7.

Je suis en train de taper les derniers codes des livres mis en rayon, et de faire le compte des ouvrages qui ont été vendus durant la journée. C'est une tâche plutôt longue et fastidieuse, mais au moins, je ne pense pas à Seto Kaiba et au dernier rictus qu'il m'ait lancé.

Je prends mes affaires, je sais que Edo m'attend au niveau de l'entrée, prêt à me raccompagner. Ce n'est pas Seto Kaiba qui ferait ça, malgré la preuve flagrante qu'il puisse faire acte de gentillesse.

- Rebecca ?

C'est ma collègue caissière qui s'avance, assez incertaine, vers moi. Elle pousse un petit chariot vide.

- Oui, Jenny ? Qu'est-ce qu'il y a ?

Elle semble plutôt mal à l'aise, un peu gênée, et je me demande bien pourquoi. D'habitude, on ne parle pas, ou très peu, les commodités, car elle et moi savons pertinemment que nous n'avons aucun point commun.

Elle se tord les mains, ses yeux rivés sur le sol, elle bredouille quelque chose avant de se lancer.

- Le beau jeune homme de tout à l'heure, celui que tu as conseillé... Monsieur-Bonheur-Insoutenable...

Ah, lui. Oui. Je n'avais pas besoin d'entendre encore la mention de sa simple existence, mais je laisse Jenny poursuivre, après tout, je ne sais pas encore la raison de sa venue à elle.

- Quand il est passé en caisse, il m'a dit de te laisser... ça... C'est sa carte, je crois... Tu connais des hommes qui jouent dans la catégorie des « impressionnants », dis-donc...

Elle me tend la carte, mais j'hésite à lui prendre. Après une courte réflexion, cependant, je lui arrache presque des mains le bout de carton blanc.

Qui sait s'il prend à Jenny de le contacter et de le séduire, de le voir plus de trois fois par semaine, sur mon lieu de travail en plus, en train de roucouler avec Jenny. Mon dieu, tout sauf ça.

Cette pensée insupportable me fait me dire que j'ai fait le bon choix, enfin, je crois, j'en suis presque persuadée même.

- Oui, merci, Jenny.

Je reste méfiante, car Jenny est du genre à se mêler de tout, et surtout de ce qui ne la concerne pas. C'est presque un don, chez elle. Elle devrait penser à se reconvertir en colporteuse. Je sais que je suis assez acerbe, la concernant, mais disons qu'elle parle un peu trop sur le dos des gens, même sur M. Wilson.

- J'ai entendu, tout à l'heure, en passant dans les rayons, que Monsieur et toi, vous n'aviez pas l'air d'être de très bons amis. J'étais donc étonnée, quand il m'a dit de te donner sa carte... Tu comprends ?

Ah, nous y voilà, elle m'espionnait, pire qu'un agent du FBI. Agent Starling, préparez-vous ! C'est fou ce que cette nana peut me rendre mal à l'aise en si peu de temps, elle concurrence franchement Seto Kaiba.

- Donc, au pire, si tu n'étais pas amie avec lui, et qu'il t'importune, je pensais... disons.. prendre ta place ? me lance Jenny. O Seigneur.

- Non, merci, Jenny, c'est très gentil de ta part. En fait, Seto et moi - depuis quand c'est devenu « Seto » ? - nous sommes de bons amis, mais on aime se charrier... Tu comprends ?

Je lui lance le sourire le plus faux que je puisse avoir en réserve, à cette heure-ci. Et c'est sur ce ton un peu condescendant que je quitte Jenny, toujours plantée là, au comptoir. Elle reste sans voix. Ah ah.

Oh non, Jenny, tu ne l'auras pas, mon Seto. Je l'envisage comme lui m'envisage : un jeu, ou une proie peut-être, je n'arrive pas à clairement deviner ses intentions, mais s'il veut jouer...

- Tu en as mis, du temps ! me lance Edo. Allez, on y va.

Je tripote la carte blanche dans la Chrysler, Edo me conduit chez moi, et depuis que nous avons quitté le centre-ville de Portland, je reste muette.

- C'est quoi, ça ? me lance-t-il, en jetant un œil vers moi, rapidement.

- Hum, ça ? je désigne la carte. Rien, rien de très important... Un professeur qui est venu à la librairie tout à l'heure, et j'avais besoin de le contacter... euh... Tu sais, à propos de mon dossier en communication ?

- Ah, le travail, le travail, le travail. Tu n'as que ce mot à la bouche, ou je me trompe ?

Ma Folie dit « non » de la tête et elle suggère de répondre « Seto Kaiba », mais ma conscience vient la réprimer durement. Petite dévergondée pervertie.

- J'imagine, Edo. Mon petit poussin.

Il n'aime pas que je l'embête de la sorte, en lui attribuant des surnoms d'un ridicule sans nom. Ça va, je connais mon Edo sur le bout des doigts, bon point.

J'aimerais bien connaître Seto Kaiba sur le bout des doigts, et à d'autres endroits d'ailleurs. Seigneur ! Qu'est-ce qu'il me prend, d'un coup ?

Je suis en train de pâlir, et de me ratatiner dans mon siège. Je me fais la plus petite possible. La honte !

- Tu es sûre que ça va, Reb ? Edo s'inquiète, il a dû me voir me tasser au plus profond du siège de sa Chrysler. Tu veux que je m'arrête ? Tu n'as pas l'air bien... Tu es blanche d'un coup... C'est terrible.

- Non, Edo ça va, c'est juste... à cause de mon caprice, hier, marcher sous la pluie, tout ça... Je crois que j'en suis un peu malade... Rien d'inquiétant...

Je mens encore à Edo... C'est mal, très, très mal.

Et je connais quelque chose qui fait encore plus mal ... Ma conscience semble avoir été bernée par ma Folie. Je dois me reprendre, je ne peux pas me laisser faire de la sorte par des pensées si lubriques.

Je me concentre avec beaucoup de mal sur les bandes blanches de la route. Je ne sais pas ce qui est en train de m'arriver. Ça semble venir du plus profond de moi, quelque part, vers mon bas ventre, et ça monte, ça monte... C'est insupportable, mais si bon !

Edo continue de conduire en me lançant parfois des coups d'oeil, il a l'air sincèrement inquiet, et j'ai envie de le rassurer, et de lui parler de ce que je ressens. Mais comment ? Que va dire ce garçon si calme ? Il est si gentil... Je devrais peut-être en parler à Mai ? Après tout, ce problème est peut-être inhérent aux filles ?

- Tu es certaine que ça va ? Tu ne veux pas que je m'arrête ? Ou que je t'emmène à l'hôpital ? Non ?

Edo s'arrête au pied de la résidence, j'ai deux pas à faire, avant d'atteindre les marches. Il s'est garé si près du bâtiment que la curiosité des résidents a été fort éveillée. J'espère que Mai ne fait pas partie de ceux-là.

Il sort de la voiture, s'assurant que je tiens bien sur mes jambes. Il vient près de moi, les mains dans les poches de son sweat, toujours en me regardant comme si j'avais été faite de sucre.

- Je peux te raccompagner là-haut, si tu veux.

J'entends une fenêtre s'ouvrir, plus haut. Encore des curieux. Pas ma veine, ça... Mais Edo est si attentif, c'est touchant. Quand je vois sa silhouette découpée par les lampadaires du parking, qui projettent une lueur d'un blanc éclatant sur ses cheveux gris mi-longs, on dirait un ange tombé du ciel à qui on aurait volé son auréole et ses ailes. Edo est mon ange gardien, pour sûr.

- Ce n'est pas au dernier étage, ne t'en fais pas... Je crois que je peux y aller seule, et en plus, tu ne pourras pas t'en aller, sans le digicode de la porte et du portail...

- Qui t'as dit que je souhaitais repartir ? Il me lance sur un air de défi, presque.

- Edo, je croyais que c'était clair... Je ne peux pas en ce moment sortir, et encore moins recevoir quelqu'un... Mai est malade, et... Elle va dire quoi ?

Mai ne dirait rien, bien sûr, elle serait ravie de même, de me voir en compagnie d'Edo Phoenix, le très gentil Edo Phoenix, très serviable, et tout ça.

Je dois encore mentir à Edo, et de trois. Et en moins de deux jours, même pas. Je vais devoir racheter mes fautes en lui offrant un tas de latte ou en l'invitant au cinéma, c'est même là ma meilleure solution.

- Bien, bien, bien... Edo sautille sur place. Bien, je crois que ma mission est remplie, tu es chez toi, à l'heure, et tu vas bosser, ouais, travailler.

- Ce n'est vraiment pas contre toi, Edo. Je t'en prie, ne va pas croire quelque chose d'aussi absurde. Écoute, pour me faire pardonner, ça te dirait d'aller avec moi, au cinéma, disons... Samedi ?

Il me regarde en levant un sourcil, de la même façon que Seto Kaiba, tout à l'heure. Oh, toi, tu ne viens pas hanter toutes mes pensées alors que j'ai envie de me racheter, beau diable !

Il sourit soudain, un sourire franc qui donne chaud au cœur, et il me prend dans ses bras. J'ai la tête collée contre son épaule, contre son sweat blanc et tout doux que j'aime tant. Ça fait du bien.

- Il fallait donc que je sois patient, et attendre que ce soit toi qui m'invite ! Quelle tête de mule ! Ah ah ah !

Edo part, il me fait un dernier appel de phares et s'engage vers le portail, tandis que je compose le code de l'entrée sur un clavier métallique.

Je passe devant la loge de la concierge, sans un bruit, car je pense que le fait qu'Edo se soit garé aussi près de la résidence serait un bon prétexte pour me faire la morale, en fait.

Je me dirige vers les escaliers que je monte à la vitesse de la lumière, tout en priant pour ne pas ouïr la douce voix de la concierge m'appeler, tonitruante.

J'entre dans le couloir de la colocation, quand j'entends un « Hiiii » strident s'élever du salon. La voix est grinçante, mais pleine de... bonne volonté ?

- Becca ! Ah ! Becca ! Petite cachottière !

Mai arrive comme une furie, elle déboule dans l'entrée en trombe, manquant de renverser le téléphone fixe sur le meuble de l'entrée. Elle est folle.

- Becca ! Alors, le voilà, le fameux expéditeur ! Ce beau garçon, dehors, qui te raccompagnait ! Wow !

Je tente tant bien que mal de me dégager de la petite entrée où nous nous trouvons, et de poser mon sac dans le salon. Mais Mai reste plantée là, à s'agiter.

Je dois ruiner ses espoirs, et vite, très vite.

- Mai, ce n'est pas ce que tu crois...

- Oh, oui, on dit ça, à chaque fois, le « ce n'est pas ce que tu crois »... Je connais cette excuse !

Elle cligne de l'oeil, et est agitée. Une frénésie sans nom la possède. Je ne sais pas comment je vais lui expliquer pour Edo, elle est si heureuse, mais elle est en train de se tromper sur toute la ligne.

- C'est Edo, un ami d'enfance, Mai, pas petit ami caché.

Tiens, jette un œil par toi-même... je lui sors mon vieux porte-feuilles, où je suis en photo, petite, avec Arthur, mon grand-père, une dame d'un certain âge, et un garçon aux cheveux grisonnants. Tu vois ? C'est lui.

- N'empêche, il pourrait être un amour d'enfance, et un petit copain pour toi aujourd'hui, un amour retrouvé !

Quelle grande romantique, celle-là ! Elle est toujours en train d'imaginer des grands scénarios dignes d'Hollywood, en ce qui concerne tout et n'importe quoi.

Elle me pose un tas de questions sur Edo. Je déteste les séries de questions, ça me rappelle ma petite humiliation cuisante durant le cours. À propos de ça, je n'en ai pas touché un mot à Mai. Je devrais peut-être. Je me souviens que le récit de ma journée catastrophique avait été éclipsé par l'arrivée du colis de Seto. Je me demande si finalement c'est une bonne idée d'en parler.

Cependant, j'ai trop de choses sur le cœur, et un poids trop important sur mes épaules. Je sais que je vais devoir aussi épargner Mai de certains détails, comme la carte que notre professeur diaboliquement sexy a donné à Jenny, afin qu'elle puisse me la remettre.

Raconter en omettant des détails me semble un parfait compromis, j'en dirais tout juste assez, mais je ne poserais pas de questions à propos de mon état émotionnel, sauf si Mai m'en donne la bonne occasion.

J'essaye donc de la stopper dans son assaut de questions, en lui lançant un : « tu devineras jamais comment est ma vie, en ce moment ». Manœuvre qui pour but d'éveiller son attention.

Sur le canapé, où nous mangeons, devant la télévision en mode mute, je commence à lui raconter les événements que j'ai subi, en lui demandant pardon de ne pas lui avoir tout raconté, car tout ça, d'un coup, c'était une grosse épreuve pour moi, d'autant plus que Mai avait quitté mon plan d'existence tandis qu'Edo lui y était entré, et que ça faisait pas mal de changements.

À la fin de mon récit, je m'arrête un instant, et je scrute la réaction de Mai. Elle est perplexe, mais sait aussi maintenant pourquoi je ne lui avait pas répondu, l'autre fois. Ça a l'air excusable, apparemment.

- Ce type est un sale con, Becca. Et son « cadeau » sonne comme une provocation de plus, à mon avis.

- Je partage ta pensée, Mai. C'est un beau salaud. Je ne sais pas comment le doyen s'est dit que ce serait bien d'avoir comme « professeur » un homme si jeune, et de surcroît si aigri. Après, il n'assure que l'intérim, donc...

Oui, j'espère qu'il ne va assurer que l'intérim, je vais en devenir dingue sinon, il occupe facilement mes pensées, et je peux très bien me l'imaginer. Mais ça n'a pas l'air si désagréable, non ? Comme dans ton rêve ? La ferme, toi ! J'essaye de ramener ma conscience à sa strate de réalité, ce qui est de moins en moins aisé.

- Je comprends que tu n'aies pas pu en parler d'emblée, avec moi. Il te fallait prendre du recul, surtout que ça a dû te faire des sacrés coups côté psychologie.

Voilà, voilà le moment parfait pour parler de... mes désagréments : tout est mêlé, tout est confus, pour Mai autant que pour moi, avec les événements passés.

J'attaque directement, en lui parlant de certaines de mes pensées que je trouvais déplacées - sans pour autant tout lui dire, j'occulte encore - tout en demandant si c'était quelque chose qui lui était déjà arrivé.

- C'est tout à fait normal qu'une partie de tes pensées soient néfastes, selon toi. Tu n'as pas l'habitude d'un tas de choses qui sont arrivées, comme Edo, qui, si je vois bien, est proche de toi, sans que tu ne sois consciente de ça, mais ça a l'air de te faire du bien.

Mai a raison, c'est un genre de surcharge des émotions, de ces émotions que je ne contrôle pas, et que de toute façon un humain lambda ne peut contrôler. Ce doit être des pulsions, pas d'un incroyable danger, mais des pulsions quand même, et autant s'en méfier.

Je songe à tout ça, à ma discussion, et à ce qui en est ressorti. Et après un bref passage à la salle de bains, je me dirige vers ma chambre, où je retrouve mon lit, confortable et douillet.

Je m'allonge et plonge vite dans un sommeil fort agité : je sens une tête se poser sur mon épaule, et je vois des mèches brunes. Des mains puissantes, larges, m'entourent et m'attirent. Un souffle chaud dans mon cou me donne des étourdissements. Un grognement bas et rauque m'appelle. Une douleur intense et fulgurante me transperce. Un cri m'échappe.

Je m'éveille, en pleine nuit, et quand j'ouvre les yeux, j'ai l'image fugitive des yeux bleus de Seto Kaiba, me fixant, une dernière fois, avant de quitter le devant de la librairie de M. Wilson.