21.

Je suis seule, en train d'errer, non, de déambuler avec disgrâce, dans les couloirs de l'appartement. Trop retournée par ce que j'ai vu, parce que j'ai perçu, j'ai cherché à rejoindre la cuisine pour me rafraîchir quelque peu l'esprit. Mais mon sens de l'orientation pitoyable en intérieur me fait défaut. Je me trouve donc seule, dans le noir, cherchant désespérément et cuisine, et interrupteur afin d'y voir bien plus clair. En vain. Je suis une vraie cruche. Exactement, une cruche.

Pourquoi tu n'as rien remarqué avant? Idiote. Je me sens franchement coupable. Mais est-ce qu'on peut m'en vouloir de rien avoir notifié lorsque nous étions dans « le feu de l'action » ? Et si je n'avais pas été si pudique, si « adolescente », dans la douche. Ts. Idiote.

Ma Conscience se fait un facepalm, je devrais faire de même, mais le geste incite plus à la plaisanterie qu'à un vrai remord. En tous cas, notifier de telles cicatrices me fait me poser un tas de questions, et je me vois mal en parler à Seto au détour du petit-déjeuner.

- Comment ils disent, en philosophie, déjà ? Ah, oui. Aborder la blessure...

Je suis maintenant plus concentrée sur mes pensées que sur mon orientation dans les pièces. Les idées trottent tellement dans ma tête que je commence à murmurer des choses qui n'ont pas de sens. Cependant, mes tribulations ont un effet, qui, bien heureusement pour moi, sont à mon avantage : une lumière illumine soudainement l'interstice d'un pas de porte, signe que quelqu'un est – tout comme moi – encore debout à cette heure avancée de la nuit.

Je pense un instant aux gars que Seto emploie en tant que staff et je suis peu rassurée de me trouver face à eux. Je ne sais même pas s'ils savent qui je suis. Ils pourraient me prendre pour une intruse, non ? Des pas retentissent, de l'autre côté, étouffés par la porte. Je commence à m'armer de courage : au pire, j'aurais juste à expliquer tout. Absolument tout. Quelle bonne idée.

La porte s'ouvre doucement, comme si la personne, juste derrière, redoutait quelque chose. Je respire le moins fort possible, restant discrète, pratiquement tapie dans l'ombre. Si l'autre personne est si prudente, si, comme je le pense, elle redoute quelque chose, c'est que cette personne est habituée à...

- Ah. Ce n'est que toi.

C'est le « petit frère », Mokuba, qui passe sa tête par l'entrebâillement de la porte. Il me regarde de haut en bas, un sourire aux lèvres. Derrière lui, je peux entendre des gens qui parlent. Des gens ? Je penche la tête, pour voir, mais un soudain bruit d'explosion me dissuade vite de regarder avec plus d'attention.

- C'est juste un film, t'en fais pas ! Tu veux entrer, peut-être ?

Il ouvre un peu plus grand la porte, m'invitant à venir voir... un film d'animation ? C'est quoi ce type ? À vue d'oeil, je dirais qu'il a quoi ? Peut-être vingt-et-un an ? Il m'était difficile d'imaginer qu'un grand garçon comme lui, un poil sanguin, regarderait ce genre de cinéma ! Je souris à Monsieur-Invité-Surprise.

Quand j'entre, la lumière est tamisée, mais je peux percevoir une très grande étagère, qui couvre tout un mur latéral, remplie de DVDs, des livres et de jeux. La pièce est parfaitement conçue et invite à la relaxation, avec une large sélection et des choix multiples. C'est juste incroyable. Dire qu'on peut penser, à première vue, que Seto est quelqu'un d'assez austère. Que nenni. C'est un vrai paradis, ici.

- Tu ne trouves pas le sommeil.. Euh... ?

- Rebecca.

Mokuba sourit en répétant mon prénom. Il est si drôle que ça, mon prénom, pour lui ? Ou bien, c'est parce que ma stupéfaction – que je tente de dissimuler – le fait rire ? Peut-être un peu des deux, je présume, pour ce gars juvénile sur les bords.

Il passe devant moi, allant en direction d'un grand, très grand canapé. Bien plus moelleux que celui du grand hall, par ailleurs. Il s'allonge en attrapant un paquet de sucreries posé de façon négligée sur une table basse, pas loin de lui. Je reste stoïque, attendant un signal pour avancer. Trop polie, va. Et c'est quand Mokuba me fait signe de venir avec lui, d'un geste de la tête, que je me décide à faire quelques pas.

- Même pas fatiguée ? Ah. Seto est moins bon que d'habitude, alors.

- P... Pardon.. ? Je suis interloquée, et je me tourne brusquement vers l'autre. Hé ! Du calme ! Du calme ! Je...

- C'est pas parce qu'il m'appelle « petit frère » que je suis un gamin, ok ?

Est-ce que le fait d'être impertinent est un trait commun à tous les Kaiba, ou bien j'ai un mauvais sens de la communication ? En tous cas, Mokuba se met à ricaner, manquant de s'étouffer avec son glucose.

Se rétablissant peu à peu, toujours agité d'un petit rire entrecoupé de soubresauts, il me donne un petit coup sur l'épaule, goguenard.

- Tu aurais... Dû... Voir ta tête...

Bien, il me charrie. Ce gars me charrie. Il a un sens de l'humour bien particulier. Pire que le mien, je présume. On dirait un vrai gamin, dans sa tête et dans ses gestes : redressé dans le canapé, en position « tailleur », mains agrippant ses tibias laissés découverts par un pyjama long bien trop court pour lui. Il me regarde en souriant innocemment, content d'avoir clairement fait une bêtise et provoqué quelque chose en moi. Mais je n'ai pas la tête à rire, pas maintenant.

Remarquant que mon expression faciale ne reflète pas sa plaisanterie, Mokuba penche la tête sur le côté, l'air plus rassurant. Baissant un instant les yeux sur ses chevilles, il marmonne des excuses que j'accepte illico. Ça ne servirait à rien de culpabiliser une telle attitude, car, après tout, il ne me connaît pas.

Une nouvelle détonation me fait tourner le regard vers le grand, non, l'immense écran : si c'est une mauvaise blague, encore, là, je n'accepterais pas ses excuses. Le bougre regarde Les Indestructibles. Je soupire. Un humour bien particulier...

- En fait, quelque chose te tracasse, pas vrai ?

Je me retourne sur Mokuba qui se frotte la nuque et le cou, d'une main, en signe de stress et sûrement d'agacement envers lui-même. D'un bref signe de tête, j'indique que sa supposition est exacte. Sa moue se mue en une expression contrariée. De quoi a-t-il « peur » ?

- C'est... C'est à propos de Seto...

À l'évocation du prénom de son grand frère, Mokuba reprend contenance. Son air d'enfant s'évanouit d'un coup, laissant place à une expression traduisant une inquiétude largement marquée. On dirait que je viens de réveiller en lui d'affreux démons. Je suis à peine plus rassurée de lui parler de tout ça.

Le jeune homme change du tout au tout, allant même jusqu'à prendre une position assise plus sérieuse, lui qui, quelques instants auparavant, aimait à me faire des plaisanteries de bien mauvais goût...

- Je te reconduirai demain, ça te va ? Je suis franchement désolé pour...

- Ah ! Non, non, non... Il n'y a rien eu entre nous... Je...

Je bredouille un peu, parce que je viens de me rendre compte que j'ai peut-être dit une grosse bêtise, des mots qui pourraient se retourner contre moi, parce que je prête trop peu attention aux mots. Que dirait Seto, déjà ? Ah, oui, les mots ont de l'importance. Je vois où il a chopé le truc. Avec son frère et son humour.

Mokuba se détend d'un coup, moins raide. Il laisse échapper un soupir de soulagement. Il change d'humeur comme de chemise, ce pauvre garçon.

- Rien ? Tu es sûre ? Il se met à rire à nouveau. Enfin, rien de ce que je n'ai pu entendre, ah ah ah.. !

Encore très drôle, vraiment. Beau renvoi à nos petits jeux de jambes en l'air de ce tantôt, à Seto et moi. En tous cas, avec sa rupture de ton aussi brutale qu'inattendue, je suis un peu plus relaxée, enfin, je crois. Pourquoi voulait-il me reconduire, demain ? Bref, passons, ce n'est pas là mon inquiétude principale. Laissons-donc ça en side.

Je tente de faire reprendre le peu, très peu, de sérieux qu'il semble rester à Mokuba à cette heure bien tardive de la journée. Je me racle la gorge, pour lui faire comprendre. Il se tait d'un coup. Mon expression ne doit pas inciter davantage à la plaisanterie, et il en a conscience, tout du moins, je l'espère.

- Ton frère... Seto... Il a des cicatrices... Dans le dos... Et... Et je...

Difficile d'aborder cela, difficile de trouver les bons mots, sans passer pour une personne indiscrète au possible. J'hésite à continuer sur ma lancée, jetant des regards un peu inquiets au « petit frère ». Il semble réfléchir, peser les mots.

Je redoute très, très fort tout ce qu'il va dire, ou bien omettre, et je regrette amèrement d'avoir comme posé une question à ce propos. Concentré, il se gratte le menton – qu'il devrait raser, tiens. On dirait qu'il se repasse un film dans sa tête, avant de composer une réponse, quelle qu'elle soit, à mon égard.

Il cesse de porter sa main à son menton pour me regarder droit dans les yeux. Une drôle de lueur brille au fond de son regard. C'est teinté d'un tas de ressentis, et de sentiments, parfois contradictoire, semble t-il. Il commence, hésitant quelques instants :

- Je... Je crois que ça date d'il y a pas mal de temps...

Il marque une légère pause, fronçant les sourcils un peu, puis beaucoup. Il cherche vraiment loin, dans ses souvenirs, dans un passé qu'il a dû porter comme un fardeau. J'ai envie de l'interrompre. Il n'a pas à se souvenir de ça, s'il n'en a pas envie. Et tant pis si je reste dans l'ignorance. Chacun a ses secrets, non ?

Mais Mokuba n'est pas le genre de type à laisser une question sans réponse, en suspension totale. Secret ou pas, il voit que l'idée des cicatrices me met mal à l'aise, et il veut mettre du baume au moins sur ça. Il doit être au moins autant jusqu'au-boutiste que son frère.

- Seto a... Comment dire ?.. Souvent été mêlé à des histoires de bagarres... Dès l'enfance... Tu vois ?

Je bouge la tête, doucement, de bas en haut, en signe d'approbation. Difficile de ne pas croire ça, et de ne pas y prêter attention ! Quand on a vu, et qu'on sait, qu'il a probablement brisé la mâchoire d'Edo... Bref, je ne suis pas plus rassurée que ça par les paroles de Mokuba. Seto est un sanguin. Et il tape fort.

Mokuba se passe une main sur le visage. Il doit très certainement se remémorer des choses qui lui sont indirectement douloureuses. A-t-il déjà vu son frère se battre avec d'autres ? Ça m'inquiète...

- Je me faisais embêter, à l'orphelinat, et plus tard à l'école. Les « grands » avaient la fâcheuse tendance à me tomber dessus. Et Nii-sama ne pouvait pas l'ignorer. Je pense que son goût pour la baston a dû se développer dans des moments comme ça.

Il a un sourire étrange aux coins des lèvres, et j'imagine qu'il tente de chasser un mauvais souvenir. Il a déjà donc dû voir Seto fracasser quelques mâchoires auparavant. Cette idée est effrayante. Seto comme Mokuba ont vite fait face à la violence. Personne de devrait avoir à faire face à la violence. Et je sais de quoi je parle. C'est en parfaite connaissance de cause.

Mokuba, alors jusque là penché sur quelque chose que je ne voyais pas – son passé, peut-être ? - vient à porter de nouveau son regard sur moi. Il a toujours ce drôle de sourire en coin, et se met à parler tout bas, comme s'il ne voulait pas être entendu. Sa voix est un peu plus aiguë, et on dirait qu'il réprime un genre de rire. Il poursuit :

- C'est « marrant », ça, qu'il soit revenu, comme ça, la gueule en sang...

Je m'arrête un instant. J'ai bien peur que Mokuba ait encore des suspicions quant à la personne qui a « agressé » Seto – ou plutôt son agressé. Pas encore ! Je pensais qu'on avait mis les choses au clair !

J'ouvre la bouche pour rétorquer quelque chose, mais je la referme immédiatement, voyant que Mokuba vient à poursuivre son petit monologue.

- Il doit vraiment beaucoup tenir à toi. Pour se trouver dans cet état. Je l'ai rarement vu comme ça pour une autre personne que lui ou que moi. Il doit vraiment beaucoup t'aimer.

Nouveau sourire de Mokuba. Un sourire franc, traduisant un certain bonheur qu'il tente à peine de cacher. Je ne sais pas s'il est difficile à cerner, parfois, ou si j'ai vraiment un manque dans les communications non-verbales. En tous cas, ses mots et son expression viennent à me toucher tout particulièrement.

Mokuba connaît son frère, et il est à même de pouvoir décrypter les émotions de Seto, et s'il dit que... Ah ah ah, non, il faut éviter de t'emballer comme ça, Beckie. Je ne suis plus une gamine, c'est vrai, et je dois peser chaque chose qui se présente à moi. Quitte à manquer quelque chose.

- C'est vraiment gentil ce que tu as dit là, Mokuba. Ah ah ah. Adorable, même... Mais...

Mais...Oui, car il y avait un « mais ». Une locution que je ne voulais pas poursuivre en voyant de nouveau l'humeur du « petit frère » redevenir légère. Je ne voulais pas casser ce genre de complicité qui semblait s'être instaurée entre Mokuba et moi. Je ne sais pas comment il me considère, mais j'ai l'impression que de me savoir avec Seto le rassure.

Je reste un instant, à le regarder, de nouveau détendu. Passé les doutes et les mauvaises plaisanteries, Mokuba est assez familier et de bonne compagnie. Il a, certes, des points communs avec son frère, mais il reste quand même la face opposée de la pièce.

- Hé, Rebecca, ça te dit d'enchaîner, si tu n'es pas trop fatiguée ?

Je me retourne sur Mokuba qui me fait un signe de tête, indiquant la direction du grand écran et du large mur couvert de DVDs et autres jeux. Je fais un timide « non » de la tête, mais Mokuba insiste. On dirait un grand enfant, qui, non content de s'être trouvé une nouvelle amie, veut partager ses passions avec.

Autant dire que j'ai peu l'habitude des regards avenants. Déjà avec mes camarades à l'Université, sans parler d'avant, quand je vivais encore avec Arthur. Enfin, je tente de refuser poliment, mais « petit frère » est rudement tenace.

- Nii-sama a besoin de repos, et toi, de détente. Allez !

Il doit être près de cinq heures du matin, et je commence à bailler. Je suis fatiguée, et je viens de finir le troisième film que j'ai enchaîné avec Mokuba. Il dort à côté de moi, bouche grande ouverte, un filet de bave séchée au coin des lèvres, et la main dans son paquet de sucreries. Alors, qui allait s'endormir en premier, le petit frère, hum ? Je fais la fille forte, mais je n'en mène pas large – surtout que ce garçon doit juste avoir quelques mois de moins que moi.

Je me lève, la tête qui cogne, le regard vague. On dirait que ça tangue autour de moi. Je laisse l'écran allumé, laissant tourner les crédits du chouette film que je viens de regarder. Je m'appuie sur le mur, en sortant de la pièce, passant à peine l'encadrement de porte. Bordel, rester avec ce type, c'est pire que de picoler.

Je ferme la porte de la pièce derrière moi, en regardant le couloir. Je suis venue par où, moi, hier ? Je suis perdue. Je me frotte les yeux, couleurs et formes quasi mystiques dansent, virevoltent, devant moi. Quand je rouvre les mirettes, Seto me fait face, bras croisés, un rictus sur les lèvres, me jugeant, apparemment. Chouette. Pincée.

- Alors, bien dormi, Beckie ?

J'affiche un grand sourire, essayant au passage de masquer le fait de ma fatigue, à cause de la nuit blanche. Mais l'évidence est là, je suis fatiguée.

Amusé, il passe près de moi, nonchalant, et va en direction de la salle que je viens de quitter. Il ouvre la porte que je viens de fermer soigneusement, sans un bruit. L'endroit est à moitié dans l'obscurité, mais on peut apercevoir clairement Mokuba, éclairé par l'écran gigantesque en état de veille. Seto sourit à la vue de son frère endormi. La scène paraît tout à fait décalée.

- Tu as de la chance d'avoir résisté aux bras de Morphée, tu sais ? C'est un vrai démon, quand il veut, et c'est surtout quand les autres dorment.

- C'est de famille, on dirait ! Ou je me trompe ?

Je le taquine. J'ai beau être presque à ma limite, je n'en perds pas moins ma répartie. Seto apprécie la réponse, en me gratifiant d'une tape sur les fesses. Je sursaute légèrement. Seto, voyons.

Il entre au bord de la pièce, cherche du regard quelque chose, et trouve enfin. Il plonge la pièce dans le noir total en pressant un interrupteur, près de la porte. Refermant sans faire trop de bruit, il se tourne vers moi, m'incitant ensuite à le suivre.

Je me retrouve dans la cuisine que je cherchais ce tantôt : tard dans la nuit, ou bien très tôt dans la journée, à voir. Je suis assez honteuse en constatant que je n'étais pas si loin de l'endroit. Merde. Tant pis.

Seto se dirige vers la table haute, faisant aussi office de bar, et m'invite à venir m'y asseoir. Je réponds par l'affirmative à cette incitation en m'avançant. Le pas un peu lourd, marche muée par la fatigue, je m'installe sur une chaise de bar à l'aspect froid mais confortable.

- Tu veux quelque chose en particulier, petite élève en vadrouille ?

- Juste... Un peu de repos...

Je soupire un peu fort, me frottant le visage des deux mains, laissant sûrement apparaître une terrible grimace. Un léger rire s'élève de l'autre côté de la cuisine, là où est Seto. Je suis visiblement très drôle. Mais, qu'importe soit loué, il ne se moque plus de moi comme avant. Notre relation a bien changé, et vite.

- Tu auras tout le temps tout à l'heure. Pour le moment, et pour éviter de dérégler ton horloge interne tellement sensible, il faut manger. Chocolat ?

Chocolat ? Je suis un peu plus réveillée. Ce mot seul peut me faire abattre des montagnes. Un instant. Je ne sais pas si c'est son excès de bienveillance qui me fait me stopper, ou le fait que Monsieur le P-DG propose de faire... le petit-déjeuner ? Je reste coi. J'arque un sourcil. Clairement, Seto n'est pas, disons, la première personne qu'on imagine dans cette situation.

- Tu sais vraiment faire... Ah ah ah... Tu sais vraiment préparer à... ?

Il me regarde, loin d'être amusé. C'est vrai que dire ça en riant, ça doit être un tantinet insultant. Problème de communication, problème de ton, problème de tout, en fait. Je suis très, très mal à l'aise.

Je baisse les yeux, regardant mes pieds, honteuse. Seto siffle entre ses dents, comme agacé. Bravo, Beckie, bravo. J'hésite à présenter mes excuses, mais il décide de prendre la parole en premier, coupant ma tentative :

- J'ai dû m'occuper de Mokuba, donc, oui, je sais faire des choses. C'est basique, certes, mais il ne faut pas croire qu'en ayant la vie de château, tout a été simple.

C'est vrai, Mokuba m'en a déjà glissé un mot. Seto s'est battu pour son frère, physiquement, et j'imagine que même dans la vie de tous les jours, il se battait pour lui, mentalement. Je me demande quelle genre de vie a eu Seto, et pourquoi il devait sans arrêt protéger Mokuba. Un instant, Beckie, hier, il n'y a pas eu mention d'orphelinat? Je n'avais pas prêté attention à ça, sur l'instant, accusant maintenant le coup de la découverte des cicatrices. L'orphelinat.

Mon sang se glace lorsque je me retourne vers Seto qui m'appelle. Impossible. J'ai le souvenir des cicatrices dans son dos. Les gamins de son orphelinat étaient si.. ? Je peux encore mieux comprendre le fait de sa force et de sa détermination. Et le fait qu'il était à deux doigts de briser Edo. La vie de château. Tu caches de nombreux secrets et des parts d'ombre, Seto. Tu ne devrais pas toujours tout garder pour toi.

J'ai peu de mal à imaginer un orphelinat sordide où Seto aurait développé un goût certain pour le brisage de mâchoires et de phalanges. Un endroit où la loi du plus fort règne par les poings et par la parole. C'est là, aussi, qu'il est devenu si aigri, si froid? Pauvre enfant.

- Beckie.. ? Beckie.. ? Au final, tu as peut-être besoin de repos. Plus que je ne le pensais. Non ?

- Que.. ? Comment.. ? Je secoue la tête. Non, non ! Tout va bien ! J'étais... Juste perdue dans mes pensées...

Seto se penche vers moi, mains posées sur le plan du bar juste devant, le visage marqué par l'inquiétude. Mais de nous deux, je suis largement la plus inquiète, tentant de ne rien laisser transparaître.

Il me jauge un peu. Il semble vraiment très, trop, inquiet. Je tente de le rassurer en un sourire, mais il n'en reste pas là et continue à me fixer un temps. Il me répond par un autre sourire, très léger, et passe sa main dans mes cheveux pour les ébouriffer. Je grimace. Je déteste qu'on me décoiffe. Il lance d'un coup, d'un ton léger :

- Tu devrais te préparer, petite tête.

Petite tête ? Hé, mais..! Il a une approche assez déconcertante, et j'ai du mal à me figurer, durant un bref instant, que c'est le même homme qui, deux semaines auparavant, me fichait une honte quelque peu monumentale devant tout une promotion d'Université.

Je me lève en le regardant toujours, amorçant un pas vers l'endroit désigné comme la salle de bains d'hier, où, apparemment, des affaires m'attendent déjà. J'ai froid dans le dos en l'observant. Il semble si calme, si tranquille. Pourtant... Il est dos à moi, et je peux aisément me figurer tous les horribles petits dessins que forment les cicatrices juste là. J'ai de la peine pour lui. Heureusement, sa vie a été bien plus tranquille, après...

J'ai mis beaucoup moins de temps que prévu pour retrouver mon chemin dans le labyrinthe de portes et de couloirs de l'appartement. J'avoue avoir eu quelques difficultés pour trouver l'aller, mais le retour était bien moins pénible. Sûrement parce que l'odeur de chocolat chaud me guide. Je suis incorrigible.

J'arrive dans le côté cuisine du grand salon, toute fraîche à présent, réveillée par l'eau froide que j'ai projeté à plusieurs reprises sur mon visage, plus tôt. Je reste néanmoins fatiguée et cernée, maudissant Mokuba de m'avoir fait veiller si tard.

- Je n'ai pas été trop longue ?

J'avance, un peu hésitante, voyant Seto assis au bar buvant une grande tasse d'un café bien noir. Son regard va en ma direction, il pose la tasse et me fait un petit non de la tête, tout en m'indiquant un autre récipient similaire au sien, face à lui. Ça doit être mon chocolat. Gamine, va. Vraiment, du chocolat ?

Je m'installe face à lui, silencieuse. La tasse est encore en train de fumer doucement, et quand je touche les bords, c'est brûlant. Je décide de souffler dessus doucement, ce qui a pour effet immédiat d'amuser Seto. Il me regarde, un sourire en coin. Ce genre de scène ne doit pas être courant dans sa vie de tous les jours. Et on dirait qu'aujourd'hui est une exception ! Il réprime un rire en me voyant avoir quelques difficultés avec un croissant que je tente de tremper dans le chocolat.

Globalement, je dois ressembler à une enfant, mais ça n'a pas l'air de gêner Seto. Tout au contraire. À la moitié de mon repas, après avoir fait des tas de miettes, je le vois amorcer un geste vers moi, voulant me débarrasser délicatement des petits bouts constellant le tour de ma bouche. Définitivement, j'ai l'air d'une gamine. Mais je souris. Je n'ai pas l'impression qu'on se soit déjà autant occupé de moi – excepté Arthur...

- Dès que tu auras fini, ça te dit un petit tour ?

Perdue dans mes pensées, je prends un peu de temps à répondre. Je repense à mes cauchemars, mais aussi à la présence d'Arthur. S'il n'y avait eu que lui, en adulte, pour m'élever... Tiens, est-ce que Seto, lui... ? Non, définitivement, il ne faut pas penser à ça. Une petite voix dans ma tête me rappelle que je ne pourrais être que le coup d'un soir, après tout, comme aime à le souligner Edo. Bien vite, mes mauvaises pensées sont chassées quand je pose à nouveau un regard sur Seto.

Inéluctablement, on peut lire en lui que je ne suis pas que ce que l'idée d'Edo, germée en moi, tend à me faire penser. Je me souviens quand il disait chercher « un bonheur insoutenable ». En définitive, il n'a pas trouvé qu'un bouquin farfelu, il a bien plus désormais.

Il est bientôt dix heures lorsque nous partons. Par précaution, j'ai repris mes affaires, mais une fois dans le grand salon avec mon sac, Seto me fait non de la tête en me demandant de les laisser chez lui. J'arque un sourcil en guise de question, mais, loin de me répondre, il renchérit avec un nouveau signe de tête m'invitant à le suivre. À ce rythme là, autant parler en langue des signes. C'est son style à lui, je suppose. Un style certain qui peut laisser coi, mais qui, quand on vient à mieux le connaître a un bien un charme à soi.

Je viens donc à laisser mes affaires là, dans le grand salon, suivant ensuite Seto jusqu'à l'ascenseur. Il attend déjà devant, lançant un regard en arrière en m'entendant arriver presque au pas de course. Une fois arrivée, j'appuie sur le bouton commandant l'ouverture des portes, avant de demander le sous-sol, niveau moins un Les battants métalliques s'ouvrent devant nous. Je m'engouffre première dans la petite cabine. Seto se joint très rapidement à moi, en une grande enjambée. Il vient se caler juste à mes côtés, un peu comme hier au soir, mais en moins grave. Il a bien la gueule toujours démontée, avec des traces évidentes de son combat, mais il n'a pas l'air autant abattu et en colère que la veille, tout au contraire. Il sourit.

- Pourquoi cet air si joyeux, Monsieur ?

Surpris par ma question, il se tourne vers moi, avec une étincelle dans le regard. De la malice ? Il semble ravi de me voir poser cette question. J'ai comme un « mauvais » pressentiment. Il va la jouer à la Kaiba, c'est certain. C'est peut-être donc plus de l'arrogance qu'il affiche là. Suspicieuse, je reste sur mes gardes avant de reprendre :

- Et surtout, pourquoi laisser mes affaires chez toi ?

Il ne dit rien et me regarde avec un air amusé. Il se joue de moi, là. S'il n'était pas blessé, je lui donnerais un petit coup de coude dans les côtes, mais là, je ne m'y risque pas. Je l'imite et le fixe sans poser d'autres questions. Puisqu'il décide d'être un mutique amusé...

L'ascenseur nous amène vite au niveau moins un, en d'autres termes, le parking privé. La rangée de voitures est toujours là, impeccable, avec en plus la voiture du « staff » garée sur l'emplacement prévu à cet effet. Je me demande encore plus qui sont les hommes au service de Seto. Je n'ai remarqué la présence de personne d'autre excepté Seto, Mokuba et moi, hier. Donc ces types sont de sacrés professionnels et doivent certainement avoir un genre de dépendance dans l'enceinte même de l'appartement, ou des étages dédiés au maître de maison. N'empêche, savoir que Seto a une équipe prête à « nettoyer », en cas de dégâts...

Après tout, ce n'est pas si inhabituel, et j'imagine que pour éviter la presse, son « staff » doit être efficace : pour cause, aucune image de lui n'a été dévoilée depuis qu'il est à la tête de l'entreprise ayant appartenu à feu son père adoptif. Et d'un côté, avec cette fine équipe. D'un côté, je me sens rassurée, puisque, ô merci, grâce à eux, je n'ai pas de doute sur le fait qu'une quelconque information échappe à qui que ce soit – à vrai dire, j'ai plus peur que Mai arrive à dénicher quelque chose sur ma relation que les médias.

Mon esprit gamberge, et je me dirige presque automatiquement vers la Subaru noire, assez basse, avant que Seto ne me retienne par le bras, me détournant de mon chemin pour aller vers... un genre de tout-terrain ? Monsieur n'a pas peur de salir sa voiture une semaine auparavant et là... Je m'interroge :

- Pourquoi un tel changement de choix ? Je pensais que l'autre était ta préférée ?

Il secoue la tête de droite à gauche avant de se mettre à soupirer à moitié d'exaspération, à moitié d'amusement. Je ne sais pas si je dois me sentir vexée de sa réaction, mais une petite voix en moi me dit que mon hôte semble, en fait, plus réjoui qu'autre chose de ma présence. Cette impression ne tarde pas à être confirmée par l'intéressé.

- Mademoiselle Hopkins, en bonne élève qu'elle est, se pose définitivement trop de questions. L'heure est à la détente, et Mademoiselle Hopkins devrait se reposer, au lieu de crapahuter dans les méandres de ses pensées.

Ah, le voilà de nouveau en maître d'école. En même temps, de maître de maison à celui d'école, il n'y a qu'un pas. Cependant, il a tout de même raison, j'ai un besoin flagrant de repos, ce qui est confirmé par le fait qu'à peine je suis montée dans la voiture, côté passager, j'ai l'irrémédiable envie de m'endormir. Mais je tiens.

La voiture démarre et nous roulons quelques instants dans le parking semble t-il souterrain. Des très larges néons halogènes diffusent une lumière blanchâtre dans tout l'endroit, éclairant au passage quelques voitures appartenant aux autres habitants de l'immense immeuble. Nous sortons de l'endroit, quittant la lumière sans vie, pour être baignés d'une douce lueur.

C'est dimanche, et les rues sont moins peuplées qu'à l'accoutumée, bien qu'une certaine agitation règne toujours à Portland. Même si la voiture, différente, est un sacré tout-terrain, elle file à travers les avenues afin de nous mener au plus vite en-dehors des constructions en béton de la ville. En une quarantaine de minutes, nous voilà sur l'extérieur de la ville, sur des routes bordant la nature. Le soleil commence à être haut, et la journée promet d'être bonne, enfin, bien meilleure à ce que je m'attendais la veille.

Je regarde le paysage défiler par la fenêtre de la voiture. Les endroits deviennent de plus en plus boisés. De l'ombre vient voiler de temps en temps le soleil, faisant place d'emblée à une atmosphère plus propice qu repos. Mes yeux restent ouverts avec difficulté, et bientôt mes paupières sont trop lourdes pour que je puisse continuer à suivre le déroulé de l'asphalte.

Je me laisse bercer par le rythme régulier du SUV sur les routes et par la playlist musicale de Seto, qui emplit l'habitacle de basses. Après la tempête d'hier, le calme semble poindre. Enfin. Plus d'Edo pour me troubler, plus de compromis. Juste ces instants. Juste cette bulle de repos. Juste ça.

Le chemin continue pendant des minutes, peut-être des heures, mais qu'importe, je suis bien, et on ne peut pas me retirer ça. C'est au bout d'un long moment que je consens à être extirpée de ma bulle :

- Marmotte. On y est. Tu peux ouvrir les yeux.

Une grande main caresse mes cheveux et mon visage, la chaleur corporelle sur moi contraste avec la douce brise du dehors. Quand j'ouvre les yeux, la portière de mon côté passager est ouverte, et Seto est appuyé de façon nonchalante contre la voiture, le bras gauche passé sur le toit. Il me regarde de toute sa hauteur, bienveillant, comme aux dernières habitudes.

Je souris, reposée, mais toujours fatiguée et dans les vapes. Seto réprime un rire en ajustant un sourire en coin, amusé par mon attitude. Mais en même temps, en même temps. Que de drôles de moments.

J'ai la tête qui brinquebale un peu, et j'ai du mal à me fixer sur l'endroit qui nous entoure. Un pied dehors, je suis éblouie par le soleil maintenant haut dans le ciel. Il doit être près de midi désormais.

Je foule un sol plutôt fin, et mes pas hésitants soulèvent des petits nuages de terre rouge battue. Quand je jette un coup d'œil circulaire autour de moi, j'aperçois d'autres voitures, ça et là, surtout des breaks familiaux, rangés, et en même temps épars.

Les tôles des capots reflètent la lueur du soleil, de temps en temps, car des feuillages épais rythment les apparitions du char solaire. Des embruns que trop bien caractéristiques d'humus frais me fixent sur notre destination. Impossible. Définitivement.

Un autre coup d'œil rapide me confirme un vieux souvenir. Je connais cet endroit. J'y suis déjà venue, souvent. C'est un vaste domaine, une grande forêt qui s'étend au-delà d'une petite base de détente, un peu plus haut, sur les chemins de terre. J'y venais souvent, oui, avec Arthur, mais également avec mes parents. J'ai toujours aimé cet endroit.

Incrédule, je me tourne vers Seto, un sourcil arqué en guise de question. Comment peut-il savoir ? D'accord, sa société a attrait d'abord à la surveillance, et depuis peu aux loisirs, mais de là à savoir ce genre de chose, c'en est stupéfiant. Comment, Diable, sait-il ? Il sourit. C'est lui, le beau Diable, il en a conscience.

- On peut lire en toi comme en un livre ouvert, Beckie. Même au bout de si peu de temps.

Fin psychologue, ou terrifiant psychopathe, à moi de choisir. La première estimation est mon choix. Quel psychopathe irait dans un endroit si bucolique ? N'empêche, je me demande par quel tour de magie il a réussi à deviner que cet endroit était, de toute évidence, un lieu auquel j'accrocherais d'emblée.

Je reste perplexe, mais j'accepte néanmoins ce fait étrange. Ce fait mêlant en moi des sentiments divers, parfois contradictoires. Il poursuit :

- Et l'accès aux dossiers des étudiants est aussi d'une grande aide. J'en consens.

Habituellement, les magiciens ne dévoilent pas leurs tours. Mais pour le coup, je dois faire exception. Je m'attendais à quelque chose de plus surprenant, de plus fou, même. Il faut croire que monsieur ne fait pas que dans l'improbable et le fantasque. J'en ai eu pour preuve ce petit arrêt incongru au snack & base-ball après le saut en parachute.

En tous cas, Seto est un expert quand il s'agit de rupture de ton, quelle qu'elle soit. Je m'amuse de sa petite remarque sur les dossiers des étudiants. Après tout, s'il y avait accès. N'empêche, il aurait pu totalement se tromper sur ses estimations. Que de chance pour lui que je sois si « prévisible ».

- Même si tu n'es pas bon devin, tu fais un bon investigateur. Tu n'as jamais pensé à devenir profiler, ou quelque chose dans ce goût, Seto ?

Il lève les yeux à ce commentaire espiègle tandis que nous commençons à marcher en direction de la base de détente. Attendant un moment d'inattention de ma part, il passe une main dans mes cheveux pour les ébouriffer. Je soupire, tentant de discipliner mes mèches devenues rebelles.

Seto se met à sourire, puis à rire tout bas, visiblement fort amusé par ma façon approximative de me recoiffer. Il m'aide à dompter quelques mèches – même si je le soupçonne de tout empirer.

Le soleil brille haut dans un ciel d'avril plutôt clément, traversant les paquets de feuilles que forment les arbres. La journée ne s'annonce que trop bien. Je ferme les yeux, m'imprégnant des lieux, faisant remonter de bons souvenirs. L'air est frais, bien que le soleil tend à réchauffer l'atmosphère.

Je suis tout à fait détendue, profitant de l'instant, car je sais maintenant plus que jamais que dès demain, voire dès ce soir, je n'aurais plus cette bulle, et que ça va énormément me manquer. Je prends mon temps, pas comme d'habitude, tout à fait reposée désormais. Il a visé juste, le bougre, l'heure est à la détente. Il a plus que raison, bien qu'il ne soit pas dans cette attitude.

Seto marche à grandes enjambées, heureux, je crois, mais visiblement mal à l'aise ici. Des familles sont là, à déambuler, des couples aussi. Il se renfrogne à chaque pas, même s'il tente toujours un sourire en coin quand je jette un œil vers lui.

Une idée me traverse l'esprit, plutôt une pensée. S'il n'est pas à l'aise dans ce climat, c'est peut-être parce que.. Oui, ça doit être ça. Je tente ma chance, et, après avoir accéléré le pas, j'attrape la main de Seto par le bout des doigts. Étrange idée, certes, mais la sensation de ma paume contre la sienne ne semble pas du tout lui déplaire.