JAMIE

La décision s'imposa à lui comme une évidence durant cette longue nuit sans sommeil. Il ne pouvait réparer la terrible injustice qu'il avait commise vis à vis de John, cette méfiance que rien n'avait pu effacer. Il se sentait coupable, à raison, et le penserait longtemps encore. Il y avait cependant une chose qu'il pouvait encore faire pour lui. Une fois la décision mûrie pendant la nuit, il en fit part à Claire lors du petit déjeuner.

-Je dois aller à Kingston.

-Bien sûr, approuva Claire sans lui laisser le temps de développer son argument. Quand partons nous ?

Dieu, qu'il aimait cette femme. Il y avait des moments où il ne croyait toujours pas au miracle qui la lui avait rendu.

-D'ici deux à quatre jours je pense, le temps de planifier avec Fergus et Ian la suite des travaux ici.

-Je suis sûr que nous pouvons tout organiser très vite milord, intervint Fergus. Nous avons déjà bien planifié les travaux des prochains mois. Tant que vous faites bien comprendre aux tenanciers qui commande en votre absence et que nous mettons tout cela par écrit, tout devrait bien se passer.

-Faites nous confiance mon oncle, approuva le jeune Ian. Quand vous reviendrez, les travaux de la grande maison seront bien avancés et tous les tenanciers correctement logés et nourris.

Jamie échangea avec Claire un sourire de fierté en voyant les deux jeunes hommes si assurés. Ils avaient raison, ils l'avaient tellement bien épaulés depuis leur arrivée qu'ils avaient assurément les épaules assez solides pour tout gérer en son absence.

-Vous avez conscience que l'on parle d'une absence de deux, trois mois au mieux ?, demanda-t-il néanmoins en fronçant les sourcils.

Ses garçons hochèrent positivement la tête. L'affaire était entendue.

À partir de là, les préparatifs se firent à toute vitesse. Les tenanciers, presque tous des anciens de la prison d'Ardsmuir, acceptèrent sans faire de problèmes. Jamie confia les finances de la famille aux jeunes gens, ne gardant que le nécessaire pour l'aller retour vers la Jamaïque et de quoi parer aux imprévus. Par précaution, il refit son testament et mit par écrit qu'il confiait l'administration de Fraser's Ridge à son fils Fergus en son absence. Il fut également convenu que Ian et Fergus enverraient des lettres à l'auberge de Charleston où ils comptaient loger à l'aller et au retour, pour faire savoir s'ils devaient ramener ou commander là bas quoi que ce soit lors du retour. Tous ces préparatifs permirent à l'esprit de Jamie de se fixer sur autre chose que le triste but du voyage.

Pendant ce temps, Claire préparait sa trousse de médecin, prête à lutter de toutes ses forces contre l'épidémie de fièvre jaune si elle durait encore. En vain, elle essayait de cacher son inquiétude mais Jamie l'avait percée à jour. Elle était frustrée de savoir qu'elle ne pourrait soigner que les symptômes sans enrayer la progression de l'épidémie. Surtout, elle craignait qu'ils ne tombent malade à leur tour en l'absence d'un ''vaccin''.

Enfin, après deux jours d'agitation frénétique, ils purent se mettre en route. Jamie accueillit avec soulagement la fin de cette interminable attente. Si les circonstances avaient été différentes, il aurait même pu apprécier reprendre la route. Dans les faits, lui et Claire pressaient tour à tour le pas et le voyage se révéla éprouvant. Pas physiquement, même si la route jusqu'à Charleston était longue et pas toujours bien aménagée, mais mentalement. Ils luttaient contre la douleur d'avoir perdu un ami cher, mais néanmoins mal aimé. Même si Jamie sentait bien qu'ils devaient se tirer de cet état d'esprit, il n'y parvenait pas. Il ressassait, encore et encore, se posant des questions auxquelles il savait qu'il n'aurait pas de réponses.

Des fois, il se demandait même s'il les voulait vraiment.

Ils piétinèrent à Charleston, jusqu'à trouver un navire marchand allant à Haïti et près à rapprocher de leur destination des amis du gouverneur. L'épidémie durait toujours en Jamaïque et chaque capitaine dans le port en était informé et refusait de s'approcher trop de l'île sauf nécessité absolue. Au moins la frustration offrit-elle un dérivé temporaire à ces pensées qui tournaient en boucle.

Une fois à bord du vaisseau, ce fut pire. Jamie n'avait rien d'autre sur quoi se concentrer, même pas son mal de mer, envolé avec l'acupuncture. Claire rongeait son frein en houspillant le médecin du navire marchand pour le convaincre d'abandonner ses méthodes arriérées. L'équipage lui jetait des regards noirs, lui demandant de maîtriser sa femme. Il la laissa faire, bien sûr, ravi qu'elle ait quelque chose contre quoi canaliser son énergie. Lui-même passait son temps à tourner en rond sur le pont ou dans leur étroite cabine, ne se posant que pour relire les lettres de John. Claire lui avait remit d'autorité l'épaisse liasse juste avant leur départ de Fraser's Ridge. Il lui avait fallu du temps pour trouver le courage de l'ouvrir mais il les connaissait par cœur à présent. Il ne cessait pas pour autant de les parcourir.

En le faisant, il avait fini par réaliser qu'il n'avait pu devenir l'ami de lord John qu'en se convainquant que ce que l'homme ressentait à son égard n'était qu'une infatuation malsaine et passagère dont il s'était guéri. Chaque lettre affirmait le contraire, comme à son insu. L'anglais le savait, n'avait rien fait pour dissiper cette fausse idée et Jamie aurait du être furieux d'avoir été ainsi trompé. S'il l'avait su, leur amitié en aurait été irrémédiablement entachée. Le soupçon l'aurait envahi à chacune de leurs interactions, comme au début de leurs relations. Avec le temps, cette amitié, même fausse, était devenue chère à Jamie et il aurait regretté de la perdre, mais en lui cachant la vérité, John avait abusé de sa confiance. C'était quelque chose que Randall aurait fait, pas l'homme honorable que Jamie le croyait être. Rentrer dans sa tête, lui donner l'illusoire impression qu'il était en contrôle de la situation et qu'il voulait ce qui lui arrivait avant de le détruire et de prendre ce qu'il ne voulait pas donner, tout cela, c'était Randall.

Jamie ressassait cette idée en boucle et sentait à chaque fois la colère monter en lui avant de retomber tout aussi brutalement. Il était injuste et son dégoût parlait pour lui. L'homme qu'il avait connu et qui se dévoilait presque malgré lui dans ses lettres à Claire était différent. Pourtant, ses mots couchés par écrit lui semblaient tour à tour touchants et méprisables. Touchants s'ils étaient bien sincères, mais méprisables malgré tout car cette affection particulière qu'on lui adressait n'était ni voulue ni souhaitable. Par moments, Jamie sentait même monter en lui une bouffée de haine et s'il avait eu John sous la main dans ces moments, il aurait été capable de battre le bougre jusqu'au sang. Au minimum, il l'aurait agonisé de reproches. Ne savait-il pas que ce qu'il désirait était infâme, réprouvé par Dieu et les hommes ? L'imposer à autrui...

Vraiment, avec sa confession, lord John il avait sali jusqu'au souvenir de leur amitié.

L'entrée de Claire dans la cabine le détourna enfin de ses pensées. Son épouse vit les lettres étendues sur le lit et ses genoux, secoua sa cape mouillée, l'accrocha au mur et vint s'asseoir à ses côtés.

-Le capitaine me prit de rester en bas pour ne pas gêner les manœuvres. Nous sommes en vue de la côte et devrions accoster dans deux heures d'après son estimation.

Jamie hocha distraitement la tête. Ils restèrent assis l'un à côté de l'autre, écoutant en silence les bruits du bateau et de l'équipage qui s'affairait au-dessus d'eux.

-Ne le savait-il pas ?, finit par demander Jamie, abordant le sujet qui le tourmentait depuis des semaines.

-Quoi donc ?

-Que ce qu'il faisait était une abomination. Je sais bien qu'il était protestant mais leurs pasteurs connaissent aussi bien que nos curés que c'est contraire à la loi divine. Il ne pouvait feindre l'ignorance.

-J'ai grandi dans la religion catholique moi aussi, soupira Claire, j'ai entendu les même sons de cloche, y compris dans la bouche de pasteurs et même de rabbins. Quand j'ai quitté l'année 1967 pour te rejoindre, l'homosexualité était toujours placée dans la liste des maladies mentales.

-Tu veux dire qu'il était fou ?

-C'est ce qu'on m'a enseigné, que c'est une forme de folie, tout comme la schizophrénie, je ne sais trop comment vous l'appelez aujourd'hui. Ce n'est pas tranché en fait, il y a un mouvement dans le milieu médical qui demande à ce que l'homosexualité soit enlevée de la liste. Certains disent que c'est quelque chose d'innée qu'on ne peut ni empêcher ni soigner. C'était un vrai débat quand je suis partie, mais je ne l'ai pas suivi attentivement.

-Il n'aurait pas eu le choix ?

-Si cette théorie se vérifie un jour, non. Il n'aurait pas plus pu être attiré par les femmes que moi. Je n'ai pas choisi d'être attirée par toi. Pourquoi en irait-il autrement pour lui ?

Jamie se sentait dépassé par la question et toute cette conversation lui laissait comme un goût étrange en bouche. Il sentait qu'il allait devoir la ruminer longuement pour se faire un avis sur le sujet et se contenta de grogner pour mettre fin à la conversation et commença à réunir leurs affaires dans l'unique sac qu'ils avaient pris avec eux. Claire sourit aussitôt avant de se mettre à l'aider elle lui avait dit bien des fois combien ce son lui avait manqué. Quand ils eurent tout rassemblé, ils n'eurent plus qu'à attendre qu'on veuille bien leur signifier qu'il était temps de rejoindre la terre ferme, en espérant que les autorités portuaires n'aient pas mis en place un blocus. Jamie remercia pour la centième fois le ciel et lord John d'avoir envoyé William ailleurs à temps.

Poser pied à terre fut un soulagement, l'assurance qu'ils allaient enfin pouvoir agir au lieu de ressasser leurs sombres idées. La chaloupe du navire se rangea le long du quai, juste assez longtemps pour que Claire et Jamie mettent le pied sur le ponton de bois. Le marin jetait des regards inquiets de tous côtés, comme s'il s'attendait à ce que des malades surgissent de sous les planches. Claire avait eu beau garantir qu'à moins de se faire piquer, les marins n'étaient pas en danger, elle n'avait pas été écoutée. Pourtant, si les rats transmettaient la peste, Jamie n'était pas étonné que les moustiques puissent faire de même avec d'autres maladies. Le navire marchand commençait déjà à manœuvrer pour s'éloigner et se ranger à une distance plus que raisonnable du port, mais suffisamment proche pour mener ses affaires à terme.

Jamie plaça son sac sur son épaule et grimaça en regardant autour d'eux. Le port, grouillant d'activité lors de leur séjour précédent était presque désert.

-Ils craignent la contagion, soupira Claire, et espèrent que rester chez eux les en préservera.

-Ça marche ?

-S'ils ont de la chance et de bonnes moustiquaires à chaque fenêtre et autour des lits, autant dire que seule la chance peut les aider. Je te l'ai dit, seuls les symptômes sont gérables. Par quoi commençons nous ?

L'envie la démangeait visiblement de chercher un dispensaire ou un autre endroit où l'on aurait besoin de son aide, mais Jamie ne lâcha pas des yeux la demeure de pierre dressée au-dessus du port et de ses miasmes. Claire suivit son regard, hocha la tête avec un regard sombre et fit le premier pas. Sans la foule d'habitants, de marchands et d'esclaves à traverser, il ne leur fallut pas longtemps pour atteindre la demeure du gouverneur et se présenter comme des amis de lord John. Le serviteur à l'entrée, un homme renfrogné qui suait à grosses gouttes dans sa livrée, les jaugea de haut en bas et leur fit signe de le suivre. Il les confia après un court échange murmuré à un serviteur de grande supérieur mais de composition tout aussi maussade qui les escorta en silence à l'intérieur de la demeure. Il avançait rapidement, visiblement pressé de se débarrasser d'eux et de retourner à ses occupations habituelles. À moins que ce ne soit la peur de la contagion. Il y avait peu de serviteurs dans les couloirs, loin de ce que l'on pouvait attendre d'une demeure de gouverneur, et les rares hommes et femmes qui circulaient arboraient tous le même air méfiant. Leur guide aux allures de cerbère finit par s'arrêter assez brutalement devant la porte du bureau où lord John les avait reçu presque un an plus tôt.

-Je vais voir si le gouverneur peut vous recevoir, déclara-t-il avant d'entrer et de refermer la porte derrière lui.

Claire et Jamie échangèrent une grimace, offusqués tant par l'amabilité de l'homme que par la vitesse à laquelle John Grey avait été remplacé. Jamie était peut-être loin d'être en paix avec le souvenir de ce dernier, mais qu'il ait suffit de quelques semaines pour que son remplaçant ait fait place nette et pris ses aises était exaspérant, surtout pour un remplacement temporaire. Il était bien trop tôt pour que l'Angleterre ait déjà été informée et envoie son successeur prendre son poste. La colère froide qui couvait en lui depuis des semaines, jusque là dirigée contre lui même et John se réveilla, ravie de se trouver une cible extérieure. Quand le serviteur ressorti, au bout de quelques instants à peine et s'effaça pour les laisser entrer, Jamie pénétra dans le bureau, prêt à exiger et tempêter.

Le sourire étonné, ravi, mais fatigué de lord John, assis et au travail derrière son bureau, l'arrêta net dans son élan.

Ils se fixèrent tous les trois un long moment en silence, trop interloqués pour trouver leurs mots. Jamie sentait ses jambes faiblir et il referma la porte derrière Claire pour s'y appuyer et retrouver son souffle et un semblant de raison. Finalement, John secoua la tête avec incrédulité.

-Quand Francis vous a annoncé... Je ne parvenais pas à y croire. Que faites-vous donc ici ? Je vous ai pourtant écrit que l'épidémie persistait !

-Vous nous avez surtout écrit que vous étiez mort. Vous vous portez plutôt bien pour un cadavre.

Dire qu'il se portait bien était une belle exagération néanmoins. Jamais Jamie n'avait vu son ami si pâle et amaigri. Sa main trembla quand il reposa la plume qu'il tenait à la main dans son encrier. Réalisant ce que disait Jamie, il réussit à pâlir encore et porta sa main à sa bouche pour essayer de cacher une grimace horrifiée.

-Vous ne pouvez vouloir dire... Quelle lettre de moi avez vous reçu exactement ?

De sa veste, Jamie tira la liasse de lettre et en sortit la fautive. Lord John la parcourut rapidement. Très vite, la honte et la mortification se lurent sur son visage.

-J'avais ordonné que cette lettre disparaisse et je vous en ai écrite une autre à la place qu'on aurait du vous envoyer mais tout part à vau-l'eau ici depuis quelques temps. De nombreux membres du personnel sont morts ou tombés malades.

-Et un incapable se sera trompé dans vos consignes.

-Oui, grimaça John. Je ne peux qu'espérer que vous êtes seuls à avoir reçu la mauvaise nouvelle ou je vais voir incessamment débarquer la moitié de ma famille pour exiger le rapatriement de mon corps et hurler sur celui-ci que je suis un bel imbécile.

-Ce serait compréhensible. C'est à peut près la raison pour laquelle nous sommes là après tout, sourit Claire.

Il en resta bouche bée ce qui réveilla l'agacement de Jamie, ce qui était une diversion bienvenue car, maintenant que la stupéfaction de voir John en vie s'était dissipée, il se trouvait gêné d'être dans la même pièce que lui.

-Pensiez-vous vraiment que nous allions laisser des étrangers expédier vos affaires et s'occuper du renvoi de vos biens en Angleterre ?

-Je dois avouer que je n'en attendait pas tant de notre amitié, mais je vous en remercie du fond du cœur.

Le sourire attendri qu'il adressa à Jamie et à Jamie seulement l'aurait fait reculer avec précipitation s'il n'était déjà pas fermement plaqué contre la porte. Il ne savait pas comment il avait pu se convaincre que lord John avait cessé de lui adresser ce genre de regards. Sa réaction épidermique ne passa pas inaperçue et l'anglais détourna honteusement le regard. Jamie fit de même et laissa son regard errer dans la pièce. Il remarqua alors les volets fermés, les bouteilles de médicaments posées sur une console et les couvertures roulées en boule sur le canapé et le fauteuil derrière celui où était assis lord John. Celui-ci ne s'était pas levé une seule fois de la conversation et frissonnait désormais alors que l'atmosphère de la pièce était étouffante. Claire, qui était jusque là surtout restée en retrait, fronça les sourcils et s'avança pour contourner le bureau, lui indiquant d'un geste impératif de la suivre. Devinant son intention, il commença à défaire leur sac pour en tirer sa trousse de docteur.

-Je suis ravie de voir que ce malentendu est dissipé et que vous êtes bien vivant. Maintenant, enlevez votre chemise.

John manqua de s'étouffer et resta bouche bée, la fixant d'un air mi-incrédule, mi-offusqué.

-Je vous demande pardon ?

Claire leva les yeux au ciel et s'empara de sa trousse.

-Il n'y a rien sous votre veste que je n'ai vu chez des dizaines d'autres patients. Maintenant que je suis là, autant m'assurer de votre état de santé.

-Je vous assure madame...

-N'essayez même pas de me faire croire que vous êtes entièrement remis lord John, je dois déjà subir ce genre de comportement de la part de Jamie chaque fois qu'il se blesse, je ne suis pas prête à vous laisser l'imiter. Enlevez votre chemise.

D'un regard, John implora l'aide de Jamie. Amusé, celui-ci haussa les épaules. Claire était docteur avant toute autre chose dans ce genre de situation et ne se laisserait pas convaincre de laisser le gouverneur tranquille. Jamie n'avait aucune intention d'essayer et était lui-même plus qu'inquiet en regardant la figure pâle de lord John. Finalement, sans plus protester, mais avec réticence, ce dernier obéit. Une fois torse nu, il ne put plus cacher à quel point la maladie l'avait amaigri. Il avait survécu, mais il s'en était fallu de peu. Le visage de Claire se voila un peu plus tandis qu'elle plaçait tour à tour sa main sur son front et son oreille contre sa poitrine, lui ordonnant de respirer plus ou moins fort et plus ou moins vite.

-Alors, finit par demander Jamie quand elle se fut redressée.

-Je ne suis pas sûre. Il me faudrait un stéthoscope.

-Observer le cœur ?, traduisit John en fronçant les sourcils. Qu'est-ce à dire ? N'est-ce pas ce que vous venez de faire ?

-J'aurais du me douter que vous parliez le grec aussi bien que Jamie, sourit Claire en se redressant. Bien, je vais essayer de trouver de quoi en confectionner un correct. Cela vous laissera le temps de discuter classique, ou autre chose.

Elle disait souvent que Jamie avait parfois une mine si impassible qu'elle était incapable de déchiffrer ses sentiments, mais à cet instant, c'est lui qui aurait été incapable d'interpréter le regard qu'elle lui jeta. Était-ce un avertissement, une menace ? Toujours est-il qu'après ce regard appuyé, elle ferma ostensiblement la porte derrière elle et les laissa seuls.

La porte se rouvrit une seconde plus tard.

-J'oubliais, Jamie, force le à s'éloigner de ce maudit bureau avant qu'il ne lui vienne à l'esprit de se remettre au travail et de se tuer un peu plus à la tâche. Je veux le voir allongé à mon retour.

Elle disparu à nouveau, refusant d'écouter les protestations de lord John.

Ils étaient seuls désormais, et un spectre invisible semblait flotter entre eux. Sur sa poitrine, les lettres de John semblaient brûler la peau de Jamie. Il les ignora.

-Vous l'avez entendu my lord, s'inclina-t-il de la manière la plus sarcastique possible. Obéirez-vous ou dois-je vous y forcer ?

Il espérait vraiment que le rougissement de lord John soit lié à la fièvre.

-Je peux me débrouiller seul.

John se leva, mais Jamie dut aussitôt lui offrir son bras en soutien, sinon il aurait trébuché avant même d'avoir faire trois pas. D'autorité, Jamie le conduisit jusqu'au canapé et le força à s'y allonger avant de l'ensevelir sous ses couvertures. John ne protesta même pas, trop occupé à frisonner et claquer des dents. Il laissa sa tête retomber sur l'oreiller et ferma les yeux. Tout en le laissant se reprendre, Jamie s'empara d'un siège et vint s'installer au chevet de l'anglais, tout en parcourant à nouveau la pièce du regard.

-À quand remonte la dernière fois que vous avez dormi dans votre lit et pas sur cette horreur inconfortable ?

-Je n'en ai pas la moindre idée. Depuis que la moitié de ceux qui m'aidaient à administrer cette colonie ont décidé de fuir à la campagne à la recherche d'un air plus sain. Depuis que j'ai échappé à cette maudite fièvre jaune mais que je n'arrive pas vraiment à guérir.

-Je laisse la médecine à Claire, mais il me semble qu'une bonne nuit de sommeil réglerait bien des choses.

-Une bonne nuit de sommeil est un luxe quand on est gouverneur.

Jamie renifla ironiquement.

-Et moi qui imaginait le travail de laird éreintant. Rappelez-moi de signifier au roi Georges mon refus s'il me propose un poste de gouverneur.

-Et moi qui me cherchait un remplaçant... Me voilà fort déçu.

John rit doucement, puis son regard se voilà. Sa main chercha celle de Jamie qui résista à l'envie instinctive de la retirer.

-Ce que j'ai écrit dans ma lettre...

-Oublions-le, murmura Jamie, la gorge sèche.

Il espérait que ses paroles ne sonnaient pas trop comme une supplication et que lord John comprendrait qu'il n'avait aucun désir de continuer cette conversation ou de jamais reparler de cette lettre. Évidemment, il n'obtint pas satisfaction et lord John hocha la tête à trois reprises, refusant l'interruption.

-Jamais je n'aurait du l'écrire, même avec la fièvre qui impactait mon jugement et je vous jure que, si vous n'aviez jamais lu son contenu, jamais je ne l'aurait mentionné. Ces mots ont dépassé ma pensée.

Jamie dut se retenir pour ne pas lui envoyer son poing dans la figure mais arracha sa main à l'emprise de celle de lord John. Il se leva brutalement, faisant au passager tomber brutalement sa chaise. Trois pas à peine l'amenèrent au centre de la pièce où il resta debout, fumant d'une rage froide qui lui faisait crisper les poings jusqu'à en saigner.

-Qu'est-ce que cela changerait ? Je préfère que les choses soient dites plutôt que d'entendre encore un mensonge sortir de votre bouche, cracha-t-il. Niez-vous m'avoir désiré ? Me désirer encore ?

John éclata d'un rire sec et désabusé.

-Je ne nierai pas une telle évidence. Je vous désire Jamie, chaque jour autant que le précédent. Vous appartenir, même un instant...

Jamie entendit bien ces mots et les fit un moment rouler dans sa tête. Vous appartenir disait-il. Randall disait ''te posséder'', ''te marquer''. Il avait voulu briser Jamie, John voulait tout autre chose. Pour la première fois, il lui sembla commencer à vraiment percevoir le gouffre qui séparait les deux hommes.

-Dans ce cas pourquoi n'avoir pas profité de moi quand j'étais votre prisonnier ou à Helwater ?, finit-il par réussir à demander sans parvenir à desserrer sa mâchoire.

Derrière lui, il entendit lord John se redresser. Il ne se retourna pas, mais imaginait sans peine sa mine défaite. Sa voix glaciale qui ne parvenait pas à cacher le sentiment de trahison qu'il ressentait fit mal à Jamie, malgré lui.

-Depuis tout le temps que nous nous connaissons, ce malentendu devrait être dissipé depuis longtemps. Je veux être à vous comme vous appartenez à Claire et comme elle est vôtre, rien de plus et rien de moi. Enfin, pour quoi me prenez-vous Jamie ? Allez vous me dire ensuite que j'ai élevé William pour être sûr de vous attacher définitivement à moi ?

L'accusation choqua Jamie. Elle dépassait tout ce qu'il avait jamais pu soupçonner John de vouloir et il comprit à quel point ses propres mots avaient dépassé sa pensée. Ce n'était pas lui qui s'était exprimé, c'était cette colère larvée qui couvait depuis des semaines, contre John, mais surtout contre lui-même, contre Randall, contre toutes ces choses qu'il pensait avoir mis définitivement derrière lui mais qui ressurgissaient et le ramenaient vingt ans en arrière. Il se retourna, déterminé à corriger ses erreurs.

-Je connais les hommes de votre genre, balbutia-t-il, se rendant compte immédiatement, mais trop tard, qu'il aggravait la situation au lieu de réparer ses dégâts.

-Les hommes dans mon genre !, s'écria John avec mépris. J'ai suffisamment entendu ces mots et pire encore dans la bouche de gens méprisables par ailleurs, mais dans la vôtre... Traitez moi de sodomite si vous le voulez, dites-moi que ma façon de vivre est méprisable et condamnable si vous le pensez, mais ne m'accusez pas d'être capable de ce genre de choses. Ce que je suis ne fait pas de moi un monstre immoral et je suis incapable d'une telle vilenie, à votre égard comme à celle de quiconque.

-D'autres l'ont été, intervint doucement Claire.

Les deux hommes se retournèrent, choqués de sa présence. Elle était revenue sans qu'ils l'entendent et son regard allait de l'un à l'autre, sans jugement, mais chargé d'une profonde tristesse. Avec horreur, Jamie compris que John avait immédiatement réalisé ce qu'elle venait de dire. John le transperça d'un regard chargé d'horreur et de compassion.

-Même ainsi, finit-il par murmurer, me croyez-vous vraiment capable de cela ?

Oui, faillit répondre Jamie, mais cette fois, il réussit à prendre le temps de former une phrase qui ne soit pas une insulte que détruirait définitivement leur amitié.

-Pas si je prends le temps d'y penser rationnellement, finit-il par expliquer. Je sais bien que vous êtes un homme d'honneur.

-Mais vous ne pouvez pas y réfléchir de manière rationnelle, soupira John. Je comprends. Je ne comprends que trop bien.

Il y avait là un monde de non dits et d'aveux qui coupa le souffle à Jamie. Jusqu'à cet instant, il en avait mortellement voulu à Claire d'avoir parlé car John n'avait aucun droit de savoir ce que lui avait fait subir Randall. Personne n'en avait le droit. Pourtant, il avait beau le taire, cela restait une plaie purulente qui l'accompagnait depuis vingt ans. Étrangement, que John le sache était libérateur, peut être parce qu'il n'y avait pas de pitié dans son regard.

Réalisant qu'il était toujours debout au milieu de la pièce, bloquant le passage à Claire, il s'écarta, lui serrant avec reconnaissance la main au passage. Il lui faudrait encore un peu de temps pour lui pardonner tout à fait, mais il voulait qu'elle comprenne qu'il lui était reconnaissant de ne pas l'avoir laissé détruire immédiatement son amitié avec John. Il sentit sa main trembler dans la sienne, mais elle réussit à lui offrir un léger sourire qui promettait que tout s'arrangerait. Il voulait y croire, mais avait du mal à y parvenir. Maintenant que la colère et le chagrin n'obscurcissaient plus son jugement, il comprenait combien l'amitié de John lui restait précieuse et combien il souhaitait la préserver. Il était capable de surmonter ses craintes stupides.

Tandis qu'il réfléchissait, Claire s'était attelée à ausculter John et écoutait son cœur avec l'instrument qu'elle avait improvisé. Jamie s'approcha, redressa la chaise qu'il avait fait tombé dans sa colère et se rassit. John lui jeta un long et indéchiffrable regard, puis retourna son attention sur Claire.

-Je vous doit mes excuses Claire, pour ce à quoi vous venez d'assister et pour ma lettre.

Claire renifla exagérément et lui sourit tout en le faisant se décaler pour qu'elle puisse appuyer son instrument sur son dos nu.

-Respirez la bouche ouverte, et ne vous excusez pas. Nous ne choisissons pas ceux que nous aimons. Je ne vous l'ai jamais dit, mais j'étais mariée quand j'ai rencontré Jamie. Je me sentais si coupable de mon attirance, mais le destin nous a poussé dans les bras l'un de l'autre et j'ai été incapable de lutter. Auriez-vous à un moment été capable de vous interdire d'aimer Jamie ?

-Pas plus que de me convaincre d'arrêter de respirer, avoua-t-il, les yeux baissés.

-Alors je ne vous reprocherais pas de n'avoir pas davantage réussi que moi. Avez-vous jamais essayé de me le prendre ?

-Jamais, du jour où j'ai réalisé qu'il vous pleurait toujours.

-Alors c'est plus que n'en ont fait d'autre.

L'allusion à Laoghaire était dirigée vers Jamie. C'était exact, John s'était montré bien plus courtois vis à vis de sa souffrance que Laoghaire et lui n'avait pas saisit son pistolet en apprenant le retour de Claire. Une fois de plus, il avait sous estimé la délicatesse de John. Ce dernier ignora la pique et fronça les sourcils.

-J'ignorais que vous aviez déjà été mariée.

-Une longue histoire que nous vous raconterons un jour, si vous êtes prêt à la croire.

Jamie manqua de s'étouffer et le camoufla dans une quinte de toux. Fergus, Jeny, Ian, le jeune et le vieux, toutes ces personnes à qui ils tenaient, jamais ils ne leur avaient dit la vérité sur Claire et ses voyages. Seul Murtagh avait été informé, par la force des choses, et après mûre réflexion. Que Claire décide si vite et facilement de dire la vérité à John... Il ne savait trop comment l'interpréter. Il savait juste que l'idée ne lui déplaisait pas. Claire lui jeta un sourire amusé, pas trompée une seule seconde par sa tentative de masquer sa stupéfaction.

-Vous avez été un ami et un soutien pour Jamie pendant notre séparation, poursuivit-elle comme si de rien n'était. Sans vous, peut être ne l'aurais-je jamais retrouvé. En ce qui me concerne, vous êtes un peu de la famille et vous avez toute ma confiance, et mon affection.

Jamie était de plus en plus perplexe et il était sûr que John ressentait la même chose. Ils n'avaient pas vraiment parlé de ce que John ressentait pour lui tandis qu'ils le croyaient mort, par respect pour le défunt et parce que Jamie ne pouvait le faire sans avoir envie de frapper sur quelque chose. Il connaissait sa femme cependant, et il aurait cru que, face à un John Grey bien vivant, elle fasse preuve de méfiance et de jalousie. Au contraire, elle semblait décidée à les rapprocher et à faire en sorte qu'il n'y ait plus jamais entre de malentendus et de non-dits.

Maintenant qu'il était capable de réfléchir sereinement, il pouvait reconnaître à quel point il était soulagé de voir l'anglais en vie et de savoir que leur amitié n'était pas brisée. Malgré ce qu'il savait désormais, ce qu'il ne pouvait plus nier, il voulait que cette amitié continue. Il était prêt à apprécier John tel qu'il était et à accepter que son amour pour lui faisait partie de son identité. Jamie tenait à ce sale bâtard d'anglais, à son humour pince sans rire et à ses doux sourires. C'était là des choses précieuses. L'amitié de John lui était précieuse, tout comme l'amour de Claire, de Jenny ou la présence à ses côtés de Fergus, du jeune Ian et de Marsali. Avec le temps, et les épreuves partagées, il était devenu plus qu'un ami ou qu'un confident. Il ne le considérait pas non plus comme un frère, ce nom était réservé à Ian, mais Claire avait raison, John était de la famille.

Sans s'en rendre compte, Jamie avait ressorti les lettres de John et les tournait et retournait entre ses mains. Voyant la dernière sur le dessus du paquet, il la rouvrit et en recommença la lecture. La lire en ayant face à lui l'écrivain bien en vie la rendait plus poignante, en dépit du bon sens et Jamie ne pouvait plus en nier la sincérité débordant de chaque phrase. Pendant vingt ans, il avait dans sa tête écrit à Claire des lettres d'adieux où il lui disait tout ce qu'il aurait voulu avoir le temps de dire pendant leurs dernières cinq minutes passées ensemble. Cette lettre n'était rien d'autre. Jamie releva la tête et croisa brièvement le regard de John. Ses yeux s'excusaient mais il était clair qu'il refusait de rétracter le moindre mot écrit là-dessus. La lettre semblait soudain brûlante entre ses doigts. Jamie replia la lettre et ferma les yeux.

Il ne comptait pas s'endormir, mais les voix de Claire et John formaient un agréable murmure auquel il ne comprenait rien et qui le berçait et l'entraînait peu à peu dans une semi-conscience. Il lui sembla se tenir au milieu d'un épais brouillard dans lequel deux choses seulement se détachaient, la maudite pierre qui lui avait donné, repris et rendu Claire et la couleur du manteau rouge de Jack Randall. Il s'approcha et poussa, essayant d'enfoncer le manteau et son propriétaire dans la pierre.

-Voulez-vous de l'aide ?, demanda une voix derrière lui, une voix qu'il ne remettait pas.

-Je n'ai pas besoin d'aide, gronda-t-il tout en poussant aussi fort que possible sans arriver au moindre résultat.

Deux mains blanches se posèrent sur les siennes.

-Ce n'est pas ce que j'ai demandé, répondit John en commençant à pousser avec lui.

Jamie rouvrit les yeux, le souffle court et le cœur battant la chamade. Il ne savait pas s'il avait rêvé ou si ses pensées avaient pris un étrange tour dans sa semi-inconscience, mais les détails lui échappaient déjà. Pendant sa courte absence, Claire avait terminé son examen médical et maintenant, assise sur le canapé, elle parcourait avec John une liasse de papiers qui devait avoir trait à l'état de santé des habitants de la colonie. L'entendant remuer sur sa chaise, ils lui adressèrent en même temps un sourire attendri et amusé qui accéléra encore son rythme cardiaque. Ce sourire, chez Claire, déclenchait toujours en lui ce genre de réaction mais à cet instant, il aurait été incapable de jurer que celui de John n'avait pas joué un rôle dans cette brusque accélération.

Pardonnez-moi, Seigneur, songea-t-il sans trop savoir pourquoi, avant de mieux se caler sur sa chaise et de reprendre sa contemplation de Claire et John.