JOHN

John Grey se targuait d'être un homme intelligent, réfléchi et assez doué pour comprendre ses contemporains et leurs désirs. À leur première rencontre, Claire lui avait semblé être une femme particulièrement transparente qui lui avait crié avec ses yeux et tout son corps de rester le plus loin possible de Jamie. Lui même en était jaloux et était certain qu'elle l'était aussi et il était flatté qu'elle le considère comme une menace. Qu'elle lui écrive pour le remercier et l'avertir de leur bonne santé l'avait d'autant plus touché. Qu'elle entame une correspondance régulière avec lui l'avait laissé pantois. Il était rare qu'il sous-estime ainsi une personne, mais il n'aurait pas du être surpris. Jamie n'avait pu tomber amoureux d'elle si elle n'avait pas été exceptionnelle et surprenante. Il n'était pas très surprenant qu'ils soient devenus amis au fil des lettres échangées, malgré la jalousie qui persistait d'un côté comme de l'autre. Au-delà de leur amour pour Jamie, ils partageaient un certain humour caustique et une exaspération certaine face à la bêtise humaine. Au bout d'une dizaine de lettres, John pensait donc avoir un bon aperçu du genre de personne qu'était Claire.

Aussi John était-il vexé de devoir s'avouer qu'il ne parvenait en fait toujours pas à décrypter cette femme. Rien de ce qu'elle faisait ne correspondait à ses attentes, de son envie de débuter une correspondance régulière et intime avec un rival jusqu'à son comportement depuis son retour en Jamaïque. Elle aurait dû le détester, surtout après sa confession mais, au contraire, elle semblait pousser Jamie dans ses bras. Il avait déjà vu des épouses envoyer leur mari dans les bras d'un autre homme, mais c'était toujours par dégoût face à ce qu'ils étaient et pour s'assurer de ne plus être touchées par leur sodomite de mari. L'idée que Claire cherche à se débarrasser de Jamie était néanmoins risible. Ils s'envoyaient des regards si désespérément amoureux que John en avait à chaque fois le cœur brisé. Juste après cependant, elle insistait pour les laisser seuls en tête à tête, prétextant que l'escorte mise à disposition par John était suffisante pour qu'elle s'aventure en ville à la rencontre de docteurs ou de malades et aider à combattre l'épidémie qui reculait enfin.

Souvent, Jamie protestait et l'accompagnait, mais il restait assez régulièrement. Ils passaient alors des heures à discuter, assis de part et d'autre du bureau de John ou dans les fauteuils d'un salon de réception. Le cœur de John battait si fort la chamade quand leurs mains ou leurs têtes se frôlaient à l'occasion que Jamie devait s'en rendre compte. Il n'avait aucun mouvement de recul cependant et John en était réduit à se demander s'il luttait pour les contenir ou s'il était guéri de cette méfiance qu'il avait si longtemps caché. En vérité, John ne voulait pas savoir et profitait de chacun de ces moments d'intimité, trop sûr qu'ils se termineraient bien assez tôt et qu'il resterait seul à nouveau avec ses désirs inassouvis. Chaque fois que Claire revenait, il se disait qu'elle en aurait assez de le voir ainsi se pâmer devant un sourire de Jamie et déciderait qu'il était temps de rentrer. Ce serait logique, elle avait fait ce qu'elle pouvait pour ses administrés et sous ses soins, sa santé s'était drastiquement améliorée. Mais là encore, elle le surprenait en se contentant de sourire tout en levant les yeux au ciel avec grandiloquence, comme si elle attendait que quelque chose se passe et s'agaçait de ne rien voir bouger.

Parfois, John en venait à penser qu'elle soutenait et encourageait son affection pour Jamie et était prête à accepter ce qui pourrait se passer entre eux, mais quelle femme serait prête à cela ? Dans le cas inverse, il aurait été capable de réfléchir à un moyen de se débarrasser définitivement de Claire plutôt que de la laisser approcher Jamie. Plus les jours passait, plus il priait pour que leur séjour se termine avant qu'il ne cède à ses désirs et n'en vienne à se jeter aux pieds de Jamie et de lui avouer toutes les choses inconvenantes qu'il rêvait de lui faire, ne fut-ce que pour voir si la crudité de ses propos le ferrait fuir.

Une lettre de Londres finit par lui donner la possibilité d'aborder ce sujet redouté.

-Il semblerait que mon successeur ait été sur le point d'embarquer au moment du départ de cette lettre.

-Très bonne nouvelle, approuva Claire sans lever les yeux du livre de médecine qu'elle lisait en fronçant les sourcils avec un mépris visible pour les opinions de l'auteur. Si il pouvait s'arranger pour arriver avant que vous ne finissiez de vous détruire la santé au service de sa glorieuse majesté, j'apprécierais.

-Selon cette lettre, il devrait arriver d'ici un mois ou deux, s'il n'y a pas de courants contraires. Ceci devrait vous rassurer et vous permettre de rentrer sereinement chez vous.

Claire darda vers lui un regard perçant.

-Ne soyez pas ridicule. Je ne vous laisse pas tant que je ne serais pas certaine que vous soyez parfaitement rétabli. Vous savez ce que je pense de vos rechutes.

Elle le lui avait fait savoir oui, de vingt manières différentes. Cette maudite fièvre jaune, et la lourdeur de sa charge, l'avaient laissé si affaibli qu'il semblait attraper chaque virus qui traînait, pour reprendre les mots de Claire qui maudissait son système immunitaire. Discrètement, il avait regardé dans les livres de médecine du docteur qui résidait chez lui. Ces mots n'y apparaissaient pas.

-Je réussirait bien à survivre un mois sans vous, réussit-il finalement à sourire. Je vous promet que dès que mon remplaçant sera arrivé je prendrais ce repos auquel vous voulez me forcer.

En vérité, la seule idée de leur dire adieu lui retournait l'estomac. Voir et parler à Jamie tous les jours était un don du ciel auquel il n'avait pas envie de renoncer et Claire lui était de plus en plus chère chaque jour, quand elle ne l'asphyxiait pas de ses soins diligents. Celle-ci ouvrit d'ailleurs la bouche pour protester, mais Jamie lui grilla la politesse.

-Notre ami a raison sassenach, il peut survivre un mois sans ta présence constante.

-Merci.

Jamie s'inclina avec exagération en remerciement, puis fronça les sourcils. Le regard qu'il décerna à John était désormais mortellement sérieux.

-C'est pourquoi ce repos, vous viendrez immédiatement le prendre auprès de nous. L'air de Fraser's Ridge vous fera du bien et vous permettra de finir de vous remettre. Croyiez-vous que je n'avais pas remarqué que vous continuez à maigrir depuis notre arrivée ?

Claire leur adressa à tous deux un sourire triomphant et se replongea dans sa lecture, considérant visiblement la question comme close. Elle l'était, de fait. John essaya bien de protester, mais aucun de ses arguments ne fut entendu. C'était, semble-t-il, son devoir d'ami de venir prouver l'état de sa santé en personne. Son avis éclairé, en tant que gouverneur, serait le bienvenu dans leur petite communauté. Cela lui éviterait de prendre des décisions trop hâtives. William bénéficierait du grand air autant que lui. Il se retrouva vite à court d'arguments, au contraire de ses adversaires qui attaquaient et contre-attaquaient avec acharnement, le laissant sans voix et sans volonté. Il irait, comme il avait su qu'il irait dès que Jamie avait joint sa voix à celle de Claire. Leurs yeux brillants l'achevèrent et il leva les mains en signe de reddition, maudissant son cœur trop faible.

-Bien entendu, vous nous enverrez votre date estimée d'arrivée à Charleston et nous viendrons vous y rejoindre, conclut joyeusement Claire.

John acquiesça silencieusement, persuadé d'avoir entendu une menace dans sa voie. Il n'osait imaginer ce qui lui arriverait s'il retrouvait son bon sens et fuyait de l'autre côté de l'Atlantique.

Les adieux furent difficiles, mais presque un soulagement pour John. Une fois que leur navire se fut éloigné vers l'horizon, il pouvait se concentrer sur ses tâches quotidiennes. Très vite pourtant, il réalisa combien il lui était difficile de penser à autre chose. L'arrivée de son successeur, plus rapide que prévue, et l'organisation de la passation de pouvoir, malgré toute leur difficulté dans ce contexte de fin d'épidémie, ne réussit même pas à le détourner des pensées et des fantasmes qui l'envahissaient désormais à toutes heures du jour et de la nuit. Il fit une très mauvaise impression à son successeur. L'homme devait avoir l'impression d'avoir face à lui un évaporé incapable de se concentrer sur ses devoirs et John ne pouvait lui donner tort. L'avenir de la colonie, les dépenses à faire pour développer le port, les mesures pour contenir l'épidémie, tout cela n'arrivait plus à capter son attention et il ne pouvait qu'en partie accuser son état de faiblesse générale qui persistait. L'odeur de Jamie, le léger parfum de Claire semblaient l'accompagner partout et il se réveillait en sueur, persuadé d'avoir senti un bras nu et musclé l'envelopper. Même en plein jour, il croyait soudain les voir au détour d'une rue ou à l'angle d'un couloir et se retenait pour ne pas se précipiter vers ces ombres nées de son imagination et le supplier de lui dire s'il avait rêvé, s'il avait bien compris leur invitation et s'il avait vraiment un espoir d'obtenir ce qu'il appelait de ses vœux depuis tant d'années.

Enfin, vint le jour de sa libération et il quitta le sol de la Jamaïque sans regrets, avec le sentiment d'y avoir fait son devoir. Être libéré de ses écrasantes responsabilités était un soulagement. Lui demanderait-on à nouveau de le faire qu'il accepterait encore, par devoir, mais il espérait ne plus jamais avoir à assumer de telles responsabilités. Il en avait fini avec l'ambition et les ambitieux. Une vie tranquille, dans un lieu isolé, à élever William tout en ne s'occupant plus que de ses terres et de ses livres, lui suffirait amplement. Jamie l'avait compris depuis longtemps. Il se maudit de se laisser si vite entraîné à nouveau vers Jamie en pensées. Il maudissait également l'écossais et son épouse d'être venu le voir et d'avoir réveillé tous ses espoirs désespérés.

Le lent rythme de la vie à bord d'un bateau le calma et lui permit de réfléchir à nouveau plus sereinement. Il savait ce qu'il devait faire, et ce qu'il ne devait pas faire. Courir la tête la première et le cœur ouvert à tous les vents vers Jamie, c'était courir vers un piège mortel. Il ne survivrait pas à un refus. Il devait rentrer en Angleterre.

Sa décision dura jusqu'à ses retrouvailles avec William. Quand il sauta dans ses bras, puis s'écarta, ses yeux l'accusant de l'avoir abandonné si longtemps, John crut voir la tête de Jamie quand il comprendrait qu'il ne viendrait pas. L'enfant ressemblait si fort à son père que c'en était parfois inquiétant. John aurait du fuir Jamie, mais il ne pouvait pas le priver de l'unique chance qu'il aurait peut être jamais de revoir son fils. C'était la seule raison pour laquelle John s'embarqua vers Charleston et pas dans le premier navire faisant voile vers l'Europe.

Du moins, c'est ce dont il essaya de se convaincre. S'il avait été seul, sans obligations et sans attaches, il aurait probablement cédé aussi à son véritable désir. Claire devait avoir raison quand elle lui criait dessus en le voyant encore debout à travailler à la lueur de la chandelle alors que l'aube pointait. Il devait être masochiste. S'il voulait se faire du mal, tomber sur son épée aurait été bien plus rapide et moins douloureux qu'un voyage en Caroline du Nord. Abandonnant sa lutte, il finit par écrire et envoyer une lettre et partit avec le bateau suivant pour Charleston. Si une fois débarqué, il joua une dernière fois avec l'idée de faire demi tour, c'était tout en sachant qu'il n'en ferait rien et, durant les douze jours qu'il passa avec William à attendre, pas une fois il ne regarda en direction du port.

Ils arrivèrent finalement, tard un soir alors qu'il était attablé dans son auberge, finissant son dîner tout en lisant. William était couché depuis longtemps, exténué par une journée à courir d'un bout à l'autre de la cour de l'auberge en jouant avec son épée en bois. Les Fraser étaient fatigués et salis par la route, mais lui rendirent son sourire au centuple avant de s'empresser de s'installer à ses côtés et de dévorer ses restes en attendant qu'on les serve. Ils échangèrent très peu ce soir là, quelques banalités et platitudes sur l'état des routes et la robustesse des navires reliant les Caraïbes et l'Amérique. Malgré tout, il flottait quelque chose d'étrange dans l'atmosphère, quelque chose qui faisait se dresser les poils sur les bras de John. Finalement, prenant pitié de Claire qui dodelinait de la tête tout en essayant de paraître intéressée par la conversation, il proposa de mettre fin à la soirée et rencontra un assentiment général.

La chambre de Claire et Jamie était tout au bout du couloir où se tenait la sienne et John leur dit adieu sur le pas de la porte avant d'hésiter au moment de la refermer.

-Willie dort, mais peut être sera-t-il plus facile de le rencontrer maintenant ?

Il voulait dire par là que Jamie n'aurait pas ainsi à cacher ses émotions et son ami le compris bien. Souriant doucement, mais le regard triste, Claire embrassa Jamie et s'empara de la clé de leur chambre.

-Ne tarde pas trop, ou je risque de m'endormir sans toi.

-Si seulement je pouvais la rencontrer aussi, Brianna, répondit Jamie dans ce qui ressemblait fort à un sanglot.

-Je sais, et je suis sûre qu'elle serait heureuse pour toi.

Sur cet échange cryptique que John fit semblant de ne pas avoir entendu, elle s'éloigna. Il ouvrit alors plus largement sa porte et alluma une chandelle qu'il tendit à Jamie. Celui-ci la refusa, lui montrant en souriant à quel point sa main tremblait. Ému autant que lui, John le guida vers le petit lit et éclaira le visage de William. Son propre regard ne s'attarda pas sur l'enfant, il connaissait son visage par cœur, mais sur le visage de Jamie traversé par de violentes émotions. Après un long moment, il se pencha vers William et déposa sur ses boucles brunes un léger baiser, puis se redressa. Silencieusement, John le raccompagna à sa porte et ferma délicatement celle-ci derrière eux. Les chandelles du couloir illuminaient les larmes sur les joues de Jamie. John aurait voulu le prendre dans ses bras.

-Je ne pourrais jamais assez te remercier pour t'être occupé de William, finit-il par dire.

-Je ne l'ai pas fait dans ce but.

-Je sais. Cependant...

À court de mots, Jamie prit John dans ses bras et le serra un court moment avant de souffler, relâchant la pression qui avait dû s'accumuler tout le long de son voyage. John le lui rendit, tout en essayant de ne pas penser au fait que jamais ils ne s'étaient tenus aussi proches l'un de l'autre et que son odeur l'accompagnerait toute la nuit, l'empêchant plus que probablement de dormir. Enfin, après un long moment, Jamie relâcha John, murmura quelques mots en gaélique et s'éloigna.

Son cœur mit longtemps à retrouver un rythme normal et il ne dormit guère cette nuit là. Il aurait pu le prédire sans risque dès qu'il avait vu son ami pénétrer dans l'auberge. Quand il descendit l'escalier avec William le lendemain matin, il ne put que constater qu'il en avait été de même pour Jamie. Seule Claire semblait convenablement reposée et sourit en se présentant à William. Il eut beau chercher, John ne vit aucun signe de jalousie, juste une intense tristesse qu'elle s'efforçait de cacher. Il ne dit rien, devinant les raisons de cette souffrance et lui laissant le soin de se confier ou pas. Jamie ne lui avait rien dit non plus et il essaya de ne pas être blessé par cette réalisation. Silencieusement, il laissa donc les Fraser et William s'apprivoiser mutuellement, ce qui se fit sans peine. Nul ne releva les larmes dans les yeux de Jamie. Une fois les présentations faites, il fallut se mettre en route Même si le voyage avait fatigué les Fraser, tous étaient pressés de reprendre la route et de s'éloigner de l'agitation et de la moiteur de Charleston.

Jamais ou presque John n'avait fait un voyage si peu mouvementé. À Londres, la bonne société s'amusait à se divertir en racontant d'effroyables histoires sur le danger des colonies. Ces gens auraient été déçus en les voyant progresser sans efforts dans l'arrière pays. John lui même l'était, en quelque sorte. Il ne regrettait pas l'absence de bandits, d'indiens sanguinaires ou de prédateurs enragés, mais le manque d'action lui laissait trop de temps pour penser.

Bien souvent, il se laissait distancer et les suivait de loin, les yeux fixés sur le dos de Jamie, se demandant encore et encore ce qu'il faisait là et ce qu'il espérait. Il ne pouvait croire que Jamie lui offrirait jamais plus que son amitié. S'il acceptait désormais ce qu'il était, ce n'était que par pitié et s'il voulait bien des choses de la part de Jamie, la pitié n'en faisait pas partie. Et même s'il l'avait invité par véritable amitié, s'il ne ressentait pas de pitié mais l'acceptait vraiment, John ne croyait pas pouvoir encore se contenter de son amitié. Il était passé trop prêt de la mort pour cela. Au pire de sa fièvre, alors qu'il délirait et brûlait dans son lit, la seule fraîcheur lui avait été apportée par le contact des lèvres de Jamie sur ses lèvres et son front. Une hallucination, mais une qui lui disait tout ce qu'il avait besoin de savoir. S'il adorait William, c'était le souvenir de Jamie qui l'aurait accompagné dans la tombe. Le souvenir de ces baisers qui n'avaient jamais eu lieu et qui n'auraient jamais lieu l'obsédaient. Dire qu'il pouvait se contenter de moins, d'une poignée de main ou d'un sourire, c'était se mentir.

Il n'était plus possible de prendre William et de tourner bride, mais John était nuit et jour accompagné par la certitude que rien ne l'attendait à Fraser's Ridge, à part la promesse d'adieux déchirants, pour lui, pour Jamie, pour William. Trois jours, une semaine tout au plus. C'était le temps qu'il passerait là bas dans les montagnes et les bois de la Caroline. Juste le temps de rassurer Claire et Jamie sur sa santé, de laisser Jamie profiter de l'affection de son fils alors qu'il était trop jeune pour se poser des questions dangereuses et ils repartiraient. Il s'arracherait le cœur en partant, mais il devrait le faire. Ainsi, il garderait au moins sa dignité et son amour propre. Il ne pouvait pas vivre en écoutant son cœur bondir chaque fois que Jamie se retournait, l'interrogeant du regard sur la raison qui le poussait à traîner ainsi. Parfois, il croyait voir une étincelle dans son regard qu'il n'avait jamais vu que dans ses rêves. Ceci, plus que tout le reste, disait la dangerosité de ce voyage.

Enfin, Farser's Ridge apparut et John manqua de pousser un soupir de soulagement. Le voyage avait été plus fatiguant pour lui qu'il ne l'avait escompté et Claire lui jetait des regards inquisiteurs, s'attendant visiblement à ce qu'il développe une nouvelle fièvre ou parte dans une quinte de toux d'un instant à l'autre. Il mit, bien sûr, un point d'honneur à la décevoir sur ce point.

La véritable raison de son soulagement, toutefois, n'avait rien à voir avec sa santé. La simple idée de passer encore une nuit en plein air, si loin et si prêt de Jamie, était insupportable. Il rêvait d'un lit et d'une chambre qu'il n'aurait pas à partager avec l'objet de ses fantasmes. Jamie s'empressa cependant de réduire ses espoirs en miette dès leur arrivée. Après lui avoir fait faire le tour de leur petite communauté et présenté ses résidents, Jamie lui fit admirer la grande maison en cours de construction.

-Il y a encore du travail à faire à l'intérieur mon oncle, reconnut Ian. Mais c'est habitable. L'infirmerie de tante Claire est prête à l'accueillir, il y a un lit et une chambre de prêts, ce qui laisse la place pour lord John et son fils dans notre cabane.

Impossible de rater le regard en coin de Ian vers William. Il était évident qu'il a compris qui est le père, et qu'il n'était pas le seul. Jamie hocha négativement la tête.

-J'imagine qu'il y a un lit dans l'infirmerie de Claire ?, demanda-t-il avant de sourire en voyant son neveu acquiescer. Alors nous n'allons pas vous encombrer. Il y a assez de place pour que nous nous arrangions à quatre là-dedans.

John ne compris pas tout de suite ce qu'il entendait par là. Le dîner dans la cabane de Fergus et Marsali se termina, William fut couché dans le lit le plus proche pour ne pas le réveiller et John suivi Claire et Jamie vers leur nouvelle demeure. Tout du long du chemin, les deux époux échangèrent des regards qui l'interpellèrent. Maladroitement, il leur souhaita bonne nuit et ouvrit la porte de l'infirmerie. Il s'apprêtait à y pénétrer, mais Jamie l'arrêta d'une poigne de fer.

-Nous ne pouvons nous dire au revoir comme cela. Un dernier verre ?

La proposition était faite sur un ton inhabituellement maladroit pour Jamie. John hésita, mais le suivit dans ce qui serait très bientôt la salle à manger. Un feu brûlait dans la pièce vide, à l'exclusion d'un banc, d'une table et d'une armoire. De celle-ci, Jamie sortit deux verres et une bouteille d'alcool qu'il déposa sur la table. S'en emparant, John la renifla avant de la repousser. L'odeur en était répugnante. Il ne protesta pas cependant quand Jamie les servit, s'asseyant simplement sur le banc pour en avaler une gorgée. Une fois que Jamie se fut assit, il réalisa que Claire ne les avait pas suivi.

Ils burent en silence, conscients du malaise qui régnait dans la pièce. John n'en avait pas sentit un aussi fort entre eux depuis des années, mais il ne savait ni que dire, ni que faire pour y remédier.

-C'est une belle maison, finit-il par dire pour briser ce silence. Un beau terrain.

Il l'avait déjà dit plus tôt, mais Jamie hocha la tête.

-Oui. Ce le sera bientôt du moins.

-C'était ce dont vous rêviez, n'est-ce pas ? Une maison à vous, où vivre avec Claire.

-Dieu a été assez bon pour me donner la patience de l'attendre quand je n'y croyais plus, reconnut gravement Jamie. Sans ma famille, sans votre amitié, je ne pense pas que j'y serais arrivé.

-J'en suis heureux pour vous.

Ils échangèrent un rapide sourire avant de se remettre à boire en silence. Jamie releva finalement la tête et fixa étrangement John.

-Et vous n'avez pas encore tout vu. Les terres, les forêts, la rivière... Je vous montrerais tout cela demain. Il y a ici de quoi faire vivre de nombreuses familles. Me voilà laird à nouveau, et avec la bénédiction de sa majesté Georges III.

-Le sort est parfois ironique. J'espère avoir le temps de tout voir, avant mon départ.

Jamie le jaugea d'un air spéculatif.

-Et quand comptez-vous repartir ?

-Bientôt. Il le faudra.

-Vraiment?

Une colère sourde naquit dans les entrailles de John.

-Pourquoi non ? Qu'y a-t-il qui me retiendrait ici ? Votre amitié m'est précieuse Jamie, vous savez à quel point. Je n'ai cependant rien à faire ici. Vous avez votre vie, avec Claire. Je ne peux, ni ne veux m'immiscer là dedans.

-Et si je vous le propose ? Si Claire vous le propose ?

Le défi était clair dans la voix de Jamie et John eut envie de le gifler. D'une main tremblante, il reposa son verre et se leva. Il n'y voyait que trop bien à présent. Les conciliabules de Claire et Jamie, leur insistance pour qu'il vienne. Il en avait honte pour eux, pour lui-même. Un goût malsain se répandit dans sa bouche, et l'alcool n'était pas fautif.

-Vous vous êtes déjà offert à moi pour vous assurer que je prendrais soin de William. Ce jour-là j'étais trop choqué pour protester comme je l'aurais du, mais je ne tolérerai pas que vous vous offriez par pitié.

Jamie se dressa tout aussi vite que lui, faisant tomber le banc en arrière. Il était livide.

-Croyez-vous donc que je vous tienne en si basse estime ? Non, ne répondez pas. Je l'ai effectivement prouvé par le passé. Je ne vous ai pas fait confiance, j'ai bafoué notre amitié et n'ait pas eu foi en votre sens de l'honneur. Mais John, je vous jure, par tout ce que je tiens pour sacré, que je n'offre rien ici par pitié.

John fit quelques pas en arrière et rencontra le mur qui lui offrit un soutien nécessaire. Il ferma les yeux et plaça une main sur ceux-ci, ne se faisant pas confiance pour les garder clos. Il ne pouvait pas croiser le regard de Jamie. Il ne savait pas ce qu'il ferait si cela arrivait par mégarde. Il l'entendit néanmoins s'approcher et sentit sa main se poser sur son épaule.

-Claire et moi...

John éclata de rire et ne fut pas étonné que le bruit ressemble à un sanglot.

-Ne me dites pas que c'est son idée.

-Nous avons parlé, continua Jamie comme s'il n'avait pas été interrompu, longuement. Il y a des choses dont je n'ai jamais parlé, même à elle qui était là pour me sortir de l'abîme où j'étais tombé et qui m'ont marqué, à vie. Je souhaiterais qu'elles ne se soient jamais produites, ne fut-ce que parce que cela m'aurait permis d'être plus juste avec vous.

Comme si John aurait pu se satisfaire d'être simplement jugé plus justement par Jamie. Outré, il réussit à émettre un ricanement offusqué auquel répondit un triste éclat de rire de la part de Jamie.

-Je sais, je n'aurais jamais pu vous offrir plus. Mais Claire et moi avons parlé, ce ce que vous êtes, de votre lettre... Elle a changé ma façon de vous voir, John, a plus d'un titre. J'ai nié vos sentiments, mais vous êtes... Je tiens très fort à vous John.

-Je ne suis pas Claire.

Jamie éclata de rire.

-Cela m'avait sauté aux yeux deux ou trois fois, je l'avoue. John, je ne sais pas ce que je ressent pour vous exactement, si je peux vous aimer comme vous m'aimez et comme j'aime Claire. Ce que je sais c'est que vous comptez énormément pour nous, que vous êtes une part de moi-même. Et, la morale peut aller se faire voir en Enfer, je voudrais savoir si je peux vous aimer en retour. N'avez-vous pas envie de savoir ?

John lutta pour garder ses lèvres et ses yeux fermés. Il bouillait, sans savoir si c'était de colère, de désir ou d'appréhension. Évidemment qu'il voulait savoir. Ce qu'il ne voulait pas, c'était être blessé dans cette histoire. Difficile cependant de refuser quelque chose que vous appelez de vos vœux depuis presque dix ans.

Quand Jamie frôla ses lèvres des siennes, il s'en empara presque avec fureur. Jamie grogna, mais se pressa plus fermement contre lui. Il avait tort, il le savait parfaitement, et c'était une erreur qu'il serait impossible de réparer. Jamie regretterait son acte, détournerait les yeux, et John n'aurait plus qu'à partir, poursuivi par le regret d'avoir tout gâché. Peu importait pour le moment. Demain viendrait bien assez tôt pour regretter. Il rouvrit les yeux, incapable de ne pas profiter pleinement de cet instant.