8.

Le réveil nocturne se fait à mi-chemin entre une excitation de tous les diables, et une envie de meurtre. Je me sens encore plus mal qu'à l'accoutumée, et bien plus salie qu'avant. Je pensais être exorcisée, après en avoir parlé, à Mai, amen, amen. Mais la confession, et son pieux soulagement ne furent que d'une bien courte durée. C'est bien malheureux, même.

Je regarde le cadran de mon réveil, il est quatre heures du matin, trois heures avant mon réveil habituel. C'est trop tôt pour aller me traîner jusqu'au salon, et de toute façon je n'en ai pas la force.

Je reste allongée sur le dos, à regarder le plafond de ma chambre, totalement emmitouflée dans le plaid énorme qui me sert à la fois de couverture, mais aussi de doudou. Ça me réconforte, après ce rêve. Non. Cet effroyable cauchemar.

J'avais besoin de dormir, mais après une heure à regarder fixement mon plafond, je me décide à me lever à cinq heures du matin. Il fait encore noir.

J'allume la télévision. Elle est déjà en mute, c'est plutôt pratique. Je zappe sur la chaîne musicale. C'est drôle de voir les chanteurs s'agiter, sans aucun son, ils ont l'air tellement stupide. Je regrette beaucoup les clips de Michael Jackson, ils étaient plus esthètes.

Je prépare un petit-déjeuner plus conséquent que d'habitude. Je sais que je vais avoir une bien dure journée devant moi. Oui. Je vais le revoir, et en travaux dirigés en plus, c'est-à-dire en un plus petit effectif. Quelle joie incommensurable. Je pense de nouveau au rictus, et puis à la carte : elle est dans mon sac depuis hier, voilà la raison de mon rêve sans doute.

Je mange en regardant distraitement l'écran de télévision. J'ai des choses à préparer sur mon ordinateur et son âge canonique ne fait que le ralentir. Aussi même si d'habitude il m'accompagne jusqu'à l'Université, je décide qu'il ne fera pas le chemin avec moi : je n'ai plus ma voiture, et je ne veux pas le casser dans le bus, ou le perdre. Pire encore, je ne veux pas que Seto Kaiba se foute délibérément de moi, car il aurait de quoi critiquer ma personne durant des années, avec mon ordinateur qui arbore des blessures de guerre, des stickers girly ou mon superbe fond d'écran reprenant un passage du film Interstellar. Ouais, il pourrait dire que le film est plutôt « guimauve », et je ne veux pas entendre ça.

Je suis prête bien avant l'heure de mon départ, j'ai pu, pour une fois, coiffer mes cheveux sans souci, c'est un exploit. Et je me suis habillée de façon à ne pouvoir être critiquée de personne : sweat rouge très grand, piqué dans un rayon homme, jean bleu et petites chaussures de sport en toile. J'ai mon trait de noir sous les yeux, comme d'habitude, mais mes yeux semblent plus profonds, j'ai l'air grandie. Ts. C'est simplement un effet de lumière, une impression.

Une fois dans le train-train quotidien du bus, je mets mes écouteurs dans les oreilles, et je monte le son.

Durant ce temps, je vérifie une dernière fois si j'ai tout ce qu'il me faut pour la journée : cahiers, trousse, cutter, clé USB ( mon ordinateur a bien besoin de repos...) et... un carton blanc. Seto. Je lis.

J'ai découvert votre univers, par la plus injuste des intrusions, sans doute. J'aurais envie de vous faire découvrir le mien, il regorge de bonnes surprises.

Seto.

En-dessous du mot, il y a une suite de chiffres, c'est le numéro d'un téléphone portable. Étrange, sur l'autre face de la carte - une carte de visite - il y a déjà le nom de Seto Kaiba et un numéro de téléphone, puis une adresse mail. Mais la mise en forme sonne comme étant professionnelle, rien du message laissé au dos.

Pourquoi Seto Kaiba voudrait que je découvre son monde. Il est taré. Beau et taré. Je ne sais pas ce qui ne va pas chez lui : il a visé en plein dans le mille en disant qu'il avait fait une intrusion injuste dans mon monde, alors pourquoi veut-il que... ? Pour rendre la pareille, j'imagine ? Ma conscience fait son plus grand retour, mais elle est extrêmement sage. Oui. Seto Kaiba s'est trouvé injuste, et il veut rétablir un certain ordre.

Je range la carte dans ma trousse, et je ne peux m'empêcher d'avoir un sourire. Ce type est fou, en bien ou en mal, qui sait ? À moi de le découvrir.

Ma matinée, faite de deux cours magistraux, qui sont plutôt courts, passe assez vite. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, je dois écrire à toute vitesse ce que les professeurs disent : les notions sont importantes et les enjeux grands, c'est pour le diplôme, et les intervenants semblent vouloir noyer le poisson dans l'eau.

Le midi, ma pause est très courte, une trentaine de minutes, ce qui est plutôt bref, mais c'est comme ça depuis le début de l'année.

Je vais me chercher une salade rapide à manger au snack du campus, c'est un petit rituel que Mai avait initié. Cependant, me voilà maintenant seule pour aller prendre ma commande, ce qui étonne Paul, le chef.

Ma commande dans un sac de papier marron, je cherche un endroit où pouvoir manger tranquillement. De Mai et moi, c'est toujours moi qui me charge d'avoir le petit coin de paradis, où discuter est un vrai bonheur, loin du brouhaha des élèves, loin de l'agitation.

Je reçois un message texte de la part d'Edo, c'est un rapide « Salut », auquel je réponds vite, tout en lui précisant que je n'ai qu'une trentaine de minutes pour la pause du midi et que je dois manger. Mon téléphone se met à vibrer, et je reçois une nouvelle réponse, un court message me souhaitant un bon appétit, et un bon début d'après-midi. J'espère qu'il sera bon, cet après-midi, oui.

La pause déjeuner finie, je froisse le sac marron en papier, et je jette le sac de mon repas. Il fait très chaud, et prendre une bonne dose de frais était bon.

La salle dans laquelle les travaux dirigés sont supervisés est très petite, une vingtaine d'élèves à peine peuvent entrer là-dedans. Chaque table bénéficie d'un ordinateur et d'une large place vide, où l'on peut poser ses affaires ou son ordinateur portable personnel.

Tous les élèves sont déjà arrivés, tous assis à un poste, en binôme. Et moi, je suis la dernière à arriver, sans Mai, je ne me trouve pas à ma place, il n'y a qu'elle dans ma promotion qui puisse me comprendre, en fait. Je m'installe à une table au second rang, tout à gauche de la salle, près d'une fenêtre : je ne supporte pas d'être près d'un mur, le fait de regarder par la fenêtre étant une très bonne distraction selon moi, une petite attraction à mon attention flottante, sans doute.

Je sors mes affaires lorsque Seto Kaiba arrive. Affichant un visage fermé, c'est lorsqu'il se tourne vers nous, le comité réduit, qu'il arbore son plus beau rictus, tout en se gardant bien de nous donner la politesse et de nous accorder le bonjour.

Sa présence fait taire tout le monde, c'est un vrai prodige : dire qu'un instant auparavant un chaos sonore retentissait dans la pièce, comme s'il s'agissait d'une foule à un concert d'Ed Sheeran.

Lorsque Seto Kaiba estime que le silence, qu'il a lui-même imposé de sa simple existence physique, dans la salle, est convenable à son discours, celui-ci prend un air plus détendu, plus amical. Cependant, il reste assez distant, il est dans son rôle de Maître d'école.

- Bien le bonjour à tous et à toutes. Je suis honoré de voir qu'aucun, ni aucune d'entre vous, n'ait oublié que ces trois heures de travaux dirigés soient toujours assurés, et je suis heureux de constater que personne ne m'ait oublié. Un très grand plaisir.

Il dit tout cela avec ce même rictus qui est, en quelque sorte, sa marque de fabrique. Néanmoins, il appuie bien trop sur les deux dernières phrases à mon goût : il est évident que personne ne peut oublier ni le cours, ni sa présence, même pas moi.

Après une pause et un balayage du regard de la petite assemblée, il prend une très grande inspiration et reprend, toujours en arborant son rictus.

- Nous allons commencer un autre exercice que celui qui a été proposé par votre enseignant, M. Daitokuji, car malheureusement, en mon statut d'intervenant, je ne peux me permettre de prendre le relais. Après tout, il s'agit aussi de sa notation et du fruit de son travail.

Le fait d'entamer un nouvel exercice ravive les élèves : l'exercice de Daitokuji n'était pas passionnant, et tous sont curieux de voir ce que notre cher nouveau professeur - pardon, intervenant - va nous proposer. Je ne vois pas pourquoi le voilà parti de son affirmation de « professeur » à « intervenant, étonnant.

Voyant que l'attention est à son point culminant, Seto Kaiba continue sur sa lancée.

Après l'explication du nouvel exercice demandé, tout le monde se met au travail sans sommation. Tout a été expliqué de manière claire, limpide, précise, tout le contraire des consignes données par Daitokuji, et avec lesquelles il se perdait lui-même.

Il faut dire que Seto Kaiba, dans sa qualité de grand P-DG, est très directif et applique une méthode universelle – enfin, de ce que je peux en constater. C'est une méthode qui lui a été certainement appliquée, qui a marché pour lui et qui de toute évidence doit marcher pour tous les autres. C'est plaisant de savoir où l'on va mais être aussi salement dirigé me fait regretter le cours un peu fondé sur le grand n'importe quoi de Daitokuji.

Je me concentre sur le travail demandé, le sujet, même dirigé d'une main de fer, est plutôt plaisant : au lieu des sujets liés à une pure logique mathématique, Seto Kaiba nous propose quelque chose de plus ludique et nous intéresse aux loisirs, loin des courbes des offres, des demandes et des rendements. C'est plutôt étrange de la part d'un type si rigide de s'intéresser de si près à de tels sujets, ça dénote totalement avec son apparence et son statut de P-DG si sûr de lui.

Mais après tout, n'est-ce pas ce même homme qui hier s'était rendu dans la petite librairie où je bosse, pour acheter un simple livre, alors qu'il a la possibilité de se payer tout et n'importe quoi ?

Au lieu d'être distraite par la fenêtre qui laisse voir le ciel bleu, c'est vers Seto que mes pensées vont.

La moitié de la séance est déjà écoulée quand, au détour d'une rêverie, d'une pensée vers Seto, que je constate que ce dernier est en train de passer du temps avec chaque binôme, pour discuter du sujet et donner son appréciation sur le travail accompli.

Il passe d'un groupe à l'autre, environ toutes les dix minutes, et ce encore durant la seconde partie de séance, toujours donnant de sa remarque personnelle.

Ce n'est que quelques minutes avant la fin, alors qu'il rejoint son bureau, et que les autres rangent leurs affaires petit à petit, que je me rends compte qu'il n'est pas passé me voir. Enfin, voir mon travail.

Je lève la main, pour attirer son attention, mais bientôt, la sonnerie se met à retentir fort, et l'agitation des élèves de mon groupe, ainsi que le bruit, laissent mes appels se noyer parmi un flot de mouvements et de bruits intempestifs. Merde, vous pourriez pas être plus matures et rangés, à la fin, au lieu de vous péter une bonne barre tranquillement, en voyant que je suis dans les plus grandes difficultés qui soient ?

Et je reste là, assise, de longues minutes, alors que tous les autres sont partis. La main toujours tendue, et un regard vide tourné vers le bureau où Seto Kaiba se tient toujours, caché derrière l'écran qu'il consulte.

Puis, il éteint le poste où il se trouve, et comme les élèves plus tôt, il range ses affaires, mais dans un calme olympien, sans jamais jeter un regard vers moi.

- Tiens ? Vous êtes encore là, vous ?

Il vient de se lever, prêt à quitter la salle. Et je l'entends à peine, je suis dans mon monde, un monde où Seto Kaiba me snobe comme un beau salaud.

Il reste derrière son bureau, il ne bouge pas d'un pouce, toujours droit comme un « i », et si distant. Il ne ressemble pas au Seto Kaiba que j'ai pu voir hier soir.

- Rebecca Hopkins ? Vous m'entendez ?

Je me réveille brusquement, tirée de ma bulle, et je relève les yeux pour voir un Seto Kaiba face à moi.

Ah. Entre temps, il s'était avancé vers moi, alors que j'avais un lag digne d'un vieux Windows 96. C'est vraiment une charmante attention, il voit enfin que je suis là, je ne suis donc pas un fantôme comme Bruce Willis dans Sixième Sens. C'est rassurant.

- Huh. Oui. Monsieur, je...

- Que puis-je faire pour vous ?

Il me regarde de haut, littéralement, car il est très grand, et je suis ratatinée sur ma chaise, car mon ventre se crispe lorsque mon cerveau se rend compte de la proximité de Seto Kaiba.

J'ai du mal à parler, ma gorge s'est subitement asséchée, et mes paroles restent bloquées. Merde.

- J'attends. Et je peux me montrer très impatient.

- J'ai... Remarqué que... Vous étiez passé voir tous les binômes... Mais... Pas moi... J'ai été oubliée.

J'achève ma phrase avec un picotement dans la poitrine, ça me fait mal de me dire que j'ai été oubliée, car je le suis souvent, et voir que cet homme, qui hier encore, disait s'être introduit dans mon monde, et qu'il m'ait simplement oubliée aujourd'hui...

Et je repense au regard qu'il m'a lancé, alors qu'il était sorti de la librairie, et à son rictus, et là, dans ma poitrine, mon cœur fait un grand bon, et je redoute ce qu'il s'apprête à répondre.

- Hier, Beckie, vous aviez l'air de me voir sans toutefois me discerner vraiment. Mais, bien sûr, il faut dire aussi que la présence de votre petit ami a dû tout éclipser.

Il dit tout ça d'une façon à glacer le sang, mais pourtant je ne me laisse pas faire, car quelque chose est en train de poindre chez cet homme : une jalousie qui est visible, plus que ça, totalement palpable.

Il me porte un regard intense, il me fixe, et je lui retourne un regard qui, de sa position, pouvait sembler se répandre en excuses silencieuses et entendues.

Ne voyant aucune réaction de ma part, il se met à regarder les affaires que je n'ai pas rangé. Il remarque dans ma trousse ouverte un petit carton blanc.

- De surcroît, je vois que ma confiance n'eût même pas éveillé votre curiosité, et que ma petite remarque de tout à l'heure, aussi acerbe fût-elle, ne vous ait pas plus fait réagir que ça...

Sa voix est en train de se ternir, et j'ai l'horrible impression d'être en présence d'une bête féroce, qui me laisse peu de d'espace pour manoeuvrer. Il est évident qu'il est plus que mécontent.

- Pourtant, je pensais que vous alliez être bien autant expansive que durant notre première rencontre.

Je ne l'ai pas oubliée, Seto, cette rencontre, elle est encore toute récente, c'est une vraie plaie ouverte. Et tu as l'air de te faire un bien malin plaisir de me la remémorer dès que tu le peux. J'essaye de faire taire ma conscience qui a l'air de vouloir se prêter à un combat.

Je sens toujours son regard posé sur moi. Il a arrêté de parler, et de consacrer du temps à mes affaires. Il me laisse enfin faire, enfin il me laisse manoeuvrer.

Mais j'ai une envie irrépressible de fuir, tant qu'il me laisse faire, et je sais que ce temps est limité. Je me hâte de bredouiller quelque chose en détournant mon attention de lui - une invitation à me laisser seule – et j'éteins mon ordinateur après avoir tout enregistré sur ma clé USB, et avoir rangé mes affaires. Je me lève.

- Au revoir, Monsieur, et... Désolée du dérangement...

Je suis dehors, et je n'ai pas craqué, pourtant j'ai senti qu'il ne me quittait pas des yeux, il posait sur moi un regard impitoyable et strict, j'en suis sûre, lorsque j'ai pressé le pas vers la sortie.

À cause de tout cela, à cause de cette « crise de jalousie », tout ça juste pour le comportement humain et amical d'Edo, je me suis mise toute seule en retard, et ma seule chance est d'avoir rapidement le bus qui passe au bas du campus, près de chez Donnie's.

La marche rapide et salvatrice, instiguée par le comportement ignoble de Seto Kaiba, me permet d'être à l'heure au bus, et plus encore, au travail.

C'est cependant le cœur lourd que je salue mon patron, M. Wilson, ainsi que ma collègue caissière - qui semble bien plus m'estimer désormais - et que je pose mes affaires dans mon espace presque personnel.

J'ai mal, très mal, mais je résiste. Si je ne le fais pas, qui le fera, après tout ?