4.
La soirée durant laquelle Edo m'avait raccompagnée n'avait pas été de tout repos : Mai pestait au téléphone contre le médecin, désolé, qui ne pouvait la recevoir, et la voix de Mai s'était d'autant plus cassée.
La journée qui suivait avait été aussi épuisante , les cours se succédaient sous une pluie battante, et cela ne me donnait pas envie d'aller chez M. Wilson, pour le travail, d'autant plus qu'Edo n'était pas à la boutique.
En parlant d'Edo, il ne m'avait pas appelé, ni fixé de déjeuner. Il devait sûrement être fort occupé, et il me fallait être patiente. Même s'il ne m'appelait pas, je savais que j'allais le croiser de nouveau sur mon lieu de travail, dans quelques jours.
Le mercredi, cependant, semblait s'annoncer de manière plus satisfaisante. Bien heureusement !
Mon réveil sonnait paisiblement. Mercredi matin. Arrivée d'un nouvel enseignant à l'Université de Portland, un nouveau professeur dans la vie d'une petite centaine d'étudiants, et un nouveau professeur que Mai va encore éprouver.
Je me prépare rapidement, car le mercredi est le jour où le premier bus est le plus plein, j'en ai déjà fait les frais un jour où ma voiture n'avait pas démarré.
Après un rapide passage dans la salle de bains, tentant encore une fois de maîtriser mes cheveux en une queue-de-cheval, je me dirige vers la kitchenette pour avaler en vitesse un rapide petit-déjeuner.
Je laisse également un petit mot à Mai, qui dort encore, et qui est encore plus malade et plus épuisée après son appel au médecin, la veille.
Dans le couloir, avant de chausser mes boots, je me jette un dernier coup d'oeil d'inspection au grand miroir de l'entrée. Je lisse mon chemisier blanc tout en tournant sur moi-même pour vérifier que mon jean est bien ajusté, aussi je prends ma veste de tailleur restée pendue à un crochet près de la porte. Je suis fin prête à partir vers l'arrêt de bus.
Le second bus m'amène tout doucement vers l'Université. Je suis bercée par les légers trous dans la route qui font tanguer le bus, et j'écoute ma playlist.
Il ne reste que deux arrêts avant d'arriver au point le plus proche de l'Université, et avant mes dix minutes intensives de marche, je décide d'envoyer un message texte à Mai, question de savoir si elle est enfin réveillée - aussi je pourrais lui communiquer des informations sur le nouveau professeur, que nous devons avoir toute l'après-midi.
Alors que je tape sur les touches de mon clavier les premières lettres du message destiné à Mai, mon téléphone se met à vibrer. Je n'attendais rien, ce matin.
De : Inconnu
À : Rebecca Hopkins
Salut Reb !
Je suis désolé de ne pas t'avoir donné de nouvelles depuis que nous nous sommes quittés.
Pour me faire pardonner, je t'invite ce midi, où tu veux, et quand tu veux, et si tu le veux, bien sûr. :)
Edo.
Un message texte de Edo Phoenix, intéressant. Cependant, je ne dois pas oublier que je m'apprêtais à écrire à Mai... Mais elle peut attendre aussi, elle, elle est malade, et ce n'est pas elle qui est missionnée d'être la petite rapporteuse.
Je réponds très vite à Edo, en quelques lignes, c'est bref et concis, mais je sais que je vais arriver à bon port dans quelques minutes à peine.
De : Rebbeca Hopkins
À : Edo Phoenix
Salut Ed !
D'accord, à 13 heures devant le café Donnie's.
Je suis heureuse de te lire, merci d'être là pour moi. :)
Je souris. Je crois que je peux compter sur Edo, j'en suis même certaine : il n'a pas changé d'un iota, c'est comme si je n'avais jamais quitté ce garçon timide.
Une fois en marche en direction de l'Université, je me décide enfin à envoyer un message texte à Mai, en lui disant de ne pas trop attendre de mes nouvelles durant le midi - prétextant un rendez-vous rapide avec M. Wilson - mais que je donnerais un retour sur le cours de cet après-midi assez régulièrement.
Je suis presque à la porte de notre pôle d'enseignement quand je reçois le ting caractéristique de mon téléphone, m'indiquant que j'ai un message. Je vérifie vite, c'est Mai qui m'envoie un high-five entre deux astérisques. C'est court de sa part, mais j'imagine qu'elle est en train de souffler dans ses petits mouchoirs comme dans une trompette un jour de fanfare.
Le cours de communication, le matin, passe à une vitesse plus que dilatée. Nous voici depuis près de quatre heures sur les écrans des ordinateurs de l'Université, dans une salle informatique où plusieurs dizaines de machines s'alignent.
J'ai assez suffoqué dans la chaleur étouffante émanant des ordinateurs, c'était un véritable Enfer avec cette folle tiédeur de mars, et je suis bien contente de constater que l'heure du déjeuner approche.
Ding dong ding, la sonnerie se met à retentir dans l'établissement, et tous les élèves sont invités à prendre congé pour aller déjeuner.
Je sors en trombe de la salle, manquant au passage de tomber à plat ventre. Je suis très pressée, trop pressée, de voir mon ami.
Je dévale la pente douce qui mène au parking des footballeurs, ainsi qu'au café de Donnie's, je cours en boots, un effort incroyable pour une fille, et je me demande combien ont tenté l'expérience.
J'arrive devant le café, Edo est déjà là, son sac en bandoulière à une épaule, il regarde sa montre. Hé, Coco ! Je ne suis pas en retard ! Il porte le même sweat que la fois dernière, au travail, celui qui est tout doux et tout blanc. Ses chaussures sont assorties, et seul son jean de couleur bleu semble jurer avec cet homme de presque de blanc vêtu, comme un ange tombé du ciel, mon ami est un vrai ange-gardien.
Il se retourne et me voit. Un sourire passe sur son visage, avant de reprendre un air tout à fait sérieux. Il me tend le bras. Je l'attrape, souriant jusqu'aux oreilles, comme quand nous étions enfants, et qu'on jouait aux grands.
Nous entrons chez Donnie's qui m'accueille avec un grand sourire. Il faut dire aussi que je suis une habituée.
Edo s'installe en face de moi, près d'une baie vitrée qui laisse voir le campus. En gentleman, Edo me demande ce que je veux, avant de jeter lui-même un œil à la carte afin de choisir son repas.
- Pendant que je vais annoncer la commande au bar, tu peux jeter un œil à ça !
Il jette sur la table un journal plié en deux d'une façon impeccable, et qui donne en gros titre un sujet qui m'est familier.
- Quand je suis passé devant le kiosque, j'ai pensé à tes études, et je crois que ça pourrait t'intéresser.
Tandis qu'Edo s'éloigne, j'ouvre le journal à la page 12, page à laquelle on parle du rachat de la société de divertissements américaine par l'entreprise nippone.
La double page est un dossier complet rappelant les dates-clés des deux entreprises respectives, ainsi que les photographies des dirigeants : l'américain arbore un sourire qu'aujourd'hui il ne doit plus avoir, et l'autre par contre...
Son image est fugitive,et l'homme ne semble pas accepter la prise de clichés, il obstrue l'objectif de sa main. Malgré cela, on peut apercevoir des mèches brunes et un visage fin, très fin, tordu par une grimace, sûrement de dégoût, mais, derrière cette grimace, on ne peut que constater la jeunesse du P-DG de l'entreprise nippone. Et je me demande bien pourquoi il est aussi discret concernant ses apparitions dans les médias.
Je lis les dossiers concernant les entreprises, tentant de retenir les dates, les chiffres. Aussi, j'espère qu'à l'avenir, on en saura plus sur le mystérieux P-DG.
Edo arrive, aidé d'une serveuse, ils portent tous deux des plateaux avec des assiettes chargées en frites, et entourant deux gros burgers, un végétarien, pour moi, et l'autre au bœuf, pour Edo. Ce garçon, bien trop gentil, et bien trop aimable, s'est embêté à aider la serveuse, qui semble cependant reconnaissante. On nous apporte par la suite nos boissons, un jus d'orange et un soda.
- Alors, tu as appris des choses intéressantes, pour ton cours ? Me demande Edo, en piquant quelques frites dans son assiette.
- Rien de ce que je ne savais déjà, sauf peut-être le petit « portrait » de ce cher monsieur, qui a été diffusé. Il est jeune, je sais, mais si aigri déjà...
Je pointe la photographie du doigt, en regardant Edo, en faisant une drôle de moue, à la fois gênée mais intriguée. Il regarde le portrait, en plissant ses yeux.
Après avoir examiné durant une bonne poignée de secondes le papier, il me lance un regard tout à fait bienveillant et un sourire radieux.
Et là, je me demande bien ce qui, durant la vie du garçon du cliché, a pu le rendre aussi aigri.
L'heure du repas se termine bien trop tôt à mon goût, juste une petite heure à rester chez Donnie's. Quand je déjeune avec Mai, le temps ne passe pas aussi vite, mais je pense que c'est l'habitude qui donne cette impression. Ce n'est pas gentil pour Mai, ça. Ma petite conscience se réveille. Ah, ça, quand quelque chose ne va pas, elle est toujours là pour pester - un peu comme Mai, en fait.
Edo me raccompagne jusqu'à l'entrée de mon bâtiment. Je l'invite à attendre avec moi, dans les couloirs, mais il est gêné, et doit retourner à son autre travail. Tiens, il en a deux ?
Le fait que j'insiste attire l'attention d'un groupe de filles de ma classe qui se déplace toujours en meute. Ce genre de fille qui est plutôt du genre à colporter des ragots, et autant dire que je n'aime pas ça.
Edo me fait la bise rapidement, en me voyant irritée par la présence du groupe de filles derrière nous. Il me fait un signe de la main en repartant sur le chemin en pente douce menant au café.
Je me retrouve seule à attendre dans la salle où le cours de M. Daitokuji se déroule habituellement, en regrettant que Mai ne soit pas là.
Le groupe de filles de tout à l'heure se trouve juste derrière moi, et elles parlent dans un flot continu. J'aimerais bien qu'elles se taisent, ou que notre nouveau professeur, le tant attendu, arrive enfin. Déjà cinq minutes de retard, cinq de trop. Au moins, même si Daitokuji est du genre soporifique, il est ponctuel.
Pense aux conversations que tu as pu avoir ce midi avec Edo, pense aux blagues que pourrait faire Mai en cette situation... Les filles ne cessent de parler. Elles ne savent pas ce que c'est, le calme ?
J'envoie un rapide message texte à Mai, en lui racontant ce qui se passe, en lui disant que je suis près d'un craquage à cause des bécasses derrière moi.
Je reçois vite sa réponse, me disant de changer de place, et d'aller le plus loin possible de la nuisance sonore qu'est cette volée de filles.
J'amorce un départ, en remballant mes affaires, quand un grand homme aux cheveux gris, arborant une épaisse moustache, et portant de grosses lunettes, fait son apparition. Ah.
Ce serait lui, notre nouveau professeur ? Pas loin de ce que j'imaginais, en fait.
Il observe un instant l'assistance, tourne sa tête à droite et à gauche, puis il s'abaisse, et regarde sous nos bureau d'un coup d'oeil d'ensemble.
Ce type est vraiment étrange, je n'ai jamais vu un tel spectacle, dans une salle de classe. Et trop intriguée, je reste à ma place, à observer notre vieux bonhomme qui scrute toujours nos pieds.
Sans dire un mot, il se dirige ensuite vers le bureau, et commence à l'inspecter. Il se met à regarder en dessous, en rampant, et à observer chaque recoin. Puis il inspecte la chaise, et le tas de papiers vierges sur le bureau, et enfin, il allume l'ordinateur pour voir ce qu'il y a dedans.
Au bout d'une dizaine de minutes, l'homme aux cheveux gris se racle la gorge, dans un grand bruit, et pas du tout naturel, en fait. Il se tourne vers la porte.
Il fait un signe de la main, en restant impassible. Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Qui est ce type ?
Tandis que je suis intriguée par le bonhomme, un mouvement près de la porte encore ouverte me fait décrocher mon attention du vieil homme.
Quelqu'un va entrer, quelqu'un entre, en fait.
C'est un jeune homme aux cheveux bruns, et je peux aisément lui donner moins de trente ans. Il est très grand, fort bien taillé, et très élégant. Il est bien habillé, sans pour autant se targuer d'une costard-cravate. Une veste épaisse blanche, un t-shirt noir, un jean noir et des chaussures assorties. Il me fait penser à Edo, mais en plus sombre, cependant.
Il se déplace sans jeter un œil vers nous. Son visage est fermé, mais dans ses yeux bleus fins brillent une vivacité et d'une férocité hors-norme.
Il rejoint vite l'homme grisonnant, et lui parle à voix basse. L'homme lui répond un « oui » bref de la tête, avant de se précipiter vers la porte encore ouverte.
Le jeune homme est assis à moitié sur le bureau, la tête penchée, dans une décontraction la plus totale. Il tient pourtant en respect la classe. Hum, pas mal du tout celui-là. Très bien même. J'essaye de faire taire ma conscience en me concentrant sur le statut de ce nouvel arrivant. Qui est-il ?
Soudain, le jeune homme, relève la tête. Je peux apercevoir un visage fin, très fin. Des cheveux bruns. Et un rictus, un genre de sourire qui passe plus pour une grimace de douleur qu'autre chose.
Et là, je comprends. Nous sommes face, aussi incroyable que cela puisse paraître, à quelqu'un de très important, celui dont les médias ne cessent de parler.
C'est lui, le mystérieux P-DG.
