16.

- Allô ? Reb ?... Est-ce que tu m'entends ?... Reb !... On dirait qu'il y a un parasite sur la ligne, ça grésille.. !

La voix d'Edo vient frapper mes tympans. J'ai à peine le temps de me mettre la situation en tête. Quelle galère. Je ne crois pas si bien dire... En tous cas, en entendant la voix de mon « ami », quelque chose me frappe. Je me sens mal, et pas qu'un peu, en repensant à ce qu'il s'est produit hier entre lui et moi. Je panique, même si je sais que Seto n'est, pour le moment, encore au courant de rien. Est-ce que je devrais le prévenir ? Non, pas la peine, impulsif et possessif comme il est, il risque de lui refaire le portrait à coups de crochets du droit, ce que je ne souhaite à personne...

Mon esprit divague, en entendant la voix d'Edo à mes écoutilles, tandis qu'à l'opposé de mon corps, tous mes capteurs sensoriels sont en alerte, mais pour des raisons bien obscures. Des sentiments contraires s'emparent de moi en un rien de temps : d'un côté mon corps veut être satisfait, de l'autre, ma Raison me crie de tout stopper. Mais ce qu'il se produit est un curieux mélange des deux intentions intérieures...

Je me retourne d'un coup dans le canapé, jambes écartées, haletante et en pleine angoisse, face à Seto qui me lance un regard teinté de questionnements et de taquineries. Il ne semble pas tout de suite comprendre, encore trop dans le feu de l'action qu'il menait jusque-là. Je suis très pâle, car dans le combiné du téléphone, Edo crie à pleins poumons le petit surnom – mon prénom tout juste tronqué – qu'il m'a donné il y a de ça une dizaine d'années, quand nous étions enfants. Des images d'un petit Edo souriant, gambadant avec moi dans la grande prairie bordant nos maisons respectives, se mêle à l'image d'un prédateur aux yeux bleus me courant après. Ma tête me tourne, je suis déconfite, et je ne sais plus où diriger mes pensées. Crise d'angoisse.

Seto stoppe tout net en voyant que mon expression corporelle change et que je tente de me recroqueviller. Son air taquin se mue en une moue inquiète. Cet homme change d'humeur comme de chemise. Son attitude devient protectrice, même si ce changement contraste avec le fait qu'il soit tout dégingandé. D'instinct, il attrape le combiné du téléphone pour le porter à son oreille. Il n'aurait pas dû. Et j'aurais dû l'en empêcher. Mais il est déjà bien trop tard quand je réalise que le mal est fait...

En entendant la voix d'Edo, Seto se crispe d'un coup et ses pupilles s'étrécissent. Il est plus qu'en colère d'entendre celui qu'il doit considérer – à juste titre – comme son plus grand rival. Je sens qu'intérieurement il bouillonne d'une rage folle, tant qu'il en est à deux doigts de broyer par la seule force de sa main droite le téléphone.

- Reb ! C'est pas drôle ! Hé ! Tu vas répondre, à la fin ?

Edo s'impatiente tandis que Seto attend toujours. Il le laisse parler, hurler même. Je peux entendre tout ce que dit Edo très distinctement tellement sa voix porte fort et loin. J'ai un spasme en voyant Seto toujours raide, le combiné à la main, écoutant attentivement. Je croise les doigts pour qu'Edo ne dérape pas et qu'il ne balance rien de trop évident par rapport à la situation d'hier. Je ne me sens pas prête d'en parler à Seto, pas du tout même, et mon corps me renvoie aussi ce sentiment inconfortable par des tressaillements des jambes.

Je crois entendre Edo commencer à abandonner. Il va peut-être finir par croire que, trop en colère contre lui, je refuse tout bonnement, pour le moment, de lui adresser la parole. En vrai, je commence à redouter sa présence, même s'il est gentil et charmant la plupart du temps, je sais maintenant qu'il est capable d'être tout autant imprévisible que Seto – mais seulement alors repoussé dans ses derniers retranchements.

- Ok. Reb... J'ai compris...

Edo se met à souffler très fort au combiné, visiblement agacé, mais c'est là le premier signe d'une bataille en retraite, enfin, du moins, c'était là simplement mon point de vue avant que le bougre ne continue dans sa lancée. Je suis de plus en plus inquiète, surtout en voyant Seto se raidir davantage. Edo ricane alors à l'autre bout du fil. Un rire que je ne connais pas de lui, à la limite entre le dédain total et l'agacement le plus complet. Je reste de marbre un instant, avant de croire que mon corps va sombrer définitivement dans les abîmes...

- Ok, ok, Reb. Je suis désolé pour hier. Je l'ai dit, d'accord ? D-é-s-o-l-é...

Seto lance un drôle de regard vers moi, dont l'expression m'est inconnue. C'est seulement quand il arque un sourcil en guise de questionnement que je vois enfin où il veut en venir et où il en est intérieurement. Je n'étais pas prête. Pas prête du tout. Il raccroche au nez d'Edo, laissant la tonalité grésiller, le téléphone reprenant ensuite son chant perpétuel strident, un concert dont j'aurais bien eu envie de me passer.

Se levant et se rhabillant, Seto me regarde toujours, de haut, de très haut même, voire presque inquisiteur, et sans mot dire. Le revoilà dans son rôle de maître d'école au-dessus de tout, dans la quasi omniscience, et je suis la petite fille qu'il vient gronder pour la faute d'un autre. Je me sens blessée, vexée, moi qui pourtant, quelques minutes auparavant, était enfin ravie – après quelques hésitations - de voir débarquer Seto chez moi.

- Il voulait dire quoi, en disant qu'il était « désolé pour hier » ?

Froid et distant, comme un Seto blessé en son for intérieur, et qui se protège en se fabricant comme une armure hérissée de piques et de sarcasmes, mais aussi d'une bonne dose de méchanceté et de mépris. Ah. Quelle surprise. Il me parle en me fixant toujours, j'ai même l'impression que son regard me transperce...

- En quelles circonstances un « si gentil garçon » pourrait te présenter des excuses, hum ?

Il insiste. Il repose la même question, d'une façon si différente, plus tranchante encore. Je n'ose pas répondre, et en guise de seule réaction, je ramène mes jambes sous moi en me couvrant avec le plaid sur le canapé. À demie nue, comme ça, je n'en mène pas large, surtout que je sens qu'il est sur le point de plier bagages, de rage très certainement. C'est tout à fait compréhensible, après tout, avec les diverses actions d'Edo. Pourquoi cherche-t-il toujours à le provoquer, en même temps ? La réponse est univoque : lui aussi veut de moi, et ce même malgré mon premier refus.

Seto arrête brusquement de me fixer et se tourne pour ne me laisser voir que son dos. Est-ce qu'il chercherait à cacher ses sentiments ? Hum, peut-être. C'est Seto, en même temps, et il est difficile de lui faire dire – ou même sentir – ce qu'il ressent. C'est évident, il cherche à murer ses sentiments comme s'il s'agissait de quelque chose de palpable et concret, comme un squelette qu'on pourrait cacher dans un placard.

Mon regard se fixe dans sa nuque, espérant voir un nerf trahir une quelconque réaction. Même en colère, il reste impassible, c'est à croire que peu d'émotions peuvent traverser son épaisse carapace d'amertume et de ressentiments. C'est en ne voyant aucune amélioration au niveau de son inexpression que je décide de me reprendre.

Hé! Je ne peux pas toujours être trimballée émotionnellement au gré de ses humeurs tout de même! Je me galvanise, me préparant à tempêter, gonflant à la fois mes poumons et mon orgueil.

Mes lèvres commencent à former un mot - et pas le plus poli du monde - quand soudain Seto se retourne. Son expression reste figée, toujours aussi impassible, mais son regard livre quelque chose d'inhabituel, une sorte de réflexion intense mais précipitée et sûre. Il me regarde de haut en bas, puis lâche un long soupir.

- Va t'habiller. Je patiente en bas. Tu peux prendre ton temps.

- Je...je… D'accord…

Encore un changement d'humeur, et pas moindre, en plus. Il est en train de batttre en retraite, ou…? Je suis très, très intriguée, me demandant ce qu'il prépare, décidément. Je lève un sourcil en guise de question, mais c'est trop tard, Seto est déjà parti, ayant déjà claqué la porte, faisant trembler au passage les murs du couloir. C'est pas ton intégrité dans la résidence et ton loyer que tu es en train de jouer, en claquant la porte comme ça. Sale con. Je peste intérieurement, d'autant plus que je sais qu'au contraire d'Edo, Seto ne se cache pas derrière de bons airs, très loin de là, même. Il est habituellement impassible, oui, mais un comportement vient le trahir et davantage encore avec les personnes pour qui il a une attention toute particulière. Je fais partie de cette minorité, pour mon plus grand bonheur - et mon plus grand malheur.

Je passe par ma chambre pour choisir des vêtements qui conviennent mieux à une sortie, après m'être lavée et battue pour dompter mes cheveux en bataille. Abandonnant pyjama et chaussons fantaisie, me voilà en tenue décontractée. Un sweat rouge brique large en guise de haut, passé sur un classique t-shirt blanc, et comme bas un sempiternel blue jean version slim - ô combien contemporain. Pour finir, une bonne paire de bottines à talons larges s'impose, je me dois au moins de rattraper mon cher professeur de quelques centimètres, si je veux éviter d'être toujours rapportée à une enfant à gronder. À nous deux, Beau Salaud.

J'arrive au bas de la résidence où Seto est en train de m'attendre, à demi assis sur le capot de sa Subaru noire toujours impeccablement lustrée. Il a les bras croisés comme agacé, tête baissée admirant le bitume lisse du parking. En entendant la porte d'entrée claquer derrière moi, Seto relève la tête et son regard intense se pose sur moi. Il ne décroche pas un sourire, ni même un rictus, rien. Il se lève et contourne la voiture, m'ouvrant la portière côté passager, en guise d'invitation à monter, en fait, en agissant comme un véritable gentleman. Étonnant.

Je décide de répondre à l'invitation en imitant Seto et en contournant à mon tour la voiture pour prendre place dans l'habitacle. L'intérieur sent le neuf, chose que je n'avais pas remarqué la première fois, sûrement à cause du trop plein émotionnel durant cette fois-ci. C'est vrai, c'était après… après...la bibliothèque. Le souvenir douloureux de ce moment me submerge d'un coup. C'est à croire que chaque fois qu'il est sur le point de… enfin… que nous sommes… On est arrêtés tout net, oui, c'est tout à fait cela. Et si ce n'est pas à cause des tourments de monsieur, c'est alors de la faute d'un élément extérieur, comme Edo, au hasard d'exemple...

Seto monte à mes côtés, l'air toujours très fermé. Aucun mot ne s'échappe de sa bouche. Peut-être est-il en train d'attendre que ce soit moi qui initie la conversation? Mais est-ce que j'en ai envie? D'un côté, oui, car il est bien au moins un mystère que je veux résoudre - si ce n'est les changements d'humeurs intempestives de Seto - ce serait de savoir pourquoi j'ai dû rejoindre mon cher professeur dans sa voiture personnelle. Sûrement à cause de beaucoup de témérité et d'énormément d'imprudence. Seto attache sa ceinture de sécurité et me regarde. Ses yeux dévoilent un brin d'agacement avant que sa bouche et ses gestes ne viennent confirmer cela. Il se penche vers moi, passe sa main dans mon dos. Sa tête est à quelques centimètres de la mienne, son regard plongé dans le mien. Clac. Ma ceinture de sécurité se déroule devant moi grâce aux gestes de Seto. Clic. La voilà bien bouclée, tellement bien que je ne peux plus bouger de mon siège.

- Que ce soit ton souhait ou non, nous sommes désormais tacitement liés, Beckie.

Sa voix redevient chaleureuse et douce, il me taquine légèrement, même, ou j'en ai du moins l'impression. Il sourit faiblement, même s'il semble lui-même peu convaincu de cette attitude. Il paraît néanmoins avoir pesé et pensé la situation. Rétablissons le peu de stabilité entre nous, ne gâchons pas notre journée. Je me prête aux mêmes intentions et je lui lance à mon tour un sourire, net, franc et encourageant. Loin de l'impassibilité qu'il aime dégager, Seto a l'air plus détendu. Il me fixe toujours, mains sur le volant, et je devine qu'il tâte l'arrière due ce dernier pour trouver les clés et démarrer la Subaru.

Le moteur se met à vrombir puissamment d'un coup, puis ronronne doucement. Le son est agréable aux oreilles, au contraire de ma vieille Ford dont la place de parking reste étonnamment vide et où je jette un regard plus que nostalgique. Ah, ma petite Ford, ô liberté chérie. Du coin de l'oeil, Seto me zyeute, tout en étant attentif au parcours à suivre pour quitter le parking dans les règles de l'art et du Code de la Route. Je regarde dans le rétroviseur extérieur, la résidence s'éloigne peu à peu, et je ne peux en voir bientôt que la barrière. J'aurais aimé rester à l'appartement, après ce qu'il s'est passé hier avec Edo, mais je sais que Seto saura me changer les idées à sa façon - espérons la plus douce qui soit.

Tandis que la voiture roule en douceur sur l'asphalte, je regarde le paysage changer. Nous nous éloignons de toute évidence de la grande ville, passant par des petites villes et villages, afin de gagner la rase campagne. Quittons-nous la région de Portland pour aller dans une autre grande ville? Aucune chance quand je constate que Seto s'engage sur des routes secondaires, puis sur un chemin de terre qui couvre de poussière la Subaru. Au bout d'un petit temps, un grand hangar et de grosses silhouettes se profilent sur un beau terrain plat et dégagé. Qu'est-ce que…?

Je tourne la tête vers Seto, arquant un sourcil. Qu'est-ce qu'on vient faire ici? Après avoir roulé près de deux heures? Je constate que je commence à avoir faim, mon estomac se manifestant bruyamment. Seto rit doucement. Je m'irrite.

-Ce n'est pas drôle! On est partis, comme ça, sur un coup de tête! Je boude un peu avant de renchérir. En plus, j'ai même pas mangé correctement, ce matin…

- Ah ah ah… Tu devrais attendre avant de réclamer un repas! Il retourne un instant les yeux de la route de terre battue pour me regarder. Si tu manges avant, tu ne vas pas te sentir bien, tu sais?

Je me sens déjà mal, de toute façon. Un beau salaud cinglé m'emmène loin de la ville, loin de tout, près d'appareils que je n'arrive pas à identifier, juste à côté d'un grand hangar. Ça ressemble à une sortie avec un maniaque prêt à ficeler sa victime et la découper en morceaux. Espérons qu'il ne soit pas aussi fou qu'il ne le laisse paraître...

Nous approchons davantage de l'endroit, Seto sourit maintenant très largement. Le fait que je ne sois pas rassurée doit l'amuser, évidemment. Je scrute les alentours du hangar, et je constate avec un soulagement non-dissimulé qu'il s'agit en fait... d'une réserve d'avions... en tous genres. Je suis émerveillée en voyant les appareils alignés au sol. Bon, ce n'est pas une sortie comme je l'espérais, j'ai le droit à la visite scolaire de la base aéronautique, mais bon, c'est dékà pas mal! Je me tourne vers Seto, enthousiaste.

- Alors, conquise?

Très sûr de lui, il ne regarde même plus la route, préférant savourer le large éventail de mes expressions faciales. Il doit bien connaître l'endroit pour conduire sans vraiment regarder devant lui. À croire qu'il avait préparé le coup d'avance. Je suis en extase en voyant défiler les différents modèles d'avions au gré des cahots de la route. Je retiendrai l'endroit pour une prochaine fois, même si je ne pratique pas le plané avec panache!

Nous nous garons enfin à côté d'un plus petit bâtiment, une petite maison, cachée à la route par le hangar à avions. Des pick-up sont garés de l'autre côté de la modeste mais cossue demeure. Un homme sort de la maisonnette, un mec de la campagne, il doit avoir à peu près 40 ans, si ce n'est bien moins. Il salue Seto de manière plutôt enthousiaste, avec un grand, très grand sourire, malgré le fait que monsieur se soit de nouveau mué en PDG froid, distant et strict. L'homme se tourne ensuite vers moi, toujours un grand sourire accroché à sa forte mâchoire, puis il retourne vers Seto, satisfait.

- Monsieur Kaiba, quel bonheur de vous voir! Je ne pensais pas avoir votre visite de si tôt! Il se frotte les mains pleines de cambouis avec un vieux bout de chiffon. Oh, oh, et je vois que vous n'êtes pas venu seul! Je présume que vous êtes Madame K...

- Non... Juste... Mademoiselle Hopkins... Rebecca...

J'ai coupé le pauvre homme dans sa lancée, mais je ne voulais pas qu'il attire sur lui les foudres de Seto. Dire qu'il allait m'appeler... Hum... Je me sors très rapidement cette idée saugrenue de la tête. Finalement, je ne sors même pas réellement avec Seto.

Je me tourne vers Seto visiblement amusé par la confusion du pauvre homme : il affiche un rictus, ce qui a l'air d'être mauvais signe pour moi, étant donné ce qui a été évoqué par erreur juste avant. Je repense à Edo en train de dire que Seto me voit comme un moyen de s'amuser un peu. J'ai une boule au ventre – merde - et je décroche de la conversation que Seto mène avec l'autre homme.

- ... Je prépare l'avion 4228. Le Cessna 206, c'bien ça?

- Exactement, je pense qu'il sera... parfait.

C'est le ton de Seto, devenu d'un coup taquin, qui me fait revenir sur terre. Je me tourne vers lui. Il est toujours en train d'arborer une sorte de sourire que je n'arrive pas à identifier, et ce, tout en me regardant. On dirait qu'il prépare un mauvais coup. Pas rassurée, je décide de le questionner en orientant toutes mes questions sur...

- Des avions? Sérieusement? J'arque un sourcil, bien haut levé.

- Oui, des avions. Et pas que cela. Mais tout vient à point à qui sait attendre, jeune fille.

- Ah ah ah, j'ai tellement de mal à y croire! Je vais vers un des appareils, posé à l'extérieur, et je le contourne en le regardant bien. C'est ta passion ou ton passe-temps, les avions?

Seto me regarde, encore plus amusé. Serais-je bête? Évidemment que c'est juste un passe-temps, les avions, pour un type blindé comme lui. Il contourne l'avion auprès duquel je me trouve et vient me rejoindre en passant la main sur l'appareil d'un air affectueux. Il vient se positionner juste devant moi, avant de me plaquer sur le coté de l'engin, ses bras m'entourant et me barrant la route. Je suis gênée d'un coup. Et si l'autre type revenait et nous voyait comme ça..?

- Je suis un passionné, Beckie. Rien n'est un passe-temps pour moi. Tu comprends bien? Rien.

J'ai chaud, d'un coup. À la limite d'haleter. Il sait comment agir, ce Beau Salaud. Il est si fin. Il s'empare de ma bouche soudainement. Ah, il sait manipuler la langue pour atteindre la mienne.

Des bruits de pas distincts se font entendre et se rapprochent, mais Seto ne relâche pas son étreinte et me possède toujours. Je flippe d'être prise sur le fait par le mec des avions, comme une adolescente qui se ferait capter par ses parents. Au dernier moment, alors que les bruits de pas se font encore plus proches, Seto m'écarte de lui. Je dois être toute rouge, vu la tête que tire l'ôte.

- C'est prêt, Monsieur Kaiba. Si vous et votre amie voulez bien m'suivre !

Je suis en train de suivre Seto et l'homme aux avions. Nos pas soulèvent la poussière tandis que nous contournons une demie douzaine d'appareils au sol et que nous passons devant le grand hangar où une autre demie douzaine d'avions attendent patiemment. Avant toute chose, nous entrons dans la maison pour gagner un bureau où des papiers doivent être signés, assurances et décharges à la charge de Seto. De toute évidence la maison est aussi un lieu d'habitation et ne sert pas juste de cadre chaleureux visant à recevoir les personnes en visite : il y a des jouets pour enfants et des photographies de famille. Je ne peux m'empêcher de regarder ces photographies et les jeux de loin, ce qui a pour effet de faire parler l'homme.

- Ma femme est aussi pilote, elle est en plein vol touristique actuellement, et les enfantrs sont avec elle !

Je suis plus que très étonnée. Cet homme et sa femme sont donc pilotes. Ils ne font pas que gérer et habiter l'endroit? Seto se détourne des papiers qu'il vient de signer d'un trait et me regarde, se délectant au passage de ma stupéfaction. L'homme semble trouver également la situation amusante. Quelques derniers arrangements, dont un paiement, et nous voici de nouveau dehors, marchant dans la poussière.

Je suis en train de suivre de nouveau Seto et l'homme aux avions qui parlent apparemment de détails très techniques. Je suis admirative : Seto parle admirablement bien américain, et se paie même le luxe de connaître le jargon du vol dans ma langue natale. J'y avais à peine pensé jusqu'à aujourd'hui, mais c'est vrai qu'il parle bien.

Nous contournons le hangar une énième fois depuis notre arrivée, et nous arrivons devant un bel avion blanc décoré de lignes rouges et bleues. Alors que je m'approche de l'appareil, Seto me fait signe de rester près de lui. Il sourit et semble impatient. Pourquoi?

- Pas tout de suite, Beckie. Il faut s'équiper avant tout.

S'équiper? Comment ça, s'équiper? Il attrape ma main et m'entraîne dans le hangar. Il y a des escaliers, et en haut une salle à part. L'autre homme nous suit. C'est quoi ce plan foireux..? Il entre avant nous, et allume la lumière. Des néons grésillent en illuminant la pièce qui n'est autre qu'un vestiaire. L'homme part farfouiller dans le plus grand casier de la pièce, nous demandant nos tailles respectives. Nos tailles? Qu'est-ce... que... Quoi? Ce n'est pas possible.

Ce n'est pas possible du tout, même. Le voilà qui sort deux combinaisons étranges. Je... Je n'étais pas venue ici pour me déguiser ou faire de la simulation. Tout au plus juste une visite... Seto... Dans quoi vas-tu m'embarquer...?

- Je vous laisse vous changer et me rejoindre au Cessna. À tout de suite, M'sieur-dame! Ah ah ah!

Je regarde Seto, incrédule. Qu'est-ce que je suis en train de faire ici? Qu'allons-nous faire? Pourquoi? Autant de questions qui se bousculent dans ma tête. Seto est calme et commence à effectivement se changer sous mon regard interloqué. Il s'arrête un instant et me passe ma combinaison.

- Tu devrais mettre ça, c'est très fortement conseillé... Il ajuste les derniers détails de sa combinaison. Ou j'imagine que tu ne tiens pas tant que ça à ta sécurité, comme tout à l'heure...

- Euh.. Mais... Euh... C'est pour faire quelle chose, exactement, ce truc? Je suis méfiante, ça ressemble de plus en plus à un mauvais coup.

- Ce truc, comme tu aimes à le dire, va te donner des sensations... inimaginables. Il sourit en coin.

- J'avoue qu'être déguisée de la sorte va me faire ressentir... un tas de choses... Je regarde avec appréhension la drôle de tenue.

Me voyant encore plus sur mes gardes, Seto s'avance vers moi d'un pas sûr. Il ouvre à certains endroits la combinaison, m'invitant à la passer.

- Tu n'as toujours pas dit pour quelles raisons je dois mettre ce truc, Seto...

Il plaque un doigt sur ma bouche, m'empêchant de continuer de parler. Je suis agacée de ne pas avoir pu finir ma phrase. Je déteste qu'on me coupe de la façon. Mais bon, Seto ne coupe pas les gens n'importe comment, il a toujours sa façon à lui de faire. Murmurant un doux « chut », il se penche vers mon oreille en souriant. Il prépare encore un sale coup, celui-là! Un petit rire d'un Seto visiblement amusé sonne à mon tympan gauche tandis qu'il dit d'un ton très doux...

- Parce que tu vas aimer t'envoyer en l'air avec moi, Beckie.

Se... Seto..! Mon coeur flanche, je chavire totalement. Il ne plaisante jamais à moitié, celui-là. N'empêche, il a des goûts... très... très spéciaux. Surtout s'il veut qu'on fasse ça dans ces tenues, à bord d'un avion loué pour un jeu de rôle ou une quelconque simulation. En tous cas, il sait me motiver, et voilà que j'enfile à toute vitesse la drôle de tenue.

Toute excitée, je me dirige en direction de l'appareil avec un Seto pleinement satisfait. Je peux compter sur lui pour me changer les idées de façon extraordinaire. Je souris, maintenant impatiente de l'aventure qui me tend les bras.

Je suis maintenant à bord du Cessna, toute tremblante, mais pas pour une quelconque excitation. Non, c'est la peur qui me fait trembler. Et pour cause... L'avion se trouve à des centaines de mètres au-dessus du à, en une vingtaine de minutes à peine, je me retrouve à 11 500 pieds environ.

- JE VEUX REDESCENDRE! AHHHH!

Je suis en train de m'égosiller, alors que personne, à part Seto et l'homme aux avions – qui est en fait notre pilote – ne peut nous entendre. Seto rit franchement, même si je dois lui avoir explosé les tympans après avoir crié de la sorte. Il n'est pas du tout rassurant, vraiment pas. Un beau diable qui veut m'entraîner dans sa chute. Un ange déchu qui va s'écraser au sol en m'emmenant avec lui.

Il me serre davantage dans ses bras alors que mes mains crispées se tordent entre elles. Je suis tout contre lui, totalement attachée à lui, littéralement.

- On va sauter en tandem, Beckie! Ne t'en fais pas, tout ira très bien! Ah ah ah! Il parle un peu fort dans mon oreille afin que je puisse bien l'entendre.

- TU ES VRAIMENT SÛR DE CE QUE TU ES EN TRAIN DE FAIRE? TU SAIS SAUTER EN PARACHUTE, TU ES VRAIMENT SÛR, DIS?

Nouveau rire. Puis Seto secoue la tête de gauche à droite. Quoi? Il veut dire quoi, là? Non? Non? NON!

- Juste lors de simulations, avec des camarades de cours! C'est la première fois que je saute avec une élève! Ah ah ah!

Je sens que je suis en train de pâlir d'un coup, et que tout mon sang est en train d'irriguer mes jambes sur lesquelles je tiens à peine. Il ne sait faire ce genre de saut que dans la théorie, et pas dans la pratique. Que va-t-on devenir?! Mon coeur s'emballe soudainement encore plus, comme s'il tentait de s'échapper, en vain, de ma poitrine. Je vais m'écraser au sol. Avec un type merveilleusement fou et diablement beau, mais je vais quand même faire une chute qui... Gloups.

- ARGHHHHH!

D'un coup, plus de sol sous moi. Juste du vide. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre compte, mais voilà que nous avons basculé dans les airs et que nous tournoyons. Seto m'emmène dans une drôle de danse à des centaines et des centaines et des centaines de mètres au-dessus de la Terre. Mon coeur qui tombait lourd dans ma poitrine quelques instants auparavant se met soudainement à flotter. L'adrénaline irrigue mon corps et mes cris de peur deviennent des cris de joie, comme quand on fait le grand huit dans un parc.

Seto m'enlace alors que nous tombons, me faisant tourner la tête en faisant des tonneaux dans les airs. Je me sens libérée d'un poids, d'une certaine pression quotidienne, et je n'arrive pas à m'expliquer ce sentiment qui n'a jamais fait foule chez moi. Ou bien était-ce il y a longtemps? Mais quand? En une semaine, cet homme fou a su faire basculer mon quotidien comme personne. Même si je crains, parfois, en entendant Edo, qu'il m'entraîne dans une chute. Mais la chute actuelle, je la savoure, elle est jouissive. Ça me rappelle un film un peu gnan-gnan que j'ai vu, plus jeune, Look Who's Talking où John Travolta affirmait que voler dans les airs était mieux que le sexe. Je demande encore à voir avec Seto, il est décidément plein de surprises et jamais à court d'idées!

La chute semble interminable, le sol et le monde en-dessous de nous semble encore si lointain, alors qu'il se fait irrémédiablement plus proche de minutes en minutes, de secondes en secondes. Tsss. Je voudrais ne jamais retrouver ce monde absurde. Je préfère rester avec mon Beau Salaud Cinglé, même si ça ne doit durer qu'un court instant – comme celui-ci. Une larme m'échappe. Putain de pression quotidienne. Je crois que le seul plaisir de me laisser tomber de cette façon, ça me réjouit. Je dois au moins être aussi folle que mon professeur, après tout...

Le parachute s'ouvre au-dessus de nous grâce à un petit mécanisme enclenché par Seto. Nous remontons brusquement de quelques mètres. Le paysage aux alentours est magnifique, des champs à perte de vue, et la base aéronautique en-dessous de nos pieds. La perspective atmosphérique cache ce qu'il y a au-delà des champs, laissant voir une brume bleutée à la place. C'est beau, c'est reposant. Et je peux comprendre pourquoi Seto est passionné de ce genre d'activité : un coup d'adrénaline en sautant dans le vide, sans plus rien vouloir savoir, en ne voulant plus entendre que le vent siffler fort au oreilles, et puis le parachute qui s'ouvre, et le repos et l'admiration du paysage – et cette sensation d'être coupé de tout, au moins pour un moment.

Le paysage se fait de plus en plus précis en détails, mais de moins en moins vaste. La base aéronautique se fait plus proche de nous encore. Je sors de ma rêverie, ma bulle crevée par une intervention de Seto...

- J'espère que la petite promenade était à ton goût...

Je sens son souffle chaud dans ma nuque, et le ton de sa voix indique qu'il est heureux, un brin mélancolique, mais qu'il sourit quand même. Je fais un petit oui de la tête, souriant aussi au passage, même si Seto ne le voit pas mais il doit du moins le deviner.

Nous nous posons au sol après plusieurs minutes, dans un vaste champ qui côtoie la petite base aéronautique. Nos pieds touchent le sol, mais mes jambes fléchissent et nous tombons, finalement, et pour de bon, dans l'herbe grasse du pré. Je donnerai tout pour que nous restions ainsi, allongés dans l'herbe, perdus au beau milieu d'un champ en campagne, à contempler ce ciel d'où nous avons chu plus tôt.

L'homme aux avions – dont j'ai appris entre-temps qu'il se nommait Bryan Moore – vient nous saluer une dernière fois au niveau de la Subaru. Il agite une grande paluche à la vitre côté conducteur, m'adressant des signes amicaux et des grands sourires. Ce type, je l'aime bien, il est sympathique. Je renvoie ses politesses à ma manière, c'est-à-dire timide et gênée. Seto lui serre une dernière fois la main – ça doit faire la sixième fois depuis tout à l'heure – et démarre la voiture. La Subaru s'anime et fait voler au passage encore de la poussière, s'encrassant pour la dernière fois sur les routes secondaires de la campagne américaine.

Nous roulons de nouveau vers la ville, retraversant les villages et villes nous faisant signe que nous revenons à la civilisation. Il est à présent 16 heures, et mon ventre se remet à protester. J'ai faim, très faim. Et c'est l'heure – ou presque – du goûter.

Seto sourit en coin en entendant le vacarne provenant de mon estomac. Il me jette un regard - très vite, parce que nous sommes en ville et qu'il y a foule.

- Tu veux aller manger à un endroit en particulier, Beckie?

Je fais une petite grimace. Mon appétit est très largement réveillé, maintenant. Je secoue la tête de droite à gauche avant de me rendre compte que Seto n'a pas pu voir ma réponse, trop concentré sur la route et sur la circulation.

- Non, pas vraiment, et toi..?

- J'ai... Hum.. .disons... ma petite idée, Beckie...

Je m'attendais encore à une extravagance de la part de Seto. Un restaurant perché en haut de la plus grande tour de Portland, ou un truc de ce genre, avec une certaine folie des grandeurs. Mais non. Rien de tout cela. Un tout autre monde. Celui du quotidien.

Nous voilà dans une de ces stations où il est possible de taquiner les balles de base-ball. Seto a commandé un box grillagé, d'où je suis, pour le moment, exclue. Je mange une coupe glacée en sirotant un grand verre d'eau, fraîchement versé d'une carafe.

Tous les tirs de balles, projetées par une drôle de machine, sont renvoyés par Seto. Il n'en rate pas une et frappe énergiquement. De temps à autres, il me zyeute discrètement, sans vouloir trop me déranger. Mais plus il me regarde, plus les balles qu'il frappe sont renvoyées avec force et détermination.

Au bout d'un quart d'heure, j'ai fini de manger et je vais le rejoindre dans son box. J'ai un casque sur la tête qui me donne un drôle d'air. Il sourit.

- Tu veux essayer? Il me tend la batte, en arrêtant au préalable la machine qui crache les balles à toute allure. Ça pourrait te faire du bien, tu sais?

J'hésite un instant. Je ne suis pas vraiment bonne au base-ball, même si j'y ai joué, petite. Néanmoins, j'ai comme une envie de défi et j'accepte de frapper quelques balles. Ma position n'est pas correcte, et Seto doit me reprendre à plusieurs fois avant que j'arrive à avoir le bon geste. La machine est remise en route, et la première balle qui m'arrive dessus reçoit un gros coup de batte qui la fait valser dans les grillages, plus haut.

Seto semble fier. Il est bon professeur en un tas de domaines. Des études de cas du marché, au parachutisme, en passant par le base-ball. Il est sacrément fort, très doué. Pas étonnant qu'il soit déjà PDG à son âge. En parlant de ses compétences...Je me tâte, j'ai un tas de questions à lui poser maintenant que je me ravise et que je vois très bien que je ne le connais pas du tout, et que je ne sais de lui que ce que veulent bien en dire les médias...

- Dis... Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer... Tu es vraiment très fort pour un tas de choses... Tu peux être professeur en université sur un sujet ultra-précis, tu as pour passion le parachute et tu connais le jargon aéronautique en anglais, et tu viens même me corriger en base-ball... Comment est-ce...

- Étudier... C'est gravé en moi, Beckie...

Son sourire s'efface instantanément, et son air fier de lui s'est dissipé tout à coup. Il a la mine sombre, enfonçant les mains dans les poches de son pantalon. Il grogne un peu, contrarié. Je continue à frapper les balles, mais l'attitude changeante de Seto me fait rater deux belles occasions. Il stoppe la machine après mes échecs successifs. Je fais la grimace.

Reprenant la batte de mes mains, il se hâte de finir le panier de balles en frappant encore plus fort. Il n'était pas déjà d'une très bonne humeur, mais ma question semble l'avoir davantage renfermé sur lui-même. Au moins, maintenant, je sais le sujet à éviter... Mais pourquoi avoir dit que c'était « gravé » en lui? Pourquoi avoir fait le choix précis de ces mots? Quelque chose m'inquiète dans son regard. Il frappe encore plus fort les balles, prêtes, on pourrait s'y méprendre, à exploser dans les airs.

Le panier fini, Seto vient s'asseoir à la petite table qui jouxte la cage de grillage. Il se sert un verre d'eau et boit d'un trait. Il n'est nullement atteint par la douleur physique du frappage à répétition – est-il seulement humain? Je viens m'asseoir en face de lui. Il ne me regarde pas, fixant le fond de son verre vide.

Je me tâte à tendre une main vers lui, main qu'il repousse d'un coup. Il ne veut pas être touché, du moins, pas maintenant. Il semble plongé au plus profond de ses souvenirs, un peu perdu. C'est en se rendant compte qu'il n'est plus lui-même - c'est-à-dire plus le Seto sûr de lui – qu'il secoue la tête, comme pour chasser ses pensées. Il lève les yeux vers moi. Un sourire sombre se dessine sur son visage, teinté d'une légère crainte, semble-t-il.

Je suis abasourdie. Je n'ai jamais vu quelqu'un avec cette expression, et j'étais loin d'imaginer Seto afficher une telle mine un jour! On dirait que la forteresse s'est muée en un château de cartes prêt à tomber d'un coup de vent. Seto... Je tente une dernière manoeuvre pour tenter de lui redonner ce mordant qui lui va si bien, en lui proposant...

- Et si on rentrait à la maison..?

Nous voici de nouveau au pied de la résidence. Il est près de 19 heures. Le temps a passé tellement vite aujourd'hui, et je ne voudrais pas que ce jour s'arrête. Seto est sorti de la Subaru, garée à ma place de parking, à demi assis sur le capot. Je suis un peu gênée, d'autant plus que je sais que la concierge nous espionne.

J'ai encore plus l'air d'une adolescente, à regarder partout, pour ne pas être pincée en plein rendez-vous. Oui, sauf qu'il s'achève, et que je n'en ai pas envie. Je voudrais faire monter Seto chez moi, on pourrait se détendre un peu, devant un bon film et... Rebecca, voyons, ce n'est pas un homme ordinaire! C'est vrai, il m'offre le ciel, et en retour, j'ai des pop-corns.

Je regarde mes pieds que je fais jouer au sol. Je ne suis pas très à l'aise. Je ne sais pas comment l'inviter en bonnes et dues formes. Après un long moment d'hésitation, je lance avec nonchalance :

- Un dernier petit verre?

Nous voila tous deux dans le salon. Seto m'a suivi gentiment, sans rien tenter. Il est vraiment inhabituel depuis la petite conversation à la station de base-ball. Le voici donc à attendre, pendant que je vais accrocher son manteau dans l'entrée, assis sur le canapé dans une attitude toujours aussi fermée.

Je reviens vers lui, après m'être absentée un instant, les bras chargés de boîtes de DVDs en tous genres : films de catégories différentes, séries, documentaires... Pourquoi des documentaires..? Je pose les boîtes en désordre sur la table basse face à Seto. Je commence à trier patiemment les différents types de divertissements, même les documentaires.

J'ai proposé un dernier petit verre, et puis un petit film, pour terminer la soirée. Aucune remarque, positive ou négative, de la part de Seto. Il me regarde me débattre avec la classification d'un des DVDs – film d'action, film d'animation, ou documentaire?

- Celui que tu as en mains, ce sera parfait. Merci.

- Euh... D'accord...

Je suis dubitative. C'est le film d'animation Les Indestructibles de Brad Bird – ce film que j'hésite toujours à classer, tant il est bourré d'action, d'images de synthèse animées mais aussi marqué d'une profonde vérité sociale sur les inadaptés du monde contemporain.

J'éloigne la boîte du DVD à bout de bras, puis je jette un regard à Seto. Il m'invite, d'un geste, à mettre le DVD dans le lecteur ouvert. J'ai l'impression d'avoir basculé dans une autre dimension, une dimension bien sombre où Seto n'est plus que l'ombre de lui-même.

- Tu es sûr de ton choix? Vraiment? J'arque un sourcil, portant toujours le DVD à bout de bras.

- Certain, même. Ou bien tu doutes peut-être de moi? Il a un rictus.

Non, je ne doute pas de toi, Seto, juste de ton attitude étrange. Mais cette humeur bien inhabituelle ne dérange pas la séance cinéma improvisée.

On mange des pop-corns, oui, les fameux, on rit et on s'émerveille, on a peur, parfois, pour la famille de Bob – sauf pour Jack-Jack qui est un véritable monstre. Plus le film avance, plus je vais me blottir contre Seto. La séance devient câlin, et une fois l'écran de fin arrivé me voilà... allongée sur lui.

Il a basculé en m'entraînant contre lui. Il m'embrasse en souriant. Il a l'air d'aller mieux, comme revigoré. Peut-être qu'un homme de son envergure a aussi besoin, de temps à autres, de se plonger dans des activités moins extravagantes, plus naturelles?

Je l'embrasse à mon tour, passionnée. À partir de maintenant, je vais m'inspirer de lui et faire les choses de façon passionée. C'est décidé!