10.
J'ai mal au crâne. Il fait noir. Je ne sais pas où je suis, si je suis dans la réalité ou juste en train de cuver, ou bien, peut-être les deux ? Rien à foutre. J'ai l'air en sécurité, en moyennement bonne santé, c'est déjà ça.
J'ouvre les yeux, et je découvre un lit couvert d'un large drap blanc. Ma tête repose sur des oreillers moelleux à souhaits. C'est agréable malgré ma gueule de bois effroyable. Je remarque que je suis allongée sur le côté, maintenue en PLS.
Qui peut bien avoir fait ça ? Edo ? Non. Il n'a pas pu prendre le volant hier, et puis il a dit qu'il irait me rejoindre devant le bar. Et puis cette voix, l'homme, ça m'était familier, mais j'aurais reconnu de suite Edo.
Je me pose des questions sur mon « héros », j'ai les yeux ouverts mais la pièce est plongée dans le noir total. Néanmoins, je peux percevoir quelques éléments autour de moi, dont un bras, passé sous l'oreiller où me tête est posée, et qui laisse une main dépasser.
Je ne sais pas si c'est mon cerveau qui est encore sous l'effet de l'alcool, ou si c'est juste pour, en un sens, me rassurer, mais j'attrape le pouce de la main passée sous mon oreiller.
Je somnole encore, mais je me rends compte que mon geste semble intriguer celui - la main est celle d'un homme, j'en suis certaine – qui me maintient en PLS, et je sens sa tête bouger derrière moi, lançant un souffle chaud régulier qui vient caresser ma nuque. Ça devrait m'être désagréable, oui, mais mon corps et mon cerveau réagissent à l'inverse de ma pensée.
Je me blottis davantage dans le lit, je suis bien, à l'abri, au chaud, tout ça, mais soudain je me ravise : les caresses des tissus me collent à la peau, littéralement.
Oui. Je ne porte plus que mon sweatshirt, dieu soit loué, assez grand pour couvrir mes fesses et le reste mais je n'ai plus mon jean.
Perturbée, je ne peux plus refermer les yeux de manière innocente. Je dois être chez un malade. Je n'ai plus de jean. Je n'ai plus que ma petite culotte là, juste en-dessous. Et ce malade est en train de dormir, non, me maintenir en PLS à côté de lui.
La douce chaleur du lit s'évanouit et laisse place à des sueurs froides, et à une agitation cérébrale en total désordre. Je fais quoi, moi ? Je reste là, à faire semblant de cuver encore longtemps, en priant pour que le taré derrière moi daigne se lever, ou bien je l'affronte ?
Je me remémore les stages d'autodéfense que j'aurais dû prendre au lieu des « cours » de yoga que j'ai suivi, pour palier mon anxiété. Putain, taper sur des trucs aurait eu un meilleur effet, et ça aurait été bénéfique pour moi, en cet instant.
Je tente de me retourner, et de briser l'étreinte, tout en faisant mine d'être toujours dans le sommeil le plus profond. Je lâche le pouce que j'avais agrippé un peu plus tôt avant de me rendre compte de mon absolue connerie, et je grommelle en me retournant enfin.
J'ai la tête enfouie dans le drap, les yeux fermés, et je me positionne contre le malade qui partage ce lit avec et malgré moi. Je vais devoir réfléchir vite, très très vite pour me sortir de cette délicate situation.
J'hésite encore à ouvrir les yeux durant un court moment, pour voir qui est avec moi. Je redoute qu'il ne se rende compte que je le regarde.
Mais en tendant bien l'oreille, je suis soulagée d'entendre le bruit étouffé d'une musique à travers, ce que je pense être, un casque audio. La musique est une distraction satisfaisante, pour mon entreprise, c'est ma chance !
J'ouvre un œil rapidement. Trop rapidement, car je n'ai pas le temps de discerner le visage, qui pourtant est à quelques centimètres à peine du mien.
Du courage. J'ouvre de nouveau les yeux, et les deux, même, cette fois. Et j'ai l'impression, que je vais de nouveau m'évanouir.
J'entrevois, du creux d'où je suis, des cheveux bruns, un visage fermé, peu avenant, et qui ne m'est que trop familier. Seigneur.
Je suis dans un grand lit blanc, avec Seto Kaiba, qui ouvre les yeux, et se tourne vers moi.
J'ai les yeux rivés sur lui, grands ouverts, sans m'en rendre compte. Lui aussi me regarde, et il a l'air amusé. Je m'attends au pire.
Il retire son casque audio, en faisant un sourire en coin. Il n'arbore ni un rictus, ni un sourire comme la fois dernière à la librairie, mais ce léger geste amical et qui semble sincère, me semble de meilleure augure que ce que j'avais prévu. Ouf.
- Bonjour, Beckie. Bien dormi ?
Il fait comme si tout cela était tout à fait normal, comme si c'était tout à fait naturel que je passe la nuit chez lui, après avoir pris une bonne cuite.
Je me sens mal à l'aise d'un coup, du fait de la décontraction de mon hôte, du fait que j'étais totalement bourrée hier, et que j'ai fini dans ce lit à moitié nue.
- Euh... Bon... Bonjour... je réponds tout bas, tremblant presque, et pleine de honte.
Il se lève. Dieu soit loué. Il est tout à fait habillé et c'est plutôt rassurant pour moi. Oui, au moins, il ne s'est pas passé quelque chose que je ne vais regretter ad vita eternam. Tiens, c'est étrange que ma conscience ne soit pas plus « retournée » que ça.
Je reste sous le drap, recroquevillée, je couvre ma demie nudité. Je suis toujours choquée, mais je vais mieux. Au moins, je sais avec qui je suis : un beau taré.
Il me regarde, debout, de son côté du lit. Je crois qu'il voit que je suis en état de choc, et ça a l'air de plus l'amuser encore. Quel salaud.
Je sais qu'il ne m'a pas fait de mal, qu'il a même été un preux chevalier servant hier, mais quand même, me déshabiller de la sorte, et de surcroît dormir juste à côté de moi. En tous cas, je suis toujours abasourdie.
Il sourit en passant une main, celle dont j'avais attrapé le pouce, dans ses cheveux. Je prends très mal ce comportement, et je reprends contenance d'un coup.
- Pourquoi je suis ici ? Pourquoi je suis comme ça ?
Je lance ça avec un ton qui exprime une franche colère, ce qui n'amuse plus du tout mon hôte. Il a une expression que je connais, avec un léger rictus au coin de la bouche. Oui, montre ton vrai visage !
Il contourne le lit et vient se poster du côté où je me trouve. Je suis en tailleur, comme une enfant, et je le regarde arriver sans dire un mot.
Il vient s'accroupir près de moi. Je baisse la tête et je regarde mes mains. Il a l'air d'un grand frère ou d'un père prêt à disputer une enfant.
Il attrape mon menton, lève ma tête et plante ses yeux bleus dans les miens. Il semble furieux.
- Pourquoi vous êtes ici ? Peut-être parce que votre ami était bien trop occupé, hier, pour vous sauver la mise. Vraiment, il a été charmant avec vous. Très.
Je voudrais baisser les yeux, mais les siens sont en train de m'hypnotiser. Et même s'il me dispute, je ne peux que me délecter de ce regard qui se pose de façon intense sur moi.
Son rictus est de plus en plus marqué, et ça fait un peu peur. Il découvre ses canines, pointues comme celles d'un prédateur. Je crois qu'il m'en veut, et aussi sincèrement à Edo, mais je ne peux lui en vouloir.
- Combien de verres vous ont été offerts ? Deux ? Dix ? Quel bon plan pour avouer ses sentiments. Il avait un tel manque de confiance en lui ? Il avait un tel manque de courage ? Très certainement. C'est pathétique.
J'ai mal au ventre. Ma gorge me brûle, et j'ai des larmes qui commencent à monter aux yeux. Non. Edo ne ferait jamais ça ! Il voyait juste que j'allais mal et...
- Edo n'est pas comme ça ! Ce n'est pas un lâche ! Pas comme vous ! dis-je en étouffant un sanglot.
Seto plisse les yeux. Son regard est si mauvais. Mais je ne vais pas me laisser faire, non, du tout. La petite Rebecca doit lui tenir tête, et puis, il n'attend que ça, non, le beau salaud ?
Il tient toujours mon menton, mais en caresse le bout de son pouce. Il est vraiment pas croyable, et en plus bien trop imprévisible. Il ferme les yeux un court instant avant de fixer de nouveau mon regard fuyant.
- Je peux vous assurer que ce devait être les intentions de votre ami, Rebecca. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Et puis, si vous ne me croyez pas, vous pouvez jeter un œil à vos messages.
Il cesse de tenir mon menton. Il est sombre, et je comprends ce qu'il s'apprête à faire. Je redoute aussi.
Il me tend mon vieux portable, qu'il sort droit de sa poche arrière de pantalon. Il reste un instant la main tendue vers moi, car j'hésite à reprendre mon téléphone.
Je constate avec horreur un oubli fondamental : j'ai tout simplement manqué de verrouiller d'un code le téléphone, et vu l'air de Seto, il a vu et il sait.
- Au fait, merci pour le magnifique surnom, c'est gentil de votre part. Et ça me qualifie bien, j'imagine.
Il se relève et amorce un départ sans me jeter un seul regard. Je suis là, tout à fait coi. Le téléphone entre mes mains. Et je le regarde.
Il avance vers la porte, et avant d'ouvrir, s'arrête. Puis, il lance, toujours dos à moi, tête relevée...
- Et pourquoi vous êtes ainsi ? Quelle question ! Je ne pouvais pas, tout simplement, vous laisser avec un jean sale et tout à fait déchiré, après votre évanouissement. Vous savez, j'ai des principes, et je m'y tiens avec toute la rigueur possible. Et je crois qu'on ne peut en dire autant de votre ami.
Seto Kaiba a disparu depuis plusieurs dizaines de minutes maintenant. Je suis un peu inquiète, et trop torturée pour jeter un œil à mon téléphone. Mais alors que je m'apprête à le poser à côté de moi, sur une table de chevet, je reçois un message. C'est Edo.
Avant de le lire, je regarde les messages que je voulais consulter hier, quand j'étais dehors, avant de me faire agresser par les garçons de ma classe. Maintenant que j'y pense, je comprends pourquoi ils ont battu en retraite devant Seto...
Tous les messages que j'ai reçu après ma séance de cinéma venaient de Seto « Un beau salaud » Kaiba. D'abord intrigué que je ne lui réponde pas, ensuite très amusé de mon silence, et enfin, après mon appel, fou de rage et me demandant où je me trouvais.
Cinq minutes plus tard, il était là. Face à mes agresseurs. Seul contre quatre. Pas un lâche, donc, comme j'ai pu le prétendre tout à l'heure... Mon cœur se pince à ce souvenir. Je vais m'excuser, je crois. Tout ça aurait pu mal finir, si les quatre autres s'étaient... Non. Ils n'auraient pas pu s'attaquer à lui... Quoique... Ils sont assez bêtes pour ça. Mon Dieu. Seto...
Je consulte les messages d'Edo. Il y en a pas loin de vingt depuis 23 heures, hier soir. Seto aurait pu lui répondre au moins ! Edo doit se faire un sang d'encre.
Les messages sont ponctués de « tu es où ? », au début, pour ensuite donner des « j'aurais dû me douter que j'allais te faire peur », pour enfin être au summum de l'inquiétude et crier textuellement des « JE SUIS VRAIMENT INQUIET ! TU ES OÙ ? BON SANG. JE SUIS UN CON POUR T'AVOIR LAISSÉ PARTIR ! ». Et ce matin encore, à ce moment-même, il s'en veut...
Je compose rapidement le numéro d'Edo. Je vais lui téléphoner rapidement, ça va le rassurer, du moins, je l'espère. Je m'en veux d'avoir été prise d'un moment de faiblesse. Mais d'un côté, tu ne serais pas ici, non ? Ma conscience reprend ses mauvaises habitudes. Mon ventre se tord. Une sonnerie est en train de retentir.
- Allô ? Allô ? Reb!? Rebecca ! C'est bien toi ?
Edo est inquiet et il crie presque au téléphone. J'éloigne l'appareil de mon oreille et je décide de mettre le haut-parleur le moins fort possible, pour lui parler.
Tandis que j'appuie sur les touches afin de faire changer de mode mon téléphone, j'entends quelques pas derrière la porte, et Edo qui crie mon nom.
- Oui. Edo, c'est bien moi, je dis dans un souffle. Je n'ai pas trop le temps de t'expliquer, mais ne t'en fais pas, tout va bien... J'ai eu quelques soucis hier, mais... un proche m'a aidé. Ne t'en fais pas. Rien de grave.
Edo se tait quelques minutes. Ma voix qui n'était qu'un souffle ne doit pas vraiment le rassurer, et je peux comprendre. Mais vu chez qui je suis, et vu la façon dont il traite mon ami, je n'ai pas intérêt à faire trop de bruit... Surtout que je suspecte mon hôte de se trouver juste derrière la porte.
Edo émet un charabia incompréhensible, mais après une écoute attentive, je comprends vite qu'il m'a cherchée partout, sans me trouver, et que maintenant encore, il veut savoir où je suis.
- Edo, je t'ai dit de ne pas t'en faire. Je vais demander à être raccompagnée, et je t'expliquerai tout, d'accord ? Je suis désolée mais je dois te laisser, je commence à avoir faim et... Enfin, bref. Je te donne un lieu de rencontre dans une petite heure, ok ?
- Ok, dit Edo, à peine rassuré.
Je raccroche, et je pose le portable sur la table à côté de moi. Pauvre Edo... Il se sent coupable, et je n'ai même pas réussi à dissiper toute angoisse chez lui.
J'ai la tête dans les mains. Je vais lui dire quoi, moi ? Je suis stupide de croire que j'ai réponse à tout, envers tout le monde.
On frappe doucement à la porte. Je remonte vite le drap sur moi. Il était tombé durant mon appel. Je me redresse, et j'essaye de ne pas paraître trop abattue.
Seto entre, une pile de vêtements à lui sous le bras, et un plateau dans les mains. Il ne sourit pas, il n'a pour ainsi dire aucune expression. Il avance vers moi.
Une fois à proximité du lit, il a un léger sourire, enfin, peut-être un rictus. Il fait encore noir, et il m'est difficile de discerner les imperceptibles changements de son visage. En tous cas, il a un sourire, bon ou mauvais.
- Tu peux juste lui dire que tu as perdu ton chemin, hier, en ville, et que tu avais du mal à revenir sur tes pas. Ça fera déjà l'affaire, et ça l'occupera quelques temps.
Ah ? Depuis quand tu me tutoies, toi ? Je le suis du regard. Il s'affaire dans la pièce en ne me regardant pas, et je constate même qu'il vient de me parler sans pour autant me regarder... Lui qui aime qu'on le regarde droit dans les yeux, quand on lui parle...
Une lumière très basse envahit la pièce avec douceur. Il fait encore sombre, mais désormais il y a assez de lumière pour que je puisse voir distinctement mon interlocuteur.
- Oui, c'est une bonne idée. Ça n'en dit ni trop sur ce qu'il s'est passé, ni trop peu. Une bonne esquive. Merci.
- Tu n'as pas à me remercier. C'est tout naturel.
Reprenant les affaires et le plateau posés sur un genre de bureau, plus loin dans la pièce, Seto se dirige vers moi. Je ne sais pas quoi penser de cette situation.
C'est absurde, et pour continuer en cette voie, le voilà qui se pose près de moi dans le lit, calmement.
Le plateau est posé à côté de lui, et je découvre avec la plus grande des surprises ce qu'il y a dessus : un petit-déjeuner. Un bol de lait, un jus d'orange et... une pomme... Ok. Ça devient vraiment absurde, bizarre, et même voire grotesque.
Il dépose les affaires entre nous deux, sans me regarder... Seto Kaiba devient vraiment mystérieux. Et c'est un mystère plutôt incongru qui me fait face.
- Tu auras besoin de te changer, je suppose. J'ai donc cru bon de te ramener quelque chose de, disons, assez convenable. Bien sûr, je n'ai rien qui ne soit vraiment adapté à toi, ici, et j'ai fait de mon mieux.
Carrément glauque maintenant. Il me donne ses habits, car je n'ai rien à me mettre. D'un côté, c'est vrai, et c'est une charmante attention. S'il n'était pas plus âgé que moi, et surtout, si ce n'était pas mon professeur.
Je suis déroutée, et j'appréhende, mais bon, c'est au moins gentil de sa part, de penser comme ça à moi. Je ne sais pas quoi répondre, par contre, et il doit s'en rendre compte, je crois.
- La porte, là-bas, à gauche, c'est la salle de bains. Tu peux y aller. Il y a tout ce qu'il faut. C'est juste que tu vas devoir fouiller un peu. Si tu veux, j'attends dehors.
J'acquiesce timidement. Il est impeccablement calme, froid, et distant. Mais si attentionné. Déroutant.
Je me retrouve dans une salle de bains très, trop grande. La pièce doit faire au moins la moitié du salon de ma colocation à la résidence. Il y a un tas de miroirs partout sur les murs. Des grandes armoires, avec dedans des serviettes de toutes tailles et des tas de peignoirs. Il y a aussi, sous les vasques, le nécessaire pour la toilette, tout en plusieurs exemplaires, tout en neuf.
Je prends de quoi me laver, et me sécher. Je passe vite dans une douche italienne au carrelage plutôt sombre, et je me sèche vite. Je m'entoure d'une serviette au niveau du corps, et une au niveau des cheveux, et je m'avance vers le tas de vêtements que Seto m'a donné.
Voyons voir... Un t-shirt noir, une veste assortie tout douce et moelleuse, un jean gris foncé... et... un... mot... entre deux habits... quoi... ?
Et je pense que vous aurez bien besoin de ceci.
Je suis désolé d'avance si ça n'est pas de votre goût.
Seto.
Un caleçon. Sous le mot. Un putain de caleçon. Je ne peux pas mettre ça ! C'est à lui ! C'est... Je... C'est pour ça qu'il ne me regardait pas ? Il avait honte... ou quoi ? Non, non, non. Il devait être amusé. Il doit bien se marrer intérieurement.
Je regarde le caleçon d'un œil mauvais. Je refuse de porter ça. Il a raison, ce n'est pas du tout à mon goût, et je ne goûte pas non plus à la plaisanterie. Mais après tout, c'est rassurant de voir qu'il te donne ça, non ?
Je suis rouge de honte quand je sors de la salle de bains, et que j'annonce qu'il peut entrer. Comme je n'avais pas de sous-vêtements de rechange, j'ai dû plier face au caleçon. Argh.
Seto entre et me propose de prendre, en même temps que lui, le petit-déjeuner. Il a de quoi manger à la main, et le plateau, lui, est toujours en train d'attendre. Mais je n'ai pas faim. J'ai trop honte, et je voudrais me cacher sous terre. Tellement honte que j'ai l'appétit tout bonnement et simplement coupé.
- Je n'ai pas faim. Merci quand même... Et merci... Pour les... vêtements...
Je scrute la moindre réaction chez lui, mais elle ne se fait pas attendre : il a un sourire franc et hoche la tête en mordant à pleines dents dans un croissant.
Soit il est vraiment sincère dans ce geste, ou bien il jubile intérieurement et il joue bien la comédie. En tous cas, la honte me tord toujours le ventre, quand je viens m'asseoir au bord du lit, à l'opposé de Seto.
- Mais tu devrais manger quand même. Tu sais, boire la veille, sans vraiment manger, ce n'est pas très bon. Mais je crois que tu sais les conséquences à tout ça ?
Il lève un sourcil en me regardant, avec son air sérieux. Oui, je sais ce qui peut m'attendre si je manque un repas après une telle soirée : l'évanouissement.
Il tend d'abord le bol de lait. Putain, c'est creepy, on dirait un grand qui donne son petit-déjeuner à une enfant. Mais je suis redevenue la petite Rebecca timide, et j'accepte le bol, que je bois d'un trait. Ensuite, il me donne le verre de jus d'orange. C'est très frais, plus que le lait. Je bois également d'un coup sec, comme un shot de quelconque alcool.
Je passe le revers de ma main après avoir bu et rendu le verre à Seto. J'ai l'impression d'avoir l'estomac plein, et de toute façon, il est noué. Mais vite, Seto me donne la pomme qu'il y avait sur le plateau. Je fais un « non » de la tête et repousse gentiment le fruit.
- Tu vas manger cette pomme, Beckie. Tu vas me faire le plus simple plaisir de la manger.
- Non. Vraiment. Merci, c'est très gentil mais j'ai un peu mal au ventre. Et puis... Je suis gênée...
Je me recroqueville dans un coin du lit, tandis qu'il me fixe intensément. Ses yeux bleus plantés dans les miens, il me regarde sans ciller. Je ne cille pas non plus. Je n'ai pas envie de manger, et je n'ai pas peur.
- Mange. Mange la pomme.
Je n'ai pas envie de manger, vraiment, mais je me ravise en me disant que je n'ai pas non plus envie de le mettre en colère. J'accepte donc, les yeux baissés.
- Bien. Tu vas ouvrir grand, d'accord ?
Je fais un léger « oui » de la tête. Ça ressemble à un jeu de rôle un peu étrange, mais je suis assez amusée pour me prêter au jeu. De toute façon, la situation est déjà bien embarrassante.
Il se penche un peu plus sur le lit, et m'imite. Il se met en tailleur, juste face à moi. Il a un visage assez neutre, mais dans ses yeux bleus, je peux voir une lueur étrange briller, quelque chose que je ne connais pas.
Je m'exécute et j'ouvre largement la bouche. La pomme approche de ma bouche, et Seto sourit. Le fruit a une forte odeur sucrée, ça me donne vraiment faim, et je croque à pleines dents.
- C'est bien. C'est très bien. Bon appétit, Beckie.
Il me laisse prendre la pomme entre les mains. Et c'est juteux à souhait. C'est sucré. C'est bon. Il me regarde en train de manger, mordre, avec appétit. Mon ventre n'est plus en train de se tordre. Je pense juste que je devais assouvir un besoin physiologique primaire.
Un bon et délicieux petit-déjeuner comme je les connais, c'est presque ce que je prends, le matin, il me manque juste le pot de crème, mais c'est compensé par le grand bol de lait.
J'arrache le dernier bout de la chair de la pomme alors que Seto me regarde toujours, très patient. Il tend la main vers moi, réclamant le « cadavre » du fruit.
