14.
Le jeudi, je n'ai toujours aucune nouvelle d'Edo, et je prie pour en avoir, désormais : le stress de samedi et du rendez-vous avec Seto me prend littéralement toutes mes pensées, c'en est effrayant.
J'essaye de contrôler mes pensées, mais il est là, partout, surtout dans mes rêves, nocturnes ou non. Et il jubile, dans ma tête, à l'idée de m'avoir coincée samedi.
J'ai été conne, en même temps, de lui dire oui ! Et qu'est-ce-que j'aurais envie d'en parler à Edo, et aussi à Mai, mais aucun n'est vraiment disposé à me répondre – Mai n'est pas vraiment au courant de ce qui se trame et souhaite un shipping entre Edo et moi. Et Edo. Mon cher ami Edo qui reste injoignable depuis...
Le temps s'écoule à une vitesse fulgurante, et je me retrouve déjà à vendredi. C'est juste avant la fichue conférence que je reviens vraiment totalement à moi, et ce car Mai me donne des coups de coude.
- Ça va ? Tu n'as pas l'air bien , Becca, depuis bien deux jours, je dirais ?
Elle le remarque seulement là, et je ne peux pas lui en vouloir, car son travail lui prend beaucoup de temps, comme elle est junior au sein de l'entreprise. Mais ça me fait plaisir qu'elle remarque quand même...
J'ai cru comprendre qu'elle était formée avec un autre stagiaire, un garçon, visiblement plus jeune qu'elle, qui lui tapait fort sur les nerfs même si, au fond, il est gentil.
- Non, Mai, rien de vraiment grave, juste... Je sais que cette conférence compte pour les examens du diplôme... Et je... Je m'inquiète, c'est tout...
Ouf ! Je m'en sors avec une belle pirouette. Je n'ai pas envie de l'inquiéter elle aussi, et lui dire que ce stress et mes absences proviennent des examens futurs semble la rassurer.
Elle me sourit alors que nous entrons dans la grande salle où va se dérouler la conférence. Je lui fais aussi un sourire, et je la suis dans la salle. Mais je sens que quelqu'un m'appelle en me tapotant dans le dos, et je me retourne... sur Seto.
- Mademoiselle Hopkins ? Je peux vous parler ? Ce ne sera pas long, et vous pourrez rejoindre vite votre amie.
Mai m'encourage avec un autre sourire, un peu plus gêné cette fois. Et dire que je cherche de l'aide en la regardant, là, mais elle ne m'aide pas.
Ce n'est vraiment pas le moment, Seto, tu joues avec le feu, là... Je n'ai vraiment pas envie d'être avec lui, juste avant un moment où je dois me concentrer.
- Aucune objection ? Je vous l'emprunte. Notre chère Rebecca me doit une discussion sur son travail lors du premier exercice.
Il a réussi son coup. Mai n'ose rien dire, et je me vois suivre Seto. Il a déjà envie de jouer, on dirait.
- Bonjour Beckie. Il semblerait que je te dérange, non ?
Je ne réponds pas. Mon élancement au ventre, au bas-ventre même, est en train de me reprendre.
Nous nous éloignons de la foule qui se presse à la porte de l'amphithéâtre.
- Je voulais te dire bonjour comme il se doit, et bien sûr surtout...
Il se penche vers moi. Il est très près, aussi près que la fois dernière, lorsque nous étions complices. Je peux sentir la chaleur de son souffle à mon oreille.
Je suis en train de fondre, et j'ai presque envie de l'attraper et l'amener à moi, contre moi. Il réveille ma Folie, et il doit s'en rendre compte.
Il commence à grogner tout bas, puis il reprend ses manières tout à fait parfaites. Cependant, il me parle tout bas, pour ne pas être entendu.
- Demain. À la bibliothèque. D'accord ? Elle est ouverte le matin. Je compte sur toi pour t'y trouver avant midi.
- J'y serai. Tu peux me faire confiance pour être là. Tu veux qu'on se retrouve dans la salle ?
Il sourit, mais fait « non » de la tête. Il est si... craquant. Je ne résiste plus. Et ma Folie l'emporte.
Je me penche, et l'embrasse, avant de repartir.
Je suis toute rouge en me rendant compte de ma bêtise, de ce geste. Je l'ai embrassé, à découvert, dans l'Université, et sans regarder si quelqu'un se trouvait autour. Cependant, Seto ne m'a pas stoppée. Il devait avoir pris ses précautions, en m'attirant loin.
Mai me voit venir m'installer dans cet état, et un peu d'inquiétude pointe sur son visage. Ça va, elle n'est pas d'humeur taquine au moins.
- Becca, pourquoi tu es rouge comme ça ?
Je prends place à côté d'elle sans un mot. Je vois Seto au loin, qui me lance un regard. Et il est plus que satisfait : il a un sourire qui découvre ses canines, et ses yeux semblent brûler d'un désir ardent.
Je détourne mon regard, légèrement intimidée et honteuse de me trouver dans cette situation.
- Rien, Mai. Juste que les remarques de notre... Hum... Cher professeur... étaient...
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase, car l'un des professeurs de notre cursus introduit le thème de la petite conférence à suivre.
Ouf ! Heureusement que je n'ai pas eu à plus me justifier, ou j'étais dans de beaux draps...Je remercie je ne sais qui ou quoi de cette interruption, qui ramène ma meilleure amie à des occupations qui sont plus de son ressort à elle.
Les trois heures de la conférence sont dures à suivre : Seto me regarde sans arrêt, et je ne peux pas non plus m'empêcher de le scruter, tout en faisant bien mon job, et d'être à la fois attentive aux interventions, mais aussi à Mai, qui, toujours inquiète, jette souvent un œil fébrile dans ma direction.
Seto s'amuse à me voir dans cet état. Mes rêves, avec lui dedans, me reviennent en tête, en même temps que des bribes de souvenirs du lundi. Dans la très petite salle de la bibliothèque. Les images se mêlent, et toutes mes pensées s'entrechoquent. Seto. Je sens que je vais rougir, mais je tente avec tant de bien que de mal de me contrôler, tandis qu'il me fixe toujours, parfois, ravivant mon désir pour lui et faisant rosir mes joues... Ah. Seto.
Quand la fin de la conférence arrive, j'ai envie de sortir au plus vite, avant tous les autres. Exploit que j'arrive à accomplir, en ayant rangé mon sac à la vitesse de la lumière. Je pars de façon précipitée, Mai sur mes talons, et peinant à me suivre. J'ai presque envie de la laisser et de l'abandonner là.
- Tout ça, ça ne t'a pas emballée, on dirait ! lance Mai.
Je réponds par un faible sourire, tout en gardant un rythme élevé de marche. Je ne veux pas que Seto me rattrape, ou je vais encore faire une belle bourde.
Surtout qu'il me... remémore... certains rêves... en sa présence. Avec ce regard. Je sais qu'il me fixe. Mon regard perdu dans le vague, je secoue la tête, avant de reprendre :
- Pas emballée du tout, même...
Nous sommes enfin sorties, heureusement, avec mon empressement, ça aurait été étonnant du contraire, même... Mai semble contrite : elle voulait apparemment parler aux divers acteurs principaux de la conférence, mais elle ne voulait pas m'abandonner.
- Tu peux y retourner, si tu veux ! Je dis ça en souriant. Je peux t'attendre chez Donnie's, tu sais, je suis grande !
Elle rigole à ma plaisanterie, mais elle préfère s'assurer que j'aille bien. C'est aimable à elle, mais plus loin je serais du bâtiment, mieux je... Des pas résonnent dans nos dos. Je prie pour que ce soit l'un des étudiant lambda qui sort paisiblement de la conférence... Mais je pense que je me trompe... Et mes doutes se confirment lorsque j''entends une voix familière s'élever :
- Mademoiselle Kujaku ? Le directeur du département souhaite vous... Oh. Désolé. Je dérange peut-être... ?
Seto se tient à la porte alors que j'affiche une moue qui veut tout et rien dire, pour lui comme pour mon amie Mai. À tous les coups, mon Beau Salaud a insisté pour venir chercher Mai, quand le directeur s'est souvenu qu'elle voulait rencontrer messieurs les conférenciers... Il sourit, disant qu'elle est attendue, et qu'il peut très bien me faire patienter pendant ce temps.
Je me retrouve donc, quelques vingt minutes plus tard, en centre-ville, accompagnée de Seto. J'ai pu prévenir Mai que j'avais quitté le campus et que j'étais aux alentours, et surveillée par notre professeur. Si on m'avait dit ça, un jour, qu'à plus de dix-huit ans, j'allais être encore sous l'œil d'un « baby-sitter ». Mai n'avait pas l'air dérangée de me savoir avec notre professeur, et puis, après tout, selon elle « l'entente cordiale » est de mise, surtout qu'elle sait que lui et moi on a démarré sur un mauvais coup. Et pourtant, si elle savait ce qui se passe entre Seto et moi...
Nous flânons dans les rues sans parler. Je suis trop gênée et il semblerait que Seto est encore figé dans l'attitude du professeur. Il a peut-être peur que des étudiants de l'Université, se trouvant fortuitement en ville, viennent à nous remarquer. Je lui lance tantôt des regards, tantôt des sourire, afin de capter son attention, mais il est plus occupé à regarder les vitrines des magasins d'un air absent. Serait-ce de la timidité ? Chez Seto ? Oh, non, c'est trop mignon !
- Oh ! On peut aller là ! S'il te plaît !
Je suis enthousiaste en pointant du doigt l''enseigne où je m'étais rendue, plus tôt, avec Edo. Bien vite, je me rends cependant compte que j'ai eu une attitude de gamine, en réagissant comme ça, à vue. Je m'attendais même à ce que Seto, en bon maître qu'il est, me réprimande en me disant qu'on ne devait jamais montrer du doigt. Je baisse la tête et le silence se fait.
Quand je lève de nouveau les yeux vers Seto, il a un sourire amusé et toute timidité semble s'être évaporée. Il me fait un petit signe de tête, m'invitant à le suivre. Il paraît plus jeune que d'habitude, dans cette attitude, et son côté juvénile me plaît bien.
- Toujours à traîner dans les livres, Beckie ? Le travail à la librairie ne te donne pas assez pour ton enrichissement personnel ?
Il me taquine, arborant un sourire chaleureux, en me regardant tendrement, alors que nous entrons et passons devant le rayon des livres. Du tac-au-tac, je réagis, et je fais « non » de la tête, lui faisant signe de me suivre, à son tour. Intrigué, il ne bronche pas et vient avec moi.
- Là, voilà, nous y sommes ! J'affiche un grand sourire. Hé hé, j'espère que ce n'est pas trop « gamin » pour toi...
Le rayon des jeux en tous genres s'offrent à nous. Quelques enfants flânant dans les rayons, appuyant sur des boutons de jouets d'exposition, et lisant le dos de certaines boîtes, parfois. Mon sourire s'est estompé car Seto n'a pas répondu. Son visage est de nouveau fermé, et il se dirige vers un des étalages où des épées-mousses sont rangées. Il regarde les objets avec un tel dédain, ça craint pour moi.
Je détourne le regard vers le rayon faisant face, dans le magasin au rayon des jeux et jouets – en face, c'est de la sophrologie. Je ne veux pas faire face à une critique acerbe de la part de Seto et la stratégie de l'évitement semble être la meilleure option. Alors que mes yeux se perdent dans les rayons de sophrologie, au loin, je sens une drôle de chose glisser sur ma nuque et aller vers mon cou. Que... Quoi.. Qui ?
Je me retourne face à un Seto très sérieux, pointant dans mon cou la lame de l'épée-mousse comme s'il s'agissait d'une vraie arme.
- Face à quelqu'un, qui que ce soit, il ne faut pas baisser les armes. C'est la règle numéro un.
Je suis surprise de le voir, là, comme ça, si sérieux, si fermé, tenant pourtant une épée-mousse dans la main. Je lève les mains en signe de rédition. Il sourit, puis, sans quitter mon regard, attrape une épée-mousse dans le rayon juste à côté et me la donne.
- En garde, Beckie !
Je ressors, presque une heure plus tard, Seto est un peu à la traîne à cause d'un achat de dernière minute. J'ai un sac avec quelques achats dedans, dont deux ou trois jeux de plateaux que j'admire – j'inviterai bien Edo à venir jouer avec Mai et moi, et pourquoi pas Seto... mais ça ferait trop étrange.
Seto et moi, nous nous sommes amusés, là, dans les rayons « pour enfants » : après un court affrontement à l'épée - stoppé par un vigile qui trouvait trop excentriques deux adultes s'amusant de la sorte – nous avons testé des robots à disposition dans le magasin, regardé le rayon des peluches - trop mignon ! - puis nous avons essayé quelques jeux de plateaux et des jeux de cartes. Il est étonnement fort dans la dernière discipline, ayant déjà été classé dans les meilleurs joueurs d'un des jeux.
J'attends sur un banc, pas trop loin du magasin, juste devant, en fait. Seto tarde à sortir du magasin, il doit y avoir foule aux caisses. Ou bien, il n'a juste pas l'habitude de tout ce monde. C'est vrai qu'il a l'air de vivre plutôt en marge du monde qui l'entoure.
Je m'étire de tout mon long, les yeux fermés, dans une décontraction totale. Seto est mignon quand il n'essaye pas de m'avoir pour lui, ou de tenter de me ridiculiser pour son bon plaisir coupable. Je scrute toujours la sortie du magasin, mais pas de Seto.
Alors que je m'apprête à me lever pour aller voir au plus près de la sortie pour apercevoir les caisses, deux grandes mains se posent sur mes yeux.
- Devine qui c'est.. !
La voix m'est très familière, et pour cause, c'est celle de Monsieur-Silence-Radio. Edo. Je souris, puis j'éclate d'un rire franc, rassurée qu'il ne me boude pas ou qu'il n'ait simplement pas juste disparu. J'enlève les mains qui couvrent mes yeux, en lançant un « Edo ! » où la locution finale s'allonge en un cri un peu plus aigu qu'à l'accoutumée. Je fais face à Edo. Il pose ses mains sur mes épaules. Sa proximité me gêne un peu mais je n'ose rien dire. Je suis trop heureuse d'avoir de ses nouvelles, mieux encore, de le voir en chair et en os, devant moi.
- Je ne pensais pas te croiser ici, Beckie ! Tu n'as pas cours ? Je peux peut-être t'inviter pour manger, si tu dois attendre ?
- C'est gentil, Edo, vraiment. Je lui lance un sourire, mais mon regard tend plutôt vers un air désolé. Mais je... je suis accompagnée, et...
- Accompagnée ? Il me lance un grand sourire. Il a l'air de ne pas me croire.
Tandis qu'Edo, l'air incrédule, me fixe, j'entends derrière moi un raclement de gorge. Quand je me retourne, Seto est là, cachant quelque chose dans son dos. Il a l'air sévère, mais une lueur dans son regard vient trahir une déception mal dissimulée.
- Ah, accompagnée, je vois...
Edo regarde de haut en bas Seto. Il semble le toiser, et en retour, Seto fait de même. J'ai un pincement au cœur en retrouvant Seto alors qu'Edo a encore prise sur mes épaules, ses deux grandes mains m'agrippant, et serrant un peu son étreinte alors que les regards des deux hommes se croisent, furieux. Seto me lance aussi un regard glacial, il me juge. Ce n'était pas prévu ! Ma conscience s'égosille, je voudrais crier, moi aussi, pour rétablir la vérité, et dire que cette proximité entre lui et moi est fortuite. Crois-moi, Seto, si tu pouvais m'agripper, me tenir, si je pouvais être dans tes bras, j'y sauterais sans hésiter !
Seto me fixe encore quelques secondes puis souffle. Il cache toujours la chose dans son dos, et j'ai la désagréable impression que c'est quelque chose pour moi. Il porte son regard ensuite sur Edo, mais cette fois, son air déterminé semble s'éclipser. Que.. ? Seto.. ?
- Je ne vais pas plus vous déranger, les amoureux... Il tourne les talons, dissimulant toujours ce qu'il cachait, d'un geste habile. Bien... Beckie...
Il est en train de me dire au revoir. Il est en train de m'échapper. Non ! Je me libère de l'emprise d'Edo, étonné que je le repousse de la sorte.
- Seto, s'il te plaît, ne pars pas... Ce n'est pas ce que tu...
Il se fige un instant, hésitant à se retourner sur moi. J'ai envie de sauter dans ses bras, lui montrer qu'il ne doit pas partir, qu'il ne doit pas me laisser comme ça, qu'avec lui j'ai comme plus de libertés... Cependant, je reste figée, moi aussi, attendant une réaction de sa part. Je suis à égale distance entre Seto et Edo.
Je sens le regard d'Edo dans ma nuque. Il ne semble pas comprendre pourquoi je suis autant attachée à Seto, qui doit, pour lui, incarner le parfait connard – et Seigneur, il n'a pas tort, il peut l'être ! Seto est toujours dos à moi, il ne bouge pas d'un iota non plus.
- Seto, je...
J'ai envie de prendre mon courage à deux mains et dire tout ce que j'ai sur le cœur, dire que je m'amuse bien avec lui, que même s'il est un peu connard parfois, il comble mes espérances... et ma Folie, me susurrer à l'oreille que je devrais dire que j'ai besoin de lui aussi pour qu'il me comble à un certain endroit. Idiote !
Toujours figée, je suis en train de me maudire intérieurement, et je serre les poings. La scène doit être incompréhensible. Je tente de reprendre, mais...
- Rebecca ! Ohé ! Beckie !
Je me retourne. Oh, non, il ne manquait plus qu'elle. Mai. Mai qui arrive en courant comme elle le peut, dans ses bottes à talons aiguilles - combien de fois devrais-je lui dire que ce n'est pas adéquat de courir dans ce genre de chaussures ? - elle agite un bras pour se faire remarquer, même si, de toute évidence, on ne peut pas la louper.
Elle arrive près de nous, essoufflée, nous regardant avec un drôle d'air. L'équidistance entre Seto, Edo et moi doit l'étonner, et comment !
- Vous jouez à quoi, tous ?..
Edo lui fait un signe de la main, arborant un grand sourire, regardant d'un œil un peu mauvais Seto, toujours dos à nous trois. Mai semble croire qu'il y a eu une dispute ou que son arrivée impromptue est la cause directe à cet étonnant manège.
Un peu moins sûre d'elle, enfin, moins qu'à l'accoutumée, elle se tourne précipitamment vers Seto, qui, lui, ne daigne même pas faire face. Il serait vexé ? Ma conscience semble avoir mis le doigt sur quelque chose, plus que de la déception, Seto est vexé, et peut-être même jaloux.
Je suis coincée entre deux feux, la lance d'incendie, si elle le veut bien, serait bien Mai, mais elle est elle-même bien mal à l'aise et s'excuse...
- Oh, Professeur, je suis désolée de... C'est à cause de moi tout ça, ou... Enfin, d'avoir agi, et parlé comme ça... C'est juste... Que c'est... Hum, étonnant ?
Étonnant, ça, on peut le dire. Alors que je devais simplement patienter en présence d'un professeur – action encouragée par Mai en personne, me voici en plus en compagnie d'Edo, qui, de toute évidence - et comme l'a si bien souligné Seto, me considère comme plus qu'une amie. Cette pensée me met un instant mal à l'aise. Mais j'arrive à vite me rétablir.
Du coin de l'œil, je vois Edo qui semble s'étouffer. Il me fait des gros yeux, me réprimandant à moitié en silence, une autre moitié de lui, consternée, demandant une réponse. Il a capté que je craquais pour Seto, ou quoi ? Seigneur, Seigneur, Seigneur.
Mai reste à quelques mètres de nous trois, son regard se baladant de Seto à Edo en passant par moi. Elle s'attarde davantage sur ma petite personne d'un regard, avant de s'avancer vers moi et de m'attraper le bras comme si j'étais une petite vieille à qui il fallait faire traverser la rue. Se plaçant devant moi, elle me pose quelques questions, puis s'adresse à Edo par dessus mon épaule.
Pendant ce court moment où Mai me rejoint, je perds Seto du regard, et quand Mai m'offre une meilleure visibilité, je constate qu'il a disparu. Il s'est éclipsé sans un bruit, sans se faire remarquer, lui qu'on ne peut pas manquer d'habitude. À mon acte manqué.
Quelques heures plus tard, retour à la résidence, en compagnie de Mai et Edo. Ils sont enthousiastes et testent les jeux de plateaux que j'ai acheté. Achat stupide et compulsif ! Tu devrais plutôt économiser pour avoir une nouvelle voiture ! Ma Ford n'a pas encore rendu l'âme, mais vu le temps que prennent les réparations, j'ai bien peur de devoir lui dire bientôt au revoir. Je soupire très fort, faisant décoller quelques mèches de cheveux qui tombent devant mes yeux.
Je n'ai pas l'air en forme, et Mai le remarque vite, sans pour autant rien dire. Un genre de complicité féminine, un code que nous autres, les filles, on a entre nous, surtout en présence d'un garçon. À voir comment Mai occupe Edo, et vu comment elle rit avec lui, je me demande si, au lieu de le voir comme un shipping potentiel pour moi, elle ne le voit pas comme son futur ex-petit ami.
Au bout de plusieurs minutes d'une nouvelle partie d'un escape-game plateau, je me lève, exténuée, me frottant les yeux frénétiquement en me dirigeant vers la salle de bains.
- Je reviens, continuez sans moi ! Je baille à moitié.
Je ferme la porte derrière moi sans toutefois enclencher la serrure. Sortant mon vieux portable à touches de ma poche arrière, je me regarde dans le miroir face à moi.
C'est fou ce que j'ai l'air vraiment fatiguée. Ou bien est-ce l'éclairage de la pièce ? Ce n'était pas comme ça, chez Seto, malgré le fait que je venais de me prendre une belle cuite et que j'en étais à peine remise.
Je repense à cette soirée, à Edo me payant verre sur verre, au bar. Les mecs de l'université aussi, ceux qui peuvent pas m'encadrer. Mon agression. Et le sauvetage par Seto... Je frissonne.
Je jette un œil à mon vieux cellulaire, le sortant d'une période de veille bien trop longue. Pas de message, pas d'appel manqué, rien. Juste l'heure sur le cadran. Nouveau soupir, tête baissée. Ma tête cogne, mes tympans pulsent comme des tambours.
Tête de nouveau relevée, je flippe : j'aperçois dans le reflet du miroir, en plus de mon reflet stupéfait, Edo, derrière moi, refermant la porte silencieusement.
- Mai a un appel de son patron... Il regarde ses chaussures un instant avant de relever la tête et de croiser mon regard par le biais du reflet dans le miroir. Et je m'inquiétais pour toi... Pardonne l'intrusion.
- Ce... Ce n'est rien, rien du tout ! C'est gentil de t'inquiéter pour moi, et de venir voir...
Je ne suis décidément pas à l'aise. Edo est en train de sourire, un sourire bienveillant, comme à son habitude, mais une légère tension est palpable.
- J'imagine qu'il s'amuse bien, avec toi, Beckie.
- P... Pardon ?
En l'instant, Edo me glace le sang. Il est toujours là, me fixant avec un grand sourire avenant, mais ses paroles sont glaciales. Je bredouille quelques mots, mais j'ai la vague impression qu'il n'y a que des borborygmes infects qui sortent de ma bouche.
Il emploie « Beckie », en insistant bien dessus. Il utilise le surnom que me donne Seto, mais dans sa bouche, ça sonne comme une insulte.
Edo s'adosse contre la porte, bloquant toute éventualité de fuite. J'en ai peur. D'autant plus que son attitude ne correspond pas du tout avec le ton de sa voix, cassante au possible.
- Ce type est un connard, et tu le sais très bien, hein ? Mais non, tu vas dans les bras d'un gars pareil, il profite bien de toi, et te fait peut-être miroiter des choses...
Moment de silence. Je n'ose pas répondre, de peur d'attiser une quelconque colère chez Edo. Après tout, je ne l'ai jamais vu en colère. Je le vois encore comme le petit garçon d'autrefois. Mais c'est un homme désormais. Un homme avec des désirs et des choix.
Edo enfonce ses mains dans les poches de son pantalon, dans une attitude à moitié contrainte, à moitié décontractée.
- Edo... Tu es en train de te faire un film...
Je trouve enfin la force de marmonner une réponse, même si elle est loin d'être satisfaisante... Ce n'est pas avec un tel argument que je vais pouvoir l'arrêter dans ses affabulations... Après lui-même n'a pas de vrais arguments, juste des hypothèses farfelues. Même s'il est vrai que Seto m'attire bien qu'il n'était, au début, du moins, pas du tout mon genre. Enfin, je le pensais. Et puis, il n'a pas l'air de vouloir profiter de moi – même si la scène dans la bibliothèque me fait tressaillir un brin.
N'empêche, Seto, j'en suis sûre, ne veut pas juste profiter de moi. Il est juste un peu... inadapté... Du fait qu'il semble vivre en marge des autres... Mais Edo n'est décidément pas du même avis que moi.
Il s'avance vers moi. Il n'a pas beaucoup de distance à parcourir. La salle de bains est assez petite et en deux pas, le voilà à quelques centimètres de mon visage. Il passe une main au-dessus de mon épaule qu'il vient appuyer sur le mur à côté du miroir. Il est en train de m'encadrer. J'ai peur. Mais où est le vrai Edo ? Son expression reste figée, ce sourire qui me réconforte, d'habitude, devient en quelques instants une menace silencieuse.
- Tu sais, avec moi dans les parages, il ne va plus pouvoir s'amuser très longtemps, ton professeur.
- Edo ! Il n'y a rien entre lui et moi, il n'y a jamais rien eu,et il n'y aura sans doute jamais rien !
Mon cœur se serre rien qu'à cette évocation. C'est vrai, il n'y aura peut-être jamais rien : je dois retrouver Seto demain, mais vu comment la journée s'est achevée, je suis prête à m'attendre à un message texte de la part de Seto, annulant tout.
Je serre les poings, une larme roulant sur ma joue, dans un trop plein d'émotions, et je frappe mollement le torse d'Edo - ferme et plutôt musclé malgré le fait qu'il soit un simple informaticien. Ce geste lui décroche le sourire qu'il arbore depuis son entrée dans la salle de bains.
Un instant, il semble choqué. Dans un élan de méchanceté, j'ai envie de lui crier que c'est plutôt à moi d'être choquée, mais je suis trop chamboulée pour faire ça. Il ne manque pas de remarquer ça. Edo se penche vers moi, son air ayant changé du tout au tout, parlant avec une voix calme et douce, comme pour rassurer une enfant.
- Reb... Non, Reb... Je ne voulais pas... S'il te plaît... Pleure pas... Reb...
Tandis que je continue de pleurer à chaudes larmes, Edo approche sa tête de la mienne, posant son front contre le mien, en chuchotant des paroles douces. Des paroles qui semblent plus en accord avec ce que je connais de lui.
Un instant, je suis rassurée, et je plonge mon regard dans le sien. Quelques unes de ses mèches de cheveux gris-blancs se mêlent aux miennes. Il est si proche, c'est déroutant, mais rassurant. Un vague souvenir d'enfant me revient en tête, un souvenir où nous étions dans une pose semblable, sauf qu'à ce moment-là...
Sauf qu'à ce moment-là, enfants, Edo était juste un petit garçon innocent, pas un homme. Un petit garçon avec des intentions chastes, pas un homme. À ce moment-là, il n'était pas un homme m'embrassant avec passion.
- Becca ! Edo ! Hé, c'est pas drôle ! Vous êtes où ?!
Mai ! Seigneur, merci ! Mai ! Edo relâche son étreinte, m'écartant de lui doucement. Il me fixe, déterminé. Plus que choquée, me voilà à deux doigts de m'évanouir. Seto avait raison, Edo est dingue de moi. Ses actes, bien que clairs et limpides, ne m'évoquaient pas de l'amour mais plus de l'amitié. Une amitié certes spéciale, mais une relation simple, sans aucun embranchement, sans aucune complication. Mais il semble en avoir décidé autrement.
Tandis que Mai nous appelle et nous cherche un peu partout, Edo, ses mains sur mes épaules, inspire profondément. Il hésite, puis dit tout bas :
- Reb. Je t'aime. C'est tout ce que tu as à savoir pour le moment. Peu importe si tu me repousses maintenant, je serai patient. Mais il me fallait te le dire, quelque soit...
La porte s'ouvre grand, la silhouette de Mai se découpe dans l'encadrement de la porte. Elle a toujours son portable à la main. Nous fixant, Edo et moi, elle paraît un instant confuse. Mais elle reprend vite contenance, comme à son habitude...
- Ah, vous étiez là, petits cachottiers !
Elle écarquille les yeux en remarquant la pose si peu naturelle - pour une relation amicale - dans laquelle je me trouve avec Edo. Gênée, elle marmonne quelque chose en refermant la porte.
Mai, maintenant hors de notre vue, lance au passage qu'elle s'apprête à préparer à manger, ou plutôt, à commander pour manger.
Edo profite de cette drôle de situation, un peu tragi-comique, pour reprendre de plus belle :
- … Quelque soit la façon, je devais te le dire. Je pense que maintenant, c'est clair ?
Je fais « oui » de la tête en plantant toujours mon regard dans le sien. Il m'imite à son tour avant de tourner les talons, sans dire un mot de plus.
Edo sort de la salle de bains, refermant la porte sur moi et me laissant seule dans l'étrange atmosphère qu'il a laissé en m'embrassant. Je porte une main à mes lèvres. S'est-il réellement passé ce qui vient de se passer ? J'en suis toute retournée. Je sais, au fond de moi, que je vais être à la base d'un conflit. En parallèle, un conflit interne se joue en moi, mais je n'en ai encore que très peu conscience. Et peut-être est-il passager ? C'est peut-être le résultat d'émotions divagantes ? Je me sens mal et j'ai envie de rendre.
Au loin, j'entends distinctement Edo dire au revoir à Mai. La porte claque. Quelques minutes plus tard, le bruit de moteur de la Chrysler retentit dans le parking, en bas.
Bien trop mal pour aller manger, et bien trop sous le choc, je me dirige d'un pas lourd vers ma chambre, après m'être lavée.
En m'allongeant sur mon lit, je sens une chose s'imprimer contre ma fesse. J'avais oublié avoir glissé mon portable dans l'une des poches à l'arrière de mon pantalon, avant de me laver. J'extirpe la petite boîte de plastique de l'endroit où je l'ai fourrée. Machinalement, et sans grande conviction, je sors le portable de sa veille. Je ne prête pas tout de suite attention à ce qui s'affiche sur le petit écran, quand soudain, je réalise.
Un message de Seto, confirmant toujours notre rendez-vous du lendemain. Il reste vague quant à l'heure. Mais plus que cela, j'observe une légère façon de marquer une distance dans le message texte. Je redoute que, le lendemain, je ne le retrouve froid, comme au début, sarcastique, et horrible. J'en ai mal au ventre. Aurait-il un sixième sens l'alertant qu'un rival sérieux vient de tenter sa chance ?
