Avant dernier chapitre de cette fic. J'espère que celui-ci vous plaira, et n'hésitez pas à laisser une review !
JAMIE
Jamie ne dormit pas cette nuit là. Chaque fois qu'il se sentait proche de s'endormir, une bouffée de haine lui dévorait les entrailles et il était forcé de se lever et de faire quelque pas pour éteindre sa colère. Il prenait soin de rester le plus silencieux possible car Claire, elle, avait la chance d'avoir pu succomber au sommeil.
Plutôt que de se glisser une septième fois auprès d'elle, il finit par abandonner la partie. Il avait de toute manière besoin de se soulager, et puis, il mourrait de soif. D'avoir parlé toute une partie de la nuit, de ces choses dont il ne parlait jamais s'il pouvait l'éviter, l'avait laissé avec la gorge sèche. Plus tôt il avait été incapable de boire tant sa gorge était nouée, mais quand il descendit, l'eau tiède du broc, posé trop prêt de la cheminée, lui parut un délice. Il était trop tôt pour un whisky, le ciel commençait à peine à s'éclaircir il en aurait bien eu besoin pourtant pour étouffer ce qui brûlait dans ses entrailles. Au lieu de ça, il s'empara du châle que Claire avait laissé traîné sur le fauteuil et sortit s'installer sur le perron. Il s'appuya contre le mur, et s'emmitoufla dans le châle. Il faudrait qu'il fabrique un fauteuil à installer là, une fois que tout le reste de la maison serrait meublé. Au moins, il verrait le soleil se lever sur ses terres.
Peu à peu, il put commencer à distinguer le faîte des arbres et la silhouette de la cabane de Fergus et Marsali. Tout n'était que nuances de gris et des pins s'élevait une odeur qui était presque celle de ses forêts écossaises.
La porte s'ouvrit en grinçant faiblement et John apparut, déjà habillé et rasé de frais.
-Il me semblait bien avoir entendu du bruit. Avez vous dormi un peu au moins ?
-Pas beaucoup plus que vous, répondit Jamie, mais je n'ai pas pris la peine de faire toilette comme si j'allais à Buckingham Palace.
-Ce n'est pas parce que vous autres écossais êtes des hommes des bois que je dois vous imiter.
John referma la porte et fit quelques pas pour s'installer sur les marches, à quelque distance de Jamie. Celui-ci lui en était reconnaissant. Un oiseau commença à pépier et ils se turent pour l'écouter tout en cherchant dans quel arbre il pouvait bien nicher.
-Je comprends mieux l'attirance qu'i vivre en gentleman retiré sur ses terres, murmura finalement John. Il y a quelque chose de diablement reposant à simplement observer la nature.
-Attendez de voir ce qu'i faire une fois le soleil levé. Vous regretterez bien vite vos paroles John.
-Mettriez-vous vos invités au travail ?
-Vous m'y avez bien mis à Helwater. Je devine maintenant que vous deviez prendre grand plaisir à me voir travailler en simple chemise.
Ils se figèrent tous deux. C'était la première fois que Jamie était capable de plaisanter sur cette chose et il était prit par surprise. John l'était aussi, et il passa sa langue sur ses lèvres, comme hésitant à répondre sur le même ton ou à se taire.
-Mon Dieu oui, finit-il par confesser, mais je vous jure m'en être chaque fois voulu terriblement.
Jamie leva une main pour l'arrêter.
-Je vous crois.
Il ne précisa pas qu'il le croyait, désormais. John l'avait sans doute bien compris, mais ne semblait pas offusqué. Il regardait l'horizon d'un air songeur, en souriant presque. Sur son genoux, ses doigts battaient doucement la mesure. À nouveau, Jamie se sentit en colère. Il avait été si dégoutté par ce que John était qu'il n'en avait pas réalisé que lui aussi souffrait du même traumatisme. Il revoyait parfaitement l'enfant de seize ans qu'il avait affronté peu avant Prestompans. Il se revoyait lui-même au même âge.
Il serra la main si fort qu'il sentit quelques gouttes de sang perler. Vivre pareille horreur si jeune... Lui-même ne s'était relevé que grâce à la pugnacité de Claire. La sassenach refusait d'abandonner un blessé sur le champ de bataille, fut-il spirituel. John n'avait pas eu de Claire, juste sa propre d'énergie pour survivre à sa propre épreuve.
Et Jamie l'avait vu, et traité comme un prédateur.
-Comment avez-vous pu ?, demanda-t-il et John lui lança un regard curieux. Subir cette horreur et continuer à aimer les hommes ?
John haussa les épaules avec une feinte nonchalance. Jamie sentit néanmoins que cette question l'avait blessé, même s'il était bien en peine de comprendre pourquoi.
-J'avais déjà compris depuis longtemps que mon attirance me portait vers mon propre sexe. Ce qui m'est arrivé n'a rien à voir avec ce fait.
Il se tut subitement et détourna le regard. Jamie s'interrogea. John avait-il jamais parlé de cela avec quiconque, à part à d'éventuels amants ou avait-il tout gardé scellé en lui jusqu'à la nuit précédente ? Il n'avait jamais ressenti de pitié particulière pour les sodomites. Maintenant, il réalisait que John n'était pas seulement écrasé par le poids de la peur d'être découvert et chassé de l'armée, vilipendé par ses pairs et exécuté de manière infamante. Il vivait avec la certitude d'être condamné et dénoncé par tous ceux qui seraient informé et regardé avec horreur jusque dans sa propre famille. L'épée de Damoclès semblait retenue par un fil d'acier en comparaison.
La colère de Jamie se retourna contre lui-même. Il ne s'excusa pas cependant de son comportement. John ne voudrait pas de sa pitié et comprenait désormais les raisons de son refus viscéral de ce qu'il était. Il ne voudrait pas davantage de ses excuses. Ce bougre d'homme lui avait déjà probablement pardonné cent fois.
Une bouffée d'affection le saisit, le prenant par surprise. Ce n'était pas la première fois pourtant, depuis que John avait ressurgit dans sa vie. Chaque fois, il était pris de cours pourtant.
-Splendide, murmura John d'une voix nouée par l'émotion.
Jamie reporta son attention sur le spectacle qu'offrait le lever du soleil sur la vallée. Il avait déjà eu des dizaines d'opportunités de l'admirer, mais il le prenait toujours à la gorge, le rendant aussi muet que John. Celui-ci reprit finalement la parole, quand les mots lui revinrent après que le soleil eut finit de se répandre dans la vallée et que des centaines d'oiseaux se mirent à pépier.
-Je comprends que vous ayez fait construire cette maison ici. S'éveiller tous les matins face à ce spectacle...
-Vous pourriez le contempler avec nous, si vous décidez de rester.
À nouveau, le regard de John se fit distant. Jamie l'avait vu faire de même la veille, et plusieurs fois depuis Charleston, chaque fois que Claire ou lui envisageaient cette solution. Il se leva et vint prendre place à ses côtés sur les marches. S'il se tenait aussi prêt, John ne pourrait pas prétexter de la position désagréable pour son cou pour détourner le regard.
-Vous ne nous croyez pas quand nous vous offrons une place ici.
-Vous ne savez pas ce que vous offrez, Jamie.
-Non, confessa-t-il sans peine, mais vous non plus.
-Vous ne ressentez pas pour moi ce que je ressent pour vous.
-Peut être pas. Pour le moment.
Malgré toute son affection pour John, il fallut que Jamie se fasse violence pour arracher ces mots de sa propre bouche. Il était parfaitement sincère, mais, même en ayant cette fois parfaitement confiance en son ami et ses intentions, il était difficile d'avouer cela. John daigna enfin le regarder en face.
-C'est un saut dans l'inconnu John, pour chacun de nous. Ne prétendez pas mieux savoir quel en sera le résultat. Je vous permet de douter de la nature de mes sentiments, mais pas de leur réalité, ou de leur profondeur. Je vous l'ai dit, je ne demande qu'à savoir si je peux vous rendre vos sentiments comme vous l'espérez ou non.
-Et si ce n'est pas le cas ?
-S'il y a une chose dont je suis sûr dans cette histoire, c'est que nous saurons nous quitter en amis et le rester jusqu'au bout.
La commissure des lèvres de John se releva et ses yeux brillèrent d'amusement.
-De cela je n'ai pas le moindre doute non plus. Je ne pourrais jamais cesser d'être votre ami Jamie, quelle que soient les circonstances. Nous nous retrouverions face à face sur un champ de bataille que je le serais toujours.
Jamie aurait rit avec lui si les paroles de Claire ne résonnaient pas à ses oreilles. Une guerre venait bel et bien et John risquait de se retrouver du côté opposé au leur, une fois de plus. Ils devaient vraiment parler de tout cela. Restait à espérer que Claire se réveille rapidement afin qu'ils puissent en parler avant que les problèmes quotidiens de Fraser's Ridge ne réclament toute leur attention.
John lui jeta un regard inquisiteur et Jamie s'efforça de le rassurer du regard. Après un instant d'hésitation, son ami décida visiblement de laisser tomber l'affaire pour le moment. Dans la maison, un craquement se fit entendre à l'étage. Claire se réveillait et descendrait bientôt. Jamie n'avait pas encore envie de bouger pourtant et resta assis là à côté de John. Claire saurait bien les trouver.
-Jusqu'où s'étend le domaine exactement ?, demanda finalement John. J'ai eu un bel aperçu des terres alentours en marchant hier mais je suis parti plutôt dans l'autre direction.
-Jusqu'au bas de la vallée là bas, à l'endroit où la rivière commence à tourner.
-Vraiment ? Vous devrez me conduire là-bas à l'occasion alors, que je puisse constater si le paysage est vraiment aussi beau qu'il en a l'air vu d'ici.
C'était une offre de paix. Ravi et soulagé de voir son offre tacitement acceptée, Jamie rit doucement et serra brièvement l'épaule de John. De là, ils verraient bien ce qui se produirait. Il réalisa soudain que la colère qu'il ressentait, contre lui-même, contre ceux qui les avaient fait souffrir, avait presque disparu. Bien sûr, cette colère ne le quitterait jamais vraiment, mais il vivait avec depuis Wentworth Prison et elle était redevenue tolérable. La honte par contre, cette honte qu'il ressentait encore alors même qu'il savait qu'elle était irrationnelle, avait disparut. Cette fois, c'était peut être pour de bon. Il respira profondément et sentit un nœud entre ses épaules se dénouer.
-Je suis désolé, murmura John.
Jamie fronça les sourcils cherchant à deviner où les pensées de John l'avaient entraîné et si elles avaient suivi le même chemin que les siennes.
-Si j'avais su, jamais je ne vous aurait fait des avances. Je ne sais que trop bien à quel point...
Jamie revit la main de John caresser la sienne avec tendresse et hésitation, dans les appartement de John à Ardsmuir Prison.
-N'en parlons pas. J'ai été tout aussi aveugle et insensible. Et puis, même si je vous ai haï et méprisé ce soir là, je ne vous ai jamais remercié non plus. Je vivais alors dans un endroit terrible, et pas seulement dans les geôles froides d'Ardsmuir. Ce soir-là... je croyais vraiment avoir perdu Claire à tout jamais et c'est la première fois où j'ai pu parler d'elle sans que cela me fasse souffrir. Pouvoir parler d'elle en n'ayant que les bons moments entre elle m'a fait un bien terrible et j'ai mieux dormi après cela.
-Tant mieux. J'ai longtemps regretté ce geste et pas seulement à cause de votre refus. Vous souffriez encore visiblement de la perte de Claire et vous séduire à ce moment là aurait été profiter de votre faiblesse.
Jamie grogna. John n'aurait profité de rien du tout. Il l'aurait tué avant qu'il ait eu le temps de commencer quoi que ce soit, même s'il avait du lui défoncer le crâne avec ses poings. Il se retint de le dire néanmoins et plaça sa main sur celle de John, posée sur la dernière marche de l'escalier, et la serra brièvement. Le regard de John se posa sur leurs deux mains liées puis remonta jusqu'au visage de Jamie. Sans le quitter des yeux, il dégagea son pouce de sous la main de Jamie et, comme à Ardsmuir, caressa du pouce le dos de ses doigts.
Jamie resta imperturbable. Il ne ressentait ni colère, ni dégoût, ni honte et s'il frissonna, ce n'était pas non plus de froid. Il repensa au baiser qu'ils avaient partagé. Que le Seigneur le prenne en pitié !
Soudainement, John arrêta son geste. Son visage s'était figé et Jamie se retourna. Claire se tenait dans l'embrasure de la porte. Celle-ci n'avait pas grincé, cette fois Claire pouvait se tenir là depuis plusieurs minutes. Elle leur sourit.
-Je ne sais pas comment vous pouvez supporter ce froid. Je vais faire du thé.
Elle disparut à nouveau. Jamie leva un sourcil.
-Je n'ai pas froid. Il fait bien pire à l'aube dans les Highlands.
-J'aurais du mal à m'en plaindre. En Jamaïque, je rêvais de neige une nuit sur deux.
-Et l'autre ?
John lui lança un regard suffisamment éloquent pour que Jamie ne pose pas davantage de questions. À quoi pouvait bien ressembler ce genre de rêves ? Il préféra ne pas laisser son imagination s'aventurer dans ce domaine. Il était hors de question que sa curiosité ne ramène à la surface les souvenirs de Randall. Il n'avait rien à faire là, entre John et lui.
-Quelle peut bien être ma place entre Claire et vous ?, demanda celui-ci comme en un écho. La correspondance que nous avons échangé m'a fait découvrir une femme exceptionnelle et je la respecte énormément. Mais quelle femme, même Claire, approuverait ce marché ?
Jamie secoua les épaules pour faire fuir le froid qui avait commencé à pénétrer ses os.
-Nous vous voulons à nos côtés. Et Claire a été la première à proposer cet arrangement et à m'ouvrir les yeux. Sans son point de vue, j'aurais pu vous maudire et couper tout lien, puis m'en vouloir toute ma vie. Nous tenons tous les deux à voir avoir ici et à trouver un équilibre.
-Y compris si cet équilibre vous fait trouver le chemin de mon lit ?
La phrase était brutale mais si John tentait de le blesser ou de le faire fuir, il avait échoué lamentablement. Jamie haussa les épaules avec une indifférence étudiée.
-C'est un Rubicon qu'il nous reste à traverser.
John rit doucement et murmura quelque chose, si bas que Jamie dut tendre l'oreille pour l'entendre.
-Pourquoi dois-je toujours jeter ma raison aux orties pour ce satané écossais?
Sans doute pour la même raison qui poussait Jamie à faire de même pour Claire. Pour être tout à fait sincère, il était prêt à faire de même pour John et pas seulement à cause de la douzaine de dettes d'honneur qu'il avait à son égard. Il n'avait pas attendu de s'interroger sur ses sentiments pour être prêt à tout au nom de cette amitié inattendue.
Claire tira la porte du pied et vint s'installer entre eux deux, tenant avec précaution trois tasses de thé fumantes. La boisson réchauffa aussitôt les entrailles de Jamie et il jeta sur les épaules de sa femme son châle. Elle l'embrassa avec reconnaissance.
John, lui, émit un gémissement de contentement en buvant la première gorgée.
-Il faut croire que j'avais plus froid que je ne le pensais, reconnut-il.
Claire leva les yeux au ciel.
-Ne comptez pas sur moi pour vous soigner si vous attrapez la mort, déclara-t-elle sans en penser un seul mot. Depuis combien de temps vous tenez-vous là ?
Le soleil était désormais passé au-dessus de la cime des arbres. Jamie haussa les épaules en souriant. Un banc et une couverture seraient du plus bel effet sur le porche, une fois que tout le reste aurait été meublé. Il y avait tant à faire encore.
-Après notre pénible conversation d'hier, je n'ai pu trouver le sommeil, confessa John. D'autant que vous m'avez laissé avec la perspective d'une autre difficile conversation ce matin.
Claire grimaça et Jamie se retint de faire de même. John Grey était un homme très rationnel. Il allait être difficile de lui faire accepter son histoire.
-Je suppose qu'il est temps en effet. Je vous demande seulement d'écouter jusqu'au bout avant de poser vos questions.
-Je serais muet.
-Tout commença, je suppose, le deux mai 1743, juste après Beltane. Au cours de votre campagne en Écosse, vous êtes vous jamais trouvé à proximité d'un cercle de pierres ?
-Une fois ou deux je suppose.
-Savez-vous ce qu'ils sont ? Avez-vous senti quelque chose d'étrange à leur proximité ?
-C'est un reste des temps païens je suppose, mais à part leur aspect, je n'ai rien remarqué de notable.
-Mac Dubh !
Le cri leur fit tourner la tête. Un des nouveaux tenanciers s'approchait à grands pas. Jamie se leva pour l'accueillir. L'homme, un Grant de Balmore s'inclina devant Claire et salua de la tête John.
-On a besoin de votre aide Mac Dubh, une jument qui pouline et dont le travail s'annonce difficile.
-Je vous suis.
Il avala le fond de sa tasse de thé, regrettant de n'avoir rien pu se mettre sous la dent de plus consistant et se retourna vers Claire et John d'un air contrit. La première lui sourit.
-Je finirais de raconter sans toi. Bonne chance.
Il s'en voulait de partir. Claire avait eu bien du mal à lui raconter la vérité et John serait un public bien plus septique. Il ne pouvait cependant ignorer ses devoirs et suivit Tavish Grant à grands pas. Dieu fasse que la conversation et le poulinage se passent bien.
Fatigué, mais réjouit que la naissance se soit bien déroulée, Jamie nettoyait ses bras couverts de sang dans le ruisseau le plus proche quand John le rejoignit. Il était visiblement troublé et Jamie compatissait. Sa foi en Claire était totale, mais il avait passé bien des nuits blanches à s'interroger après sa révélation. Il finit rapidement de se nettoyer tout en regardant du coin de l'œil John se laisser glisser assez disgracieusement le long d'un arbre. Il avait le souffle court et des gouttes de sueur perlaient sur son front.
-Nous ferions bien de rentrer, offrit Jamie. Le grand air n'a pas l'air de vous réussir.
-Il me fait toujours plus de bien que l'air vicié de la Jamaïque ou que celui du grand large, rétorqua John.
-Tout de même, rentrons que Claire vous examine.
Il s'approcha pour l'aider à se relever, mais John l'arrêta d'un geste.
-Je préférerais ne pas rentrer immédiatement. J'ai besoin d'un peu de temps pour... Pensez-vous que ce soit vrai, en entièreté ?
-J'y crois. J'en ai eu suffisamment de preuves.
-Prestompans, Culloden...
-Et jusqu'à la date de mort de mon pire ennemi.
-Et sur le reste ? Cette guerre d'indépendance qu'elle dit approcher ?
Jamie hocha la tête et John reprit un moment son air songeur avant de froncer les sourcils.
-J'ai d'abord pensé que si vous me vouliez à vos côtés c'était surtout pour avoir William auprès de vous. Je ne vous en tiendrais pas rigueur, et encore moins après avoir appris que ce n'est pas un, mais trois enfants que vous avez perdu d'une manière ou d'une autre.
Ce disant, il lui offrit un regard plein de compassion.
-Il faudra que vous me parliez d'elle, ajouta-t-il. De Brianna.
Voilà pourquoi il était si près de se mettre à aimer John comme celui-ci l'espérait. L'existence même de Brianna était quelque chose de tristement douloureux et il ne pouvait la partager avec personne d'autre que Claire. Mais celle-ci portait d'une certaine manière le deuil d'une fille qu'elle avait vu grandir quand pour Jamie c'était un fantôme. Il ne pouvait que pleurer le sourire ravi qu'elle avait sur les « photographies » de Claire, à jamais perdues au fond de l'océan. John sentait d'instinct le mal qu'ils avaient à pleurer ensemble Brianna de deux manières si différentes. Pouvoir parler d'elle, à quelqu'un qui ne l'avait pas plus connue que lui, était quelque chose qu'il avait longtemps désiré sans même le réaliser. Et John lui offrait de partager un peu ce vide qu'il portait en lui.
-John, reprit-il d'une voix nouée par l'émotion, je vous assure que William n'a jamais été la seule raison de poursuivre notre amitié et encore moins de vous inviter parmi nous.
-Je le crois maintenant. Ainsi les Colonies vont partir en guerre contre la couronne.
-Dans moins de six ans de cela, selon Claire. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut empêcher ou retarder. Dieu m'est témoin que nous avons tout tenté pour arrêter les folles ambitions de Charles Stuart. L'Écosse entière a payé le prix de notre échec. De notre expérience, l'Histoire ne peut être changée, seulement nos histoires individuelles.
John laissa échapper un petit rire.
-Avec la rage que Claire met à soigner ceux qui souffre, combien de ces vies vous avez dû changer !, dit-il avant que sa voix ne se charge d'un léger reproche. Et maintenant, vous tâchez d'en faire de même avec moi.
C'était en partie vrai. Ils avaient pu sauver les hommes de Lallybroch. Avec la guerre qui s'annonçait, Jamie comptait bien sauver les vies de chaque habitant de Fraser's Ridge, et celles de John et William avec. Mais ce n'était pas ce que que sous-entendait John. Ni Claire, ni lui, ne comptaient les mettre en cage pour les protéger de ce conflit.
-Je sais que ce n'est pas votre couronne, murmura John en le regardant droit dans les yeux, mais j'ai juré de la servir.
C'était là une autre raison d'aimer ce bougre d'anglais. Jamais il ne présupposais qu'il était fidèle de cœur à cette Angleterre qui avait détruit les espoirs des Highlanders et continuait de ravager ses terres. Il lui reconnaissait même le droit de la haïr et de trahir tout serment prêté envers elle par la force.
-Vous ferez votre devoir, approuva Jamie, et William aussi probablement car il sera d'âge à porter les armes quand la guerre commencera. Claire et moi ferons notre part également.
-Ce matin encore je parlais de nous tenir sur un même champ de bataille, l'épée levée. Je n'imaginais pas que cela pourrait arriver à nouveau, et si vite.
Le poids de la connaissance s'abattait sur les épaules de John. Elle le rongerait désormais, comme Jamie et Claire, insidieusement, le poussant toujours à se demander s'il pouvait changer les choses, faire pencher la balance du côté de l'Angleterre.
-J'espère que nous avons eu raison de vous apprendre tout cela.
-Je suis content que vous ayez eu assez confiance en moi pour le faire. Mais maintenant, nous savons tous deux qu'il faut que je parte.
Jamie fronça les sourcils. Pour la première fois de la journée, il peinait à voir le raisonnement de John, et n'approuvait pas la direction qu'il prenait.
-Et pourquoi cela ?
-Nous allons nous retrouver dans deux camps différents. Ce sera déjà suffisamment douloureux de se battre en sachant...
Sa voix se brisa et il se mit à tousser. Jamie tendit un bras pour l'aider à rester stable, mais s'empara de l'occasion pour lui prendre la parole.
-C'est justement pour cela que j'espère que vous resterez. Nous avons fait la guerre, vous, moi, Claire. Nous avons vécu plusieurs conflits et frôlé la mort, dix fois peut être. Six ans nous séparent de cette guerre. Quand dans six ans l'Angleterre et les Colonies seront en guerre, je veux me battre, mais je ne veux pas de regrets. Ne pas vous donner une chance, ce serait le plus grand de mes regrets.
La toux de John s'arrêta. Il le regardait avec des yeux écarquillés et sa main qui serrait sont haut de chausse tremblait presque.
-Pensez-vous vraiment...
Il s'arrêta à nouveau. Jamie lui sourit.
-Je pense, mon très cher John, que je suis capable de vous aimer. Je ne sais pas si je peux vous aimer de la manière dont vous le souhaitez mais...
-Je vous arrête immédiatement, Jamie. Je n'ai jamais attendu et je n'attendrais jamais rien de vous en ce sens.
Jamie soupira bruyamment.
-Je sais tout ça. Nous sommes d'accord, je n'offre rien et vous n'attendez rien. Ne pouvons pas simplement profiter du temps que nous avons ? Claire aussi vous aime, à sa manière et vous êtes le bienvenu ici. Que vous soyez là en tant qu'ami, ou autre.
Il ne pouvait prononcer le mot d'amant. Il ne savait pas si c'était là un pas qu'il voulait ou qu'il pouvait franchir. John lui lança un regard interrogateur, puis sourit. Il fit mine de se redresser et Jamie l'aida à se mettre d'aplomb puis le regarda s'épousseter la veste pour en ôter les feuilles et la mousse qui s'y étaient accrochées.
-Six ans, finit par dire John. Bien des choses peuvent se passer en six ans.
-Certes, sourit Jamie.
-Quelles sont les chances que votre charmante épouse m'utilise pour tester ses remèdes ?
-Très hautes, mais cela fait partie du marché et si cela peut vous rassurer, nous sommes tous logés à la même enseigne à Fraser's Ridge. Évitez les ennuis et les petites bêtes invisibles qui transmettent les maladies et elle vous épargnera.
-Il va falloir que je m'attable avec elle pour discuter longuement de ce futur où les hommes volent dans le ciel et des bêtes invisibles vous rendent malade. Je regrette déjà d'avoir abandonné la lutte.
-Vous restez donc ?
Le cœur de Jamie battit plus vite dans sa poitrine. John lui sourit.
-Je suis trop faible face à vos volontés conjuguées. Je reste, pour un temps du moins. Le jour où mon honneur de soldat me forcera à partir, je le ferais, sans hésitations aucune.
Jamie s'empara de sa main et la serra.
-J'y compte bien et je ne vous estimerais pas autant dans le cas contraire. Maintenant, nous devrions vraiment nous hâter avant d'encourir la colère de Claire quand elle vous verra dans cet état. Y allons nous ?
John s'empara de son bras et lui fit galamment signe de le conduire aux mains de Claire. Quand il réalisa l'intimité de son geste, il se figea, visiblement anxieux à l'idée d'avoir franchi une limite. Ce n'était pas le cas, justement parce qu'il s'était posé la question. Jamie n'avait pas le moindre doute sur ses intentions. Il n'était pourtant pas capable de poser sa main sur son bras pour le rassurer, comme il le faisait avec Claire.
Aux débuts, quand il était tombé amoureux de Claire, il était toujours très précautionneux. Il croyait qu'elle était une jeune veuve éplorée et elle lui donnait l'impression d'une biche effarouchée. Il lui semblait qu'elle était prête à fuir au moindre geste de sa part, même s'il sentait également le caractère bien trempé qu'elle ne parvenait pas à cacher. Après leur nuit de noce seulement elle avait vraiment cessé d'avoir le regard fuyant de quelqu'un qui cherchait à se sauver.
Cela n'avait rien à voir à ce qui se passait à présent. John et lui était trop précautionneux, trop attentifs à ne pas blesser l'autre. Maintenant qu'ils avaient parlé à cœur ouvert, ce n'était peut-être plus une bonne chose.
Jamie s'arrêta et regarda John droit dans les yeux.
-Avec ces difficiles sujets qu'il nous a fallu aborder, nous en avons oublié le sujet premier de la discussion d'avant hier.
Le regard de John s'abaissa jusqu'à ses lèvres et il émit un gémissement qui fit se dresser les poils sur la peau de Jamie. Il hocha la tête et, n'attendant que ce signal, John s'empara de ses lèvres.
Quand il les relâcha, Jamie du avaler une goulée d'air tant il avait le souffle court. John lui adressa un regard mi-contrit, mi-satisfait et Jamie hésitait à le lui faire ravaler ou à lui rendre la pareille. Il ne pouvait nier l'effet que John pouvait avoir sur lui, s'il le laissait faire. Qu'il soit damné, mais il avait profité de chaque seconde de ce baiser. Le premier l'avait laissé incertain et presque honteux. Celui-là le laissait pantelant et faisait naître des réactions qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir avoir face à un corps d'homme. Il n'était pas tout à fait sûr de ce que cela signifiait pour le futur, mais c'était un début.
À sa grande satisfaction, John était tout aussi pantelant que lui et ses joues colorées, mais c'était peut être un signe de fièvre ou de fatigue plus que d'émotion. Il lui reprit d'autorité le bras pour l'entraîner vers la maison. Leur maison désormais, pour aussi longtemps que le souhaiterait John. Il ne parvenait pas à croire que lui et Willie allaient vraiment vivre auprès d'eux et il entendait bien profiter de chaque minute qu'ils lui accorderait.
Quand ils parvinrent en vue de la grande maison, Claire se tenait sur le perron, discutant avec Marsali tout en pilonnant avec ardeur des herbes dans un bol. Willie jouait non loin d'elles et se précipita dans les bras de John. Il ne ressentit qu'un léger pincement de jalousie. Claire se leva et il s'avança vers elle pour saisir son visage et l'embrasser doucement. Elle lui répondit puis s'éloigna un peu pour chercher sur son visage des traces de ce qu'ils s'étaient dit. Il croyait avoir reprit une certaine contenance, mais ce n'était probablement pas le cas car elle sourit presque aussitôt.
-Ils restent, déclara-t-elle.
-Ils restent, répondit-il tout en sentant un sourire s'élargir sur ses lèvres. Ils restent.
Claire le lâcha pour aller enserrer brièvement John avant de saisir son bras et de l'entraîner manu militari vers l'infirmerie tout en l'admonestant de s'être aventuré si longtemps dehors par un temps humide. John la laissa faire, hochant la tête quand elle reprenait son souffle. En passant, il échangea un sourire d'indulgence avec Jamie. Claire ne le lâcherait pas avant d'être sûre de son total rétablissement désormais.
Il tendis la main de William.
-Nous devrions les suivre, pour être sûr que ton père écoute bien toutes les consignes de Claire.
-Dans notre chambre ?, demanda l'enfant. Je ne l'aime pas beaucoup, il y a des ombres étranges sur le mur la nuit.
-Ce sont les herbes de Claire. Si tu le veux, elle pourra t'expliquer à quoi servent tout ce qu'il y a dans ses bocaux. C'est une grande guérisseuse. Et puis, quand elle se sera occupée de John, on pourra commencer à mieux vous installer. Vous méritez tous deux un plus grand lit dans une vraie chambre à l'étage.
Rassuré et impatient tout d'un coup, Willie accéléra le pas et tira Jamie pour suivre Claire et John. Il suivit son fils, tout en se demandant si son cœur n'allait pas exploser de joie.
