19.
La résidence se profile au loin, ma marche est de nouveau rapide. J'avais perdu tout espoir de rentrer à une heure convenable avec les déviations du bus. En tous cas, je me remercie d'avoir oublié d'appeler Mai pour venir me chercher. Je suis encore trop agitée par la visite d'Edo. Et dire que je pensais que tout allait enfin se régler. C'est que j'avais bien tort.
Edo m'a fait plus peur que tout ce que j'ai pu voir d'effrayant dans ma vie tout combiné. Il ne plaisante plus du tout, si tant est qu'il ait déjà plaisanté, avec moi à propos de certains sujets.
Il dit qu'il sait des choses sur Seto que je n'aurais même pas imaginé. Et pour couronner le tout, il sait les circonstances de notre rencontre. Cette révélation m'a fait pâlir, mais Edo m'a assuré qu'il n'en parlerait à personne, pas même – et surtout - à Mai.
- Je te jure, Edo, la prochaine fois que je te recroise... Ah.. Ah... Atchoum !
Le temps est devenu plus froid d'un coup, et en quelques jours changeants, le bon climat printanier est devenu humide et froid. Propice à tomber malade, mais je croise les doigts pour ne pas l'être. N'empêche, il fait vachement froid. Espérons que ça ne dure pas.
Sur le parking, je vois la place vide de ma Ford. Le garagiste n'a toujours pas appelé, et je m'inquiète de devoir dire purement et simplement adieu à ma voiture. J'ai tellement l'impression de sacrifier toute liberté en ce moment, et c'est assez désagréable. Je regrette pour de bon samedi et le saut en parachute. Ça, c'était la pure liberté, en fait. Je soupire.
Il est huit heures trente quand je pousse la porte de ma colocation. De la musique résonne jusqu'à mes oreilles. Mai semble de bien meilleure humeur. Quand j'arrive au salon, elle est au téléphone, souriante. Pour ma part, je ressemble à un épouvantail, quand je vois mon pitoyable reflet dans le miroir. Génial, l'humidité me fait frisotter, meh. Un coup d'œil me suffit à me dégoûter davantage d'avoir perdu ma Ford.
Je passe le salon sans vraiment saluer Mai, elle est bien trop occupée. Je gagne ma chambre bien plus rapidement qu'à l'accoutumée, sans prendre la peine d'éclairer la pièce, en plus. Je veux être dans le noir total. J'ai juste envie de me poser un peu.
Mais pas vraiment le temps de souffler. Mon téléphone se met à vibrer au fond de mon sac. Je n'espère pas grand chose, et je suis quand même déçue.
Trois appels en absence de ma mère. C'est vrai que depuis près de deux semaines, je n'ai pas donné de nouvelles. Mais que dire ? Ma famille est loin d'être unie, et c'est même tout le contraire. J'ai du mal avec mon père, ma mère c'est encore pire. Et dire qu'Edo me demandait si je connaissais vraiment Seto. Mais est-ce que Edo me connaît vraiment, lui aussi ? Je crois qu'il se ferait davantage de cheveux blancs, s'il savait...
- Ts. À quoi bon passer un superbe week-end pour avoir un début de semaine aussi pourri.. ?
Je me lève péniblement, je frissonne. J'ai besoin de me vider la tête à cause d'Edo, et à cause des appels manqués aussi. Immortals de Fall Out Boy, bon choix. J'augmente le son d'une petite stéréo dans un coin de ma chambre avant d'aller m'étaler les bras en croix sur le lit. Pulse et vibre, Beckie. Je bouge lentement la tête au rythme du son. C'est agréable, et je sens des doses d'endorphine gagner mon cerveau.
Enfin détendue, je ferme les yeux, et je plonge peu à peu dans le sommeil. Malheureusement, mon téléphone se met de nouveau à vibrer, et juste à côté de ma tête. Pourquoi je l'ai posé là, moi ?
Agacée, je tente d'abord d'oublier la présence de cet insecte de plastique vibrant. C'est fou mais j'ai une sale impression qu'il vibre plus longtemps par rapport à d'habitude. J'imagine bien qui est à l'autre bout du fil. Je décroche, appuyant violemment sur le clavier.
- Tu peux pas me foutre la paix juste deux semaines ? Tu sais, j'ai une vie aussi, et, ô surprise, des fois, je suis occupée. Ok ?
J'ai parlé un peu trop fort, et trop sec. Presque crié, en fait. Merde. Grand silence. Je crois que je me suis trompée en voulant d'avance prédire qui serait mon correspondant. J'éloigne le téléphone en regardant l'ID appelant. Merde merde. Les Fall Out Boy continuent de chanter. On doit entendre que ça au téléphone. Merde merde merde. Mon Beau Salaud. Mon interlocuteur, en fait, c'était lui. Oui. C'était. Parce qu'à peine je porte de nouveau mon portable à mon oreille, c'est la tonalité qui me répond. Vraiment bravo.
Je tente plusieurs fois d'appeler, mais je tombe directement sur le répondeur. Je hasarde un message texte, mais un feed-back m'indique qu'il ne peut être envoyé. C'est très étrange.
Plusieurs essais infructueux m'apprennent à ne pas plus insister. En même temps, avec la façon dont j'ai répondu, ce n'est pas étonnant. Bon, il n'est pas à l'Université demain, je vais devoir attendre au moins mercredi, enfin si je n'arrive pas à le joindre...
Je m'allonge pour de bon sur mon lit. Le son de Fall Out Boy s'achève. Je n'ai pas envie de me relever. De là où je suis, je peux entendre Mai marcher dans la colocation. Même si la musique enchaîne sur d'autres titres, elle ne peut couvrir les paroles enthousiastes de mon amie. Pour une fois on dirait que ça va pour elle. Bien qu'elle me cassait encore les oreilles aujourd'hui, au moins, j'avais le plaisir de l'entendre. Mais à cause d'Edo – et avec mon coup de gueule injustifié au téléphone alors que Seto m'appelait – je me sens mal et stupide. Me disputer avec un ami d'enfance, et crier au téléphone sans prendre gare à qui cherchait à m'avoir en ligne. Tu es sérieuse, Beckie ?
Ça cogite dans ma tête, de plus en plus depuis quelques jours. Et les choses actuelles n'arrangent rien. Je couvre mes yeux avec mes bras dans un air las. Ma tête cogne de plus en plus. Dormir me fera du bien, je pense. Les yeux fermés je plonge.
Que... Quoi ? Je suis dans une voiture, sur le siège arrière, et le véhicule me paraît bien grand. Il semble que je sois plus petite qu'à l'accoutumée. En tendant mes mains, devant moi, je remarque qu'elles sont toutes petites et aussi boudinées. Je suis une enfant. Une très jeune enfant.
Je pleure, c'est ma seule façon de m'exprimer, même si je dois avoir à peu près quatre ou cinq ans. La voiture roule à toute vitesse, je peux le voir dehors, les cimes des arbres défilent vite. Le ciel est gris, presque noir de nuages, par moments. Et de la pluie vient s'écraser avec force sur les vitres.
Mes pleurs se muent en cris. Je veux descendre. Au secours ! Le conducteur ne se retourne pas, bien trop concentré sur la route. Je n'arrive pas à le discerner comme il le faut. Il est trop grand et je ne peux pas voir son visage. À l'aide ! Tout ce que je peux voir, c'est au moins un habit immaculé. Il parle tout bas.
- Réveillée... ? Tu es réveillée ?
Une voix de femme ? Oh, c'était un cauchemar, rien de grave, alors. Mai est penchée au-dessus de moi, elle me fixe d'un drôle d'air. Je regarde dehors, il fait déjà jour. Le réveil près de moi indique qu'il est bientôt l'heure de partir pour l'Université. J'ai la tête comme un manège. Je peine à garder les yeux ouverts.
Je frotte mes tempes en grimaçant. On dirait que Thor a déposé son marteau en plein dans ma face. Je me lève en disant à Mai d'aller au salon, que j'allais la rejoindre sous peu. Ma tête...
Un crochet rapide par la salle de bains me fait découvrir mon terrible visage : fatiguée même après avoir dormi, de gros cernes sous les yeux, le teint pâle. Je tire la langue, elle est blanche. Chouette, malade. Espérons que ce soit juste un petit rhume. Enfin, ça a l'air d'en être un, sinon, je ne serais même pas debout.
Après une courte douche et un médicament, je vais au salon pour me remplir vite fait l'estomac. Mais la simple vue de la nourriture me dégoûte. Je dois ni avoir l'esprit ni le mood aujourd'hui. Je passe mon tour et je préfère rejoindre vite Mai à son véhicule.
Avant de partir, je jette un dernier coup d'œil dans ma chambre pour être sûre de ne rien avoir oublié. Hop ! Du paracétamol plus tard – au cas où – je referme la porte de ma chambre sur la dernière vue sur le colis.
La journée est comme un tourbillon de bruits et de lumières, le tout ponctué de couleurs criardes. Je ne vais plus du tout me plaindre de mes journées « à la normale », après ça. Mon mal de crâne s'est amplifié et à la moitié de la journée de cours, je suis déjà claquée. Allez, dans deux heures, tu vas pouvoir reprendre un cacheton, alors courage ! Ce n'est plus du courage à ce rythme, mais de la folie.
J'arrive à tenir bon, du moins je peux faire acte d'une présence physique, mais mon cerveau est ailleurs. Voyant que je ne suis pas apte à suivre correctement les cours, Mai doit les prendre pour deux et elle va devoir très certainement m'expliquer de nouveau les choses qui ont été abordées. Rebecca, tu es un vrai boulet.
- À ce stade, c'est à se demander si c'est vraiment du courage ou bien de la pure stupidité...
Mai me dépose juste devant mon travail. Je suis vraiment en piteux état, mais je ne peux pas rater le travail. J'insiste, je peux y aller jusqu'au bout, à seule condition que Mai vienne me rechercher le soir.
Elle fait une petite moue me suppliant de ne pas y aller. Hier, avec Seto, j'aurais pas dit non. Mais c'est différent, aujourd'hui. Et puis je préfère passer mon temps dans les rayons et la poussière de la réserve au lieu de cafarder chez moi. Cependant, Mai n'a pas l'air de bien le comprendre.
- Ça va aller, c'est l'affaire de quelques heures. Et puis, je suis sûre d'aller mieux, demain ! Je lève un pouce et je tente un sourire, mais ça doit plus ressembler à une grimace. Tu devrais y aller, tu vas aussi être en retard à ton travail, et je ne veux pas être un deuxième boulet, tu as déjà ce « Jo »...
Mai me regarde comme si elle était ma mère, tête penchée sur le côté, sourire qui découvre à peine ses dents. Elle a l'air inquiet, très sincèrement. Mais comme j'aime à le dire, je suis bien assez grande pour savoir ce que je fais. Ah là là, Mai...
Je sors de la voiture en lui faisant un petit signe mollasson. Elle redémarre la voiture et s'éloigne doucement. On dirait qu'elle s'apprête à tout instant à faire demi-tour dans le cas où je tombe. Je regarde la voiture tourner à l'intersection suivante et j'entre dans la boutique pour quelques heures de « pur bonheur ».
Huit heures. Mai se gare devant la boutique. Elle vient de finir également. Je suis contente de la voir. J'ai mal au crâne de plus belle, et mes bronches ont souffert de la poussière du magasin. Je tousse un peu. Mai s'en inquiète, mais je préfère dire que ça va se calmer, que ce n'est que l'affaire de quelques heures.
Pas de chance, une fois à la maison, ma toux s'aggrave et Mai est de plus en plus anxieuse. Elle ne me quitte pas du regard alors que je bois un thé.
- Tu couves quelques chose, ma Cocotte. J'en suis plus que certaine. Tu pourrais peut-être te reposer, et me passer le flambeau.. ?
- Mai, ne va pas dire des bêtises, je vais très... Ah... Ah.. Atchooooum... Très bien !
Je suis en train de faire un grand sourire, mais j'ai des larmes aux yeux et le nez qui coule. Ma mine est affreuse, mais je ne peux pas laisser Mai assumer le poids d'une montagne de responsabilités.
Pouce en l'air, je tâte sur la table pour trouver un paquet de mouchoirs – que Mai fait subtilement glisser vers moi. Je souffle par coups dans le mouchoir que j'ai extirpé de son paquet. Ah, ça fait du bien !
- Je ne peux pas te déléguer le fait de prendre des cours, d'aller au travail, d'assurer le coach de vie pour un idiot, et...
- Un idiot.. ? Ah ! Jo ?!... Ce... C'est réglé... Avec lui...
Mai se met à rougir un peu, ou j'ai une poussée de fièvre et j'hallucine ? Je porte la main à mon front. Il est brûlant. Mai m'imite et sa bouche se tord dans une grimace quand elle frôle ma tête avec le dos de sa paume. Elle se lève d'un bond et va chercher un linge humide pour le poser sur ma tête. Ça tourne. Merde.
Elle m'amène à ma chambre. Je suis brûlante, je suis glacée, enfin mon état passe de l'un à l'autre si vite que je n'arrive plus à savoir ce que je veux vraiment. Je suis de mauvais poil et mon mécontentement s'entend.
- Ça va aller, Mai. Arrête ton char. Je vais très b...
Paf. Plus rien, tout est sombre d'un coup. Je sens mon corps qui flotte. J'ai plus conscience ici, dans les ténèbres, que dans l'autre monde. Je croise mentalement bras et jambes, bougonne. À mon réveil, je vais avoir le droit à Mai en train de m'engueuler, de me dire que je ne fais pas assez attention à moi... Ou elle pensera que c'est elle qui m'a rendue malade, avec un temps plus ou moins long d'incubation, tout ça.
Ce n'est pas vraiment le fait de Mai qui est plus une gêne, mais le fait qu'elle va solliciter le médecin pour moi alors que j'en ai pas envie. Mais bon, dans l'état actuel des choses, je ne peux pas aller contre ça...
Même ma propre projection mentale fatigue, et même si je lutte pour entendre au loin ce qu'il se passe, j'ai une forte envie de me laisser flotter un temps. Ça ressemble à s'y méprendre à une descente en parachute, mais sans l'outil nécessaire à la survie. Je tombe, encore et encore, je tombe... Ma tête cogne, on dirait que mon cerveau essaye de se faire la malle...
- … Bien, je vais essayer de... Docteur.
J'ouvre un œil pour découvrir deux têtes floues au-dessus de moi. Une tignasse blond peroxydé et un demi œuf grisonnant avec une barbiche. Quel bad trip. J'ai un petit rire nerveux. C'est qui, ces gens ? Je me concentre. D'accord, il y a Mai, et l'autre, ça doit être, oui, elle l'a dit le « Docteur ».
Ma vision se précise après quelques minutes à tantôt frotter mes yeux, tantôt regarder mes visiteurs. Le docteur m'ausculte sans que je ne proteste. Il va vite, il est concis. Mai est toujours derrière en regardant de temps en temps par dessus l'épaule du médecin.
Ils discutent en me laissant poireauter sur le lit à demi dans le gaz. J'arrive vaguement à comprendre que j'ai des médicaments à prendre et qu'on me prescrit un long repos. Déjà, si vous pouviez sortir de ma saleté de chambre, ça m'en ferait, du repos. Je hasarde ma phrase qui se traduit par des borborygmes. Waw. Mai se tourne un instant vers moi, me faisant signe de patienter. Elle quitte la pièce avec le médecin. Allez, au revoir. Je finis par me rendormir après avoir fixé d'un œil torve le joli encadrement de ma porte.
J'ouvre les yeux. Je suis dans une chambre au papier-peint rose et jaune avec des animaux mignons sur une frise. Elle fait le tour de la pièce. De nouveau, il se trouve que je suis une enfant, dans un lit trop grand pour ce que je suis. Je dois avoir dix ans, pas plus. En atteste des posters mais aussi ma condition physique.
Tout est silencieux, en suspension, comme les poussières qui flottent à la lumière du jour. Je regarde par une fenêtre de ma chambre. Ça donne sur le jardin, plus loin de la forêt, ou du moins, un sous-bois. C'est chez moi. Mais c'est un rêve. J'hésite à me lever pour me rendre en bas, dans le salon,. Vite quelque chose me fait changer d'avis.
Il y a un grand bruit. Des claquements de portes viennent secouer mes tympans. Puis des engueulades, et enfin un grand cri. Un homme et une femme sont en train de se battre en bas. Une troisième personne tente de les arrêter, essayant de couvrir leurs voix. Rien à y faire, les paroles haussent encore d'un ton.
L'escalier craque. Une quatrième personne ? Je plonge dans mes souvenirs. Nous n'étions que trois à habiter ici. Puis Arthur est venu habiter seul avec moi. Alors qui est cette quatrième personne ? La porte se met à grincer. C'est celle de ma chambre. Elle s'ouvre très lentement. D'abord, il n'y a qu'un pied qui hésite à entrer, puis toute une silhouette floue. Ma tête. Même indécise, cette forme s'approche de moi, et murmure, comme pour me rassurer.
- Hé... Je... Beckie.
Beckie ? La voix qui caresse mes tympans m'est presque inconnue, comme si elle arrivait de loin, ou comme si j'étais dans une boîte aux bords épais.
Je suis encore étourdie, et je suis, avec toute la moindre attention, la silhouette qui se déplace dans ma chambre. De là où je suis, cette personne a l'air plutôt grande. Et cette voix, c'est celle d'un homme. Seto ? Qu'est-ce qu'il fait là ? Je dois encore rêver, être passée dans un autre de mes songes. C'est bien, Seto, là, sinon pourquoi il aurait dit « Beckie » ? Je souris faiblement.
- Tu sais, ça fait trois jours que tu dors, si ce n'est plus.
Ah ? Je tourne la tête vers ma table de chevet, et en effet, les médicaments que j'ai eu du médecin sont déjà bien entamés. Je me frotte les yeux, il y a au moins cinq boîtes, et chacune d'elles contient un remède assez puissant pour guérir une armée.
L'homme s'approche de moi, doucement, tentant de ne pas me brusquer. Il vient s'asseoir sur mon lit, se poser près de moi. Il attrape ma main. Je suis toujours bouillante, mais lui ne l'est pas. Ça fait un bien fou. Je serre le pouce de la main tendue. C'est étrange. Ce n'est pas la même sensation. Sûrement parce que je suis dans les vapes. J'ai le pressentiment qu'il sourit.
Il reste un peu, tentant de me rassurer. Je vais un peu mieux, et je me relève un peu dans mon lit, le dos contre la tête du plumard. Il en profite pour s'éloigner un instant. Il va vers ma stéréo, touchant aux boutons. Une musique pulse, trouble, et une voix profonde vient envahir la pièce. J'ai du mal à distinguer les paroles. Et cette musique m'est inconnue.
L'homme chante tout bas l'air qui sort des deux baffles. Il s'occupe des affaires qu'il y a un peu partout, laissées dans un chaos. Il attrape une boîte qu'il met à la corbeille. Elle est pleine, non ? Je ne l'ai jamais... Il revient vers moi d'un pas confiant.
- Chut. Ça va aller. Tu peux me faire confiance, tu sais, Beckie.
Je n'aime pas ça du tout. De quel droit il pense pouvoir toucher à mes affaires, celui-là ? Est-ce qu'il me trouve si inutile, en si piteux état ? Salaud. Je suis en colère et j'ai envie de lui crier dessus, mais je suis presque aphone.
- Chut, j'ai dit. Tu écoutes un peu ce qu'on te dit, non ?
Lui aussi se met en colère. Cette façon d'être, d'agir. Ça ne peut être que lui. Pourquoi ils changent si vite, les gens ? Il attrape ma main. Sa poigne est forte et il est très ferme. Je geins en essayant de dégager mon poignet de sa prise.
- Reste calme, veux-tu ? C'est pour ton bien que je fais ça. Pour te protéger de lui.
Menteur ! J'ai besoin de personne pour ça ! Je pourrais te foutre un coup dans les couilles si ma tête tournait pas autant. Et qu'est-ce que j'en ai envie, là.
Pourquoi Mai m'a collé ce mec dans les pattes ? Et puis, elle est où, Mai ? Je cherche mon téléphone portable du bout des doigts sur ma table de chevet. Je fais, au passage, tomber des boîtes de médicaments. Mon « infirmier » soupire d'agacement. Il ramasse les petits cartons au sol avant de les reposer délicatement sur la table de chevet. Il vient se poser de nouveau sur mon matelas, à côté de moi.
Il s'approche tout près de ma tête, se penchant un peu sur le lit. Il me scrute. Je suis nerveuse. Je veux qu'il s'écarte de moi. Il pose ses mains sur mes épaules et m'attire à lui avant de me faire m'allonger à ses côtés.
- On te préconise du repos. Laisse-moi te le procurer.
Je suis en train de me débattre, mais son étreinte est plus puissante que ce que je n'espérais. Il m'entoure presque, comme un Constrictor. Je ne peux plus bouger, pourtant je m'agite toujours, surtout mentalement.
Et dire que je ne m'étais pas sentie en sécurité la fois où j'avais pris une énorme cuite. Là, c'est pire, ce n'est plus de l'insécurité. Je cogite un moment avant de plonger de fatigue, encore.
Je suis toujours dans ma chambre. L'autre est là, encore. J'ai l'impression que la réalité et mon rêve ne font qu'un. Ou bien mon inconscient redoute quelqu'un. La dispute est toujours à un volume audible, bien plus qu'avant même. Les cris se font de plus ne plus précis, et je reconnais clairement les voix de mes parents en train de s'insulter et de se déchirer.
L'homme avec moi tente de me calmer en se mettant à mes côtés, en s'allongeant sur mon lit avec moi. Il se serre contre mon corps. Non ! J'ai peur autant de la dispute que de lui. Partez, tous ! Pitié ! À l'aide ! Je le repousse, mais il s'accroche à moi comme un symbiote. J'ai désormais assez de force pour pouvoir l'écarter d'au moins quelques centimètres. Il met sa tête contre la mienne et je le regarde en face.
Je m'attendais à voir Seto, mais c'est un Edo à l'air démoniaque qui me fait face, un drôle de sourire au travers du visage. Il commence à m'embrasser de force, et je n'arrive pas à lui résister.
Des pas retentissent dans les escaliers. Ce coup-ci, ils ne craquent pas, ils résonnent. Ma porte s'ouvre à la volée, créant comme une bourrasque...
- Dégage, espèce d'enculé !
J'ouvre les yeux dans le monde réel. Je découvre avec horreur que mon cauchemar et la réalité sont liés. Edo est bel et bien avec moi, dans le lit, en train de me maintenir, m'embrassant. Seto vient d'entrer en trombe dans ma chambre, en criant à l'autre de s'écarter.
Je sens un poids en moins. Je frotte mes yeux embués pour mieux voir. Edo est de trois-quart dos et je peux voir qu'il défie Seto avec un sourire malsain.
Ils se jaugent un instant comme deux animaux. Ça va mal, très mal se finir, cette fois. Edo se relève très lentement, toujours en fixant Seto. La provocation qu'il jette à Seto le rend effrayant.
En un éclair, Seto se jette sur lui. Bam. Énorme crochet du droit, la mâchoire de son adversaire fait un drôle de bruit, mais celui-ci reste fort. Edo réplique en lui donnant un coup au ventre. Seto recule en se tenant l'abdomen, mais une lueur dans ses yeux affirme qu'il ne va pas abandonner. Il souffle un coup, reprenant contenance, évitant au passage d'autres attaques d'Edo. Nouvel assaut de Seto. Crac. Encore un coup de poing en pleine tête, cette fois, c'est le nez d'Edo qui prend. Et cher, très cher. Les coups pleuvent de plus en plus vite après le brisage de nez. C'est Edo, la victime. Mais c'est aussi lui l'instigateur.
Ma chaise de bureau est renversée, mes affaires rangées basculent dans un chaos, et le sol est peint de rouge foncé. Il y a des éclaboussures au mur aussi. Je suis impuissante face à ça. Je peux juste prier pour que personne ne crève de cette bagarre.
Edo est rapide grâce à sa taille, et ses attaques tentent nettement d'endommager son adversaire vers son abdomen. Il tente aussi des coups à la tête. Un touche sa cible et le nez de Seto craque sous un coup de poing violent. Cependant, Seto ne se laisse pas faire et a clairement l'avantage. Loin des coups bas de son rival, il inflige des dégâts directs qui font mal, très mal.
- Je te vois encore avec elle, cette fois, c'est l'intégralité de tes os qui seront brisés. Compris ?
Seto plaque contre le mur Edo, son avant-bras se pressant contre la gorge de ce dernier, prêt à lui couper l'air et à l'étrangler. Il respire fort, la bagarre l'a éprouvé quelque peu. Mais il a encore assez de force et d'énergie pour être le plus impressionnant des deux.
Edo est plus petit que Seto, et afin de ne pas perdre conscience, il est sur la pointe des pieds. Il a du mal à respirer, la gueule amochée, il a du sang qui coule le long de sa tête pour abreuver sa bouche. Il répond, les dents serrées, un genre d'affirmation venimeuse.
Seto le lâche, laissant Edo tomber lourdement sur le sol. Il se frotte le cou avant de se relever vite et de battre en retraite. On peut l'entendre se cogner dans l'entrée et claquer la porte avec rage.
- … Bonjour, Mademoiselle...
Un sourire passe sur le visage de Seto quand il se tourne enfin vers moi. En le voyant dans un état bien pire que le mien, je me sens d'un coup plus apte à être un relais pour lui. Il avance vers le lit en se tenant les côtes. Il n'est plus que colère et douleur. Il grimace en venant près de moi. Il a aussi du sang sur le visage, le liquide coule abondamment de son nez. Il s'essuie d'un revers de manche puis me regarde. Il a une énorme trace rouge qui lui barre la face.
Il sourit. C'est comme s'il en avait vu des pires, de bagarres, et ce n'est pas rassurant. Il se frotte les poings et fait craquer ses doigts. Ses phalanges ont pris de sacrés coups également.
- Ce... Edo. Cette enflure... Il est allé jusqu'où ?... Pas... Pas jusqu'à...
Seto passe une main dans ses cheveux et vient les rabattre en arrière. Du sang colle ses mèches entre elles. Ça lui donne un drôle d'air, en plus, il est en rage. Ça se voit qu'il veut refaire le portrait d'Edo à la façon cubiste, et ce n'est pas rassurant.
Il grimace encore, il a mal, mais il tient le choc, même trop bien, en fait. Ses yeux bleus fixent les miens en cherchant à lire au fond de moi la vérité. Ma tête ne tourne plus, et je peux aisément lui faire comprendre en un regard qu'il est arrivé à temps.
- Bien. Tu n'as plus rien à craindre. Il ne va pas revenir. Pas de si tôt, en tous cas.
Comment ça « pas de si tôt » ? Inquiète, je lance un regard interrogateur. Cependant, Seto n'est pas dans le bon état pour expliquer. Il regarde ma table de chevet et la tonne de médicaments qui y traîne. Se tournant de nouveau vers moi, il pose une main sur mon front. Ma fièvre a baissé, et la main esquintée de Seto est presque désormais plus chaude que ma tête.
Sa main tremble, les nerfs encore à vif et de-ça de-là quelques égratignures se font voir. La douleur est palpable, et ça me brise le cœur. Il a voulu me défendre, certes d'une façon animale, mais l'important c'est le fait de son geste. Même s'il ne me dit rien, même si je n'ai eu aucune parole d'amour de sa part, je sais qu'il va se dévouer corps et âme pour moi.
J'attire Seto à moi et je l'entoure de mes bras. Un câlin, un platonique, il n'y a que ça de vrai. Il paraît assez surpris, mais il accepte ce contact. Je glisse ma main dans ses cheveux en essayant de les dompter. Le sang a déjà coagulé et je ne peux rien faire. La seule chose qui me soit permise, ce sont les caresses.
Apaisé, il se repose sur moi. Je suis bien plus en alerte et attentive au moindre changement de Seto. Il est calme, sa tête sur mon épaule, il respire avec difficulté. Son corps est chaud, pressé contre le mien, et je peux sentir les battements de son cœur.
Cependant, le moment de tranquillité stoppe vite, bien qu'il ait paru durer une éternité pour moi. S'écartant de moi, il regarde le chaos alentour. L'air désolé, il se lève. D'un coup, il remet en place son nez et les affaires tombées au sol. Il doit souffrir comme jamais, néanmoins il s'exécute comme si de rien n'était.
Je reste là à regarder. Sur le coup, je n'avais pas réalisé, mais avec le recul... Depuis combien de temps Edo était-il là ? Je frémis d'horreur, consciente du danger d'être exposée à lui, seule. Comment Seto a-t-il su ? La télésurveillance, c'est son domaine, rien n'est de l'improbabilité à ce qu'il ait su. Mais où était Seto, tout ce temps, pendant que j'étais là, malade, sonnée ? Très loin, j'imagine, et il est revenu aussi vite qu'il a pu. Seto soit loué, il est arrivé à temps. Je soupire profondément tout à fait soulagée désormais.
Mon sauveur se permet aussi de remettre en place ce qui a été punché. C'est très attentionné. En se penchant pour ramasser quelques affaires, je vois son regard se poser sur la corbeille. Le paquet avec écrit dessus « KC » y est toujours.
Il jette un œil vers moi, inquiet. Non, ce n'est pas moi qui ait mis ça là. En un instant, il semble se faire l'image d'Edo en train de balancer le colis. Une colère fugace traverse son visage avant qu'il ne vienne de nouveau vers moi, le paquet sous le bras. Il vient se poser à côté de moi, demandant d'un signe de tête assez nonchalant. On ne dirait pas qu'il vient de se battre.
- Je ne vais pas t'embêter plus longtemps, j'ai déjà fait assez de dégâts, on dirait...
Il me sourit, clairement bousillé, mais heureux de me voir. Du sang s'est remis à couler de son nez, et j'imagine que c'est comme ça depuis qu'il l'a replacé de lui-même. J'ai bien envie de lui proposer un peu de repos ici et une bonne douche, mais il enchaîne :
- Je vais faire venir un gars ou deux, pour remettre en ordre tout ça... Je suis un pitoyable invité, pas vrai ?
Il me fait mal au cœur, parce que j'ai la terrible impression qu'il ne se considère pas du tout, à l'instant où il dit ça. Il se renfrogne et devient plus sombre. J'ai de nouveau envie de le prendre dans mes bras, toutefois son expression et sa posture traduisent qu'il a besoin de poser des limites, d'avoir son espace.
Seto reporte son attention sur son smartphone qu'il sort de la poche intérieur de sa veste. L'écran est brisé, mais l'appareil est toujours fonctionnel. Il appuie frénétiquement sur les touches, et un ting sonore lui indique une réponse immédiate.
- Ils vont arriver dans une quinzaine de minutes. Ils se feront discrets. Rien à craindre.
Autre ting. Seto regarde de nouveau l'écran tout fendu, tentant de déchiffrer le message envoyé. Il prend un air sérieux en regardant l'heure affichée sur le réveil de ma table de chevet et sur son téléphone. Il n'est pas très tard, à peine dix-huit heures. Mais Mai rentre vers vingt, vingt heures trente au plus tard.
- Tout sera réglé avant sa venue. Comme si rien n'était arrivé ici. Tu peux continuer à te reposer sans te soucier de rien.
Comment faire pour me soucier littéralement de rien ? Seto a la gueule en sang, sûrement des côtes fêlées, ou même brisées, et il me dit que tout va bien ou presque. Cet homme est fou !
Il se lève et rajuste un peu sa veste, tombée de travers sur ses épaules. Tentant de rabattre ses cheveux en avant, comme à la normale. Il abandonne vite voyant ses essais infructueux. Il soupire avant de se tourner une dernière fois vers moi.
- Je ne sais pas si je fais bien d'être ta compagnie, ma petite Beckie. Disons que ma vie est assez... agitée.
Me scrutant toujours, il voit que je n'ai aucune réaction face à ses paroles. J'aime me rire du danger, et ce n'est pas une bagarre ou deux qui va changer ma vie. Il me considère un instant d'une façon indéchiffrable. À demi entre le défi et l'inquiétude. Oui ?
Seto me tourne le dos et approche sa main de la poignée de porte. Il va partir, de nouveau. Seto va, si je ne fais rien, m'échapper une nouvelle fois, et pour combien de temps encore ?
Il tourne la poignée et passe la porte. Il disparaît presque entièrement par l'encadrement avant que je ne me décide à agir. Agir au dernier moment n'est pas ma plus grande spécialité, mais qui ne tente rien...
- Est-ce que je peux venir avec toi, Seto ?
Ma voix n'est qu'un murmure. Mon ton est très incertain, comme si je cherchais à placer ma voix. Je racle ma gorge un peu douloureuse doucement.
Seto s'immobilise. Je ne vois de lui que son dos. Il est tout courbé de douleur, mais pour moi, il relève la tête et regarde en arrière. Je réalise ce geste en même temps que de me rendre compte que ce sont les seules paroles que j'aie dû prononcer de toute la semaine.
