Voici enfin la suite de cette fanfiction ! Il reste encore deux chapitres, du point de vue de Jamie et John respectivement. Bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser une review !

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CLAIRE

Minuit devait être passé depuis longtemps, mais Claire se tournait et se retournait dans son lit sans parvenir à trouver le sommeil. Cela la mettait presque en colère. Le voyage l'avait fatigué et il lui faudrait se lever tôt demain pour entreprendre de faire le tour des tenanciers et s'assurer de leur état de santé. Pour cela il fallait qu'elle soit le plus en forme possible et donc qu'elle dorme. Mais le sommeil ne venait pas et elle n'aimait pas s'endormir sans sentir la chaude présence de Jamie à ses côtés. Se tournant une fois de plus, elle jura et repoussa du pied la couverture rêche qui l'empêchait d'être à l'aise. Celle-ci n'était évidemment en rien dans son incapacité à s'endormir, mais Claire était contente de pouvoir accuser la couverture ou la chaleur. C'était toujours mieux que de songer au fait que si son mari n'était pas là, c'était parce qu'il était un étage plus bas avec John et avec sa bénédiction.

La porte étant restée entre ouverte, Claire tendit l'oreille, mais n'entendit rien. C'était probablement bon signe. Au moins n'étaient-ils pas en train de se crier dessus ou de s'étriper. Ou alors, ils avaient réussi à le faire très doucement. Claire se laissa tenter par l'idée de descendre et de les rejoindre. Les trouverait-elle assis à discuter tranquillement ? Enlacés sur le banc ? Ou bien John aurait-il quitté la maison, outragé ? Jamie pouvait être parti dormir à l'écurie aussi, s'il avait été trop frustré par son incapacité à communiquer sereinement avec John. Elle commença à se lever, envisageant de s'enrouler dans le drap pour descendre, puis renonça. Elle avait donné son accord. Quoi qu'il se passe ce soir, cela n'appartenait qu'à eux.

Peut-être aurait-elle dû prendre le lit de l'infirmerie pour leur laisser la possibilité de rejoindre la chambre. Cependant, il était peu probable que les choses aillent très loin pour l'instant. Mieux valait laisser à chacun la possibilité de se replier vers une chambre différente, pour réfléchir à ce qui s'était passé et à ce qui pouvait se passer. Il y aurait des questions, et de longues discussions qui les attendaient avant qu'ils ne trouvent un équilibre, s'ils y arrivaient.

Bien décidée à s'endormir cette fois, Claire se tourna sur le dos et ferma les yeux. Presque aussitôt, elle les rouvrit et se mit à fixer le plafond. Il fallait qu'elle soit folle pour accepter et encourager ce qui se passait sous son toit. Elle en était réduite à se demander, une fois de plus, comment elle avait bien pu arriver à la décision qu'elle appréciait assez John pour que tout ceci lui semble une bonne idée. Elle éprouvait pour John une profonde affection et de la compassion matinée d'un léger sentiment de culpabilité, mais cela ne suffisait pas pour expliquer son sentiment envers la situation. Elle devait être folle, parce qu'elle était incapable de trouver une raison rationnelle. On ne partageait pas un homme comme on partageait une amitié. Et pourtant, Claire aimait Jamie, John l'aimait aussi et Jamie aurait pu aimer l'un ou l'autre si les circonstances avaient été différentes. En acceptant lord John chez elle, Claire se contentait de remédier à ces si et ces peut être. Tous savaient ce que chacun d'eux ressentait. Il était temps de cesser de détourner les yeux et de regarder la vérité en face. À leurs âges, après ce qu'ils avaient vécu, ensemble ou séparément, continuer à vivre dans le confort des non-dits lui semblait ridicule, voilà tout.

Les marches de bois de l'escalier grincèrent doucement, arrachant Claire à sa réflexion. Elle se retourna une nouvelle fois et fixa la porte à travers des yeux mi-clos pour regarder Jamie se faufiler dans la pièce aussi silencieusement que possible. Il se déshabilla et la rejoignit sous les draps, frôlant au passage sa peau nue. Avec hésitation, il posa sa main sur sa cuisse et sa bouche sur ses lèvres, prudemment, comme hésitant à la réveiller. Claire ne feignit pas d'être endormie et gémit sous sa caresse. Il y avait un goût d'alcool sur ses lèvres, léger. Il n'avait pas beaucoup bu, sans doute juste assez pour se donner du courage. À son odeur, il était clair qu'il était loin d'être éméché. Il était par ailleurs très excité.

-Je te veux Sassenach, murmura-t-il en mordillant son oreille. Et toi ?

-Toujours, gémit-elle.

Il lui fit l'amour, doucement et longuement, sans que ni l'un ni l'autre ne dise un mot. Claire ne demanda pas si son excitation était née de sa frustration de ne pas être allé plus loin avec John, que ce soit par choix ou parce qu'ils s'étaient quitté fâchés. Peut être Jamie avait-il besoin de se rassurer ou de la rassurer en lui faisant ainsi l'amour. Peu importait. Elle lui rendit ses baisers et son étreinte, laissant s'éteindre ses doutes et ses interrogations. Quand ils eurent fini de faire l'amour et qu'ils se furent lovés l'un contre l'autre, elle s'endormit étrangement facilement.

Au matin, bien sûr, ses appréhensions la percutèrent à nouveau de plein fouet. Jamie dormait encore et Claire ne se voyait pas se remettre à se tourner et se retourner dans le lit jusqu'à ce qu'il se réveille. Délicatement, elle ôta sa main de la hanche qu'il enserrait et quitta le lit. Une fois habillée, elle descendit sur la pointe des pieds et rejoignit la cuisine. Il n'y avait pas encore grand chose dans les placards, la maison étant tout juste habitable dans l'état où elle était. Elle regarda par la fenêtre la pluie qui tombait, grimaça et se résigna à se couvrir et à courir jusqu'à chez Marsali.

La jeune femme lui prêta gracieusement tout ce dont elle avait besoin et plaça ce dont elle avait besoin dans un panier. William s'étant réveillé, Claire le plaça sur sa hanche, saisit le panier de l'autre main et rentra à la grande maison. Avoir comme ça un enfant qui agrippait à elle était doux amer. Brianna lui manquait, tant la jeune femme qui l'avait laissé partir en souriant que la petite fille qui s'accrochait à elle jadis. S'efforçant de ne pas y penser, elle assit William sur le banc et le laissa y comater pendant qu'elle préparait le petit déjeuner.

John les y rejoignit bientôt. Il se tint un moment au milieu de la pièce, désireux de proposer son aide, mais hésitant à croiser son regard. Finalement, il prit le parti de s'asseoir auprès de William et commença à discuter avec lui à mi-voix. John et Claire se lançaient des regards en coin, mais ni l'un ni l'autre n'osa prendre la parole. Ils avaient conscience du regard de l'autre mais étaient incapable de trouver les mots. L'arrivée de Jamie ne fit rien pour baisser la tension qui régnait dans la pièce. Seul William ignorait celle-ci et, une fois bien éveillé, fournit l'essentiel de la conversation. Le jeune Ian lui avait parlé des animaux présents à Fraser's Ridge et il était si excité qu'il criait presque son envie de tous les rencontrer.

-Je pourrais le prendre avec moi, proposa Jamie en lançant un regard plein d'espoir à John. Lui montrer le domaine tout en l'inspectant.

Lentement, John hocha la tête, déclenchant le cri de joie de l'enfant. À cette vue, lui et Jamie échangèrent un fugace sourire.

-Oh c'est merveilleux, dit l'enfant en battant des mains. Tu viens avec nous papa n'est-ce pas ?

-À vrai dire, intervint Claire alors que John allait acquiescer, ton père s'est déjà proposé pour m'accompagner dans mes visites ce matin.

John lui lança un regard étonné et légèrement inquiet mais eut le bon goût d'acquiescer sans protester. Claire lui en sut gré. Son invitation ressemblait beaucoup à une sommation et, à sa place, elle aurait refusé avec véhémence. Elle n'avait cependant rien à perdre, et lui tout. Jamie pris note de la remarque en souriant, puis ramena la conversation sur les animaux sauvages qu'on pouvait observer à proximité, au plus grand plaisir de William. Luttant contre un amusement assez malvenu, Claire se contenta d'écouter tout en observant du coin de l'œil John repousser son assiette, l'appétit visiblement coupé. Elle aurait eu pitié de lui si elle ne sentait pas elle aussi son estomac se contracter, alors même qu'elle avait dans sa tête répété encore et encore ce qu'elle voulait lui dire.

Tout en écoutant attentivement Jamie, William engouffra son porridge et bondit hors de la table dès qu'il eut finit. Jamie n'eut d'autre choix que de reposer son propre bol et de le suivre en soupirant ostensiblement, mais intérieurement ravi. Il se leva et contourna la table pour embrasser rapidement Claire. Après un instant d'hésitation, il posa sa main sur l'épaule de John et la serra brièvement. Ils échangèrent un demi sourire un peu crispé, puis Jamie prit la porte à la suite de son fils. Claire et John finirent leur propre petit déjeuner dans un silence gêné. Très vite ils eurent fini et John se leva vivement. Il fit un geste pour prendre les restes de leur repas et nettoyer la table.

-Laissez, l'arrêta Claire. Cela peut attendre quelques heures et j'ai hâte de voir mes patients.

John s'inclina et la suivit quand elle se dirigea vers son infirmerie.

-Je vous ait en effet bien souvent éloignés d'eux ces derniers temps. Je m'en excuse.

-Je m'inquiétait à ce moment-là davantage de votre état que du leur. D'ailleurs, il n'y a pas encore eu quelqu'un de si gravement malade que je n'ose m'absenter et je n'ai donc aucune raison de vous en vouloir.

John ne répondit pas et hocha distraitement la tête, perdu dans ses pensées. Claire prit bien garde de ne pas l'interrompre et réunit rapidement ce dont elle avait besoin pour sa tournée dans un large panier. Ils rejoignirent rapidement la maison des premiers patients de Claire, se contentant d'échanger quelques banalités sur le temps ou le voyage de la veille pendant une partie du cours trajet. Finalement, John se mit à la questionner sur les patients qu'elle voyait mais elle n'eut pas vraiment le temps de lui en parler avant qu'ils en atteignent la porte et que Claire ne se retrouve alpaguée par une mère inquiète pour ses enfants fiévreux. Elle se mit à l'ouvrage, consciente du regard attentif de John sur elle.

Le reste de la matinée se déroula de la même manière. Ils allèrent de maison en maison en marchant lentement dans un silence presque confortable, entrecoupé par des discussions sur les patients de Claire. John était visiblement étonné par ses méthodes, fort éloignées des médecins de l'époque et avait de nombreuses questions à lui poser. Finalement, il posa la question qui le taraudait depuis le matin.

-Vous êtes une femme douée et intelligente Claire, cela ne fait pas le moindre doute. Je comprend d'autant moins à quel jeu vous jouez. Vous comprenez parfaitement ce que je ressent pour Jamie. Comment pouvez-vous être ravie à l'idée de m'accueillir ici et de...

Il n'acheva pas son idée, s'étouffant presque sur ses mots. Claire ne savait toujours pas précisément ce qui s'était passé entre lui et Jamie la veille après son départ, mais elle doutait que c'était ce dont-il n'osait parler.

-Vous ai-je déjà dit que j'étais mariée avant d'épouser Jamie ?

Ne comprenant pas où elle voulait en venir en détournant ainsi la conversation, John fronça du sourcil et chercha visiblement dans ses souvenirs.

-Je crois me souvenir que vous l'avez mentionné dans l'une de vos lettres, qu'il était alors mort depuis peu.

-Je doute de l'avoir formulé ainsi. J'ai plus probablement dit que je l'avais perdu depuis peu.

-Peut être. La formulation a-t-elle son importance ?

-Sans doute, puisque j'ai été en quelque sorte bigame pendant près de vingt ans.

Cette fois, John s'étouffa littéralement, estomaqué par sa révélation. Claire ne put s'empêcher de sourire avant de se précipiter à son aide pour l'aider à retrouver son souffle.

-Je m'excuse. J'ai été quelque peu brutale.

-Brutale ? Vous avez failli me tuer !, s'exclama John. Jamie le sait-il ?

-Depuis les premiers mois de notre mariage. Je vous raconterait les détails si vous le souhaitez mais mon but n'était pas de vous surprendre avec cette révélation. Ce que je voulais dire, c'est que j'ai aimé Jamie en dépit de moi-même et du bon sens et que pendant un temps j'ai continué à aimer Franck. Quand j'ai cru Jamie mort et que je suis retournée auprès de lui, je n'en était plus capable. Mon amour pour Jamie était trop fort, notre séparation avait été trop brutale et Franck, pour notre malheur à tous deux, ressemblait trop à un autre homme que je haïssait pour ce qu'il avait fait à Jamie.

-Et ignorant que Jamie était en vie, vous êtes restée presque vingt ans avec lui. Pourquoi ?

-Je vous le raconterai aussi, éluda Claire en s'efforçant de ne pas penser à Brianna. Venons en à l'essentiel. J'ai aimé deux hommes au cours de ma vie et il y eut un moment où je les ai aimé en même temps. Pas de la même manière, pas avec la même intensité, mais en même temps. Alors, comment pourrais-je juger ?

-Ce n'est pas du tout la même chose !

-Comptez-vous me voler Jamie ?

John rit doucement, sans sourire.

-J'en serais bien incapable, reconnut-il avec chagrin.

Claire s'empêcha de ressentir du soulagement en entendant cette confession. Elle ressentait une véritable affection pour John. Elle savait que Jamie ne la quitterait jamais. Cependant, entendre de la bouche de John qu'elle ne risquait rien était rassurant. Cela lui permettait de véritablement donner sa bénédiction à ce qui pourrait se passer. Elle passa son bras sous celui de John et reprit sa marche.

-Vous faites partie de cette famille, la famille que Jamie et moi nous sommes construite et qui n'a jamais été faite que de pièces rapportées. Murtagh était le parrain de Jamie et le prétendant de sa mère, Fergus un voleur des rues de Paris que nous avons recueilli. Marsali est la fille de l'épouse qu'a prise Jamie pendant mon absence, devenant lui aussi bigame. Doutez-vous encore de votre place ici, avec nous ?

Doucement, John arracha son bras à l'emprise de Claire. Il était pâle et sa main tremblait. Il semblait faire un effort inhumain pour rester calme.

-J'ai besoin de réfléchir madame. M'en voudrez-vous de vous laisser terminer vos visites seule ?

-Pas le moins du monde.

Elle le regarda s'éloigner entre les arbres, le pas ferme, mais visiblement troublé. Il passait par les mêmes tourments qu'elle et Jamie tandis qu'ils voguaient vers la Jamaïque. Claire compatissait, et se demandait s'il parviendrait aux mêmes conclusions qu'eux.

Elle n'eut pas le temps de cogiter là dessus les habitants de Fraser's Ridge l'occupèrent le restant de la journée avec leurs divers problèmes. Il y avait des rhumes à soigner, des fractures à remettre d'aplomb et une dizaine d'autres petits maux suffisamment absorbants pour que Claire ignore John et Jamie pour le reste de la journée. Même après être rentrée, elle prit à peine le temps d'adresser deux mots à Jamie et Willie qui discutaient sur le perron avant de se laisser absorber par son travail dans l'infirmerie. Peut être était-elle secrètement soulagée d'avoir un prétexte pour ne pas avoir le temps de se poser des questions. Elles s'en était suffisamment posé pendant leur aller retour vers Charleston.

Ce n'est que le soir venu qu'elle revit paraître John alors que toute la famille commençait à s'attabler autour de la table dressée par Marsali dans la grande maison. Pendant la journée, Ian et Fergus avaient commencé à meubler davantage celle-ci, donnant à la pièce un aspect plus convivial.

On jeta à John des regards curieux en voyant l'état de ses bottes puis tous se mirent à manger avec appétit. On complimenta Marsali sur sa cuisine et tous écoutèrent avec indulgence Willie décrire en détail chaque animal et chaque plante qu'il avait pu observer. Jamie buvait ses paroles avec bonheur et le complimenta sur sa mémoire, mais John resta largement silencieux, se contentant d'approuver d'un hochement de tête chaque fois que l'enfant lui demandait de confirmer qu'ils étaient dans un endroit magnifique. Claire ne pouvait s'empêcher de lui jeter régulièrement des coups d'œil furtifs, cherchant sur son visage une indication de ce qu'il avait décidé. À deux reprises, elle surprit Jamie en faire autant.

Claire avait espéré être discrète et Jamie aussi, probablement. Cependant, le reste de la famille ne s'y trompa pas. Aucun Fraser, qu'il porte ce nom de naissance ou soit une pièce rapportée, n'était un imbécile. Fergus en particulier jetait à Claire des regards curieux. Il savait parfaitement que son visage dévoilait tout et Claire fit des efforts monstrueux pour rester impassible tout au long du repas. Elle se retint de rougir à plusieurs reprises et prit grand soin de garder son verre dans une main pour s'empêcher de froisser sa serviette avec nervosité. Son pied par contre, se mit plusieurs fois à tapoter fébrilement le plancher, faisant doucement trembler le banc.

Une fois les estomacs remplis, la conversation se tarit très vite. Willie et le bébé s'étaient endormis au cours du repas, le premier sur les genoux de John, le second dans les bras de Marsali. Celle-ci et Fergus finirent par se jetter un rapide regard et se levèrent presque en même temps.

-Je peux voir que vous êtes encore fatigués du voyage, nota Marsali en s'inclinant poliment vers John. Nous n'allons pas vous fatiguer davantage.

-Oui, ajouta Fergus, une lueur amusée dans les yeux. Je suis à peu près sûr que vous avez encore bien des choses à vous dire... ou faire avant de dormir.

John laissa échapper un bruit de gorge proprement horrifié. Claire lui jeta d'abord un regard amusé avant de réaliser pourquoi le noble anglais avait légèrement blêmit. Elle et Jamie savaient qu'ils étaient parmi des parents qui jamais ne les trahirait ou les mépriseraient. John lui, risquait sa vie et sa carrière chaque fois que quelqu'un s'approchait de trop prêt de la vérité. Pour ce qu'elle en savait, il n'avait jamais confié ce qu'il était à sa propre famille. Combien en avait-elle vu de ces jeunes hommes à l'hôpital, le visage en sang, confessant les yeux rivés au sol qu'ils s'étaient disputés avec leur famille, tandis qu'un autre, qui ne pouvait officiellement qu'être un ami, leur tenait la main en tremblant ? Elle éprouva une nouvelle et puissante poussée de compassion et d'affection envers John et tandis la main pour saisir la sienne de l'autre côté de la table. Il leva des yeux étonnés vers elle et Claire lui sourit brièvement avant de reporter son regard vers leurs visiteurs et croisa celui de Marsali. La jeune femme avait vu le geste de Claire et rougit avant de lever les yeux au ciel et de marmonner quelques rapides mots en gàidhlig. Elle parlait trop vite et trop bas pour que Claire soit sûre d'avoir compris mais elle semblait questionner la folie des Fraser sa propre santé mentale de les avoir rejoint contre l'avis de sa mère. Elle souriait cependant et s'inclina à nouveau devant John.

-Ce que veut dire mon idiot d'époux, lord John, c'est que nous sommes ravis de vous avoir parmi nous. Fraser's Ridge n'est pas encore grand chose, mais nous sommes écossais. Il y a toujours de la place pour la famille.

John aussi avait vu le regard de Margali s'attarder sur leurs mains et Claire sentit celle de l'anglais se crisper tandis qu'elle parlait. Quand elle se tut, il inclina la tête en silence pour la remercier mais resta terriblement tendu jusqu'à ce que la porte se soit refermée sur le jeune couple et son enfant.

Jamie s'appuya alors contre la porte, la maintenant fermée et rit doucement.

-Je n'ai pas élevé des imbéciles, soupira-t-il.

C'était si proche de ce que pensait Claire un peu plus tôt dans la soirée qu'elle se mit à rire à son tour, tout aussi nerveusement que Jamie. John leur jeta un regard interloqué.

-Je ne crois pas pouvoir parvenir à jamais vous comprendre, l'un comme l'autre.

Il dit ça avec tristesse, presque fatalisme, comme s'il n'arrivait même pas à être jaloux de ce que Claire partageait avec Jamie. Elle avait beau s'être fait des dizaines de promesses, Claire éprouva une pincée de satisfaction à cette idée. Elle était prête, vraiment, à partager Jamie avec lui, à l'aimer aussi à sa manière. Savoir que John considérait qu'il ne pourrait jamais égaler leur communion l'emplissait d'aise pourtant et elle en eut honte avant de se reprendre. Elle n'était pas parfaite. D'ailleurs, si leur situation était renversée, elle était certaine que John ressentirait la même chose.

Elle saisit à nouveau sa main et le força à croiser son regard.

-Comment le pourriez-vous ?, demanda-t-elle doucement. Il y a tant de choses que Jamie et moi nous avons tues... Mais si vous devez faire partie de notre famille, vous avez le droit de savoir.

-Et si je ne le souhaite pas ?

La voix de John se brisa presque sur le dernier mot et Claire sentit sa gorge se serrer également. À sa place elle serait probablement incapable de refuser et pourtant sa fierté se révolterait contre cette seule idée. Si John partait demain, c'était qu'il avait bien plus de force, ou d'orgueil qu'elle même n'en avait.

Jamie s'avança et plaça sa main sur l'épaule de John.

-Je vous confierais ma vie et mon âme, John, vous le savez. Peu importe votre décision, vous avez mérité depuis longtemps notre confiance et nos secrets. Y compris celui là que nous n'avons jamais confié qu'à une seule personne.

-J'écoute alors.

L'anglais les défia du regard, comme s'il s'attendait à les voir reculer. Claire ouvrit la bouche, mais Jamie secoua la tête.

-Pas ce soir Sassenach. Dieu m'est témoin que cette histoire est déjà suffisamment difficile à croire en pleine journée. À cette heure de la nuit et à la simple lueur du feu ? John serait en bon droit de croire que nous nous moquons de lui.

-Jamais, protesta ce dernier avec chaleur.

-Faites moi confiance mon ami. Attendez demain pour ce récit.

-D'accord, si j'ai votre parole. Mais cela mis à part, nous devons quand même parler et cette conversation là il me semble sera plus facile de nuit qu'en pleine journée.

Il était évident qu'aucun d'entre eux ne serait capable de dormir sans obtenir quelques réponses pour apaiser leurs tourments respectifs. Jamie hocha la tête lentement. Claire le devina troublé, aussi impatient que réticent à l'idée de cette conversation. Ses propres entrailles bougeaient à cette idée et la main de John, qui s'était échappé des siennes, tremblait légèrement. L'anglais avait le dos droit et le menton levé avec défiance, mais il n'y avait aucune trace d'assurance dans ses yeux.

Aucun d'eux ne savait comment commencer, ni probablement quoi dire. Claire finit par se lever et défroissa ses jupes avec nervosité.

-Aller donc coucher William, proposa-t-elle d'une voix qui ne trembla, pas à son grand soulagement. Nous parlerons ensuite.

Les deux hommes baissèrent ensemble leurs yeux vers l'enfant qui reposait toujours sur le banc, les yeux fermés et la tête sur les genoux de John. Au cours de la conversation, ils avaient totalement oublié sa présence, tout comme Claire elle-même. Il était bon qu'il soit visiblement profondément endormi ou bien ils auraient du répondre à de difficiles questions.

Tous trois échangèrent un sourire amusé et Jamie s'empara délicatement de l'enfant afin de permettre à John de se lever. Après un court instant de réticence, il le lui rendit et l'homme et l'enfant disparurent dans le couloir. En silence, Jamie et Claire s'empressèrent de faire disparaître les traces du repas. Jamie finissait de ranimer le feu quand John réapparut. Il avait prit son temps, ou William s'était réveillé et il avait attendu qu'il s'assoupisse à nouveau. Il parcourut la pièce du regard, cherchant où s'installer pour commencer cette difficile conversation. Il était évident qu'il était tenté de mettre la table en protection entre lui et eux.

Jamie se redressa, reposant le tisonnier.

-Approchez-vous John, il fait meilleur ici et vous avez encore mauvaise mine.

Il hésitait encore et Claire prit les devants en s'emparant de son bras et en le traînant à moitié vers les fauteuils qu'avaient ramené Fergus et Ian dans la journée. Il n'y en avait que deux et Jamie s'assit sur l'accoudoir de celui où Claire s'installa.

-William s'est bien endormi ?, demanda-t-elle. Le lit de l'infirmerie est-il assez grand pour vous accueillir tous les deux ?

-Ce sera parfait. Je dois d'ailleurs vous féliciter, vous semblez prête à toute éventualité, si j'en crois les étagères remplies que j'ai vu ce matin.

Claire inclina la tête en souriant du compliment, puis inspira profondément. Le moment fatidique était venu, celui qu'elle craignait, mais avait largement provoqué.

-Il faudra songer à vous installer une chambre particulière, si vous décidez de rester.

Avec une synchronisation presque parfaite, les deux hommes se redressèrent. Claire pouvait sentir la main de Jamie sur son épaule. De son pouce, il lui caressait la naissance du cou. Elle se demanda vaguement si demain ce serait sur l'épaule de John qu'il s'appuyait ainsi.

John lui adressa un regard inquisiteur, ignorant totalement Jamie.

-Êtes vous vraiment consciente de ce que vous proposez ? Fraser's Ridge est minuscule. Les gens jaserons et se moqueront, de vous en particulier Claire. Vous ne méritez pas d'être celle que l'on regarde avec condescendance parce que son mari...

Il n'arriva pas à finir sa phrase, mais refusait toujours de regarder Jamie. C'est le feu qu'il fixa plutôt.

-Je sais dans quoi nous nous engagerions, répondit Claire, aussi fermement qu'elle le pouvait. La discrétion sera de mise hors de ses murs, mais j'ai toujours pensé que ce qui se passe au sein d'une maison ne concerne que les habitants, tant que personne ne souffre.

-De la discrétion ? Votre famille sait déjà, ou soupçonne la réalité.

-Et ils ne diront rien. Notre bonheur est tout ce qui leur importe. Fergus et Marsali vous accepterons comme des membres de la famille et il n'en sera plus jamais question si nous n'en parlons pas d'abord.

John chercha confirmation de ses propos dans les yeux de Jamie, puis fixa à nouveau ceux de Claire.

-Et vous seriez prête à partager votre mari, sans protester ? Non pas pour quelques jours, pour quelques mois ou quelques années, jusqu'à la mort de l'un d'entre nous peut être.

-Pas sans conditions.

John hocha la tête, comme s'il s'en doutait. Claire avait déjà eu le temps d'y réfléchir et savait en encourageant cette relation ce qu'elle était prête à accepter. Elle était prête à partager l'amour de Jamie et à découvrir avec lui comment aimer ce bel anglais pour qui elle éprouvait désormais tant d'affection. Elle aurait toujours l'essentiel de l'amour de Jamie de toute manière. Il y avait un point sur lequel elle savait déjà qu'elle serait intraitable. Quoi qu'il se passe, Jamie rejoindrait toujours leur lit pour s'endormir contre elle. Elle avait passé vingt ans à rêver qu'elle se réveillait dans ses bras et elle ne laisserait personne l'empêcher d'en profiter jusqu'à sa mort.

Contrairement à ce qu'elle pensait, John ne demanda pas ce qu'étaient ces conditions. Il continua plutôt à la pousser dans ses retranchements.

-Il est évident qu'il y aurait des conditions. Mais seriez-vous capable de le partager sans jalousie ?

-La jalousie n'est pas évitable, de votre côté comme du mien, mais nous aimons suffisamment Jamie pour être capable de réagir en adultes intelligents.

-J'ai embrassé Jamie hier soir, la coupa John, presque brutalement.

Claire ferma les yeux, inspira deux fois et les rouvrit. Oui, la jalousie était là, discrète mais réelle. Ce n'était pas un brasier dévorant, mais un picotement désagréable quelque part dans ses entrailles. Elle pouvait vivre avec cependant et elle sourit à John. Sur son épaule, le doigt de Jamie arrêta de faire des cercles. Sa main était légèrement moite.

-Je crois que j'ai aimé ce baiser, souffla Jamie.

Il l'avait dit si bas que John avait à peine pu l'entendre, mais il riva aussitôt son regard dans le sien. Il y avait dans ses yeux un mélange poignant d'espoir, de désir et d'incrédulité qui serra le cœur de Claire. Elle n'était pas, ne serait jamais amoureuse de lui mais il y avait une telle sincérité dans son regard qu'elle était définitivement prête à l'accueillir au sein de son ménage. D'ailleurs, avec le talent de Jamie pour se mettre dans les ennuis, même à leur âge, elle aurait bien besoin de l'aide de John pour contenir son ardeur. Bien sûr, Jamie devait songer exactement la même chose en pensant à elle.

Elle s'empara de la main de Jamie et y déposa un baiser tout en cherchant son regard. Il cessa aussitôt de fixer John et se laissa glisser au sol pour enfouir un instant sa tête dans le giron de Claire, sans lâcher sa main. Sa respiration était saccadée et son pouls étatique. Avec un détachement clinique, elle se demanda si elle ne faisait pas cela aussi pour finir de soigner le traumatisme de Jamie et éloigner à jamais l'ombre de Jack Randall.

La honte de Jamie, à la seule idée d'avoir aimé le baiser d'un autre homme, était palpable. Jamie avait tu cette attirance et ce baiser toute la journée et elle en voyait le résultat. Elle ne l'avait pas vu si dégoutté par lui-même depuis des années. Il était probablement d'autant plus dégoutté qu'il se méprisait de réagir ainsi face à John. Cette vue déchirait le cœur de Claire.

John se leva, en silence, et Claire redressa la tête. Il avait la tête baissée et son teint était plus pâle que jamais. Il refusa de croiser son regard et se dirigea vers la porte, pressé visiblement de disparaître mais tâchant de le faire le plus discrètement possible, par égard pour Jamie. Claire aurait voulu le rappeler, lui jurer qu'il n'était pas la cause de l'effondrement de Jamie, ou à peine, mais ce n'était pas à elle de le faire.

-Jack Randall, murmura Jamie.

Ces mots résonnèrent dans la pièce encore presque vide et figèrent sur place John qui se retourna.

-Je n'avais pas le choix, continua Jamie d'une voix rauque. La vie de Claire était en jeu.

John revint s'asseoir, tirant son fauteuil pour le rapprocher du leur. Il déglutit, une fois, deux fois, cherchant visiblement ses mots. Sur ses genoux, ses mains se tordirent brièvement.

-J'avais quatorze ans et je venais de rentrer dans l'armée, avoua-t-il à son tour.

Claire et Jamie tendirent tous deux une main pour s'emparer des siennes.