeff, Tiffany a beaucoup pleuré. Prévoyant, Léonce, bien qu'il soit occupé à s'entraîner afin de défier le Conseil 4, passe quelques jours avec elle afin de la réconforter. En sa compagnie et celle d'Oscar, la fillette a rapidement retrouvé le sourire.

Ce matin-là, elle part très tôt, chargée d'un sac rempli d'un pique-nique copieux, préparé la veille par son père et elle. Elle doit rejoindre Léonce, qui s'entraîne depuis l'aurore sur les falaises qui entourent Roche-sur-Gliffe.

Trois énormes volatiles planent haut dans le ciel : Roucarnage, Drattak et Airmure, les favoris de Léonce. Elle se précipite dans leur direction, sachant qu'elle trouvera son grand frère dans les environs.

Le dresseur est debout au bord de la falaise, les mains posées sur les hanches. Il observe les mouvements de ses Pokémon avec attention.

Airmure, utilise Rapace ! lance-t-il.

Le Pokémon s'élève dans les airs comme un piqué puis se laisse retomber, à une vitesse foudroyante, droit vers la mer. Sa vitesse déchire l'air et l'entoure d'un halo orangé. Il rase les flots si vite que seule une flèche grise est encore visible puis remonte d'un bond, comme une torpille.

L'attaque a été impeccable.

Bien, le félicite Léonce.

Wouaw !

Émerveillée, Tiffany rejoint son frère en courant. Elle pose un regard fasciné sur les Pokémon volants qui évoluent dans les cieux avec grâce et aisance.

Quand je serai grande, j'aurais un Pokémon qui vole aussi ! affirme-t-elle. Je volerai sur son dos pour chasser les méchants et je serai trop cool !

Léonce se rengorge.

Les Pokémon volants sont les meilleurs, affirme-t-il. Rien que d'être capable de voler, ça te donne un super atout sur ton adversaire. Leur vitesse est inégalable, et les attaques de type sol n'ont aucun effet sur eux. Je ne connais aucun autre type qui te donne de tels avantages !

Le type vol est le meilleur, babille la fillette. Et on peut voler sur leur dos !

Le garçon tapote la tête blonde de sa petite sœur avec affection.

T'es bien ma sœur. Je suis super fier de toi !

Hé, hé…

Afin de laisser son frère s'entraîner en paix, Tiffany s'installe à quelques pas pour observer le spectacle. Assise au bord de la falaise, ses petites jambes battant dans le vide, elle admire le ballet des Pokémon de son frère un long moment sans rien dire.

Les choses prennent un tout autre tournant quand Léonce appelle Drattak pour voler avec lui. La fillette saute sur ses jambes et se rue sur son frère. Elle s'agrippe à son tee-shirt pour le solliciter.

Je veux voler avec eux, aussi ! Laisse-moi monter sur leur dos ! Je peux voler avec vous, dis ? S'il te plaîîîît…

Léonce cligne des yeux, surpris.

Euh… je sais pas…

Tu le fais tout le temps, toi ! Et je sais très bien monter à Rhinocorne, maman a dit que j'étais douée !

Oui, mais c'est pas tout à fait la même chose…

Ça ira très bien ! Dis ouiiiiiiiii…

Pour son plus grand malheur, Léonce est incapable de résister à sa petite sœur, encore moins quand celle-ci le fixe avec des yeux brillants d'espoir et d'admiration. Il pousse un soupir résigné :

Bon… Juste cinq minutes, ok ?

D'accoooooord, accepte Tiffany, ravie. Merci, grand frère !

Le dresseur appelle Roucarnage, l'un de ses premiers partenaires Pokémon. Il fait entièrement confiance à ce compagnon calme et fidèle : Tiffany ne risque strictement rien avec lui. Il aide la fillette à monter sur le dos de Roucarnage, et il n'a besoin d'aucun mot. Le Pokémon s'envole avec une délicatesse infinie. Léonce s'empresse de sauter sur le dos de Drattak pour voler juste en-dessous, au cas où sa sœur tomberait.

Heureusement, tout se passe bien. Roucarnage fait un long tour au-dessus de la mer, penchant d'un côté ou de l'autre pour amuser Tiffany. Celle-ci rit aux éclats, aux anges. L'expérience paraît magique à ses yeux d'enfant. Au bout d'un moment qui lui paraît bien trop court, Léonce siffle et Roucarnage retourne docilement vers la falaise.

Il est presque arrivé à destination et Tiffany se prépare à sauter à terre quand un événement inattendu, sous la forme d'un Goélise outragé, survient. Malheureusement pour lui, Roucarnage a volé trop près du nid de cette femelle couvant son œuf. Le Pokémon Mouette se rue sur celui qu'elle pense être un voleur d'œuf et lui assène un sec coup de bec sur le crâne. Dans un réflexe de défense, Roucarnage se redresse en criant, déployant brusquement ses ailes pour chasser son agresseuse.

Tiffany, n'ayant pas anticipé le mouvement de sa monture, ne s'était pas accrochée. Elle est éjectée de son dos dans un long cri d'horreur, repris en écho par Léonce, qui les observait du dos de Drattak. Son petit corps heurte la falaise une fois et continue sa chute inexorable jusqu'à être arrêté par – miracle ! - une saillie rocheuse qui dépasse. La lanière en cuir du sac de la fillette s'accroche à ce bout de roche et stoppe net sa chute. Elle se balance violemment une fois, deux, avant de finalement se stabiliser. Ses bras et ses jambes pendent dans le vide et son regard est fixé sur la mer et les rochers, à plusieurs mètres en contrebas.

Pour une fois dans sa vie, elle ne dit rien, ne s'agite pas. Elle se contente de fixer le vide qui s'étale sous ses yeux, pétrifiée.

Tiffany ! hurle Léonce, dans un état de panique indescriptible. Les dieux soient loués ! Tu m'entends ? Tu n'as pas trop mal ? Réponds-moi, ma puce, je t'en supplie !

Drattak descend jusqu'à la fillette, restant prudemment à distance afin d'éviter que les mouvements de vent provoqué par ses ailes ne la décrochent de son dangereux perchoir.

Tiffany ! insiste Léonce, en larmes. Réponds-moi !

Lentement, comme si elle craignait que le moindre geste brusque ne la fasse tomber, la fillette lève la tête, les yeux emplis de larmes et d'une terreur atroce.

Aide-moi… supplie-t-elle dans un murmure déchirant.

Léonce tend les bras mais il est bien trop loin de sa sœur pour réussir à la récupérer. Complètement paniqué, il n'arrive plus à réfléchir clairement : aucune solution ne lui vient à l'esprit. La culpabilité lui ronge les entrailles : s'il n'avait pas laissé sa précieuse cadette monter sur le dos de Roucarnage, rien ne serait arrivé. Tout est de sa faute.

Essaie… essaie de tendre les bras vers moi, suggère-t-il, dépassé. Si j'arrive à te prendre les mains…

Si je bouge, je tombe, répond la fillette d'une voix atone.

Et si… je dois avoir une corde dans mon sac, si je te la lance, tu pourrais t'agripper…

Si je bouge, je tombe, répète Tiffany d'une voix qui commence à partir dans les aigus, signe qu'elle commence à perdre son sang-froid. Aide-moi, s'il te plaît…

Drattak pousse un grognement qui fait sursauter son dresseur, noyé dans sa panique. Son Pokémon émet une suggestion à laquelle il n'avait même pas pensé lui-même.

Des secours… balbutie Léonce. Oui… il faut que j'aille chercher… des secours… bien sûr…

Il se mettrait des claques : il aurait dû y penser tout de suite, et tout seul ! Les larmes débordent des yeux de Tiffany quand elle comprend le projet de son grand frère, qui va la quitter, disparaître de sa vue et la laisser seule face à son supplice.

Ne me laisse pas ! supplie-t-elle, le corps si tendu par la peur qu'elle en éprouve une douleur physique.

Je… je suis obligé, ma puce, tu comprends ? se justifie maladroitement le dresseur. Je peux pas te laisser là et… et je sais pas quoi faire… Je serai pas long, promis !

S'il te plaît, non… insiste Tiffany, la voix brisée.

Rou… Roucarnage, Airmure, appelle Léonce. Je dois y aller… veillez sur ma petite sœur, d'accord ? Si jamais, elle… elle… faites de votre mieux, d'accord ?

Les deux Pokémon acquiescent gravement et entreprennent de voler en cercle près de la falaise, attentif. Pas soulagé pour deux pokédollars, Léonce s'arrache au regard suppliant de sa cadette et ordonne à Drattak de filer à Roche-sur-Gliffe aussi vite qu'il le peut.

Tiffany le regarde partir aussi longtemps qu'elle le peut. Elle ne sanglote pas : la peur de tomber est plus forte que son désir de pleurer. Elle ne prête aucune attention à Roucarnage et Airmure, qui lancent parfois un cri se voulant réconfortant dans sa direction. À ce moment-là, elle est seule, avec comme unique lien qui la rattache à la vie, la lanière d'un sac, et le vide qui la nargue sous ses pieds.

Il se passe près de deux heures, deux longues heures durant lesquelles son regard un peu trop fixe plonge vers l'océan déchaîné et les rochers mortels plusieurs mètres plus bas. Plusieurs fois, sa vue tangue et elle a l'impression de tomber, ce qui lui arrache un hurlement. Heureusement, la lanière de son sac, bien qu'elle lui cisaille le cou et lui comprise la poitrine, ne lâche pas. Elle ne réfléchit plus clairement, ne réfléchit même plus. Son esprit aussi vide que ses yeux attend simplement un secours qui tarde à arriver.

C'est seulement au bout de ces deux atroces heures que les secours arrivent enfin. Le champion de l'arène de Relifac-le-Haut, un grimpeur émérite, descend lentement vers elle, soigneusement équipé. Un harnais est suspendu à sa ceinture, destiné à la fillette. C'est un expert dans son domaine, reconnu et respecté et il ne tarde pas à s'arrêter à la hauteur de Tiffany. La rassurant du mieux qu'il le peut, lui promettant que son calvaire est bientôt terminé, il lui enfile doucement le harnais et l'accroche solidement à lui. Les pompiers, appelé en renfort, s'empressent de les remonter dès qu'il leur fait signe.

Le reste de la journée est floue pour la petite fille, entre étreintes sanglotantes de Léonce, le visage livide et la prévenance anormale d'Oscar, les bras de ses parents qui refusent de la lâcher, le camion des pompiers, et l'hôpital ensuite.

De cette mésaventure, la fillette gardera un souvenir traumatisant, un vertige prononcé et une aversion absolue pour la moindre créature dotée d'ailes et de plumes…

– Je suis désolé, prononce Jo aussitôt le récit de son amie terminé. J'ai été dur avec toi, tout à l'heure, alors que je savais pas… Pardon, franchement.

– Je te demande pardon aussi, enchaîne Alexandre, sous le hochement de tête approbateur de Marion. Je me doutais, pourtant, qu'il y avait quelque chose d'étrange dans ton comportement. Je n'ai pas été assez attentif, je suis désolé.

– Pas grave, répond Tiffany en haussant les épaules. Vous pouviez pas savoir.

– Ça a dû être terrible pour toi, compatit Marion. Je n'ose à peine imaginer…

– Moi, je trouve ça complètement stupide, rétorque l'apprentie dresseuse. Arrêtez de prendre ces mines comme si j'avais vécu un truc atroce !

Ignorant les bravades de son amie, l'Artiste se tourne vers le Doduo qui a écouté toute l'histoire, planqué derrière Némélios qui le surveillait avec vigilance. Elle pose les poings sur ses hanches et lui lance un regard peu amène.

– J'espère que tu n'es pas fier de toi ! Tu as vu ce que tu as fait ? Ce n'est pas gentil !

– Du calme, sœurette, objecte Josselin. Il ne savait pas, lui non plus. Il voulait juste faire la course avec Titan.

– Hé bien, je suis désolé pour lui, tranche Alexandre, mais il faudra qu'il se trouve un nouveau partenaire de jeu.

Tiffany essuie ses yeux encore un peu humides en reniflant.

– Si Titan veut, il peut faire la course avec lui.

Ses amis se tournent vers elle, incrédules.

– Tu es sûre ? demande Marion, un peu inquiète.

– Oui. Mais juste une fois. Après, je veux qu'il s'en aille. Et c'est seulement si Titan veut bien, j'ai dit.

Sans chercher à connaître la réponse, elle retourne à la table du déjeuner et s'empare d'un muffin salé qu'elle grignote du bout des lèvres. Marion s'installe à ses côtés en guise de soutien, jetant quand même un œil curieux à Titan. Ce dernier parlemente avec Doduo, qui sautille à nouveau, l'air surexcité. Lui et le Rhinocorne parviennent à un accord, sous le regard intéressé de Josselin et Alexandre.

Les deux Pokémon s'éloignent un peu et se mettent sur la même ligne de départ, tendus, prêts à démarrer. L'une des têtes du Pokémon Duoiseau lance le signal et les deux coureurs s'élancent dans un départ en trombe. Le Rhinocorne, après une seconde de retard, rattrape facilement l'oiseau et le dépasse largement.

Ils disparaissent à la vue des deux garçons dans un nuage de poussière. Ceux-ci attendent impatiemment leur retour, une main en visière pour essayer d'y voir mieux.

– Ça ne te dérange vraiment pas que Titan fasse la course avec ce Doduo ? questionne Marion pour distraire son amie.

– De toute façon, je sais qu'il va gagner, réplique Tiffany avec une moue boudeuse qui dissimule mal sa fierté. Ça donnera une bonne leçon à ce sale piaf !

– En fait, tu te sers de Titan pour te venger !

– Titan défend mon honneur, nuance.

Marion retient son fou rire : son amie reste finalement égale à elle-même dans sa décision. À l'horizon, les deux coureurs réapparaissent : Titan est, comme le supposait sa dresseuse, largement le premier. Il franchit la ligne d'arrivée avec deux bonnes minutes d'avance sur le Doduo, qui paraît ne pas pas se soucier de sa défaite. L'une des têtes lance un piaillement amical à son adversaire qui lui répond doucement.

Ensuite, le Pokémon oiseau s'approche de la table à petits pas, l'air prudent. L'apercevant du coin de l'œil, Tiffany se tend aussitôt, le poing crispé sur son muffin à peine entamé.

– Fiche-le-camp, bon sang, t'as pas compris ou quoi ? grommelle-t-elle.

– Attends, Tiff', intervient Marion avec un sourire dans la voix. Il n'a pas l'intention de s'approcher trop près…

Doduo dépose quelque chose sur la table, près de Marion, qui le pousse délicatement en direction de son amie. Tiffany a a surprise de découvrir une petite pâquerette, comme une demande de réconciliation timide.

– C'est pour moi ? s'étonne-t-elle.

Elle jette un regard furtif au Doduo qui hoche en chœur ses deux têtes. Après un instant d'hésitation, la fillette s'empare de la fleur et la renifle. Une pâquerette n'a pas d'odeur, mais elle ne fait aucune réflexion.

– Merci. T'es peut-être pas si mal, en fait… Pour un sale piaf, je veux dire.

Ses amis ne font aucun commentaire : admettre une telle chose, pour elle si têtue, est déjà la preuve d'une main tendue.

Finalement, satisfait d'avoir eu sa course, le Doduo retourne d'où il vient, là où se trouve son nid et sa famille. Tous les Pokémon le saluent alors qu'il s'éloigne en courant, suivi du regard par les quatre dresseurs. Tiffany aussi le regarde disparaître derrière une colline douce, sa fleur entre les mains. Elle ne s'attendait pas à une telle journée, mais son voyage Pokémon lui réserve plus de surprises qu'elle ne l'imaginait. Et elle est persuadée d'en vivre encore beaucoup d'autres à l'avenir.

Même si elle ne protestera pas si celles-ci ne l'obligent pas à côtoyer ces sales piafs…

Dans le prochain chapitre…

Décidée à se faire un nom dans le domaine du show-business, Marion réclame une escale au Studio de PokéVision. Avec l'aide de Tiffany, elle concocte un scénario qu'elle est bien décidée à diffuser. Mais alors que le groupe est en plein tournage, un Couafarel culotté s'incruste dans leur show ! Marion remarque bien vite que le Pokémon est bourré de talent.