22.

Le jour se lève en même temps que les grands volets automatiques de la chambre, je peux le deviner à travers l'opacité de mes paupières fermées. Je tâte le matelas à côté de moi. Personne. Pourtant, je sais que je n'ai pas passé la nuit seule, de surcroît chez moi. Je continue à tâter, plus haut et plus bas, mais rien, pas de présence. J'entrouvre un œil pour apercevoir un cadran noir, rectangulaire et numérique, affichant des chiffres d'un bleu électrique. Six heures et demie du matin. Il est encore fort tôt, mais, malheureusement, avec la lumière du jour qui est en train de poindre, j'ai du mal à retrouver ce qu'on pourrait qualifier de sommeil.

Je reste dans le grand lit aux draps blancs, bras ramenés en-dessous de ma tête pour me surélever. Malgré le jour, il fait encore sombre, bien qu'assez clair pour que je puisse distinguer quelqu'un se mouvoir, sortant d'une pièce adjacente à la chambre.

- Seto ?

La silhouette se fige et se tourne vers moi, puis, hésitant un instant, se met à marcher tout doucement, à pas furtifs, en ma direction. Je regarde ce quelqu'un, Seto, se mouvoir pour se placer de son côté du lit, assis, et légèrement penché sur moi. Je distingue des traits durs, quasiment fermés, quand je le vois.

Soit il sait qu'il est en train de faire une énorme bêtise en entretenant une liaison avec son élève provisoire, ou bien Mokuba, qui est toujours là, s'est amusé à faire une blague de très mauvais goût. En tous cas, son expression le rend intimidant, même dans l'espace intime que forme la chambre.

- Quelque chose ne va pas, Professeur ?

Je tente un sourire, question de l'inciter à se confier à moi. Il se renfrogne un peu plus, fronçant davantage les sourcils. Mais je me doute que cette expression n'est pas pour moi. Il y a vraisemblablement quelque chose qui le tracasse au plus haut point.

Semblant vouloir se calmer et me rassurer, il passe son pouce sur ma joue pour me caresser. Son geste assuré est doux, même si je devine qu'à l'intérieur, il doit bouillir. Ses paroles viennent me confirmer mes doutes, d'un coup tranchant :

- Oui et non. Il y a eu une nouvelle attaque sur le système de l'entreprise. Un petit malin tente de subtiliser des informations. Piratage pour le compte de l'espionnage industriel, sans doute.

Je vois mieux pourquoi un réveil si matinal. Il semble que Seto soit nerveux. Subtiliser des données, qu'elles soient personnelles ou destinées au monde de l'entreprise, c'est très, très dangereux.

J'attrape sa main, et je presse doucement ses doigts, tentant ce geste pour le rassurer. Je ne pense pas me débrouiller aussi bien que Seto en codage et dans ce genre de questions, mais j'ai quand même un petit bagage derrière moi, concernant ces questions – et ce, grâce à Arthur.

- Je dois régler ça avant de partir, entre autres choses.

J'acquiesce timidement, sans trop de force, assez amoindrie par la très longue promenade d'hier et la soirée mouvementée, maintenant devenue une habitude pour Seto – et un peu moins pour moi. Faut-il dire que cet homme est plein de ressources.

Je m'inquiète néanmoins un peu pour cette satanée faille dans la sécurité. Je n'ai pas envie que ça le mine et que ça le bouffe. Mais, confiant comme il est, a-t-il déjà une petite idée de la façon d'interrompre la venue d'un malveillant. Dire que j'espérais plus d'un jour de repos, sans tracas, c'est raté. Il fallait s'y attendre, et j'imagine que dans la vie de tous les jours, Seto doit faire face à des problèmes bien plus énormes.

- D'autres choses à t'occuper, en plus de cet Harlock ?

Je me redresse dans le lit, position assise, le regardant. Il passe une main dans mes cheveux, geste qu'il semble particulièrement affectionner depuis peu, visant à me décoiffer encore plus qu'à l'accoutumée.

Un sourire franc vient éclairer son visage à ma petite plaisanterie. On dirait presque que Seto me gratifie d'un « bon point ». Il se lève presque d'un bond, me lançant un regard satisfait avant d'aller vers la porte de la chambre. Je pense, un instant, qu'il va me quitter sans un mot, juste avec un sourire, mais il se tourne vers moi, l'air rieur :

- Au fait, ne compte pas sur moi pour te couvrir, pour un éventuel retard en cours. Au pire comme au mieux, je te réserve une punition de mon cru.

Huit heures. Il ne devrait pas tarder. J'ai pris le petit-déjeuner sans Seto, mais en compagnie de Mokuba – avec qui je patiente toujours, étonné que je sois encore là. C'est vrai que j'aurais dû regagner ma résidence hier soir, mais. Mais quoi ? C'était juste une envie, chose que je ressentais tellement peu, les temps avant la rencontre avec Seto. Un sourire passe de temps en temps sur mon visage, quand j'évoque des moments avec Seto – surtout notre « rencontre ».

Mokuba souligne certains détails que j'avais remarqué chez Seto, et d'autres plus invisibles. Ça me permet de mieux le connaître sans l'épier tout à fait. Je suis contente que la conversation passe bien entre Mokuba et moi, d'autant plus que, si j'ai bien compris, je n'aurais pas plus l'occasion de le voir plus que ça.

En tous cas, Mokuba est heureux de pouvoir faire la conversation à quelqu'un d'autre que Seto, admettant que son frère répondait le plus clair du temps par des grognements, depuis que le cadet, de son propre aveu, avait gagné l'âge ingrat qu'il ne semblait plus vouloir quitter.

- Je me demande si, d'un côté, Nii-sama n'est pas venu ici pour me fuir un peu, ah ah ah !

Je souris à cette idée. Un Seto qui se met en route après une odieuse blague de son « petit frère », et cherchant un moyen pour échapper au verbe cinglant de ce grand enfant de Mokuba. Mais je doute fort que ce soit le comportement de ce dernier qui l'ait fait quitter le domicile familial. Ou bien, comme l'a dit Seto, Mokuba est un vrai démon quand il le veut. Décidément, c'est, je pense, la perspective de l'achat et de l'implantation du business Kaiba qui a décidé l'aîné. Ça en plus d'un poste d'intervenant à gérer.

- Je vois qu'en plus d'affectionner le sucre, Mokuba, tu aimes aussi le casser sur mon dos.

Seto est en haut des marches de l'escalier tout proche, celui qui mène à l'étage supérieur où sa chambre et son bureau, ainsi que d'autres pièces, se trouvent. Son humeur est à la plaisanterie, mais Mokuba semble prendre note des dires de son frère.

Si même ses plaisanteries imposent un certain respect à son cadet, elles ne me font pas le moins du monde tressaillir. J'ai maintenant l'expérience moins amère de l'humour particulier de Seto. Et je pense que la réaction de Mokuba est surjouée, lui-même ayant cet héritage de la taquinerie singulière.

Seto arrive vers Mokuba, ce dernier donnant un coup de coude dans les côtes de son grand frère. Seto ne réplique pas, sûrement habitué par ce genre de geste, cette certaine chamaillerie.

- On ne va pas tarder à y aller, Rebecca et moi. Je vous laisse vous dire au revoir, les enfants.

- Quoi ? Nii-sama... Déjà ?

Mokuba a l'air passablement déçu, à la limite triste, de savoir Seto et moi-même sur le départ. De ce que je peux comprendre, à la vue de la situation, le cadet repart aujourd'hui pour le siège de l'entreprise, qui se trouve au Japon. Cependant, il a la ferme intention de rester ici, loin de lui l'idée de quitter les lieux.

- J'ai encore du travail ici, Mokuba, et je ne peux pas me permettre d'être sur deux fronts à la fois. Il fait bien quelqu'un pour... gérer les problèmes... à la maison.

- Et, bien sûr, c'est au Chef de la Sécurité de s'en charger, j'imagine ?

Seto acquiesce en plantant son regard dans celui de son frère, l'air de lui ordonner, silencieusement, de ne pas dire un mot de plus. Ça doit être en rapport avec l'attaque cybernétique de ce matin, mais je ne peux faire que des hypothèses.

Mokuba reste un instant à regarder ses pieds en bronchant des mots que je n'arrive pas à comprendre. Il relève ensuite la tête vers moi, esquisse un sourire en me faisant signe de venir. J'approche, et, soudain, le « petit frère » m'enlace par surprise. Une grimace passe sur le visage de Seto, un instant – il n'est pas prêt à me partager, c'est certain. Il s'éloigne vers l'ascenseur en emportant mon sac d'une main.

Mokuba, continuant son étreinte, me murmure tout bas quelques mots. Je perçois dans le ton de sa voix une pointe d'inquiétude, mais aussi un certain respect envers moi. Sa dernière demande, il la souffle, comme ça, d'un seul trait :

- S'il te plaît. Prends soin de lui.

Au parking, Seto troque une nouvelle fois de voiture, préférant prendre la Subaru, plus efficace en ville, que le SUV. Bien que la circulation soit lente, en ce lundi matin, il est peu probable que j'arrive en retard. Surtout accompagnée de la sorte.

La perspective d'avoir un battement de quelques minutes me rappelle un instant à la lucidité. Et mon retard significatif n'est pas que scolaire, quand mes pensées se tournent vers ma résidence, alors que je pose le regard sur mon sac à mes pieds.

- Et... C'est pas possible... Mai.

Seto tourne brièvement sa tête vers moi. Du coin de l'œil, je peux le voir sourire. Visiblement, ma maladresse et mon étourderie l'amuse toujours autant. Alors qu'il s'engage dans la dernière rue avant l'arrivée à l'Université, je tâte le fond de mon sac afin de trouver mon téléphone, petite cabine téléphonique sans trop de prétention pour ce millénaire.

Je cherche du bout des doigts, mais au fond du grand sac, je ne perçois que... du carton. Quoi ? Du carton, oui, assez solide. Il n'y en a pas qu'un, mais deux. J'écarte des vêtements avant de pouvoir jauger la taille des emballages. Qu'est-ce que.. ? Stupéfaite, je ne sors plus un mot, contemplant les boîtes.

- Je te conseille de commencer par la plus petite.

- Ce... Qu'est-ce que ça veut dire, Seto ?

Il me fait un bref « chut », avant de m'inviter à prendre en mains la première petite boîte. J'hésite, avant de tendre la main vers le fond du sac.

Le petit carton est totalement neutre, dénué de tout signe distinctif. Il doit peser dans les sept cent grammes, et ne pas faire plus de vingt centimètres sur une dizaine de largeur. J'ai soudain le premier cadeau de Seto en tête, ce fichu stylo en argent, voulant tenter ma répartie écrite pus qu'orale. J'espère qu'il ne cherche pas à me faire à nouveau une mauvaise blague.

J'ouvre la boîte doucement, la posant sur mes genoux. Je peux ressentir le léger poids de l'objet, à l'intérieur. Telle une poupée russe, le carton contient une autre petite boîte en son sein. C'est une mauvaise blague ? J'aurais pu croire, mais c'est en ouvrant cette seconde boîte que...

- Tu es vraiment sérieux, là ?

Il sourit en voyant mon expression mitigée. Je dois être torturée entre la colère sincère d'un tel cadeau, la surprise, et le fait d'être positivement touchée par le présent. Et pour cause. Afin de remplacer cette vielle cabine passée de mode, je reçois un smartphone dernier cri – dont la façon de l'utiliser reste pour moi sommaire.

- Ta carte est déjà dedans, tu ne changes pas de numéro, bien sûr. Et tous tes contacts sont chargés. Cette petite machine est littéralement prête à l'emploi.

- Je... Merci... Mais ce n'était pas la peine...

Nouveau sourire de sa part, en me disant que, vu ma réaction, le second cadeau aura pour effet de me donner l'envie de lui arracher la tête avec les dents. Je n'en doute pas, ou à peine. Ah, Seto.

Avant d'arriver au sacre-saint parking réservé à l'administration et aux professeurs, je m'échine à parcourir, avec un peu de mal, l'intégralité de l'appareil après l'avoir allumé. Il met un peu de temps à répondre, bien que configuré. Il y a, comme promis, tous mes contacts – même Edo.

- Oui, ils sont tous là. Merci encore, même si...

Le téléphone se met à vibrer, encore, et encore, et encore. Même s'il fait moins un bruit d'insecte que mon précédent appareil, je suis de même surprise. L'écran s'allume, s'éteint, avant de s'allumer à nouveau, puis encore de s'éteindre. J'ai à peine le temps de distinguer la raison de cet affolement. Puis, en me concentrant, entre deux vibration, je vois des lettres s'afficher à coté d'un ID appelant neutre. M.A.I.

En un instant, je me trouve sur la page d'appels, constatant que ma chère colocataire a tenté de me joindre deux jours durant, plus d'une cinquantaine de fois. Oh là là là... D'un geste du pouce, je lance un appel. Ça sonne, la tonalité grésille un peu. Mais Mai ne décroche pas. Tant pis. Je range mon nouveau jouet dernier cri dans mon sac, alors que la voiture s'arrête dans le parking souterrain protégé par des grilles.

- Il y a une sortie, là-bas, un peu plus loin à gauche.

J'ai à peine le temps de revenir à mes pensées présentes que Seto ouvre déjà la porte de mon côté de la voiture. Je le regarde, l'air interrogateur. Pourquoi me congédier de cette façon ? Il semble nerveux et trépigne d'impatience. D'un coup d'œil, je comprends la raison de son comportement.

Sur un mur en béton, un panneau indique que le parking est sous surveillance vidéo, et que l'intrusion des élèves est durement punie. Misère.

- Avec un peu de chance, le gardien n'y prêtera pas attention. Mais sait-on jamais.

Surtout que trouver un professeur en fonction, même remplaçant, en compagnie d'une de ses élèves, est assez compromettant. Et d'un autre côté, si j'étais descendue avant, et sortie de la voiture un peu plus tôt, il y aurait eu le risque d'être vue par plus de personnes.

Je ne suis pas encore levée du côté passager, étudiant d'un rapide regard les alentours. La sortie indiquée par Seto n'est pas loin, mais me fait faire un sacré détour pour arriver sur le campus sans attirer l'attention des autres étudiants. Je renchéris après Seto :

- Prudence est mère de sûreté.

Je me décide à sortir de la voiture, gros sac à la main, celui à dos passé nonchalamment par-dessus l'épaule. J'ai l'air très sûre de moi, ce que je ne suis pas, là, à l'intérieur. Prudence est mère de sûreté. C'est une phrase que j'ai jadis pu entendre dans un film de ce cher Walt – un direct à la VHS, mais qui, étrangement, a toujours plus ou moins guidé ma ligne de vie.

Comme pour rire au nez de ce proverbe, je me décide à lancer, tout haut, alors que je quitte le parking, une phrase venant de la même lignée de films. Mais une phrase qui est bien le contraire de la précédente.

- Mais, moi, je me ris du danger. Ah ah ah.

Comme dernière image, alors que j'ouvre grand la petite porte grillagée, je vois Seto qui me sourit. Je lui lance un dernier signe de la main avant de refermer la porte derrière moi, il m'imite.

Par ce bref échange de gestes et de regards, nous comprenons mutuellement que, vraiment, les choses ont changé. Encore faut-il savoir si cela est en bien ou en mal, si ces concepts existent vraiment, toutefois.

Un grand détour plus tard, je me trouve enfin sur le campus, marchant en direction de mon bâtiment. Le lundi matin, ça grouille de monde, quant au reste de la semaine, ce n'est pas toujours exactement la même rengaine. Plus les jours avancent, plus les soirées entre étudiants se multiplient – surtout que l'année touche à sa fin, et moins les petites têtes blondes se retrouvent sur le banc de leurs classes.

J'avance toujours vers mon bâtiment d'études, maintenant plus proche, je peux voir une masse qui est regroupée devant. Une nouvelle annonce ? Misère. Je tente de regarder au-dessus de l'épaule d'un type un peu plus grand que moi. Des voix s'élèvent de l'endroit où le troupeau d'étudiants essaye de se rendre. Je joue des coudes pour me rapprocher, entendre mieux.

Il y a une voix de femme qui argue les passants et semble les arrêter, d'où un flux si lent et un amas si important de personnes. Je crains le pire. Et j'ai raison de croire que ce que je redoute est en train de se produire, là, juste devant moi – et devant une centaine d'étudiants irrités, pressés d'aller en cours.

- Quelqu'un aurait vu cette fille, dans les parages ?! Hé ho ! Non. Toi, tu regardes mieux la photo, là, oui. Pas vue ? Tu peux passer. Suivant !

Quelle honte. Ce n'est plus une honte, là. Je joue toujours et encore de es petits coudes pour me faire de la place dans la foule, pour atteindre Mai. Pour finir cette cacophonie. Mais je suis vite perdue dans le flot des élèves plus grands que moi.

Une nouvelle voix s'élève de l'autre côté du troupeau. Une voix d'homme reconnaissable entre tous. Seto. Combien de fois vais-je être soit humiliée, soit sauvée, par cet homme ? En tous cas, mes histoires incongrues avec lui se multiplient – à surveiller, et à faire en sorte qu'elles ne se propagent pas.

Des élèves s'écartent, et mon champ de vision devient plus clair. Une scène « surréaliste » se produit sous mes yeux. Mai. S'accrochant à Seto. Comme une pleureuse. Demandant s'il n'avait pas vu la « jeune » Rebecca Hopkins. Seto, irrité, tentant de se dégager de Mai. Mai qui resserre sa prise. Et des étudiants hilares.

J'avoue que si je n'avais pas été concernée, j'aurais aussi eu un sourire en voyant une telle scène se faire – et encore. Juste un sourire, pas un rire, puisqu'il faut comprendre, là, la détresse d'une pauvre jeune femme qui n'a pas eu de nouvelles de son amie, et colocataire, durant un weekend entier.

La foule se dissipe davantage, au pire, les plus assidus seront retardés et seront un poil agacé, au mieux, les moins scolaires d'entre tous seront ravis d'avoir une bonne excuse pour arriver plus en retard que prévu. C'est là, quand la masse se fait moins compacte, que je fonce pour me trouver au premier rang de personnes. Là où les impatients se massent encore, pour entrer dans le bâtiment.

- M... Mai ?! Euh.. Professeur ?!

Je sais bien jouer le rôle de celle qui ignore tout, et qui arrive toujours au bon – ou mauvais – moment pour intervenir. Au moins, ça permet une légère diversion auprès des étudiants, qui, arrangés par cette intrusion de ma part, en profitent pour pouvoir enfin accéder paisiblement aux locaux.

J'en profite pour tirer Mai par le bras, un peu plus à l'écart de tout le monde. Elle n'a pas eu le temps de réagir face à mon apparition, et semble d'autant plus surprise de me voir l'entraîner loin de la foule. Seto, à mon grand étonnement, se met à notre suite. Le tout doit ressembler à Mulder et Scully, pressés d'interroger je-ne-sais-qui ayant vu un alien.

- Reb... Becca.. ? C'est bien toi... ?

Je lève les yeux au ciel, un peu exaspérée. Je tente de me reprendre, évitant de me laisser aller à des débordements – bien plus proches de mon caractère d'origine. Faire taire ce qu'il y a en moi, c'est comme de stopper Mai-en-furie. C'est difficile, mais faisable, au prix de beaucoup d'efforts. Beaucoup, vraiment.

Au bout d'un moment, elle se calme, me fixant, puis me balayant du regard. Loin de la Rebecca malade qu'elle avait laissé, ma colocataire se trouve face à une jeune femme bien plus dynamique, et plus en maîtrise de soi. Elle a l'air contente de me retrouver, ce qu'elle appuie par une longue accolade gênante.

- Tu ne peux pas savoir... Je... Je me suis fait un sang d'encre quand je suis rentrée et... Et pas un mot, rien, pendant deux, trois jours... Et tu reparais, comme ça...

Elle s'arrête brusquement en me regardant sous tous les angles, vérifiant que je n'ai ni un bras en plus, ni une jambe en moins. Mai en pleine investigation, profitant de la cohue et du brouhaha pour mener à bien son enquête personnelle – ou quelque chose dans le genre. Ma chère amie et colocataire qui cherche à savoir, d'un coup d'oeil rapide mais avisé, ce que j'ai bien pu faire durant mon absence.

Mai ne me quitte tellement pas des yeux qu'elle remarque à peine l'état de Seto, toujours amoché, et ce malgré les meilleurs efforts pour paraître présentable. D'un côté, avec sa curiosité mal placée, ça évite au moins à Seto quelques questions indiscrètes.

- Mai. On en parlera plus tard. C'est une très longue histoire. Et...

Et le son de ma voix, désormais bien trop clair, semble comme résonner en écho. Plus de cohue, plus de masse, plus un bruit, plus de brouhaha. Plus âme qui vive aux alentours. Mai, bon sang. Je serre les dents, alors qu'elle me demande des explications. Ce n'est vraiment pas le moment. Elle comprend, un peu tard, en notifiant l'absence de nos « camarades » que le temps est à autre chose qu'à la discussion.

- Quand je te disais qu'on en parlerai plus tard et que ce n'était pas le moment...

Assise au fond de la salle, je regarde face à moi le professeur d'abord – un vieux grincheux fier du seul livre qu'il a écrit, et qui a copieusement insisté sur notre retard, comme quoi nous étions l'exemple même de l'entropie. Mes yeux se fixent aussi sur mes camarades, dont les filles qui se moquent habituellement de moi, ainsi que les garçons qui, l'autre jour, ont décidé de me coincer dans cette ruelle. C'est que du côté des nanas comme celui des mecs, rien n'a changé non plus à mon égard, si ce n'est que les fiers défenseurs de testostérone se méfient plus de moi, enfin, c'est ce qu'il semble.

Définitivement, et c'est en voyant une semaine comme celle-ci se profiler, que je tarde à rester dans mes pensées. S'il n'y avait pas tout ce bazar, et cette vie, ce double-jeu à mener. Double-jeu. Autant du point de vue de ma relation qu'au fait que je réalise peu à peu à quel point j'ai pu m'oublier durant un temps. Quel regret. Oui, un regret de ne plus être dans le fort de solitude, la haute tour, chez Seto – que de regrets aussi de ne plus être dans cette bulle où le temps s'arrête. En parlant de s'arrêter. Un raclement de pieds de chaises indique la césure du cours, sonnant une pause dans cette première partie de journée. Quinze minutes, le temps de courir à la machine à café.

J'amorce un geste pour me lever, avant de sentir qu'on me retient par le bras. Aucune surprise, il s'agit de Mai. Mine un tantinet inquiète, qu'elle a tenté de dissimuler depuis ma fortuite rencontre avec elle, Mai me demande si je peux rester là, avec elle. Loin de l'ambiance « Inquisition » que j'imaginais ce tantôt, c'est plutôt dans une autre atmosphère que se déroule la conversation – mi-publique, mi-privée.

- Où étais-tu, Becca ?

Je n'ai pas envie de me défiler, mais d'un côté, Mai n'a pas à savoir ce menu détail. Est-ce que je lui en pose, moi, des questions ? Un côté aigri surgit en moi, comme un fauve sur sa proie. Je respire, tentant de me contenir. Je crois juste que j'en ai ras-le-bol de ces semaines en montagnes russes, avec des weekends plaisants, mais des semaines de tortures en tous genres.

- Mai, j'ai passé au moins une semaine au lit, il n'y avait pas d'inquiétude à avoir. J'allais juste mieux, il fallait que je me change les idées.

Me changer les idées. Après la vraie raison ayant conduit à mon départ, bien sûr que je devais me changer les idées. Mais que devrais-je dire ? La vérité ? Que ce cher Edo est un rapace et pas un moineau ? Que Seto a dû venir lui fracasser la gueule pour qu'il me laisse enfin ? Ça n'aurait aucun sens, pour elle.

- Un ami est venu, et je suis partie avec lui. Pas de craintes à avoir, tu vois ? Je suis en un seul morceau !

Mai change un peu d'attitude en m'entendant dire que j'étais partie chez un ami. Le seul ami que j'aie en plus d'elle, c'est Edo. Et il est fort à parier qu'elle a dû le contacter en ne me voyant pas revenir. À savoir ce qu'a pu raconter mon cher et tendre ami à mon encontre – et à l'égard de Seto, également.

Fronçant légèrement les sourcils, comme pour me scruter au rayons X, Mai hésite avant de parler. Elle semble chercher le meilleur moyen de me dire quelque chose sans me heurter ou me vexer, quelque chose dans ce genre. Ce n'est pas exactement du Mai tout craché.

- Un ami ? Je croyais qu'Edo était aux urgences, quand je l'ai contacté ?

- Aux... Aux urgences.. ?

L'hypocrisie m'aurait fait prendre un ton faux, et une inquiétude trop marquée pour être du pur Rebecca. Mais le fait est que, malgré tout, l'information me frappe d'un coup. Edo aux urgences. Je ne souhaiterais pas de mal, même à mon pire ennemi. Et là, il s'agit d'autant plus d'un ami. D'un ancien ami. Dans le sens le plus péjoratif du terme.

- Une mauvaise chute dans les escaliers. Il s'est claqué la mâchoire, et sa mandibule est bien amochée...

Je suis sincèrement désolée pour lui, même s'il l'avait un peu cherché en provoquant ouvertement Seto. Mai aussi semble profondément navrée pour « l'ami » Edo, et même bien plus que moi, ce qui suscite chez elle quelques questions. Je suis en un seul morceau, certes, pas Edo – encore heureux qu'elle n'ait pas prêté attention à Seto, qu'aurait-elle dit, sinon ? Un peu déstabilisée par cette nouvelle, je tente de reprendre :

- Et... Edo... Il va mieux.. ?

Mai passe sa main sur l'arrête de sa mâchoire, comme si elle souffrait pour Edo, aussi. Si elle savait. Le coin droit de sa bouche se crispe un peu, avant que son regard ne se pose sur moi, teinté d'excuses mais aussi d'une touche sévère. Elle me reproche peut-être le fait que je n'étais, apparemment, pas au courant. Enfin, c'est ce que je crois lire dans son expression autant faciale que verbale :

- Justement, je comptais... Enfin, non, je pensais que tu pourrais avoir de ses nouvelles... Comme tu travailles avec lui actuellement.

- Je te préviendrais, Mai, ne t'en fais pas. Promis.

Promettre une telle chose n'est pas aisé, mais Mai est en-dehors de toute cette histoire, et je ferais tout pour la tenir écartée, le temps que toute la situation soit clarifiée. Et quiconque se penche sur ce cas délicat dirait que la situation devrait plus qu'être clarifiée.

- Merci, Becca. Surtout, merci pour lui.

La pause s'achève dans une très, très, très drôle d'atmosphère pour moi. Loin d'une sorte tension tragi-comique, comme on pourrait profondément l'espérer, c'est au retour de mes camarades - plus particulièrement des garçons, que toute vire au tragi-tragique. Enfin, s'il l'on compte cet abus de langage comme étant possible.

Devant, ça jazze, et des éclats de conversations se répercutent jusqu'à mes oreilles. Les voix de la petite troupe des agitateurs frappent mes tympans. Ils parlent de « l'autre con » à la « gueule déchirée », celui qui aurait rendu service à « cette peste ». Il ne m'est pas difficile de lire entre les lignes de ce groupement d'organismes quasi unicellulaire. Je soupire. Qu'ils chantent, s'ils veulent, ils danseront la gigue plus tard. L'un d'eux, à l'oreille que je devine fine, m'entend souffler. Il se retourne, et me jette un œil mauvais avant de lancer d'une voix qu'il veut intimidante :

- Un problème, salope ?

Midi sous un ciel gris, teinté de mon humeur. Je suis chez Donnie's avec Mai, mangeant sans vraiment d'appétit. Elle me parle avec entrain du stagiaire qui est avec elle, du jeune qui, quelques temps auparavant, lui cassait encore les pieds. Elle pense l'amener à notre chez nous pour me le présenter. Connaissant Mai, il s'agirait peut-être là d'une recherche d'approbation.

- Tu devrais faire venir Edo, aussi, au passage ! Ça lui ferait peut-être plaisir qu'on puisse se voir tous...

- Je suis désolée, Mai, avec Edo, je passe mon tour.

Elle arque un sourcil. Je sais qu'elle lance cette idée d'invitation un peu au hasard, et aussi pour faire en sorte que je ne me retrouve pas à tenir la chandelle. Oui, Mademoiselle Kujaku, il est facile de voir clair dans votre jeu. Trop facile, même.

Et c'est vrai que la perspective d'être seule entre les tourtereaux ne me dit rien qui vaille. Au mieux, ce sera ultra-gênant, au pire ce le sera bien tout autant. Et que dire si j'étais accompagnée d'Edo ? Il penserait avoir une chance avec moi, et rebelote les actions inexplicables et inexpliquées.

- Et l'ami chez qui tu étais, ce weekend ? Il ne pourrait pas venir, à tout hasard ?

- Définitivement, non. Surtout pas. Pas du tout, même !

Ah, c'était donc un moyen de se renseigner. Elle est très futée, celle-là, mais tu n'en sauras pas plus, Mai, non, pas du tout. Bien joué, cependant. Ce n'était donc pas totalement une question en l'air. Elle voulait me tester. Mais bon, si j'amenais Seto – enfin, quand il ne finit pas par s'inviter de lui-même – Mai ne saurait pas où se mettre, et les questions gênantes fuseraient.

- Pourquoi pas, Becca ? C'est un grand timide ?

Ah ah ah... Grand, oui. Timide, je ne pense pas. Enfin, pas dans la plupart des occasions. Je tente de tempérer Mai, insistant sur le fait qu'inviter cet « ami » n'est décidément pas une bonne idée. Loin de là, même. Elle me taquine, demande son numéro de téléphone, son adresse mail, enfin, bref, tout ce qui pourrait la permettre de le joindre de quelque manière que ce soit.

Le petit jeu de Mai se poursuit, se transformant peu à peu en un jeu de devinettes. Quelques questions à propos de lui, à propos de moi, à propos de notre rencontre. Chaque fois, je dois répondre par des « peut-être » ou par des « tu exagères ». Bien que ce jeu puisse être perçu comme lassant, il égaye quand même un peu ma journée, ce qui n'est pas le cas de tout le monde quand nous entrons en classe avec mon cher professeur.

- Oh, je vois que Mademoiselle Kujaku a su bien se reprendre. Bien. Peut-être pourra t-elle participer ?

Mai stoppe net en entendant la petite phrase de Seto qu'il lance, à mon grand regret, d'un petit air moqueur. Mais pas cet air moqueur mesquin, plutôt un air moqueur bienveillant – si tant est que cela puisse exister, ce qui ne m'étonnerait pas chez lui vu sa palette d'émotions sous-jacente. Mon amie se retourne sur lui, une drôle d'expression, trahissant un grand étonnement, passant vite sur le visage. Ce n'est pas le fait d'avoir été interrompue de la sorte qui la fait réagir de cette façon. C'est le fait de voir Seto balafré qui l'immobilise très soudainement, comme pétrifiée.

Je pousse Mai, en direction de nos places habituelles à elle et moi, faisant signe à Seto de ne pas prêter attention. Il comprend d'emblée la cause de cette pétrification de la part de ma colocataire. Lui et moi avons eu le temps, en un weekend, de nous habituer aux blessures qu'il arbore depuis son altercation avec mon cher et tendre ami Edo – qui, apparemment, n'en demande pas son reste.

Mai, interloquée, se tourne vers moi quand nous gagnons nos places. Son sujet de discussion a changé, certes, mais il se répercute en écho avec les autres flots vocaux des autres membres de notre promotion : en effet, devant et derrière nous, toutes les conversations sont tournées vers les traces de lutte palpables sur le visage étrangement calme de notre professeur.

- Il n'y a pas qu'Edo, qui ait eu des soucis, on dirait...

Mon amie reste perplexe, fixant Seto, comme si elle venait à peine de vraiment le voir – ce qui n'est pas très loin, en fait, de la vérité. Les autres étudiants se font des remarques presque similaires. Les garçons de ce matin continuent à jacqueter à propos des blessures de Seto, tout en l'affublant de nouveaux sobriquets plus délicats les uns que les autres.

Raclement de gorge. En parlant du loup. Le silence se fait immédiatement. Le groupe de gars se tait aussi sec que les autres. Ah, ça sait se la ramener en arrière, mais en vrai, c'est une autre chanson. Bien que la promotion se soit tue, les regards divulguent un intérêt manifeste. Le silence et le déroulé de la première partie du cours laissent les esprits s'échauffer plus sur « l'aspect » que le contenu. Coup de coude de ma voisine et amie. Un ting sur l'ordinateur où Mai prend ses cours vient clarifier cette brume de cerveaux par un message sur la discussion sur messagerie instantanée du groupe-classe. Je lis par-dessus son épaule, tandis qu'elle commente tout bas :

- J'imagine savoir qui est derrière tout ça... N'empêche, même si le professeur n'a pas toujours le mot facile, ils y vont fort quand même...

- Sacrée imagination, oui.

L'un des participants à la conversation, sous le pseudonyme de « Joke », racontait une soirée dans un bar à Portland, où il avait vu notre professeur s'adonner à plusieurs activités illicites, ayant mené à une grande bagarre. D'autres témoignages venaient ponctuer la discussion, accablant Seto de tous les maux du monde, comme s'il avait été à l'origine de tous les affres présents dans la boîte de Pandore.

Là se trouvait des explications toutes faites aux blessures du professeur, ainsi qu'à sa façon de se comporter, parfois, avec les élèves. Plus bas, dans le fil de discussion, « Joke » continuait d'insinuer des choses horribles, tout en... me prenant pour preuve.. ? Je lis, n'en croyant pas mes yeux. C'était bien lui qui était à la tête de mon agression, le soir de ma sortie avec Edo, ce soir-même où Seto, présent dans le voisinage, était venu m'aider. Plus les mots passent à mon regard, plus la colère monte en moi, et mes larmes aux yeux :

Vous savez, il s'acharne sur une élève, ici. Je tairais le nom, parce que ce n'est pas très poli sans demander la permission, hein ? Il s'acharne sur elle, donc, vous l'avez remarqué. Mais pas que ça.

Ouais, c'est clair qu'il y va fort. On l'a déjà vu traîner par le bar, là. Ce type est pas net, c'est sûr.

Certain, certain. Il a continué à lui chercher noises bien après les cours. On était là, on a rien pu faire...

Je n'ai pas le courage de poursuivre le fil de conversation, et je suis bien que plus heureuse que mon ordinateur m'ait lâché il y a peu. Je peux ainsi éviter de suivre les telenovelas mises en place par les étudiants, leurs magouilles, les clans et les insultes sous-jacentes, parfois. J'essuie d'un geste bref les larmes aux coins de mes yeux. Mai remarque ça, et je pense qu'il était intentionnel de sa part de me montrer la conversation, dans son intégralité.

- Ils veulent se donner le bon rôle, ah ah ah.

Je ris jaune, tout bas. Je sais que cette bande n'irait pas jusqu'au bout de leurs dires, et la diffamation ne resterait qu'au stade de la rumeur. J'exècre ce genre de personne et ce genre de comportement. Trop de fois rencontré au cours de ma vie pour me laisser un goût amer dans la bouche, et une furieuse envie de démonter la tronche de ces gars avec mes petits poings.

Mai n'ose plus trop rien dire, percevant dans mes gestes une colère imminente. Je ne crois pas qu'elle m'ait déjà vu comme ça, tremblant de colère, les dents qui grincent, les poings tellement serrés. Je tente de garder mon calme. Plus pour les autres que pour moi.

- Tu crois que ça va aller, Becca... ? Je pourrais...

- Je ne vais pas laisser ça... comme ça... Ils verront...

Qu'aurait dit Arthur, déjà ? Oui, c'est tout à fait cela. Ma petite Rebecca, on ne doit pas prendre les décisions à la hâte. Rien de précipité. Non, jamais. Mais mon orgueil et mon sens aigu de la justice sont seuls maîtres à bord, et guident mes pensées, et bientôt mes actions. La pause sonne. Bien. Je n'ai pas beaucoup de temps. Vite.

Je quitte la salle de cours, dans l'empressement, bousculant au passage des élèves, dont le groupe de filles qui commencent à s'attrouper pour aller en direction du bureau de Seto. Comme ça, il est occupé, lui aussi. Surtout, il n'aura rien à faire dans cette histoire. Je n'aime pas quand les concernés sont plus spectateurs de leurs propres vies qu'acteurs, mais je ne peux pas lui déléguer ça. Il connaît trop mal les étudiants dont il est question, et son tempérament de feu pourrait le pousser à la faute.

Je longe les couloirs d'un pas rapide, suivie de près par Mai, m'appelant dans les corridors d'un ton mi-autoritaire, mi-suppliant. Une personne en toutes mesures. Je ne m'arrête pas, et préfère poursuivre mon chemin – parfois dans la cohue d'élèves. J'arrive vite au niveau d'une porte, dans un des couloirs aux étages supérieurs. La plaque dorée indique le bureau d'une personne d'importance derrière les murs.

Je reviens en cours en fin de pause, Mai à côté de moi, insistant sur le fait que, décidément, agir sur un coup de tête, ça n'était pas bon. Mais je pouvais faire quoi, moi ? Ne pas tenter de faire taire des imbéciles, et laisser des dires se propager ? D'autant plus que ce n'est pas la première fois que cette bande a tenté ce genre de chose, avec des membres de la promotion ou non.

J'ai un souvenir fort amer, d'eux, en tête. Quand, en début de première année, alors qu'ils étaient déjà présents, ces huit salopards s'étaient alors dévoués dans la tâche de me harceler dans un coin, au niveau d'un petit escalier dérobé où j'allais prendre ma pause-déjeuner. Ils avaient découvert cet endroit secret que je chérissais, et avaient fini par me filer en douce quand je me retirais là-bas, question de savoir où me coincer.

Retranchée, je tentais de répondre, j'avais envie d'écraser mon poing dans leurs sales gueules, mais des mauvaises fréquentations dans le secondaire m'avaient appris qu'une fille ne frappait pas, et qu'elle devait très simplement faire acte de bonne présence.

C'est durant ces secondes interminables qu'une grande blonde peroxydée s'était avancée, se raclant la gorge, avant de me demander si j'étais toujours d'accord pour faire un exposé imaginaire. Mai avait vite compris les choses, et s'était vite intéressée à moi. À l'époque, je voulais être comme elle, il y a peu, c'était encore le cas, mais désormais...

Désormais, elle me suit, le pas rapide – mais pas autant que le mien. Elle trouve que cette décision est une mauvaise idée, que ces rumeurs vont se taire quand Daitokuji reviendra, qu'il ne s'agit pas de grand chose. Pour elle, peut-être. Je ne peux pas lui en vouloir, en fait, je m'en veux plus qu'à quiconque d'autre. Je cache des secrets, j'alimente une part d'ombre chez moi aussi. Et je crains que fréquenter Seto n'arrange guère toutes ces choses, du moins, du point de vue de mon amie.

- De temps en temps, il est bon de donner un coup de fouet à ceux... qui méritent amplement ce... privilège.

Mes mots sont durs, mes traits tendus et ma marche traduit ce que mes pensées et ma bouche ne peuvent formuler clairement. Du coin de l'œil, je perçois Mai, affichant un drôle d'air, et réagissant avec prudence quant à mon apostrophe assassine. Elle tente très clairement de me calmer, avant que nous rentrions en classe. Mais si je le pouvais, j'irais foutre une raclée à ces trouducs qui veulent passer pour des héros, retourner la veste du bon côté – quoiqu'ils aient déjà beaucoup calomnié sur nos camarades.

L'entrée de la classe se profile, et un dernier groupe d'élèves s'engouffre pour, de nouveau, retrouver la chaleur étouffante des tempêtes de cerveaux. Dans la foule, je reconnais les têtes de ceux qui prendraient trop de plaisir à être appelés bourreaux.

Dire que, depuis quelques temps, et depuis ce soir-là, je croyais qu'ils seraient d'une importance mineure, misérable, dans mon existence – mais disons qu'ils sont comme un fusil de Tchekov, et qu'il ont une sorte d'importance au dernier acte. Je n'ai pas envie de leur en donner la possibilité.

- Tu devrais te ménager un peu, Becca. Je pense que tu es sous le coup de stress par rapport à un tas de choses. Les examens qui approchent, le travail et Edo...

Je soupire autant d'un côté parce que je n'ai plus de souffle, mais aussi parce que les réconforts de Mai ne fonctionnent pas. Il est bien vrai que la brochette des salopards ne bougera pas le petit doigt pour tenter quoi que ce soit, mais imaginons que cette rumeur vient emplir les couloirs, et bien vite de même les oreilles du directeur de département, et pire encore, le doyen.

Mieux vaut jouer la prévention que d'attendre tout tranquillement que ça se passe. Mais l'initiative d'écarter Seto de tout ça. Ah. Ce n'est pas que pour le décharger d'un poids, mais également éviter d'éveiller certains soupçons sur lui et moi. Soit. J'ai parlé du problème en l'abordant par mon prisme, en rapportant les faits de la discussion en ligne – mais aussi des éléments extérieurs, arrivés ou non dans l'enceinte du campus. J'ai été entendue. J'attends la suite.

- Mai, je sais ce que je fais. Tu peux me faire confiance.

Mai soupire très fort. Elle a perdu combat et guerre contre mon idée. Elle jugeait que ce coup de tête n'aurait pas dû arriver en fin d'année et que j'avais à signaler les soucis bien avant. Certes. Mais avant, c'était avant. Et puis. Et puis, Mai, elle est un peu témoin de tout ça – ce sera bien la seule que je vais mêler implicitement à tout ça, de son accord bien sûr.

Elle s'avance première vers la porte, avant de tomber nez-à-nez avec Seto, passant le pas et regardant au-dehors. Mai recule d'un pas, Seto nous regarde un sourcil arqué, en guise de question. Il s'écarte de la porte, laisse passer Mai, et m'arrête. Son regard me demande clairement la raison de mon absence en hâte, ce à quoi je réponds, tout haut, sur un ton légèrement agacé :

- Je crois qu'il faudra en parler plus tard, et plus tard sera le mieux, Seto.