5.

Il nous regarde à présent, toujours assis à moitié sur le bureau de M. Daitokuji. Il ne dit toujours pas un mot, et il fixe l'assemblée devant lui.

Je suis en train de me maudire, je me suis mise au premier rang, en plein milieu de la rangée, encore, et tout ça à cause de ma vue. Il est vraiment très, très, très impressionnant, intimidant même.

Il commence à se mouvoir avec grâce jusqu'à la table la plus à droite du premier rang. Puis, il se met à longer la rangée de tables et de chaises.

Quand il passe devant moi, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Qu'est-ce qu'il se passe ? Je me sens dans tous mes états, une sorte d'évanouissement et une force incroyable me tiraillent. Je remarque que j'ai chaud . Il a une aura telle, c'est extraordinaire.

Il passe vite le long du premier rang, et il va reprendre sa place au bureau. Le microphone est déjà allumé, mais il semble ne pas en avoir besoin. Il l'éteint.

- Bonjour à toutes, et à tous.

Sa voix profonde, un peu froide, m'électrise, et je sursaute. Je sursaute ? C'est incroyable. Il n'y a que quand j'ai peur que je me surprends à sursauter. Je l'écoute attentivement.

Il inspire profondément, arborant de nouveau un rictus, puis il continue, tout aussi paisiblement.

- Je me dois de me présenter, je pense, c'est nécessaire. Et vu ce que la presse dit de moi...

Elle ne dit rien de toi, la presse. Ma conscience, charmée encore quelques minutes auparavant, siffle. Elle se sent en danger ? Je me sentirais en danger ? Tss. Mon corps est dans un grand n'importe quoi. Je ne comprends vraiment pas. Certainement l'attente, et le fait de découvrir le mystérieux P-DG.

- Je suis Seto Kaiba, vous avez sûrement déjà vu mon nom dans la presse, ce matin tout particulièrement. Aussi, à partir d'aujourd'hui, j'ai le plaisir de vous dire que... Je serai votre nouveau professeur.

Ah ? Ce n'était donc pas une simple intervention pour une conférence. Monsieur-le-multimilliardaire va nous enseigner ce qui a fait sa force. Soit.

Il continue de se présenter, après avoir marqué une longue pause, tout en savourant l'étonnement de l'assistance. Je ne sais comment, mais cela ne m'étonne guère plus que ça, au final.

- Je suis le P-DG de la KaibaCorp, comme vous vous en doutez, la plus grande entreprise de télésurveillance au Japon, et ici même, aux USA.

Tss, ça, on le sait tous déjà, tu m'étonnes que l'autre vieux a dû tout vérifier pour toi. Trouillard. Ma conscience est pleine de véhémence, elle crache son venin. La même sensation que tout à l'heure me tiraille.

Il faut vite que je me détourne de tout ça, et la seule solution, c'est de parler à Mai. Au moins, ça m'occupera l'esprit, et il n'y a pas grand chose de plus que je puisse apprendre, Seto Kaiba a l'air de réciter ce qui a été dit dans tous les journaux.

J'attrape avec beaucoup de mal mon téléphone portable, resté dans mon sac à dos, et tandis que Seto Kaiba continue son petit monologue, je compose très vite un « Re. » bref, ponctué d'un point, à l'adresse de Mai. Elle me répond aussitôt en me demandant en quel honneur j'utilise une ponctuation si rigide. Je me hâte d'écrire.


De : Rebecca Hopkins

à : Mai Kujaku

Pas de ta faute, Mai. Excuse-moi.

C'est juste.. le nouveau prof.

Je ne sais pas pourquoi, mais il m'énerve déjà.

Pas de la même façon que Daitokuji.

Autrement.

Je t'expliquerai plus tard.

Toutefois Mai a l'air plus en forme qu'hier et que ce matin, et je reçois un tas de questions de sa part : sa vivacité a repris le dessus, décidément. Elle m'envoie un tas de question, que je m'empresse de lire, et je prie pour ne pas être grillée, dès le premier cours avec Seto Kaiba, par ce dernier, cet être jeune et si aigri.


De : Mai Kujaku

à : Rebecca Hopkins

Oh ? Le nouveau prof, le fameux !

Il ressemble à quoi ?

C'est un vieux ? Un jeune ?

Ou entre deux âges, peut-être comme Daitokuji ?

Il est beau au moins ? LOL !

Que ce soit un beau vieux ou un beau jeune, on prend tout, pas vrai, ma Cocotte ?

Mais je ne comprends pas pourquoi il t'énerve ?

Tu peux me dire ?

Pourquoi pas maintenant ? Si tu écris, c'est que tu as le temps, ou je me trompe ?

Allez ! Je meurs d'envie de savoir !

Ou tu es au premier rang ?


Mai Kujaku, au final, personne ne devrait en inventer, une comme toi. Ma conscience est déchaînée.

Je viens de finir de répondre, quand soudain...

Je me rends compte qu'il n'y a plus un seul bruit. Seto Kaiba n'est plus au bureau, il se tient droit devant moi, posant sur moi un regard hautain.

Les filles derrière moi se mettent à glousser, et dans un très grand bruit. Mais la ferme!

Je lève les yeux vers Seto Kaiba, mes yeux verts se plantent dans ses yeux bleus. Je peux le voir encore mieux, de très près, et soudain, je regrette de tenir mon téléphone entre mes mains. Il le réclame. Merde.

- Donnez-moi ça, dit-il d'une voix froide et calme.

- Je vous assure, je... Je vais le ranger, d'accord ?

- Non. Donnez-moi ce téléphone... Mademoiselle.. ?

- Hopkins. Rebbeca Hopkins, je réponds en baissant la tête, et en tendant mon téléphone.

Tandis qu'il retourne au bureau, je vois qu'il jette un œil à mes messages. Hé ! Vous n'avez pas le droit ! Son rictus réapparaît sur son visage, je le sens, je sais.

Ses épaules sont secouées par... un rire ? Non !

Il se tourne vers l'assemblée que nous formons, nous tous, les élèves. En bon maître d'école, il nous regarde. Il a un grand sourire sur le visage, pas un rictus, mais bel et bien un sourire. Je le sens mal.

Il arrive vers moi d'une démarche de prédateur, c'est effrayant, beau mais effrayant. Captivant même.

- Mademoiselle Hopkins. C'est vraiment ce que vous pensez de moi ? Ce n'est pas très gentil, vous le savez ?

Merde, merde, merde. Il ne va pas... Non ! J'ai une terrible envie de crier, et de l'agripper de toutes mes forces, pour récupérer mon téléphone, mais trop tard...

- Voyons vos qualités de rédaction, ma petite Rebecca... « Mai. Oui, c'est LE fameux ! Tu veux tout savoir ? Ok. Il est jeune, « dans la force de l'âge » serait le meilleur qualificatif à son sujet. Grand , bien taillé, brun, et aux yeux bleus, un vrai dieu, si tu veux mon avis. Mais je n'en voudrais même pas en tant qu'ami à mon humble avis. Il est prétentieux, maniaque à la limite de la paranoïa. Lorsqu'il parle, il est froid, très froid, c'en est déconcertant. Il ne sourit pas, et il semble prendre tout le monde de haut. Il impose le respect, mais au prix d'une approche effrayante, terrifiante. Il est aussi beau que, j'imagine, fatal. Tu fais bien d'être malade. Tu sais, je t'envie. »

Quand il a fini de lire, j'envie encore plus Mai, mais aussi je lui en veut de m'avoir pressé de lui donner une réponse. Mai, merci, mille mercis.

Seto Kaiba repose mon téléphone portable sur ma table vide d'affaires de cours. Le téléphone est situé en plein milieu de la table, et plus en arrière, de mon regard baissé, je peux voir les deux grandes mains de Seto Kaiba, appuyées sur la table.

Il est au-dessus de voir, je sens son écrasante présence, comme une épée de Damoclès, il est prêt à s'abattre sur moi. C'est effrayant et excitant. Mon adrénaline est en pleine ascension. C'est étrange.

- La prochaine fois, vous veillerez bien à vos affaires, Mademoiselle Hopkins, d'accord ? Me dit-il d'une voix très basse, et triomphant.

Les filles derrière moi semblent aux anges, elles gloussent de plus en plus fort, tout en se retenant le mieux possible, afin de ne pas éveiller l'attention de Seto Kaiba. Ouais, je souhaite que ça vous arrive à vous aussi. Je suis très en colère, et très triste, mais je ne le montre pas.

Je sors toutes les affaires de mon sac, et j'essaye de suivre le cours, mais ni le sujet, ni le professeur me donnent envie de regarder le tableau interactif.

Ma tête tourne très fort, et je me surprends à ne plus du tout écouter, les yeux rivés sur les lignes de mon cahier, les mains sur les genoux. Je sens que des chaudes larmes coulent sur mes joues, et je baisse encore plus la tête. Je n'ai pas envie qu'on puisse me voir. Que l'on puisse voir ma douleur.

Je prie le ciel pour que les trois heures passent vite, mais le temps a décidé de s'écouler plus lentement encore qu'à son habitude. Je regrette l'absence de notre M. Daitokuji, celle de Mai, celle d'Edo.

Je suis là, seule, au milieu du premier rang.

Ding dong ding. Fin des cours, fin de ce cours. Je remballe vite mes affaires dans mon sac, et je fourre tout en désordre, sauf mon téléphone, j'en ai besoin.

Du coin de l'oeil, je remarque Seto Kaiba, des notes encore entre ses mains, me regarder partir. Je n'ai pas envie de voir son visage. Il a raison, de le cacher, même. C'est un vrai monstre, au sang froid, glacé.

Je sors vite du pôle d'enseignement, il y a une pluie battante dehors, un orage se prépare. Et pas qu'un seul orage en réalité.

Mon chagrin explose de plus belle, je me sens vidée, et blessée. Je n'ai pas envie d'y retourner, dans ces cours infernaux. J'ai envie d'être malade, malade, oui ! Parfaitement.

Une idée me vient en tête. Et si je marchais jusqu'à la boutique sous cette pluie qui me frappe comme mille fouets ? C'est une bonne idée, je n'aurais pas à revoir les têtes des bécasses, et encore moins celle de Seto Kaiba...

Je marche depuis une petit vingtaine de minutes, me dirigeant vers l'avenue où M. Wilson a son magasin. Je tremble, j'ai froid. La chaleur de ce matin annonçait un orage, et le poids accumulé sur mes épaules depuis tout à l'heure était le résultat de l'attente des éclairs, ainsi que le poids accablant que m'avait mis en une fois le professeur sur le dos. Je le hais. Au moins, je serai malade durant une bonne semaine, et il aura le temps de m'oublier, j'espère.

Une voiture s'arrête près de moi, une Chrysler. La vitre côté passager s'abaisse. Un visage apparaît.

- Reb ! Qu'est-ce que tu fais sous la pluie ?! Monte !

Je fais « non » de la tête. Gentil Edo. Qu'est-ce que tu faisais, là, toi ? C'est la route de la librairie, mais ce n'est pas ton jour de travail...

Des larmes roulent de nouveau quand je vois Edo, inquiet, qui sort de la voiture rapidement. Il se précipite vers moi, en enlevant son sweat blanc. Il est en t-shirt sous la pluie, se débattant à grand peine, pour enlever ma veste de tailleur, et m'enfiler son sweat.

Il me fait vite monter, et je remarque qu'il a l'air fort contrarié. Ah. Il a dû ressentir mon mauvais karma.

- Bon sang ! Reb ! Tu foutais quoi dehors, sous cette averse ?! Tu n'as pas de bus, ou même juste un parapluie ?!

Bien sûr que j'ai un bus, j'ai même un parapluie de secours replié au fond de mon sac. Mais je reste en silence à regarder les manches du sweat blanc.

En donnant des coups d'oeil discrets à Edo, je vois qu'il fronce les sourcils à en faire peur. Il est trop attentionné envers moi. S'arrêter en pleine rue, à l'heure de pointe, me donner son sweat, et se retrouver trempé par ma faute...

Il tourne un bouton sur le tableau de bord, et un vent chaud souffle dans l'habitacle de la voiture, tandis que nous avançons lentement sur la grande route. Puis, il presse un autre bouton, sur le côté du volant, et une musique monte des enceintes aux quatre portières.

La musique est assez basse pour discuter, mais je n'ai pas envie de parler, mais malgré cela, je ne peux inquiéter davantage Edo.

- Tu faisais quoi, dehors ? Reb ? il tente de parler dans le plus grand calme, mais quelque chose dans sa voix ne fait que le trahir.

- Je... voulais marcher... c'est tout...

- Je ne te crois pas, Reb. Je ne te vois pas te dire que, juste marcher sous la pluie, à en avoir une pneumonie, c'est « cool », loin de là... Quelque chose te tracasse ? il s'est radouci d'un coup.

Je me tords les mains. Je ne me vois pas dire à Edo qu'un professeur, qui d'autant plus est LE gars dont tous les journaux parlent, m'a rabaissée, humiliée, et ça devant toute la classe. Il me faut une excuse, et vite.

- C'est les filles... Tu sais, celles qui étaient derrière nous ? Les bécasses...

Edo s'est détendu d'un coup, la réponse donnée semble l'apaiser. Il agit en grand frère en m'adressant un sourire de réconfort. Il me dit de ne pas m'inquiéter, que ces filles toutes ensembles ne valent pas mieux que moi seule, et que si j'ai un problème bien trop important un jour, il sera là pour me venir en aide.

- Voilà, on y est. Vas-y, je te rejoins à l'intérieur, ok ?

Il s'arrête devant chez M. Wilson. Je me penche pour prendre mon sac, mais il arrête mon geste, d'un air de dire « ne t'en fais pas, je vais m'en occuper ».

Je le regarde éloigner la Chrysler, tandis que je rentre dans la librairie, la clochette à l'entrée m'invitant dans un tintement joyeux.

M. Wilson me voit arriver, trempée. Il s'affole, il m'a déjà vue en bien mauvaise posture en ces derniers jours. Il se hâte de m'apporter une serviette pour sécher mes cheveux. Durant ce temps, la cloche tinte une autre fois, c'est Edo qui arrive, trempé lui aussi, ce qui inquiète notre patron.

- Mais pourquoi êtes-vous aussi ruisselants tous les deux ? Je sais qu'il pleut beaucoup dehors, mais être mouillé à ce point...

Il apporte une seconde serviette à Edo, et nous prépare du chocolat chaud dans la salle de pause. Edo me prend dans ses bras, je grelotte encore.

Après m'être séchée, je vais prendre mon poste au niveau des étagères qui doivent être de nouveau fournies en livres, et où un chariot rempli d'ouvrages est en train de m'attendre.

Ranger les bouquins dans les étagères, faire les comptes de ce qui est en réserve ou non, et entendre la discussion en fond sonore, entre Edo et M. Wilson... Tout ça me vide l'esprit un moment, et je suis dans un autre espace-temps où la douleur, la honte et la gêne n'existent pas.

J'ai hâte de finir cette journée, rentrer chez moi, me détendre devant un jeu, ou une série, n'importe... et oublier cette journée désastreuse avant d'aller au lit, et d'aller me coucher. Je prie en silence pour une future nuit sans rêves.