18.

Me voilà seule, face à une Mai... étrangement silencieuse. Seto vient de partir, et je l'ai raccompagné jusqu'à sa voiture. En me tournant, depuis le parking, j'avais même pu apercevoir Mai qui espionnait. Elle va finir comme la concierge, si elle continue... Et une fois revenue en terre sainte de l'appartement, Mai reste, là, plantée devant moi, dans l'entrée.

Je sens que les questions vont bientôt pleuvoir, et c'est ce que je redoute. Je n'ai pas trop envie de faire face à Mai, pour la bonne et simple raison que, pour une fois, je ne suis aux prises avec personne – et qu'elle n'a donc pas à régler mes affaires personnelles, comme elle aime si bien le faire.

- Mai. Qu'est-ce qu'il y a, encore ? Je m'impatiente. Tu n'as rien à craindre, c'est bon, il n'était plus en colère contre...

- Pourquoi.. ? Comment.. ? Ici.. ?

Oh là ! Elle n'est pas tout à fait en confiance, mais je peux ressentir à son ton que quelque chose la tracasse plus que ça ne la pique. J'ai bien peur qu'elle n'imagine des choses bien plus sordides que ce qu'il s'est réellement passé. Je réfléchis à toute vitesse. Bon, l'excuse est déjà toute trouvée, seulement, l'expliquer...

- Il n'est pas resté longtemps, ne t'en fais pas, ah ah ah !

J'ai un peu de mal à mentir, et c'est que je mens en fait très, très mal, et je m'inquiète que cela puisse transparaître dans ma voix. Je maîtrise au possible mon intonation pour ne pas me trahir. Bon, un peu de calme, et avec un peu de chance, tu vas pouvoir changer de sujet, non ? Ma Conscience rit bien haut et fort, elle se moque de moi, et son air m'indique de façon très claire que j'ai fait une énorme bêtise.

Je regarde Mai sans ciller, essayant d'appliquer au mieux ce que j'ai pu observer des « méthodes très spéciales Seto » à utiliser en cas d'urgence. Oui, c'est que le regarder beaucoup n'a pas que des avantages sur la beauté du monsieur... Reste concentrée et ne pense pas à lui, sérieusement... Lycéenne, va ! Je me ravise, mais aussi, j'ai pris un temps considérable à poursuivre.

- C'est que, avec les examens qui approchent à grands pas, et le fait que ses exercices soient différents de...

- Ne me dis pas que... Mai hausse la voix, et monte dans les aigus. Ne me dis pas que... Ne me dis pas que...

Je suis en totale panique. J'agite les mains devant moi, comme des marionnettes. Par pitié, pas ces mots, pas ce ton, pas cette voix... Ma mâchoire se crispe et mes dents grincent. Le couperet va tomber.

- Tu... Tu as... Soudoyé... Le professeur... Elle a des larmes qui lui montent. Soudoyer ? Elle entend quoi, par soudoyer ? Et dire que tu étais une élève modèle, Becca !...

Elle se fait un tout autre film que celui qui était prévu. Pas grave, au moins, ça me sauve la mise. Cela ne m'empêche pas de continuer mes furieuses agitations de mains. Et puis, je ne suis pas impatiente d'écouter les multiples interprétations de Mai, et je tente par bien des fois de rétablir ma vérité, mais...

- Je sais que... Oh, Becca... Ma Cocotte... Tu n'avais pas à faire ça... À te compromettre pour moi... Je sais que, entre lui et toi, ce n'est pas non plus l'amour fou, mais...

Pas l'amour fou, ah ah ah, Mai, si tu savais... J'ai un petit sourire en coin, mi amusée, mi tracassée. Ce qui est sûr c'est qu'elle n'est pas prête d'entendre la vérité à propos des relations « houleuses » que j'ai avec Seto. Je reste néanmoins pas moins perplexe face au quiproquo poursuivi par Mai.

Ma colocataire est persuadée que j'ai soudoyé Seto, certes, mais pourquoi dire d'un coup que je me suis compromise ? Voyons, Beckie, réfléchis un peu, les mots ne sont jamais utilisés au hasard. Voilà une phrase qu'aurait pu dire Seto, et j'attrape le problème comme je le peux, par ce bon conseil. Et puis, c'est que Mai, il est facile de la comprendre, après toutes ces années...

- Mai. Il n'y a eu aucun pot-de-vin ou quoi que ce soit pour lui graisser la patte, d'accord ? Juste, on a dit ce qu'on avait à dire, et ça a plus ou moins bien tourné, mais l'important c'est que c'est bon, tout est O.K !

Elle me regarde avec des yeux humides. Je sens de graves problèmes et troubles émotionnels. Et dire que je pensais être la plus affectée de nous deux... Elle ne veut pas en dire plus et essuie une larme au coin de son œil. Je suis mal à l'aise pour elle : je suis en train de lui mentir alors qu'elle a des ennuis. J'ai bien peur qu'un mauvais karma ne s'abatte sur moi, avec tous les petits manèges auxquels je m'adonne...

Mai tourne les talons et va vers la table où une partie du petit-déjeuner est resté. Elle prend de nouveau place sur sa chaise, et je fais de même, m'asseyant face à elle, un peu gênée. Elle semble tiraillée entre moultes émotions, et j'ai la terrible impression d'avoir été bien pareille, des jours auparavant.

Et même si je suis une piètre amie en ce qui concerne le renfort émotionnel, je la sollicite afin qu'elle me raconte ses petits tracas. Elle accepte, je la sens au bout du rouleau. Mais quoi ou qui peut la mettre dans cet état ? Je lui passerais bien un sacré savon. Rien de très grave, selon elle, en somme, mais le poids de plusieurs choses pèsent sur ses épaules, et même si Mai est une fille forte, l'arrivée du nouveau stagiaire l'a très fortement chamboulée...

- Je suis limite junior au travail, et j'ai un tas, non, une montagne de responsabilités, ça ne me fait pas fuir...

Oh ça, non. Fuir ? Les responsabilités, Mai aime les prendre à bras le corps, le contraire serait étonnant. Je suis patiente dans mon écoute, et surtout que la brusquer ne servirait à rien, j'en ai déjà fait un jour les frais. Elle poursuit, les nerfs un peu plus à vif :

- C'est ce Jo, toujours en train de faire des bourdes, et je dois le rattraper à chaque fois, quitte à être à deux doigts d'avoir des remontrances de la part du boss...

Elle continue comme ça pendant au moins une heure, à se plaindre de ce « Jo ». Soit elle a trouvé sa nemesis ou bien son grand amour. Mais je pense plutôt la conforter dans la première option, pour ne pas avoir à me heurter à une Mai en furie.

Au moins, elle ne me pose pas plus de questions sur Seto. À sa dernière remarque sur notre professeur j'ai habilement esquivé, en me souvenant d'une phrase dans un mythique film un peu gnan-gnan...

- Il avait juste à faire dans les parages... Il est passé, et... Enfin, la suite, tu connais, ah ah ah !

Ou du moins, elle croit la connaître, et ce qui m'arrange, c'est qu'elle accepte pour le moment cette version. Son « Jo » l'occupe trop, et j'espère qu'il va encore l'occuper pas mal de temps, question qu'elle ne s'interroge pas plus que ça sur les relations que je suis en train d'entretenir avec Seto.

La journée passe plutôt vite, et Seto me manque déjà. Mais je n'ai pas à m'inquiéter trop longtemps de son absence, étant donné qu'il dispense un cours à ma classe, demain, lundi. Oh, non, il y a cours... Et j'ai mon mémoire à avancer, sans parler du travail qui va aussi reprendre. J'ai eu l'impression que ce weekend a duré si longtemps, un véritable rêve... N'empêche, ça va être difficile, maintenant, de faire comme si de rien n'était entre Seto et moi. J'espère qu'il sera juste un peu moins sévère avec moi, et moins mordant – du moins durant les heures de cours...

Ma fin de matinée et mon début d'après-midi se résument à des recherches et du report de notes pour mon mémoire. Je ne me laisse divertir par rien, bien que je regrette de ne pas avoir de petit message de Seto, et que je lorgne mon cellulaire de temps en temps. Mai ne remarque rien de mon attitude si étrange – elle qui a pourtant l'habitude de me voir travailler sans mettre le nez hors de mes bouquins ou de mon écran... Enfin, elle a l'air déjà bien concentrée sur ses choses à faire aussi.

Cette journée s'annonçait sans plus de nuages que ça, une petite routine bien huilée revenait faire son nid progressivement après le départ de Seto.

Mais c'était sans compter sur la tâche de la fin de weekend, l'activité phare du dimanche, l'habituel brin de ménage suivi d'un feel-good movie. J'aurais bien dû refuser et rester cloîtrée dans ma chambre après avoir bossé la première partie de la journée au salon, mais...

Me voilà devant 27 Robes, choix de Mai assez inhabituel. Elle veut sûrement exorciser quelque chose. Enfin, c'est une comédie romantique avec un bon fond musical, avec Happy Together de The Turtles, ou bien encore Benny and the Jets de Sir Elton John. Mais ce n'est pas le score et le choix des musiques pop qui vient titiller Mai. C'est en me regardant, en fait, que son air change de nouveau, tout à coup, abandonnant son bien étrange tempérament las pour me tarabuster.

- Hé, tu n'es pas un poil étrange depuis ce matin, toi ?

Je me ravise. Euh, ça se voit tant que ça que j'ai... ? Je passe ma main dans ma nuque et dans mon cou, un peu gênée mais affichant un air interrogateur. Elle se réveille seulement, ma chère colocataire ? Ou bien j'anticipe vraiment mal...

En passant ma main dans mon cou, une petite douleur m'a fait grimacer. C'est la marque visible de Seto, qui, j'espère, ne l'est pas trop pour Mai. Mais vu le regard de hibou qu'elle me jette, elle a forcément repéré quelque chose d'anormal.

- C'est que... Tu te frottes beaucoup la nuque, tout ça...

Et voilà, grillée, Beckie ! J'ai un léger, très léger sourire qui passe sur mon visage et qui se transforme en un genre de « s », comme ces smileys de saisie semi automatique, sur les smartphones... ou bien ça me fait ressembler à Stephen King, je ne sais pas.

En tous cas, je ne dois pas me laisser emporter par un débat intérieur sur mon esthétisme incertain face à Mai-la-tempête qui revient à la charge.

- Blessée, ou... ?

Dans ma tête, je crie. Aahhhhhhhhhh. Arrête de faire ça, cesse d'hésiter sur tes mots. S'il te plaît, un enchaînement plus rapide ne serait pas de refus. Merde. De l'extérieur, je dois avoir perdu conscience, semblant être une statue de cire particulièrement mal à l'aise.

Mai me regarde l'air plus inquiet qu'autre chose. Elle me fixe bien, puis hausse les épaules. Elle lance dans un ton presque maternel :

- Tu fais trop d'ordinateur d'un coup, ça a dû forcer sur tes cervicales. Tu oublies souvent de faire des pauses toutes les heures, toi !

Je n'ai pas trop bien compris la situation, et je pense devenir légèrement, oui, juste légèrement, parano à force. Et j'ai bien peur que cette paranoïa finisse par trahir une quelconque inhabitude chez moi, dans mon comportement aussi bien psychique que physique.

Je préfère rire – peut-être un peu faux – et de me mettre en accord total avec Mai sur le fait que je passe décidément trop de temps d'un coup sur mon écran. J'ai un certain pincement au cœur en me disant que je suis en train de lui mentir, encore et encore, alors qu'avant je déballais absolument tout à ma colocataire pour un oui ou pour un non. Un jour, elle comprendra.

Minuit et demi. Et j'ai un mal fou à fermer les yeux. Depuis son départ, je n'ai pas eu de nouvelles de Seto, et j'ai maintenant l'impression d'être juste le coup d'un soir et d'avoir été bernée. Je me retourne dans mon lit à plusieurs reprises, faisant grincer les ressorts. J'ai un tas de doutes qui tournent dans ma tête. Même pas de « Je t'aime », rien. Soit Seto n'est pas du tout le type d'homme à penser à ça, ou bien pour lui tout était bien naturel et il n'avait rien à dire.

J'attrape mon oreiller et j'enfonce ma tête dedans très fort, quitte à manquer d'air. Je suis en colère, même tellement que j'en pleure de rage. Ouais, j'ai été bernée. Comme Seto dit il n'aime pas que « prendre du bon temps », quand il me voit. Je t'en foutrais, moi, du... Mon téléphone portable vibre sur mon bureau en faisant un bruit de marteau-piqueur.

Je me lève pour aller le chercher, et au moment où j'arrive à proximité, il vibre de nouveau. Hum, deux messages, il y en a forcément un de...


De : Edo Phœnix

À : Rebecca Hopkins

Salut Reb,

Bon, j'imagine qu'avec hier, enfin, pas de réponse, rien.

Je voudrais te présenter mes excuses comme il se doit, et te parler de certaines choses.

Pas de bar, pas de cinéma, juste une discussion au travail, ça te va ?

À plus tard.


La formulation d'Edo est si froide, comparé aux autres messages textes que j'ai eu de lui, avant. Il a l'air de se sentir franchement mal, et mon cœur d'artichaut me dit d'accepter une discussion avec lui, tandis qu'un petit Salaud sur mon épaule me conseille de ne pas y prêter attention. Ma Conscience et ma Folie ont depuis longtemps mis leurs bonnets de nuit et dorment, sans donner plus qu'un ronflement comme avis.

Je me tâte à aller demander conseil auprès de Mai. Elle sait que Edo a plus ou moins ouvertement dit qu'il m'aimait. Tiens, lui, au moins, il l'a dit, certes de façon un peu brusque mais... Mais il n'a pas profité de moi. Il n'a pas couché avec moi. Et j'ai quand même eu un « Je t'aime » de sa part.

Je rédige une réponse en vitesse, acceptant une entrevue au travail. La réserve derrière mon établi fera un bon lieu tranquille où échanger de façon discrète. Edo n'est pas un mauvais garçon, peut-être un poil trop émotif sur les bords. Et puis, à part Mai, c'est mon seul et unique ami sur Portland.

Deuxième message, rapide coup d'œil, juste de la publicité. Je ne devrais pas espérer, ça ne sert à rien. Au mieux, j'aurais une réponse claire et nette demain, que ce soit avec Seto ou bien avec Edo. Un florilège de scénarios me viennent en tête, et ce n'est que vraiment très tard dans la nuit que mes yeux se ferment.

Nuit sans rêves ni cauchemars, juste agitations de toutes parts. Durant quelques heures, du moins. Que quelques heures de « repos » avant...

Riiiing rinnng riiiiiiing... Fichue sonnerie de réveil. J'ai envie de le jeter à travers la pièce. Le cadran indique six heures, mon calendrier me dit qu'on est le lundi 9 avril. Le 9 avril.. ? Sérieux, ça passe tellement, mais tellement vite. Et pas que pour les examens qui arrivent à grands pas, non, c'est aussi parce que le jour que je déteste le plus dans ma vie arrive sous peu. Mon anniversaire. Allez, dans environ deux semaines, ce sera ta fête, Beckie. Ta gueule.

Je me souviens avoir passé un début de nuit très mauvais, avec un tas d'espoirs en tête, mais aussi pas mal de déceptions. Cette année, en plus de mon jour spécial, je vais détester avril pour au moins une bonne centaine d'autres raisons. Chouette.

Mon réveil continue de sonner de manière plus qu'assourdissante. J'entends Mai se plaindre. Oui, mon réveil a été mis vraiment tôt encore une fois, mais ça, c'est parce qu'avant que Mai-la-tempête ne recouvre la santé, je devais aller à l'Université en bus.

Je force le réveil à arrêter son chant strident en appuyant bien fort dessus. Ça le fait taire tout de suite. N'empêche, je ne vais pas réussir à me rendormir. Je décide donc d'aller au salon sans trop de bruit, et faire le petit-déjeuner. Après tout, c'est Mai qui s'est chargée de cette tâche hier, et dans une atmosphère particulière de surcroît. Allez, repose-toi un peu, Cocotte.

En faisant le repas, je regarde les messages sur mon portable. Je suis accueillie par un feed-backtrès enthousiaste de la part d'Edo. Enthousiasme ponctué d'un petit bonhomme souriant. Le petit Salaud sur mon épaule secoue la tête de droite à gauche, en signe de désapprobation. Si ton homologue était plus délicat, il y aurait eu une chance que je n'accepte pas de te revoir, Edo. Ma Conscience, maintenant parfaitement éveillée, fait une grimace au petit Salaud. Toc.

Pendant que je fais chauffer de l'eau pour le thé et le café, je passe par la salle de bains où je me lave très vite avant de m'habiller. Le temps se réchauffant un peu, j'ai opté pour un t-shirt doublé d'une veste rouge brique légère s'accordant à mon short en blue jean court par dessus des collants, sans oublier d'assortir le tout à mes Converses rouge brique elles-aussi. Prête !

De retour au salon, je consulte mon ordinateur en ayant d'abord retiré l'eau du feu pour me servir un thé bien chaud. Une alerte mail m'indique qu'une fois encore, nous n'avons pas cours ce matin. J'ai donc un peu de temps pour travailler sur le boulot de l'école et sur moi-même également. Je me prépare mentalement à cette après-midi.

J'enchaîne comme hier le report de notes avec des recherches, bien moins passionnantes et bien plus stressantes que jamais. Je vois l'heure tourner, bien trop lentement. Huit heures, Mai est toujours en train de dormir, c'est rare. Neuf heures...

Dring driiing driiing. On sonne. Je prie pour que le cri strident ne réveille pas Mai, ce qui n'a pas l'air d'être le cas. Elle dort peut-être avec ses écouteurs. Je vais à l'interphone pour découvrir que le visiteur du matin est un coursier. Je presse un bouton à l'interphone pour qu'il puisse entrer dans le bâtiment.

- Signature s'il vous plaît. Merci.

Pressé dans son boulot, le coursier n'a même pas daigné faire les politesses. Tant pis pour lui, il n'aura jamais de pourboire s'il continue comme ça. Enfin, ce n'est pas mon problème. Mon problème est sous mon bras et ne pèse pourtant pas lourd.

C'est un carton d'une trentaine de centimètres sur dix, avec un logo qui est apparu assez de fois dans les journaux pour ne pas passer inaperçu, surtout auprès de moi. En effet, un « KC » stylisé, lettres entremêlées se trouve sur le côté de la boîte. Le messages textes, c'est plus rapide que les colis et autres lettres, Seto. J'ai du mal à le comprendre. Je décide de laisser le colis dans ma chambre jusqu'à ce soir : j'ai peur de l'ouvrir et d'y découvrir une mauvaise surprise.

Mai se lève aux alentours de dix heures, la tête ailleurs. Elle me dit avoir passé une nuit agitée de rêves où « Jo » avait balancé toutes ses relectures en cours dans une déchiqueteuse pour en faire des confettis. Je la rassure en lui disant que sa pile de relectures est bien restée au salon et que personne n'y a touché, pas même moi, en fait. Soulagée, elle prend son petit-déjeuner, se lave et s'habille comme moi, en vitesse – mais de façon bien plus sophistiquée – et me prie de l'accompagner à sa voiture en hâte. Pour la première fois de toute ma scolarité, je suis en retard, Mai aussi. Et cette idée lui déplaît très fortement.

Elle se gare en bas, près de chez Donnie's où elle s'arrête pour prendre un latté. Elle sait que sa journée sera longue, même si les cours ne commencent que l'après-midi. Mais je pense que faire de nouveau face à Seto ne lui plaît pas non plus des masses. Elle a l'air de se méfier de plus en plus de lui.

Quand nous arrivons toutes deux en classe sans être en retard - heureusement, Mai fixe d'un air mauvais Seto en m'entraînant dans le fond de la pièce. Notre cher professeur nous regarde, amusé, en train de nous disputer devant les autres élèves – enfin, plutôt derrière, vu la disposition géographique de notre situation.

Je soupire en laissant Mai gagner cette bataille. Et puis, bon, si je m'étais installée en premier rang, je n'aurais pas été sûre d'avoir pu suivre correctement le cours, comme mon professeur a été, le temps d'un soir au moins, mon amant.

Le cours se déroule normalement, aucune remarque de Seto à propos de Mai, mais l'inverse n'est pas de même, et j'ai à entendre les complaintes de Mai à propos du professeur et de « Jo ». Je tente tant bien que mal de la conseiller, mais elle n'a pas décoléré depuis hier, sur aucun des deux plans. Je crois que la théâtralité de Seto a eu raison d'elle, avec de surcroît la gêne évidente qu'est son boulet au travail.

Les quatre heures s'achèvent, mais moi aussi je suis achevée. J'ai le poignet en compote à force d'écrire et les oreilles qui sifflent depuis que j'ai essayé de me concentrer à la fois sur le cours et sur les doléances de Mai. Ma tête n'aspire qu'à du repos, mon corps, pareil. Et c'est avec beaucoup de chance que Mai me quitte vite, suite à un appel urgent, encore du travail. Je sens que je vais encore entendre parler de « Jo », ce soir.

Les élèves quittent la salle petit à petit, dans un brouhaha total. Les trois cruches de la fois dernière se sont amassées autour du bureau. Avec un peu d' aubaine je vais pouvoir sortir sans être vue. Tu es en colère contre lui parce que... ? Parce qu'il apparaît et disparaît comme bon lui semble, donc je peux en faire de même.

Je range mes affaires en prenant bien soin de ne pas regarder dans la direction du bureau, mais de tendre quand même l'oreille. Les filles continuent de parler, ça me rassure. Mes gestes sont lents pour éviter d'attirer la moindre attention sur moi. Les bruits se font plus rares et plus lointains. Il doit être sorti de la classe pour les accompagner, il va jouer son jeu de gentleman jusqu'au bout... Je relève la tête très vite pour lorgner la porte qui est désormais fermée. Qu'est-ce que j'avais tort...

- Bonjour, Mademoiselle Hopkins...

Les yeux levés, je vois Seto fixé sur ma petite, ma minuscule, personne. Quand il prononce mon nom, j'ai l'impression que sa langue me caresse. Je frémis. Il reste bien face à moi, guettant la moindre réaction.

Je jette un sourire un peu gênée, et je fais un léger signe de tête en direction de la porte, signe que je vais bientôt sortir de ce piège qui se referme sur moi. Il semble impatient et ne peut s'empêcher d'ajouter :

- On décide de faire sa mauvaise élève, aujourd'hui ? Ce n'est pas bien, vous savez, ma petite Beckie...

Mon sang se met à bouillir dans mes veines. Ma tête se met à tourner, mais pas de la même façon que tout à l'heure. Je suis encore une fois charmée. Et dire que je pensais échapper à ça, au moins un peu... En effet, je suis peu au clair concernant mes sentiments, disons plutôt troublée, même si hier ma rage montrait bien où mon cœur balançait... Si seulement il n'y avait pas eu Edo.

Seto se comporte de nouveau comme un animal chassant une proie particulièrement délicieuse. Il se met à contourner lentement la table où mes affaires étaient encore il y a quelques instants. Il s'approche très près de moi, me faisant buter contre la table où je suis forcée de m'asseoir. Écartant mes jambes pour être encore plus proche de moi, il presse de façon non-involontaire son intimité contre la mienne. Non, pas ici...

- C'est verrouillé... Il sourit contre mon cou en me mordillant un peu. Rien à craindre. De nouveau un sourire, puis légère morsure. Profitons juste un peu de ce laps de temps avant ton travail...

Le vil tentateur a totalement acculé sa proie. Et c'est qu'il va l'appâter avec ses plus belles paroles, et ses gestes les plus voluptueux. Passant une main dans mon dos, il me colle à lui, en finissant par emprisonner ma bouche de la sienne. Pas ici... Mes mains glissent dans ses cheveux, ce qui ne fait que le rendre davantage redoutable. Pas ici... Sa main gauche remonte le long de ma jambe vers l'endroit dangereusement. Pas ici...

- Tu ne vas pas regretter, et tu peux me croire sur...

Toc toc toc... Quelqu'un vient frapper de toute son énergie la porte. Je serais presque là, à la plaindre, cette pauvre porte, si Seto n'était pas de nouveau en train de sauvagement me sauter dessus.

Incommodé, Seto soupire. Clairement, il n'avait pas prévu que cela arrive, mais bon, il fallait bien s'y attendre, on est sur un campus, de surcroît dans une salle de cours qui peut être empruntée par quelqu'un...

Il s'éloigne vite de moi et se met à reprendre son attitude de professeur bienveillant, tout ça en allant déverrouiller la porte. Un autre professeur apparaît dans l'embrasure alors que je suis en train de me remettre de mes émotions en ajustant mes vêtements. L'enseignant jette un regard interrogateur vers moi, puis vers Seto.

- J'ai, semble t-il, verrouillé la porte sans le vouloir. Veuillez me pardonner, cher collègue.

L'autre professeur est plus âgé, des cheveux gris pas que sur les tempes, et il voit le fait que j'étais là, enfermée avec Seto d'un mauvais œil. Enfin, quiconque de censé le verrait d'un mauvais œil, c'est du bon sens !

Je passe, gênée, à côté de l'enseignant arrivant. Seto me suit de près. Lui et moi passons devant un petit groupe classe dont les étudiantes regardent avec appétit vorace mon professeur. Dégagez, bon sang ! Mes yeux lancent des éclairs – injustifiés, de fait – certes. Seto esquisse un sourire satisfait. Il est plus à même que moi de comprendre mes propres sentiments, et c'en est effrayant, si je n'arrive plus à me comprendre seule.

Encore une fois, je me retrouve dans la voiture de Seto. Mais au contraire de la dernière fois où nous avons été interrompus, il n'est pas dans une attitude proche du meurtre, il est en fait même plutôt serein. C'est moi ou il est impossible de prévoir cet homme ? Et bien en opposition à lui, c'est moi qui suis frustrée sur un certain point, maintenant. Une musique basse rythme mes pulsions et me fait vibrer. Many Shades of Black, de The Raconteurs. Je n'imaginais pas Seto écouter ça, mais d'un côté, ça colle.

Nous roulons en direction de la boutique de M. Wilson. Cependant, je n'ai aucune envie d'y aller. Seto m'a promis du bon temps et... Oh, non, j'ai été bien pervertie. Je respire un bon coup, me remémorant des cours lointains de yoga – leçons qui se sont avérées trop inefficaces sur moi. Je stresse d'autant plus en me souvenant que je dois voir Edo aujourd'hui, ce qui ne sera certainement pas du goût de Seto...

- Tu vas finir à quelle heure, aujourd'hui ?

Il demande ça sur un ton détaché, mais derrière cet air se cache autre chose. Je doute qu'il ne demande cela que par simple politesse.

- Je ne sais pas encore, c'est que... Je... Je dois voir quelqu'un.

Son air décontracté s'évanouit d'un coup. Ses mains se crispent sur le volant. Il doit avoir compris de qui je parlais en disant « quelqu'un ». Seto se renfrogne et me jette un regard plein de contradictions, à la fois noir et inquiet. C'est comme s'il pressentait que quelque chose n'allait pas avec Edo, dernièrement.

À partir de là, plus rien, pas même une réponse. Je devrais lui apprendre ce qu'est le feed-back, à un moment, ce serait pratique dans notre schéma de la communication. La route me menant à mon travail est en train de s'amenuir en même temps que l'espoir de pouvoir continuer un semblant de conversation avec Seto. Communiquer avec lui relève du miracle.

Clac. Le moteur s'arrête brusquement sur le parking, à quelques dizaines de mètres de la boutique. J'amorce un geste pour quitter la voiture sans que Seto ne me retienne. Il fait le choix d'être mutique, mais me suit quand même jusque chez M. Wilson.

Une fois dans la boutique, je me dirige vers mon comptoir, tout au fond, Seto me suivant toujours. À quoi bon aller après moi si tu restes muet, hum ? Agacée, je gagne mon ordinateur déjà allumé et où un tableur est en train de m'attendre.

M. Wilson vient vers mon comptoir pour me saluer, parce que, « étourdie », je n'ai pas pris le temps de le faire en arrivant. Mais en arrivant et en voyant Seto, mine renfrognée, avec moi, M. Wilson se ravise et se met à prétendre qu'il a autre chose à faire.

Je commence mon travail sans prêter attention à Seto. De toute façon, ce n'est pas comme s'il était en train de se manifester de quelque sorte que ce soit. Mon ordinateur est même plus bavard que lui, m'indiquant, au passage, que sa base VPN a été mise à jour.

- C'est pas que... Oh... Et puis tu vas rester longtemps comme ça ? Agacée, ma voix monte dans les aigus. Et puis tu fais peur à mon patron !

Pourquoi faut-il que mes paroles puissent être toujours retournées contre moi. Ah, oui, le choix des mots. Je devrais m'en souvenir davantage.

Seto contourne le comptoir et s'approche de moi soudainement, me faisant me retrancher vers la réserve. Je bute contre la porte encore fermée. Je suis prise au piège, littéralement. Il rapproche sa tête de la mienne et plante un regard froid dans mes yeux. Il se penche un peu en avant pour me chuchoter à l'oreille :

- Et je ferais peur à quiconque sera trop proche de toi. Quitte à être encore plus détesté. Est-ce clair ?

Toc toc. Quelqu'un frappe sur le comptoir, ce qui me fait légèrement sursauter. Quand je me tourne vers le bruit, j'aperçois Edo, un casque filaire sur les oreilles, les mains dans les poches. Il regarde Seto avec un air de défi. J'aurais tellement pu éviter ça...

Seto s'éloigne de moi en jetant un regard de tueur à Edo. Il sait que je dois lui parler, mais j'ai plus l'impression qu'il va discuter avec lui par le biais de ses poings. Heureusement, Seto quitte l'arrière-boutique, se tournant vers moi avant de disparaître...

- J'espère que mon cadeau était à ton goût, Beckie.

Edo enlève son casque pour mieux entendre, un air interrogateur passe sur son visage tandis que Seto quitte définitivement le périmètre. Edo hausse un peu les épaules, comme si de rien n'était. Il arrive près de moi, le casque audio autour du cou. La musique va très fort. C'est un « bon vieux rock ». Johnny B. Goode de Chuck Berry. Il me semble que, quand j'étais dans la voiture d'Edo, le même air passait déjà.

- Toujours aussi sympathique, ton gars, ou c'est parce que je suis là qu'il est comme ça ?

Edo a un sourire faux. Il sait très bien que c'est sa présence qui gêne, et sa question est très fermée. Je soupire. Il fait tout pour énerver Seto. Son expression change quand ma réponse se fait entendre.

- Très drôle, Edo, franchement spirituel...

Edo attrape mon bras et m'attire à lui. Il se met à m'enlacer, d'un coup, sans rien demander. C'est un vrai malaise pour moi. Surtout après ce qu'il a fait il y a quelques jours. Je le repousse doucement et gentiment.

Interloqué, il me regarde de bas en haut, avant de distinguer la « marque visible de Seto » dans mon cou. Il a l'air d'un coup dégoûté, voire même énervé. Je suis grande, je fais ce que je veux avec mes relations !

Cependant, quelque chose me glace le sang, et bien que Chuck continue de chanter d'un air joyeux, je sens que l'atmosphère ici est tendue. Edo a un sourire d'enfant qui fait néanmoins très faux sur lui à ce moment.

- On peut discuter vraiment en privé, Reb ?

Il m'agrippe le bras, déverrouille la porte de la réserve d'un clic et m'entraîne à l'intérieur en laissant la porte entrebâillée. Il a un air si grave et sérieux.

Ses deux mains sur mes épaules, il me fixe avec attention. On dirait un ambulancier imprudent en train d'examiner un peu grossièrement quelqu'un avec un trauma. À part que je vais très bien, enfin, si Edo n'agissait pas de cette manière inconfortable...

- Edo. Tu peux arrêter de me regarder comme si je...

- Ce type est... S'il te plaît, ne sois pas trop proche de lui, Reb. Edo est très sérieux, même trop, et ses mains se resserrent sur mes épaules. Tu sais ça pourrait être dangereux pour tout le monde.

- C'est marrant ça, il dit exactement la même chose. Vous vous passez le mot, ou bien.. ?

J'ai un timbre amer et Edo commence vraiment à m'agacer. Il me lâche et s'écarte de moi. S'appuyant sur la porte, qu'il ferme désormais par sa présence, il ne cesse de poser les yeux sur moi. Edo porte sa main à son menton et se gratte légèrement. Il semble réfléchir à ce qu'il s'apprête à dire. En même temps, il sait que ces temps-ci, il ne s'attire pas vraiment ma sympathie.

- Je ne peux pas tout t'expliquer, Reb, parce que... Tout simplement parce que toutes les pièces du puzzle ne sont pas encore imbriquées, tu vois ?

Il paraît vraiment soucieux. Ses yeux dissimulés par quelques mèches blanc-gris, il adopte une posture encore plus grave. Comme si sa vie en dépendait. Il joue la comédie, Beckie. La méta-communication, une foutue bonne mauvaise idée, parce qu'en ce moment même, j'ai bien envie de me faire méchamment spoiler.

Je croise les bras sur ma poitrine et je soupire très fort. Je ne sais pas si Edo cherche à être réellement prévenant ou s'il veut me ravir attention et cœur, mais je n'aime pas trop ça. Je lui demande de me laisser faire mon travail, qu'avec Seto – que je ne mentionne pas vraiment – j'ai déjà perdu un peu de temps. Mais Edo est tenace et s'accroche au fait de me retenir.

- Je t'aime, Rebecca, et je ne laisserai jamais ce type te faire du mal. Je sais qu'il dit la même chose, mais...

Il s'arrête brusquement. Il prend son temps et pèse mentalement chaque mot. Ça me rappelle Seto. Est-ce que Edo fait aussi son beau parleur, ou est-il si sincère qu'il ne sait pas comment expliquer ce qu'il se trame sur l'envers du décor ?

Il enfonce ses mains dans les poches de sa veste, presque quitte à la trouer. Il paraît en colère. Edo fixe ses chaussures, sa bouche se tord dans tous les sens. Il a du mal à s'exprimer. Quand il relève la tête, sa voix est basse et trop profonde.

- Tu sais qui il est, au moins, Reb ?

Je fais un léger « oui » de la tête, dans l'espoir de rassurer Edo, mais c'est tout le contraire. Même s'il sourit, ce n'est pas de bon cœur, ou parce qu'il est le moins du monde rassuré. Non, c'est un drôle de sourire qui tord sa bouche. Flippant.

Il passe une main dans ses cheveux et me regarde droit dans les yeux. Une drôle d'énergie nous entoure, et l'atmosphère se charge d'un je-ne-sais quoi qui n'est pas très rassurant.

- En fait, j'en doute fort. Je sais que la nature de vos relations ne se limitent pas à ça, et que la circonstance de votre rencontre n'est pas fortuite. Edo se met à rire doucement. Ton « proche » n'est plus loin de sa chute, on dirait, Reb.