6.
Edo attend la fin de mon service en se baladant dans les rayons et consultant les livres. Il s'arrête assez souvent, prenant un livre, le remettant, pour au final le reprendre. Ça se voit qu'il s'ennuie, et qu'il patiente de la meilleure manière qui soit. Je suis même étonnée de le voir acheter trois livres, dont je n'arrive pas à voir le titre. Je me demande de quoi Edo est friand.
Une fois le dernier livre rangé et les comptes faits dans la réserve, je rejoins Edo à la porte d'entrée de la boutique. Ma veste est sèche, et il a cessé de pleuvoir à grosses gouttes dehors.
J'enfile mon haut de tailleur, je prends mon sac sur mon dos, et je suis Edo qui me tient la porte. J'adresse à travers la grande vitre de devant un signe à M. Wilson, puis je me tourne en direction d'Edo.
Nous marchons côte-à-côte dans la rue, quand soudain, je décide de le surprendre avec un genre de réminiscence de notre enfance commune.
Je cours, je pars comme une flèche, en criant « tu ne m'auras pas, tu ne peux pas m'attraper ! », et je le vois arborer un sourire de gamin en fonçant droit vers moi.
Nous courons sur plusieurs dizaines de mètres lorsqu'il m'attrape et m'entoure de ses bras. Je souris.
- Oh que si, je t'ai eu, Reb. Tu croyais quoi ?
Il me sourit, et je lui donne une tape amicale sur l'épaule après m'être dégagée de ses bras. Il est rapide, et maintenant, je le sais.
Nous sommes devant ma résidence, il est près de 20 heures, on a un peu traîné sur le chemin menant au parking privé où Edo gare sa Chrysler.
Je sors, mon sac sur le dos. Je contourne la voiture, et je vois la vitre côté conducteur s'abaisser.
- J'imagine que tu vas encore décliner si je t'invite au restaurant, ou même au cinéma ?
- Oui, Edo, je suis obligée de rentrer, j'ai encore un tas de choses à faire en plus de m'occuper de Mai, dont ce dossier en communication... Et dire que je devais demander des références à Daitokuji... je soupire, mon gentil et soporifique professeur a été remplacé par un beau diable.
Déçu une fois de plus, il baisse la tête d'un air de dire « ouais, tu as gagné » et il part, s'engageant vers le portail de la résidence.
Sacré Edo, il ne renonce jamais. Je suis contente qu'il s'inquiète pour moi, et qu'il soit aussi insistant pour qu'on se fasse une sortie, mais je n'en ai pas envie.
Une fois les escaliers montés, j'arrive devant la porte de ma colocation, un rayon de lumière passe sous l'interstice, signe que Mai est debout.
J'ouvre la porte, et d'un coup, Mai apparaît, ses cheveux d'habitude si bien coiffés sont ébouriffés.
- Je me faisais un sang d'encre ! Pourquoi tu n'as pas répondu aux messages que je t'ai envoyé !?
Mon téléphone portable était resté en mode silence après ma mésaventure, et Mai me rappelle ma sale rencontre du début d'après-midi.
Je suis trop fatiguée pour protester, et je me dirige d'un pas lourd vers le salon, j'ai envie de passer du bon temps, devant une série à la télévision.
Une fois au salon, je découvre sur la table de la kitchenette une boîte haute comme un grille-pain, avec du ruban adhésif marron autour.
- C'est à toi, ça ? Je désigne le colis sur la table d'un signe de tête à Mai.
- Non, à toi, apparemment... Le colis a été livré à ton nom, mais j'ai dû signer à ta place, et me faire passer pour toi... Mai fait une moue d'excuse.
- Livré ? Ce n'est donc pas venu avec le courrier de ce matin ?
- Non, le livreur est passé il y a une heure à peine, en fait. L'expéditeur a dit au coursier, selon ce dernier... Attends, j'essaye de me souvenir... Ah, oui... « Selon mes estimation, elle sera rentrée chez elle ». Le livreur a fait juste son travail en venant à l'heure indiquée. Pas de bol, tu n'étais pas encore là.
Je regarde le colis, intriguée. C'est sûrement Edo qui a fait livrer ça pour moi. « Selon mes estimations... »... c'est peut-être pour ça qu'il voulait tant me raccompagner, et c'est pour ça peut-être aussi qu'il m'a vue, dans la rue. Un cadeau de retrouvailles, oui, certainement. Je l'ouvrirai plus tard.
La soirée se déroule plutôt bien. Je regarde une de mes séries préférées The Big Bang Theory, Mai nous a acheté le coffret de DVD la fois dernière, quand nous étions parties faire du shopping dans Portland.
Nous nous amusons bien, mais le temps file trop vite, évidemment, sinon le bon temps ne serait pas si précieux, j'imagine.
J'éteins la télévision et le lecteur de DVD tandis que Mai débarrasse nos assiettes en les mettant dans l'évier en inox, pour faire la vaisselle le lendemain.
Alors que je me dirige vers ma chambre, elle me tapote du doigt l'épaule, et elle me tend le colis qu'elle avait réceptionné pour moi, plus tôt dans la soirée.
J'accepte le colis, et je vais vers ma chambre.
Je passe la porte de ma chambre, avec son écriteau en fer forgé qui tinte, après que la porte ait claqué doucement derrière moi.
J'enlève mes chaussettes que je pose sur la chaise de mon bureau, et je fonce dans mon lit à pieds nus, le cadeau toujours entre les mains. J'ai hâte de découvrir ce que c'est...
- Mon petit Edo, tu es un cachottier, mais tu caches très mal ton jeu, sache-le !
Je prends un cutter dans la trousse qui se trouve dans le sac, au pied de ma tête de lit. Je sors la lame délicatement, elle émerge, coupante.
J'entaille largement le ruban adhésif, je replie avec soin le cutter, que je replace dans ma trousse, puis j'ouvre les battants de la petite boîte en carton.
Je découvre une autre petite boîte, très fine, et très longue, entourée de kraft marron. Un nœud est noué autour. Quelle délicate attention !
J'enlève précautionneusement le petit ruban qui forme le nœud et déballe soigneusement la longue boîte de son papier kraft.
C'est une belle boîte bleue avec un revêtement tout doux qui sort de l'emballage. Des lettres couleur argent laissent voir une marque étrangère que je ne connais pas...
Ce cadeau ne ressemble pas à Edo, étrange.
Je soulève le couvercle, et je découvre une petite carte, elle est placée de telle façon à ce que la face à laquelle je suis exposée ne laisse voir qu'une blancheur immaculée. En-dessous se trouve un beau stylo en argent, finement gravé, il est magnifique.
Je prends la carte entre mes mains, puis je la retourne, je lis le message au dos.
Si vous n'avez pas le courage de me répondre de vive voix, essayez donc par écrit, ça a l'air de plutôt bien vous réussir.
Je me sens pâlir. Soudain, le lit sur lequel je suis assise semble se dérober et s'enfoncer dans les plus profondes entrailles de la Terre. Mon dieu.
J'ai chaud, très chaud. Ma vue se brouille, bien que mes lunettes soient encore sur mon nez.
Je reconnais maintenant cette écriture, et cette façon de « parler ». Seto Kaiba. C'est Seto Kaiba qui m'a envoyé ce... cadeau !
Je suis folle de rage, j'ai envie de jeter la boîte et son contenu à travers ma chambre, mais je dois rendre ce maudit présent. Et si je le casse, je ne me vois pas en payer le dédommagement. Je suis bloquée.
Seto Kaiba vient m'humilier jusque chez moi !
Je pose furieusement la boîte, mise en vrac dans le colis, sur ma table de chevet. Je ne veux pas voir ce bleu. Ce même bleu que ses yeux, ce bleu à lui.
Il devrait aller se faire voir. Humiliée par un trouillard qui fait vérifier les endroits dans lesquels il va par un vieux bonhomme. Et puis quoi encore ?
J'essaye de lire, tentant désespérément d'oublier le cadeau qui est sur ma table de chevet, dans le carton de livraison. Ce type ne se prend pas pour de la merde, c'est certain, mais il faut avouer qu'il a bon goût. En plus d'être fatalement beau, il sait comment faire plaisir aux femmes, et sans les compliments, de surcroît !
Ses yeux bleus posés sur moi me hantent, et je repense sans arrêt à la scène de ce début d'après-midi... J'aurais tellement pu éviter tout ça, si je n'étais pas si maladroite, et si gentille, à vouloir absolument répondre à tout ce qu'on me demande. Cependant, je ne peux pas en vouloir à Mai, c'est ma meilleure amie...
Je repose mon livre, je n'arrive pas à rester plus de deux secondes concentrée sur les mots qui forment l'histoire. Maudit Seto Kaiba.
Dormir, oui, dormir est la solution, la meilleure, pour régler ce souci d'attention. J'aurais une attention flottante quand je fermerai les yeux, et je penserai à des choses agréables, oui. Seto Kaiba peut aller se faire voir, il n'ira pas jusque dans mes rêves !
Je ferme les yeux, après avoir fait de même avec ma lampe de chevet. Je remonte ma couverture-plaid au niveau de mon menton, et je m'emmitoufle dedans.
Je sombre vite dans un état de demi-sommeil, mais cet état qui devrait être une phase de pré-repos est plutôt agité...
Je suis dans une salle de classe immense, toute seule, et je termine de copier le cours que j'ai manqué. Mes affaires sont remballées, je suis prête à partir, mais soudain un éclat, au loin, retient mon attention.
Je laisse mon sac à ma place, et je vais vers cet endroit d'où provient l'éclat. Je suis littéralement guidée par la lueur qui scintille au loin.
Une fois sur place, je constate que l'éclat vient d'une petite boîte recouverte d'un velours bleu. Il y a des lettres en argent dont le texte incompréhensible fait écho à une marque de grande valeur.
Je découvre que la lueur provient d'un joli stylo en argent, il est finement gravé, il est très beau... Hum, j'ai très envie de le porter là, oui, dans la poche de ma poitrine, ça la mettra en valeur, et ça lui donnera envie.
Le stylo scintille de mille éclats, mais il reflète une silhouette qui bouge derrière moi. Un homme, très grand, avec des cheveux bruns, qui s'avance lentement vers moi. C'est effrayant, c'est excitant.
Il m'attrape, il m'enlace, ses mains sur mon ventre. Il me prend... littéralement... par derrière.
Riiiiiiiiiiiiiiiiiiiing riiiing riiiing... Ah ! Ma tête !
J'ai mal. Mon rêve. NON ! Mon cauchemar. J'ai mal et pas que physiquement, c'est mon âme qui est touchée !
Il est venu me souiller jusque dans mes rêves. Ah. Seto Kaiba. Tu me possèdes comme le démon, non, comme le Diable en personne, posséderait une nonne !
Et c'est inadmissible, oui, Monsieur !
Je me lève, en pétard, j'espère que Mai est au lit, sinon je vais m'en prendre à elle, c'est certain. Ah, ça, personne ne souhaiterait se trouver dans mon passage lorsque je suis dans cet état.
Je vais à la salle de bain, me passer de l'eau fraîche sur le visage. Je constate que je suis toute rouge. De désir ? Non, de colère ! Je ne peux pas désirer un tel homme, si arrogant, si sûr de lui, trop sûr de lui !
Je me prépare en vitesse, passant sous le jet de la douche, me coiffant et en m'habillant de la façon la plus décontractée que possible. Des habits amples, et qui ne laissent pas voir mes formes, des habits comme je les aime. Un coup de crayon noir sous les yeux, et je suis partie pour la cuisine.
J'avale très vite un pot de crème saveur vanille, une pomme et une banane, pour la forme. Un grand verre d'eau est bienvenu, évidemment.
Après ce repas rapide, je retourne à la salle de bains, me brosser les dents et pour mettre un élastique dans mes cheveux. Parfait.
Je sais que je n'ai pas cours avec Seto Kaiba aujourd'hui, mais je tiens tellement à lui rendre le petit « cadeau » qu'il m'a offert que j'ai pris la boîte dans mon sac. Le tout étant bien remballé, bien scotché de façon à ce que rien ne casse, ou rien ne se perde, pas même la petite carte, avec le « gentil mot » dessus.
Cependant, aucun signe du professeur durant la journée, il n'est nulle part tout simplement, et quand je me rends à l'administration, on m'apprend qu'il n'y a que deux jours où il ne fait pas acte de présence, et que je retombe pile sur un de ces jours.
Je garde la boîte dans mon sac toute la journée, un poids, un véritable fardeau, oui. C'est comme avoir le professeur lui-même dans le sac. Dans ma tête passe en boucle les railleries qu'il a pu me faire, et plus la journée avance plus je l'entends, plus je le ressens, oui, comme dans... mon rêve. NON !
Je suis heureuse de me rendre au travail, à pieds, encore, pour me vider l'esprit, et bien heureusement, il ne pleut pas, aujourd'hui.
Je suis furibonde quand j'entre dans la boutique, par le côté visiteurs, et M. Wilson le remarque de suite, mais à part me réprimander faussement, je ne vois pas ce que mon cher patron pourrait faire, à part peut-être me dire de me réconforter autour d'un chocolat chaud.
Je sais qu'Edo est là aujourd'hui, et qu'il travaille au grenier, déjà plongé sur ses lignes de code.
Le simple fait de savoir qu'il est là, et que M. Wilson est bienveillant avec moi, me met du baume au cœur. Je décolère vite, et je commence mon travail de meilleure humeur.
Je range les livres dans les étages, faisant régulièrement des allers et des retours entre la boutique et la réserve, c'est assez éprouvant, mais mes habits amples m'offrent le bénéfice de me sentir plus à l'aise avec les charges.
- Rebecca, on te demande ! Devant, et vite ! M. Wilson dépasse d'un rayon en m'adressant un sourire.
Je jette un œil à l'heure, sur une vieille horloge au-dessus de la porte de la réserve. Elle coïncide avec l'heure de la pause d'Edo.
Toute en joie, je me précipite vers l'avant de la boutique, relevant les manches de mon sweat gris. Mais ce n'est pas mon ami qui m'attend, près du rayon...
- Bonjour, Mademoiselle Hopkins. Rebecca.
Seto Kaiba m'adresse un sourire féroce, en détachant chaque syllabe de mon prénom. J'en ai la chair de poule. Vite ! Couvre tes bras ! Ma conscience, en alerte, tire la sonnette d'alarme.
- Seto Kaiba... Monsieur, je bredouille, dans le malaise le plus complet.
Son sourire s'élargit davantage, découvrant ses dents. Il est impressionnant et impose un respect, alors qu'il est dans une détente absolue. Il est appuyé de manière nonchalante sur un des rayons, baigné dans une lumière artificielle mais vive, qui est bien là le parfait reflet de sa personne.
- Que... Puis-je... Faire... Pour vous ?
- Un renseignement, voire deux, c'est tout. C'est pour un livre. C'est tout.
Il rit, passe sa main dans sa nuque, faisant mine de se frotter les cheveux d'un air gêné. Mouais, Seto Kaiba, l'ai gêné, et quoi d'autre ? Allez ! Arrête ton jeu. J'interprète ce rire comme un mauvais présage, d'autant plus qu'il passe sa main gauche dans ses cheveux. Sinistra, la gauche, sinistra, en latin, un vrai malheur. Mais à quoi jouez-vous, Monsieur ?
Je suis tout à fait méfiante, ma conscience aussi. Mais soudain, un grain de folie, une Folie même, vient s'emparer de mon esprit quelques instants, me soufflant qu'il ne doit pas être là par hasard et qu'il doit chercher quelque chose, de bon, très bon... ou de mauvais, très mauvais.
- C'est bête, je suis dans une librairie, je viens pour un livre, évidemment, pas pour du ruban adhésif, ou quelque autre chose...
- Bien, je vous écoute, dis-je en le jaugeant du regard.
- Je cherche un bonheur insoutenable.
Pardon ? Pardon, mais... Il se fout de moi, c'est pas vrai. Quel chien. Il me veut quoi à la fin ? Encore m'humilier ? Mais oui, bien sûr, viens sur mon terrain, et puis fais comme chez toi !
- Ha ha ha... Très drôle, mais si vous cherchez du bonheur, ce n'est pas ici que vous en trouverez, encore moins un insoutenable auprès de moi.
- Je parlais de l'ouvrage d'Ira Levin. « Un bonheur insoutenable ». C'est le titre du livre.
Une fois de plus, je suis morte de honte. Je n'ai pas su me souvenir du titre de ce livre, et pourtant, je l'ai lu, c'est dans la veine d'Orwell, ce que je préfère.
Il me regarde amusé, alors que je suis rouge de honte, et que je me tourne vers le rayon pour cacher mon beau teint cramoisi. Je fais mine de chercher le livre dont il a fait mention, mais...
- Je ne pense pas que vous trouverez ce que je cherche dans le rayon de la littérature érotique, quoique...
Je sens qu'intérieurement, il explose de rire, et il est parfaitement à l'aise dans son rôle de connard.
La tête baissée, je me dirige vers le bon rayon, à la lettre « L » comme Levin. Heureusement, je n'ai pas eu la maladresse de me diriger vers les « I ». Cela ferait de moi une piètre conseillère, et libraire.
Je sors trois livres de l'étagère, trois éditions qui donnent à voir des couvertures différentes. Ils sont tous au même prix, ou presque. Je prends les ouvrages dans mes bras, mais un des livres manque de tomber.
C'est là qu'il intervient. Seto Kaiba réagit très vite, et il attrape le livre qui glisse d'entre mes bras, tout en me frôlant. Je sens comme une chaleur à son contact, quelque chose de grisant, et d'étourdissant. Sûrement suis-je encore sous le coup de ma honte.. ?
- Je sais que je vous trouble, mais à ce point...
Oui, vas-y Kaiba, tu peux te délecter de ça, si tu veux, de toute façon, tu ne m'impressionnes pas. Ma conscience se gonfle d'orgueil.
- Malgré tout cela, je peux voir que vous avez une bonne répartie, et pas que par écrit.
Il doit faire référence à mon intervention de tout à l'heure, concernant sa recherche du bonheur. J'ai été idiote, et je me suis ridiculisée à un point.
Il me tourne brusquement le dos, et s'avance entre les rayons... Mais où compte-t-il aller comme ça ?
Je le suis, c'est mon job, après tout, non ?
Il va vers la réserve, vers mon endroit à moi, un espace qui m'est presque personnel. J'ai toujours les livres entre les bras, et je le suis, comme un toutou... Il me balade, le salaud, et pas dans une direction où j'ai envie d'aller...
Il s'arrête à mon comptoir où l'ordinateur des commandes laisse voir un écran avec un tableur que je dois remplir avant la fin de mon service.
- Alors c'est ici, que vous travaillez ?
- Sans blague, je réponds, fatiguée par la prise peu en confort qu'offrent les livres.
Je pose les livres sur mon comptoir, il me fixe, il est très patient, trop patient selon moi. Je les place de façon à ce qu'ils soient côte-à-côte, et qu'il puisse voir les couvertures de chaque édition.
J'imagine qu'il n'était pas à l'aise dans l'étroit rayon, et qu'il cherchait un endroit qui servirait sa grâce et son agilité, ça ne m'étonnerait même pas de lui.
- Bien. Ici, nous avons l'édition la plus récente du livre d'Ira Levin : couverture souple, papier de qualité un peu moins bonne que les deux autres, et l'illustration ne reflète pas, à mon goût, ce qu'est le récit. C'est aussi la moins chère des éditions... Mais je ne pense pas que l'argent est un problème chez vous. Ou bien, je ne sais pas reconnaître Seto Kaiba quand je le vois.
Je lui adresse un sourire pincée, assez amère. Oh si, je sais reconnaître un salaud, quand j'en vois un, et là j'en ai un beau spécimen devant moi.
Il semble déconcerté, interloqué même. Tiens ? Ma dernière réplique était aussi cinglante, je me suis trompée de ton alors, « oups ». Oh. Je me surprends alors à adopter avec moi-même un ton cynique. Wow.
- Le second ouvrage est somme toute assez semblable à celui que j'ai pu vous montrer précédemment, mais il bénéficie d'un papier de plus haute qualité. Le reste est pratiquement inchangé, à part l'illustration, plus jolie... mais pas tout à fait dans le ton du bouquin. C'est du bon contre-pied ça, ha ha ha.
Je scrute ses réactions, et je remarque qu'il lève un sourcil. Oui, Seto Kaiba, je me ridiculise toute seule, tu vois, pas la peine de m'aider pour ça.
- Et le troisième ouvrage...
- C'est celui que je veux.
Son choix était arrêté, et il a décidé de laisser un flot continu de paroles sortir de ma bouche, quel... Je le regarde, il se tient le menton, pensif, un petit brin de je ne sais quoi passe dans ses yeux d'un beau bleu.
- Il vous fallait autre chose ? Un emballage kraft, non ?
Référence subtile à son « cadeau » qui se trouve dans mon sac à dos, dans la trop grosse boîte en carton. C'est le moment pour lui rendre son colis. Au moins, je ne rêverais plus de ses mains fortes qui se resserrent sur moi, lui qui me prend... Non, cesse de penser à ça !
- Oh, joli écho à ce que je vous ai offert, Mademoiselle Hopkins. Rebecca. Il vous plaît au moins ?
J'ai le regard dans le vague, je l'entends à peine, mais j'arrive, avec beaucoup de mal à m'arracher de mes douces et douloureuses pensées.
- Il est parfait, mais je ne peux pas accepter une telle... chose... de votre part en tous cas... Je ne sais même pas en quel honneur vous avez fait porter ça chez moi.
Je contourne le comptoir épais et haut, et me retrouve derrière, je m'abaisse - je sens qu'il me regarde - et je sors de mon sac à dos le colis. Je pose le carton sur le comptoir, puis je me relève. Il observe le carton un instant, puis moi, et son regard se pose à nouveau sur la boîte. Il a l'air vaguement déçu.
Il baisse la tête.
- Je pensais que c'était flagrant, que je vous faisais des excuses tout en vous encourageant à participer durant les cours, Rebecca. Remplir son cahier plus de larmes que d'encre n'est, selon moi, pas très productif.
Oh, ça en serait presque « mignon » s'il n'était pas en train de faire état de rendement en parlant d'une élève, de moi, en plus, à moi.
- Ce sera tout ? Je lui demande sèchement.
Pour le moment, oui. Merci d'avoir été attentive au mieux à ce que je vous demandais, même si je suis déçu d'apprendre que vous ne vendez pas du bonheur, Beckie.
Je souris, un sourire naturel, loin du cynisme et de l'hypocrisie que je souhaitais lui donner à voir durant la totalité de nos échanges. Il m'a bien eue, sur ce coup, mais il ne va pas s'en tirer comme ça.
Il me sourit à son tour, il a l'air sincère. C'est un peu touchant, de voir qu'il semble ressentir autre chose que cette envie irrépressible de rabaisser les gens.
Alors que je le vois passer en caisse, et emporter son achat - plus ou moins sur mon conseil - Edo vient vers moi. Il m'attrape par l'épaule et vient passer son bras autour de mon cou, et m'entraîne vers la devanture de la boutique alors que Seto est en train de partis.
Seto Kaiba a un dernier regard en arrière, il me fixe à travers la vitre de la librairie. Son visage change soudain, il redevient froid et renfermé. Il me lance un dernier sourire, ou plutôt un rictus. Il me veut quoi, à la fin, celui-là ?
