11.

J'attends dans un grand salon, qui, aux couleurs de la chambre, est en blanc, noir, gris et bleu. J'ai même presque l'impression de faire partie du mobilier, de la façon dont je suis habillée... À moins que ce ne soient ses couleurs fétiches...

Seto doit me rejoindre d'une minute à l'autre. Il doit me ramener au cinéma où j'ai eu mon rendez-vous avec Edo, et où je dois de nouveau le rencontrer.

Edo a insisté pour me ramener chez moi, ce qu'il se devait faire initialement, mais avec la complication d'hier soir... Enfin, il a insisté tellement, au téléphone, que je n'ai pas pu me résoudre à lui dire que quelqu'un allait déjà me raccompagner.
Bien sûr, Seto, qui se tenait derrière moi, faisait « non » de la tête et a levé les yeux au ciel au moment où j'ai dit oui à Edo. Mais je ne peux me résoudre à une fois encore laisser en plan un ami, qui était inquiet pour moi, de surcroît.

Seto apparaît en haut des escaliers. Il revient de son bureau, qui fait face à sa chambre, de ce que j'ai pu voir. En tous cas, il a l'air passablement irrité.

Je le vois descendre l'escalier, le visage fermé, et probablement soucieux. Je me demande à quoi il est en train de penser, même si je pense avoir deviné.

Il me regarde et esquisse un sourire pincé.

- Tu viens ? Suis-moi bien. On va descendre et prendre la Subaru. Le cinéma où tu dois aller est assez loin d'ici.

Je le suis dans un hall d'entré qui doit faire à peu près la taille du salon et de la kitchenette, chez moi. Ça impressionnerait Mai, mais je ne sais pas si je vais lui raconter cette virée improvisée...

Nous arrivons devant une porte d'ascenseur. Il me prie d'y entrer première, mais il vient vite se joindre à moi dans l'étroit espace.

Je n'aime pas les ascenseurs, et Seto s'en rend très certainement compte. Il m'indique que la descente sera d'assez courte durée, moins de dix minutes, si personne ne monte entre deux. J'acquiesce, pas rassurée du tout. Nous sommes presque arrivés, quand d'un coup, Seto passe la main dans mon dos et frotte une de mes épaules. Je sens une drôle d'énergie se charger autour de nous, soudainement.

- Ce n'est pas vraiment l'une des choses que tu préfères, les ascenseurs, non ?

Seto continue à masser mon épaule, la pressant même légèrement, tandis que je tente de lui répondre, de manière très timide.

- En effet, pas du tout mon truc, même... mais j'avoue... j'aimerais bien que ça le devienne...

Il esquisse un sourire. Sa main presse davantage mon épaule. Il se décale légèrement vers l'arrière de la cabine, toujours me tenant l'épaule.

Il est juste derrière moi, et s'approche de mon oreille, tout doucement. C'est électrisant.

- Et tu crois que je peux t'aider à apprécier cet endroit ?

Ting ! Mes pupilles s'ouvrent aussi grand que la porte de l'ascenseur. Je frissonne. Quel effet il peut avoir, celui-là. Mon Dieu.

Oh ! J'en serai vraiment ravie... Une prochaine fois peut-être ? J'ai hâte ! Oh non, rendors-toi, instinct bas et primitif. Je n'ai pas le temps pour ces conneries.

Seto passe devant moi, et au passage, je vois bien qu'il a un sourire en coin, charmeur mais vicieux. Nous jouons à un jeu dangereux, je crois, mais ça reste à confirmer, bien sûr.

Il avance d'un pas assuré vers une belle voiture noire comme la nuit la plus profonde. C'est donc avec cette voiture qu'il est venu me chercher hier, la Subaru noire, qui bloquait le passage à mes agresseurs ?

J'entends un genre de clic. Seto m'invite à être à ses côtés, à l'avant de la voiture. Mais j'ai l'impression que je vais faire tache, à l'avant, dans cette belle voiture car ça ne colle pas du tout à ce que je laisse voir de moi à vrai dire. Pourtant, encouragée, je prends place.

Nous discutons peu en chemin. Plus le point de rencontre se rapproche, plus Seto semble contrarié. Et aussi, il semble être en train de réfléchir à toute vitesse, et je n'ose pas le déranger. Mais à quoi pense-t-il ?

La musique résonne assez fort dans l'habitacle de la voiture, quelque chose qui pulse, une musique qui vit à cent à l'heure. Ça doit aider à faire réfléchir Seto.

Seto prend les derniers virages de façon assez brusque. Ce n'est pas, je devine, sa conduite habituelle, car il y a quelques minutes encore il était plutôt doux.

Le cinéma est à une cinquantaine de mètres, là, devant nous, et Seto s'arrête et se gare à proximité. Je crois qu'il se fiche du fait du droit de se garer là. Il est très en colère. Enfin, son visage reflète cette impression plutôt désagréable. J'aimais mieux son comportement, ce matin, au petit-déjeuner.

Il scrute le devant du cinéma, et relève soudain la tête quand il voit Edo, les mains dans les poches, lui aussi agacé, et en train de tourner la tête à droite et à gauche afin de guetter mon arrivée.

Seto enlève brusquement les clés du contact, et me fait un signe de tête, m'invitant sans la moindre des politesses, à descendre de la Subaru.

- Alors alors... Voyons qui est l'incapable qui t'as laissée à la merci des jeunes poivrots d'hier... Voyons comment il va prendre ça... Seto marmonne, furieux.

Edo me voit, sans remarquer Seto. Je pense qu'il ne se doute pas que, c'est lui, le proche, qui s'est senti redevable de m'accompagner.

Edo me fait des grands signes de la main, il est content de me voir, après la belle frayeur d'hier. Mais je remarque du coin de l'œil que la marche de Seto est en train de s'accélérer. J'ai peur qu'il ne lui casse le plus simplement du monde la gueule.

Je décide d'augmenter mon rythme de pas et de tenter d'arriver avant Seto. Je commence à courir, et je me jette sur Edo, dans ses bras, avec un grand et faux sourire, mais ça a l'air de lui convenir. Seto est derrière moi, et j'imagine son visage se décomposer d'un coup.

- Reb ! Ha ha ha ! Je suis heureux de te voir ! Tu es en bonne forme, on dirait !? Edo me sourit.

- On ne peut mieux, même ! Je t'ai fait peur pour rien, on dirait bien... Je suis désolée...

- Oh... Tu n'as pas à t'excuser, Reb. J'ai été stupide, et je n'aurais pas dû te laisser toute seule dehors... Je ne me doutais pas que l'alcool et toi... Enfin... Au fait, il est où ce proche, qui devait te raccompagner ?

Mon sourire s'efface d'un coup, et je redoute les paroles de Seto, alors que je me libère de l'étreinte tout à fait platonique de mon ami.

Tu n'aurais jamais dû dire ça, Edo... Aïe.

- Il est ici-même, le proche. Enchanté. Seto. Vous êtes Edo, je présume ?

Seto est froid. Il tend une main pas très amicale à Edo, qui, par défi, la serre. Je sens que le ton froid de Seto n'aide pas, et que Edo et lui se considèrent comme des menaces mutuelles. Oh. C'est génial.

Ils se regardent droit dans les yeux, tandis que je suis entre eux deux. La sensation presque palpable de la colère monte dans l'air, et j'ai peur qu'un coup parte.

J'essaye d'occuper Edo, un moment, et détourner son attention de Seto. Ce n'est pas chose facile, car je devrais faire de même avec Seto.

- Edo. Je vais bien, d'accord ? Seto a vraiment été gentil avec moi. Tu n'as pas à t'en faire... Je vais juste dire au revoir à Seto, et on y va, ça te va ?

Edo prête plus attention à moi, et il me regarde de la tête aux pieds. Je peux voir à son expression qu'il a remarqué que j'étais habillée différemment d'hier, et... ça n'a pas l'air de lui plaire. Il va se méprendre.

Apparemment, je ne suis pas la seule à avoir vu le changement significatif d'expression d'Edo, et mon « proche » semble s'en amuser méchamment.

- Oui, oui. Ça me va parfaitement, dit Edo, retroussant légèrement un coin de sa bouche. Je t'attends plus loin, à la Plymouth.

J'acquiesce et je me retourne vers Seto pour lui dire au revoir. J'aimerais davantage le remercier, il a été plutôt aimable et brave avec moi. Et la seule chose que je peux faire en remerciement, c'est d'instaurer, à cause d'Edo, une tension palpable.

Alors que je me retourne pour adresser un léger sourire à Seto, je sens qu'il attrape ma main et me tire vers lui, doucement. Mais... Qu'est-ce-que... ?

Il m'attire à lui, et l'instant d'après je suis collée à lui, dans ses bras, seulement il me fait ressentir toute sa froideur et sa distance. Mais même sans sa chaleur, sans tout ce sentiment de ce matin, c'est agréable de se retrouver là. Bien que je sache que c'est une simple et pure provocation envers Edo.

Il me serre dans ses bras, puis il plante un baiser sonore sur mon front. J'aurais envie de faire de même, mais la situation ne s'y prête pas. Je le laisse faire, aussi je ne pense pas que mon cerveau et que mon corps, qui réagissent très bien à ça, ne veuillent que cela en soit autrement. Je souris timidement.

- À plus tard, Beckie. Passe une bonne journée.

Il relâche son étreinte. J'ai du mal à croire qu'il n'y ait eu là qu'une simple provocation et pas en plus de la sincérité, dans ce geste. En tous cas, Edo en reste coi.

Je me dirige vers Edo lorsque Seto me tourne le dos, et qu'il fasse un signe de la main, bref et concis, et sans dire ne serait-ce un au revoir poli à Edo.

Je ne me dirige pas, avec Edo, directement vers sa Chrysler blanche. Il veut s'excuser, et pour cela, il pense que m'offrir un petit quelque chose à manger me ferait du bien. Bien sûr, je sais que c'est parce qu'il est dans une colère polie et courtoise, et parce qu'il veut en savoir plus sur ce qu'il s'est passé hier.

Nous n'avons pas quitté le périmètre du cinéma, et nous nous retrouvons à la même table qu'hier, avant la séance, à prendre la même commande. Et ce même si je n'ai pas faim, du moins, pas faim de cette nourriture.

Edo ingurgite son repas en un rien de temps, et sans m'adresser le moindre mot. Il décolère avec la plus grande des difficultés. Edo, tu ne vas pas t'y mettre...

Une fois après avoir fini l'intégralité de ce qu'il a commandé, il me regarde et inspire brusquement.

- Chouette veste. Elle est à toi ? Je n'avais pas vu que tu la portais, hier ? Et elle me paraît un peu trop grande, pour toi, non ?

Il parle comme s'il avait abordé la conversation d'un air détaché, mais ce n'est pas du tout le cas. Je sais ce qu'il a derrière la tête, et je sais à quoi il pense.

J'inspire profondément, avant de lui répondre.

- Seto m'a simplement prêté des affaires. Edo. Hier, je me suis perdue, et en essayant de retrouver le bar, j'ai été très maladroite, et je suis tombée. Un beau résultat.

Edo reste perplexe, mais il croit ma version de l'histoire, quand j'invoque ma maladresse. Il ne me croit pas sur ma perte de sens de l'orientation, mais comme il faisait nuit noire, il semble plus enclin à accepter cette excuse. Merci, Seto. Tu as eu raison. Il me croit.

J'explique brièvement une histoire montée de toutes pièces, mais Edo est satisfait du résumé que je donne. Mais je dois aussi aborder ma rencontre avec ce « proche », Seto, totalement par hasard.

- J'avais vraiment du mal à retrouver le chemin vers le bar, et puis, alors que je pensais être sur le bon chemin, j'ai rencontré Seto. J'étais assez brouillée pour ne pas retrouver mon chemin, mais très peu brouillée pour ne pas le reconnaître. Comme je ne me souvenais plus du nom du bar, il a proposé qu'on fasse un tour jusqu'à ce que je reconnaisse l'endroit, mais j'étais trop fatiguée. J'ai demandé où il y aurait un endroit pour crécher, et il a demandé si ça ne me dérangeait pas d'aller chez lui.

- Ah. Donc avec moi, il y a de la réticence, mais quand c'est, de ce que j'ai pu comprendre, un gars qui est à la limite d'être un inconnu, ça va tout de suite ?

Je suis en colère contre Edo. Bien sûr, si je lui racontais la vraie histoire, il s'en voudrait, mais en plus, il penserait que Seto est plus taré qu'il n'en a l'air.

Je préfère rester calme, à sourire timidement, à moitié gênée, et à attendre sa réaction.

- Après, tu n'étais plus toute fraîche. De ma faute. Je peux comprendre que tu étais crevée et que tu n'avais plus envie de faire un long tour dans la ville pour me trouver. La faute vient de moi. J'aurais pas dû te laisser partir toute seule.

Edo semble avoir dépassé le stade de la colère, il s'en veut de nouveau à présent. Je ne vois pas de la manière avec laquelle le réconforter.

J'avance ma main vers son bras, posé sur le bord de la table, et je presse doucement, en affichant un petit sourire désolé. Il me sourit à son tour.

- Au fait, tu ne m'as pas dit, depuis quand tu le connais, ce Seto, ni comment tu l'as connu ? Je te pensais plus du genre solitaire, mais je me trompe ?

Je n'ai pas envie de révéler à Edo que Seto, c'est le Seto Kaiba, le professeur qui m'a donné envie de me choper une pneumonie, l'homme qui me rabaisse et qui dit qu'en le détestant, je l'aime à ma manière.

J'esquive la question en répondant qu'il s'agit d'une histoire assez longue, et compliquée. Je tente de ramener Edo sur un terrain plus neutre. Mais depuis que la conversation s'est tournée, même un bref instant, sur Seto, je ne peux plus m'enlever son image de la tête, et son étreinte, et son « jeu », là sur le lit, avec la pomme.

Mes pensées divaguent, et je rougis. Edo n'a pas l'air de s'en rendre compte. Encore heureux.

Nous sommes au pied de la résidence. J'invite Edo à entrer, pour venir boire un petit quelque chose avec Mai et moi, chose qu'il accepte de bon cœur. Il me semble qu'il a totalement oublié Seto. J'aurais envie de pouvoir en dire de même, mais ce ne serait que mentir.

Je compose le code d'entrée de la résidence. Edo me rejoint vite après avoir garé sa voiture sur une place réservée aux externes à la résidence.

Nous montons les escaliers, et je le préviens, par rapport à Mai. Cette fille est une vraie tempête et j'ose espérer qu'elle ne sera pas trop embarrassante. Edo, lui, est confiant. Il connaît ce genre de personnalité, et ça ne l'embête pas du tout, heureusement. Ce qui ne serait pas du tout le cas de Seto, ça non. Je doute même qu'il n'accepte la simple évidence que je sois la meilleure amie de Mai et que je m'entends à merveille avec elle...

Je passe la porte d'entrée, et je trouve une Mai au summum de son excitation. Elle m'a vue arriver avec Edo, elle va enfin pouvoir le connaître. Aussi elle est la plus heureuse du monde, selon elle, car après le coup de malchance de son vilain rhume, la voilà avec un mail qui lui demande de se présenter demain pour un emploi à mi-temps, dans une maison d'édition.

Je suis très, très heureuse pour elle, même si, avec toute l'agitation dont elle fait preuve, j'ai envie de tout planter là et de m'enfermer dans ma chambre pour être au calme. Mais Edo est là, en invité.

Mai fait donc connaissance avec Edo, autour du mythique latte qu'elle sait préparer. Personnellement, je me contente de hocher la tête, de temps en temps, et de participer comme je peux à la conversation.

Toutes mes pensées vont vers Seto, et je ne suis pas vraiment mentalement présente. Je divague même à certains moments, en étant en retard dans les échanges.

- Eh bien toi, alors, tu as l'air fatiguée, vraiment ! Mai a un sourire complice. Edo, vous n'avez quand même pas un peu abusé sur la fête, hier soir ?

Oh non. Non, non, non. Il ne faut pas lancer Edo sur ce terrain-là. J'ai déjà eu assez de mal à le détourner de la soirée d'hier, et de Seto. Mai. Tu as fait la pire des erreurs, pour moi.

Edo me regarde. Il a un sourire gêné, ce qui a pour effet d'intriguer Mai au plus haut point.

- Je ne sais pas si Reb a plus abusé que moi sur la fête, hier soir. À vrai dire, elle a disparu. Et quand je l'ai revue ce matin, elle était avec ce grand type brun, tu sais, Reb, ce mec, avec ses yeux bleus perçants...

Edo. Je vais te trucider. Mai. Je crois que tu vas avoir le droit au même sort aussi. Argh. Seigneur.

Mai me regarde étonnée, et Edo est insistant. Je vais exploser, si je ne me contrôle pas... Je ris, tout en disant « espèce de jaloux » à Edo. Mai est perplexe.

Après cet incident de la part à la fois de Mai et de Edo, j'essaye d'écourter le moment que nous passons à trois, en prétextant devoir avancer sur un dossier.

Mai et Edo s'entendent bien, et je pense qu'elle trouve que c'est l'homme idéal, pour moi, si j'ai bien compris les sous-entendus multiples qu'elle a pu faire à l'égard à la fois d'Edo, mais aussi de moi.

Je raccompagne rapidement Edo au parking de la résidence, pour lui ouvrir le portail avec le code. Il commence déjà à faire sombre. J'ai peine à croire que je suis ici avec Edo et Mai depuis moins de deux heures. Je trouve que le soir est vite tombé, pour le premier jour d'avril. Ah. Le premier jour d'avril.

J'ai une soudaine drôle de sensation au creux du cœur. On est le premier avril. Je fais un signe à Edo, qui sort le haut de son corps de sa Plymouth, en faisant également des grands signes pour me dire au revoir.

On est le premier avril. Putain. Tout ça, avec Seto, ce serait juste une blague ? Je n'ai pas envie d'y penser. Et tandis que je monte l'escalier, je me sens de plus en plus mal, alors qu'il y a encore une vingtaine de minutes à peine, je pensais à Seto, et j'étais heureuse.

Quand je suis de nouveau dans l'entrée de la colocation, je sens une douce odeur : Mai a préparé un repas rapide. Je n'ai pas le cœur à manger, ni le cœur de lui dire non. Et tandis qu'elle me taquine sur les dires d'Edo, je mange en vitesse mon léger repas.

Je suis dans ma chambre, à mon bureau, éclairée par une modeste lampe stylisée architecte des années 90 et je tente de me concentrer sur les dernier livres que je dois rassembler pour compléter mes recherches et enfin commencer la rédaction de mon dossier.

Mais il est difficile de me concentrer. J'entends la télévision qui, même à volume normal, résonne fort dans ma tête, et Mai qui s'agite pour savoir ce qu'elle va mettre demain pour son entretien. « Ni trop sérieux, ni trop décontracté » m'avait-elle répété mille fois.

Mon cœur cogne fort dans ma poitrine depuis que j'ai en tête la date d'aujourd'hui. Le premier avril. Je n'ai jamais aimé ce jour, jamais.

Je repense à tout ce qu'il s'est passé aujourd'hui, et plus j'y pense, plus je me doute que tout n'est qu'une vaste farce – à part peut-être le fait que Seto soit un vrai brave garçon, et qu'il ne pouvait me laisser comme ça. Mais ses réactions, tout ça. Il aime me rabaisser, et le voilà tout gentil, tout aimable avec moi. Et encore plus jaloux et « protecteur » qu'à son habitude.

Oui. Il s'est bien foutu de moi. S'il avait été ne serait-ce qu'un peu intéressé par ma stupide personne, il aurait davantage insisté pour me raccompagner à ma résidence. Il n'aurait pas provoqué bêtement Edo. Il ne se serait jamais montré à lui, sachant qu'il y avait une infime possibilité pour qu'il raconte tout à Mai, dont Seto ne connaît son existence que par texte et par la feuille d'émargement.

Je commence à pleurer. J'ai mal au plus profond de moi. Je suis anéantie. Et puis encore ce « passe une bonne journée ». Il se doutait, le beau salaud, que ça ne serait pas une si bonne journée pour moi.

Je range péniblement les affaires dans mon sac. Je suis prête pour demain. Aussi, comme Mai va mieux et qu'elle revient à l'Université avec moi, ça me met un peu de baume au cœur. J'ai besoin de dormir. Ah. Mai, heureusement que tu es de nouveau là. Je vais à la fois pouvoir rattraper mon retard de sommeil et me sentir de nouveau plus au fait de ce monde.

Je me dirige vers mon lit, d'un pas lourd, dans un pyjama bien trop court pour moi. Je prends le plaid que je préfère et je m'enroule dedans.

Je suis à peine en train de m'endormir, quand, vers 22 heures, j'entends mon portable - resté dans le salon - sonner fort. Et Mai qui vient me l'apporter. Elle semble fâchée, sa brosse à dents dans sa bouche pleine de dentifrice tout mousseux, de l'entendre retentir. Elle me le tend, puis fait demi-tour en fermant ma porte.

Je décroche, sans prendre la peine de regarder le numéro qui m'appelle. Je porte l'appareil à mon oreille.

- Beckie. Je suis désolé. Je voulais m'assurer que ton ami t'avais bien raccompagné. J'ai tenté de te joindre, mais c'est la douce voix de ton répondeur qui m'invitait à te laisser un message. Je ne pouvais m'y résoudre.

Mon cœur fait un énorme bond dans ma poitrine. Cette voix, et cette façon de m'appeler par ce surnom. Ce n'était donc pas une simple plaisanterie, comme je pouvais le penser, comme mon cerveau pouvait m'en convaincre. C'est, maintenant, j'en suis sûre et certaine, mon cœur qui avait raison.

Et Seto s'inquiétait pour moi. Et il me parlait, là, à 22 heures, juste avant que je ne plonge dans un bon et doux sommeil, maintenant. Avant que mes rêves ne se remplissent de son doux souvenir de ce matin.