Bonjour bonjour ! :)
Dans ce chapitre on attaque le point de vue de Rayan ! Je vais alterner, chapitre par chapitre, ou parfois, tous les deux chapitres, entre son point de vue et celui de Tallulah vis à vis de leur relation naissante et de leurs quotidiens distinctifs qui influenceront leurs états d'âme !
Bonne lecture à vous ~~
Rayan
Je rangeai des documents dans mon casier en salle des professeurs, lorsque je surpris une conversation entre mes collègues. Ils discutaient du remue-ménage que provoqua le retour du groupe Crowstorm en ville. Apparemment, les racines de leur groupe se trouvaient ici, et le fait que certains membres étudiaient à Anteros n'améliorait pas la concentration des fans.
-Attends, la compétition de surf arrive, je ne t'explique même pas le raffut dans les amphis. Encore en TD, dans les classes, on parvient plus facilement à gérer l'ambiance, mais quand deux-cents voire cinq-cents élèves ont décidé de foutre en l'air le cours magistral, t'as plus vraiment la main.
-Et encore, on s'en sort plutôt bien en Art, les élèves ne sont pas aussi nombreux qu'en LEA et LC. J'ai croisé Maria l'autre jour, elle venait de clôturer son cours un bon quart d'heure avant la fin tant les élèves étudiants étaient ingérables. Beaucoup réclamaient le silence mais beaucoup d'autres étaient simplement là pour grapiller des points…
-Ouais, mais là tu parles de ses premières années, c'est normal ils sont en pleine transition entre le lycée où c'est au prof de calmer le jeu et la fac où là t'es confronté à des élèves plus vieux que toi, même s'ils sont aussi en première année, et qui sont plus rudes envers leurs camarades afin d'étudier au calme. C'est ça que j'aime aussi en fac, les élèves ont leur responsabilité quant au bon déroulement du cours. Comme ils doivent travailler beaucoup plus par eux même qu'au lycée, ils ne peuvent pas se permettre d'avoir un cours entrecoupé. Après, t'auras toujours deux trois petits malins, mais ceux-là partent vite en général.
-C'est sûr, intervint Monsieur Lebarde. Pour ma part, je n'ai pas à me plaindre, les élèves sont attentifs, mais alors, j'ai une sainte horreur des retardataires ! Et il y'en a une qui m'agace particulièrement ces temps-ci.
-Oh ! T'es plutôt laxiste habituellement, que se passe-t-il ? Si ce n'est qu'une seule élève, tu devrais être en mesure de la virer de ton cours.
Toujours dans mon coin, je déglutis en me demande de qui mon collègue pouvait bien parler. Même si j'ai ma petite idée… Il s'en est déjà plaint l'autre jour. J'eus un petit sourire crispé en coin, en repensant à ma rencontre avec mon élève, plus tôt dans la journée. Si c'est d'elle dont il parle, c'est un peu ma faute si elle est arrivée en retard… me dis-je en refermant mon casier.
-Bah, ça reste une bonne élève, ses comptes rendus sont étoffés et au dernier contrôle continu elle a eu une excellente note, mais elle dérange tout le monde avec ses retards ! (Il but son café d'une traite) Tallulah Loss n'est pas une mauvaise personne, mais je ne pense pas pouvoir tolérer un retard de plus.
Donc, il parlait bien d'elle… Je me sentais coupable dans un sens. Je savais qu'elle avait cours, et mon collègue était du genre à être là bien avant ses étudiants, il commençait sa leçon rapidement.
-Elle est dans ton cours aussi, non ?
Personne ne répondit, j'ignorai à qui il venait de s'adresser.
-Rayan ?
Je posai aussitôt mon attention sur lui, l'air curieux.
-Tallulah est bien dans ton cours aussi, non ? Elle a beau avoir un bon potentiel, son attitude est un peu dérangeante je trouve, pas toi ?
Je haussai un sourcil, mais tentai au mieux de ne pas paraître trop impliqué dans cet échange.
-De mon côté, je n'ai pas à me plaindre. Une participation un peu timide, mais une fois lancée elle sait défendre sa position par de solides arguments.
-Elle n'a donc jamais interrompu ton cours inutilement ?
Inutilement… Je trouvais qu'il y allait fort. Un retard ça arrivait à tout le monde, à croire qu'il avait oublié ses années fac. Je secouai la tête en guise de réponse et replongeai mon nez dans mes cours, penché au-dessus d'une petite table près de la fenêtre. J'entendis Monsieur Lebarde dire qu'il demanderait aux autres professeurs de ce qu'ils feraient des retardataires indésirables. Du coup, ils se mirent tous à lister les élèves qu'ils avaient dans le collimateur. Finalement, professeurs et étudiants étaient très similaires quant à la critique qu'ils se portaient les uns envers les autres.
En contrebas, à travers la fenêtre, mon regard fut hâtivement attiré par la silhouette d'une femme trottinant dans la cour, un portable plaqué contre son oreille. Mon cœur fut enserré par un sentiment chaudement affectueux et je souris, sûrement l'air béat. Talullah s'en allait hors de la fac, et je me demandai bien où elle pouvait se rendre avec tant d'empressement. Au café ? A cette idée, je ne pus faire autrement que me remémorer ce soir, où je l'eus aidé à ranger les tables. Ce qu'il s'est passé ensuite…Le geste que j'ai eu.
Il fallait que je fasse attention. La savoir si accessible envers moi me troublait, je ne faisais qu'être tirailler entre les limites que je m'imposais et mon attirance pour elle. Franche dans ses mots, franche dans son regard. Une timidité qu'elle enfouissait en elle une fois sa spontanéité farouche évadée. « On ne fait rien de mal… » m'eut-elle dit.
Dans un sens, c'était vrai, rien ne nous interdisait de discuter plus intimement. Mais les esprits ne sont pas si ouverts que cela dès qu'un amour sort du lot. Je risquai mon poste autant qu'elle risquait de passer l'année la plus exécrable de sa vie si nous décidions de ne pas faire abstraction de notre fascination mutuelle. Puis, cet air égaré qu'elle pouvait arborer en regardant dans le lointain de ses pensées. Que pouvait-elle y voir ? A qui pouvait-elle songer ?
Mon portable vibra et mon écran s'illumina en affichant le début d'un message. Mon regard se posa sur l'arrière-plan. Tu devrais pourtant m'avoir servi de leçon… Je m'efforçai de chasser mes sombres pensées avant de lire le message que je venais de recevoir. Leigh ?
« Bonjour Rayan ! Ta commande est bien arrivée, il faudrait cependant que tu passes me voir pour effectuer des retouches. J'ai bien l'impression que les manches seront un peu grandes. Préviens-moi quand tu seras dispo'. Leigh. »
Je lui prévins aussitôt que je ne pouvais passer qu'en soirée.
« Ce n'est pas un problème, je pars de la boutique vers 21h, tu peux toujours passer samedi, mais ce sera mon employé qui s'occupera des retouches… »
-Hm, je vais plutôt passer ce soir.
Je lui répondis aussitôt, puis m'installais plus confortablement à la table pour avancer dans mon travail. Je me mis à vérifier l'heure une fois que le soleil se couchait, la nuit tombait de plus en plus tôt, je ne voulais pas passer voir Leigh trop tard. Je terminai par envoyer les notes que me réclamaient les élèves au sujet du cours que j'eus annulé au dernier moment. Plutôt que de prendre du retard dans le programme, j'eus volontiers accepté leur demande en envoyant le cours en plusieurs partis.
Une fois cela fait, je rangeai mes affaires et constatai que j'étais le seul encore présent en salle des professeurs de ce bâtiment. Je n'avais pas fait attention aux départs de mes collègues. Je vais essayer de faire plus d'efforts pour échanger avec eux… me dis-je en fermant la lumière puis la porte. Certaines salles diffusaient de la lumière à travers les fenêtres. Notamment à la BU, où quelques élèves restaient tard pour réviser.
Cela m'était arrivé de la voir, penchée sur ses fiches, se balançant distraitement de droite à gauche sur sa chaise. Cela suffisait à me faire sourire tout le long du chemin jusqu'à ce que je n'entre chez moi. Me ce soir ce n'était pas le cas. Je me demandai si elle était au café…J'avais envie d'y passer, mais je ne voulais pas faire attendre Leigh plus que de raison.
Depuis mon retour dans cette ville en fin Juin, je ne m'étais jamais vraiment senti à mon aise. Tout avait tant changé ! Je reconnaissais certains commerçants qui avaient parfois mal vieillit, ainsi que leurs enfants qui étaient désormais de mon âge. Mais nous étions redevenus des étrangers pour les uns et les autres, et mon seul véritable lien vers une vie social était ce modiste, Leigh, un homme de deux ans mon cadet, mais qui dégageait une sagesse déconcertante que je n'avais nullement. Et une incroyable sympathie !
Sans non plus acheter des centaines de magazines de mode ou d'accessoires, j'aimais les beaux habits et je choisissais minutieusement les boutiques où je comptais faire des achats aussi fréquemment que possible. Sa boutique n'existait pas du temps où j'allais au collège et lycée ici, mais je n'eus de cesse d'en entendre parler. Curieux, je me décidai un soir à m'y rendre et je fus agréablement conquis pas ses créations et autres collections qu'il semblait ramener de loin, de ce qu'il m'eut dit.
De visite en visite, et à force d'échanger allègrement avec lui, nous finîmes par échanger nos numéros et prendre un café pendant notre temps libre. Une sympathie mutuelle naquît très rapidement.
Il était vingt heures trente quand j'arrivai dans son établissement. Il ne restait que peu de clients et la plupart patientaient en caisse. Je cherchai Leigh du regard mais ce dernier sembla m'avoir vu arriver aux vues des grands signes qu'il me faisait depuis l'entrebâillement d'une porte qui menait à une salle réservée aux personnels. Je l'y rejoignis, sous les regards curieux des clients et employés. Après une poignée de main et une bise il m'incita à venir avec lui dans l'atelier du fond de sa boutique.
-J'ai bien reçu la chemise que tu as commandée, mais j'ai eu beau leur avoir envoyé tes mensurations, rien n'y fait, j'ai l'impression que ça va bailler au niveau des manches ! Comme c'est du surmesure, je préfère te la faire essayer et faire des retouches moi-même.
-Pas de problème, lui souris-je en posant mes affaires dans un coin. Je me mis torse nu, tandis qu'il me demandait comment s'était déroulé ma journée tout en repassant les micro plis dessus ladite chemise. Avoir autant de passion pour un tel art était admirable, doublé à cela sa bienveillance, je ne doutais pas du bonheur de sa compagne. Quoi qu'avec ses voyages, ça ne doit pas être facile non plus… Me dis-je avant de me recentrer sur sa question.
-On est tous en alerte, profs comme étudiants, les contrôles continues sont en marches, et les partiels de fin d'année approchent. Décembre et Janvier ne vont pas être de tout repos !
-J'ai cru comprendre oui, Rosalya reste tard le nez dans ses bouquins. Elle dort mal, et au lieu de se rendormir, elle profite de ses insomnies pour réviser.
-Elle va se rendre malade, j'ai eu une période comme ça, et le résultat n'était pas très concluent.
Leigh m'aida à enfiler la chemise et commença à examiner les manches.
-Ah, oui…même au deuxième cran ça ne me tient pas les poignets, dis-je en constatant la largeur des manchettes.
-Rah, pas vrai ça, pesta-t-il en pinçant des épingles à des endroits précis sur les manches et épaulettes : Je suis rassuré, ce soir elle m'a promis de lâcher ses fiches et d'aller voir sa meilleure amie à son lieu de travail. Faut qu'elle s'aère l'esprit…
J'allais répliquer lorsque je vis ses mains trembler légèrement, mais suffisamment pour en faire tomber une éguille. Lui d'ordinaire si calme, je le trouvai très anxieux.
-On peut faire ça une autre fois, Leigh. C'est bientôt l'heure de fermer la boutique, tu veux sûrement rentrer chez toi.
-O-oh, non, ne t'en fais pas ce n'est pas…(il désigna la chemise avant de croiser mon regard, soucieux) Je peux te poser une question plutôt indiscrète ?
Pris au dépourvu, je restai un moment silencieux puis, accompagné d'une certaine hésitation je lui accordai sa question. Je voyais bien que ça n'allait pas, et même si cela ne faisait que quelques mois qu'on se côtoyait, j'appréciai beaucoup mon cadet.
-T'as déjà eu des enfants ?
Autant je ne trouvais pas la question si indiscrète que cela, mais il était clair pour moi que je ne m'y étais pas du tout attendu. Reprenant contenance, je rétorquai enfin :
-Non, pour tout te dire je suis célibataire.
-Ah…
Ma réponse n'eut pas le don de le détendre. Je passai outre mes doutes et demandai finalement :
-Pourquoi cette question… ? Rosalya et toi avez des projets ? Si c'est le cas, je ne pense pas être le meilleur conseiller, vu ma situation amoureuse du moment !
Je terminai avec une pointe de légèreté et cela eut pour mérite de le faire ricaner. Après nous être adressé un mutuel sourire sincère, il se remit à la tâche en me demandant de ne pas bouger et de garder pour moi ce qu'il s'apprêtait à me dire. Aussitôt, je compris ce qui allait suivre.
-Rosalya est enceinte de trois semaines. Les insomnies qu'elle a en ce moment, le médecin pense que c'est à la fois dû à son début de grossesse mais aussi aux partiels à venir. Elle doit l'annoncer à ses meilleurs amis ce soir, de mon côté, je ne savais pas à qui en parler…j'ai cru que j'allais exploser ! (Il se râcla la gorge) J'espère juste, ne pas t'avoir mis dans l'embarras.
-Bien sûr que non, Leigh. Je vais sortir une phrase un peu clichée, mais c'est la vie. Certes, elle est parfois pleine de rebondissement !
-Haha, crois-moi, des rebondissements dans ma vie j'en ai connu et mon petit frère aussi. Je sentis son rire jaune à travers ses paroles.
-Lysandre, c'est ça ?
Il opina du chef.
-Je n'sais pas comment je vais lui annoncer ça. Je ne sais même pas comment il va prendre le fait d'être oncle …
Je l'incitai à se stopper dans les retouches de ma chemise et l'obligeai à me regarder.
-Déjà, comment toi tu prends la nouvelle ? le questionnai-je, d'une voix qui se voulait rassurante.
-Oulà ! fit-il en haussant les sourcils : Je suis…(il pouffa, le regard perdu dans le vague) confus, perdu…mais en même temps tellement heureux. Je veux dire… Rosalya c'est toute ma vie, notre relation n'a pas été toute rose au début, pour la simple et bonne raison que je suis quand même plus âgé qu'elle ! Mais c'est une femme tellement forte, et déterminée dans tout ce qu'elle entreprend, si courageuse face à ce que la vie lui réserve ! Et savoir que c'est cette même femme, Rosalya, qui va porter en elle pendant neuf mois une partie de mon être j-j'suis…
Il s'interrompit lorsque sa voix se mit à trembler d'émotions. Les manches chargées de pinces et d'éguilles m'empêchaient d'étreindre mon ami aux bords des larmes. Puis zut ! Je m'extirpai tant bien que mal du vêtement épineux et passa un bras autour des épaules de Leigh en les frictionnant vigoureusement.
-T'as intérêt à préparer une collection enfant avant l'été prochain ! plaisantai-je. Je parvins à le faire rire sincèrement. Je sentais ses muscles se détendre d'un coup, j'étais certain qu'il venait de se soulager d'un poids. Même si cela ne semblait pas une mauvaise nouvelle à ses yeux, garder tout ça pour lui semblait être trop imposant. Cela me toucha d'avoir été son confident. D'autant plus que ce n'était pas une légère révélation. Cela va être un grand changement dans sa vie.
-Je vous souhaite du bonheur à tous les trois, déclarai-je avec enthousiasme et franchise.
-Merci de tout cœur, Rayan.
Finalement, nous passâmes un peu plus de temps que prévu ensemble et quittâmes sa boutique tous les deux, ses employés déjà rentrés.
-Bon, les clés sont là, les lumières sont éteintes, la caisse vide, la réserve et le bureau fermés, les stores baissés, l'alarme mise. On peut y aller ! J'ai reçu un message de Rosalya, elle va rentrer tard, j'aimerai t'inviter à boire un verre, tu as encore un peu de temps ?
Je me voyais mal refuser son offre après ce que nous venions de partager, et je n'en avais pas vraiment l'envie. Nous trouvâmes un bar de nuit, et terminâmes notre soirée autour d'un cocktail. Cela faisait un moment que je n'avais pas quitter le nez de mon travail, c'était agréable, notamment de passer ce moment avec une personne comme Leigh.
Néanmoins, je ne fus pas mécontent de retrouver mon lit. Je pris soin de ranger ma nouvelle chemise avant de me déshabiller et me lover sous mes couettes. J'ignorai si les confidences de Leigh avaient un lien avec ça, mais je rêvais de faire un cours à trois-cents bébés assis sur des chaises hautes en plein amphi. A mon réveil, il ne me fallut pas moins d'une seconde pour aller me faire couler un café avant de prendre une douche revigorante.
-Trois-cents bébés…c'est fini les verres avec Leigh après le boulot !
Après avoir petit déjeuné, je terminai de me préparer et rassembler mes cours. Deux heures avec elle… Je me trouvai ridicule, je n'avais pas encore posé mes yeux sur Tallulah qu'elle accaparait déjà mes pensées. J'espérai la savoir enthousiaste vis-à-vis du sujet d'étude que j'avais concocté. Du moins, je passais vite par la déception et l'inquiétude. J'étais arrivé plutôt avance, certains étudiants étaient déjà là, mais pas celle avec qui je m'impatientai à débattre en cours.
Son amie Chani semblait également nerveuse, elle se tournait sur sa chaise en regardant les portes du fond. Mais Tallulah ne se montra toujours pas. Quand l'heure de démarrer mon cours arriva, je réclamai le silence général et obtins l'attention de tout le monde. Enfin, de toutes celles et tous ceux qui étaient présents. Tout en demandant si tout le monde avait bien pu récupérer les parties du cours annulé, je resongeai à la discussion qu'eurent mes collègues la veille au sujet des retardataires. Je préfèrerai qu'elle soit en retard qu'absente. J'ignorai si le destin en avait décidé ainsi, mais mon vœu fut exaucé. Clairement, je n'entendis absolument rien. Debout face au tableau j'écrivais quelques notes en lien avec mon cours et de la problématique du jour.
Quand je refis face à mon auditoire, je la vis. J'eus tellement envie de rire, la voir si essoufflée et embarrassée, j'en déduis qu'elle avait dû courir pour arriver le plus vite possible ici. Mon cœur s'emballait de joie, et je me sentis plus en forme que jamais pour tenir mon cours. Bien vite, les étudiants se mirent à réfléchir de leur côté. Bien que j'eusse préféré qu'ils me partagent leur idée à haute voix, ils s'entêtaient à les rédiger sur les blocs notes et autres post-it que je leur avais autorisés à prendre avec eux.
Le visage encore rougi par sa course, et ses cheveux chocolat négligemment attachés qui retombaient sur sa nuque parsemée de sombres tâches de rousseurs, Tallulah semblait absorbée dans ce qu'elle écrivait. Aujourd'hui, je veux vous entendre débattre. Sautant de mon perchoir, je déambulais dans les rangés en prenant au hasard le carnet de mes élèves. Quoique le sien, je devais bien avouer que ce fut plus volontaire qu'autre chose…
Je les feuilletai tous en silence, sous les yeux ahuris de mes victimes. Du coin de l'œil, je pus voir Tallulah qui me reluquai d'un air tétanisé. Ça va bien se passer, prenez confiance en vous bon sang ! Voulus-je lui dire, mais je me contentai de noter les idées les plus pertinentes et qui pouvaient avoir un lien avec la problématique. Bien développé, ils peuvent comprendre.
Maintenant je leur demandai en quoi toutes ces idées pouvaient nous être utile. Les étudiants chuchotèrent entre eux, puis, deux élèves commencèrent à débattre à haute voix, l'un ne comprenant pas la présence des nouvelles technologies et l'autre expliquant que ce n'était qu'un lien indirect pour relier le tout à notre problématique.
Puis, la main de celle dont j'attendais le plus la participation, réclama la parole. Si ce fut une intervention timide au premier abord, le fait que le jeune homme insiste sur « l'inutilité » de l'idée sembla avoir échauffer son esprit. Sans que je puisse en placer une, Talullah démontra qu'à travers cette idée on pouvait en ressortir le fait qu'un artiste qui se retrouve face à des contraintes, doit se creuser d'avantage les méninges pour alimenter son imagination, que seule l'inspiration venue du saint esprit et les muses n'étaient pas suffisantes.
Lorsque je la sentis s'enflammer sur un autre sujet, je décidais d'intervenir pour passer au débrief. Après quoi, les élèves furent bien plus disposés à débattre tous ensemble en reliant chacune des idées inscrites au tableau avec les démarches de l'auteur de Game of Thrones dans la réalisation de son œuvre. Les deux heures passèrent à une vitesse folle, et je fus plutôt fier de voir les trois quarts des élèves déçus de ne pas pouvoir poursuivre le cours. J'étais vraiment satisfait de leur performance ce matin-là !
Seuls les étudiants à qui j'eus pris les carnets de notes vinrent à mon bureau les récupérer. Ce fut plus fort que moi, mais je vins glisser quelques mots au creux de son oreille. Je fis une plaisanterie au sujet de son retard, mais elle ne s'en amusa que peu et s'affola. Je la rassurai d'une part elle n'avait pas eu beaucoup de retard, et d'autre part, elle n'avait dérangé personne. Je repensai une nouvelle fois à ce que disait Monsieur Lebarde au sujet de ne plus l'accepter en cours au prochain retard. Tout comme lui, je m'occupai de beaucoup de classe, et il fallait tout de même faire preuve d'objectivité : il y avait des élèves pires que Tallulah. J'ignore si je suis réellement objectif, mais je ne soutiens pas sa véhémence.
-Votre amie semblait désespérée de ne pas vous voir arriver. Elle se retournait sans cesse jusqu'à ce que je n'écrive la problématique au tableau, l'informai-je tandis que nous nous éloignâmes de la file.
-C'est un amour, déclara-t-elle sans demi-mesure, un sourire éblouissant aux lèvres. Mon cœur bondit à nouveau. Le timbre si chaleureux de sa voix me charmait. Attendri et conquis, je ne pus retenir mon propre sourire de s'étirer : gentille est passionnée, c'est une jeune femme vraiment adorable, termina-t-elle les yeux remplis d'admiration à l'encontre de son amie.
Elancé par mes émois, je m'apprêtai à lâcher le fond de mes pensées qui risquaient de dévoiler certaines choses que les étudiants encore autour de nous ne devaient en aucun cas savoir. « Vous l'êtes tout autant à mes yeux. » Je déglutis difficilement et changeai rapidement le tournant de ma phrase.
-C'est toujours bon d'avoir un soutien en cette période de votre dernière année. Quoi que, comptez-vous viser plus haut ?
J'essayai de garder une voix la plus posée possible.
Ma cadette m'avoua avec une moue soucieuse qu'elle n'avait pas encore de projet. Au fond de moi, je sentis que mon rôle de professeur était de la rassurer sur ce point. Elle devait loin d'être la seule dans ce cas.
-Concentrez-vous sur le présent, votre mémoire doit déjà bien accaparer votre esprit, laissez le temps au temps. Ne voulant pas paraître trop intrusif, j'ajoutai, non sans rougir un tantinet embarrassé : Enfin, ce n'est qu'un conseil, v-vous faites ce que vous voulez.
Elle eut un petit rire mais m'adressa un regard, vraisemblablement touchée par mes mots.
-Merci, vos conseils sont comme un soutien à mes yeux.
Sa voix chaude et grave sembla me couvrir avec sensualité. Je retins mon souffle alors que nos yeux se croisaient. Ce regard atypique… la couleur brune dominait mais deux tâches nuançaient son iris gauche. Une tâche grise et l'autre bleue qui se trouvaient juste sous la pupille et le reste était marron, comme l'entièreté de l'autre iris. Les teintes restaient sombres, ce qui accentuait la force de son regard qui me captivait.
Tallulah fut celle qui interrompit cet échange aussi intense que silencieux. Je crus voir une ombre voiler son regard et j'eus l'impression de la sentir désenchantée, pourtant elle me sourit et me souhaita une bonne journée.
Dans un souffle, je l'appelai d'une voix aussi sourde que fébrile. Mais la foule fit disparaître sa silhouette, et je décidai d'en faire autant. Une fois seul, perdu dans la cour, je sortis mon portable et me mis à fixer mon fond d'écran dont la vue ne put que faire se serrer mon cœur… On le sait, nous deux, que ce n'est pas une bonne idée d'essayer d'aller plus loin.
Il fallait à tout prix que j'étouffe l'intérêt que je portais à ma cadette avant que je ne me remette à jouer à un jeu dangereux pour elle. Voilà ce que je me répétai avec fermeté toute la journée, ce qui m'étais facile à faire tant que je ne la croisai pas. Et justement… Un soir de plus, nous tombâmes de nouveau sur l'un l'autre. Presque littéralement d'ailleurs, pressé de rentrer chez moi après cette journée éreintante, nous nous fonçâmes dessus, tandis que je sortais de la cour et qu'elle y entrait.
Tallulah parut aussi surprise que moi, mais m'adressa un sourire rayonnant quoi qu'un peu gêné. Celui-ci suffit à me désarmer et je lâchai un ricanement.
-Décidemment ! fis-je, en me mettant sur le côté. Pour une étudiante vivant dans le dortoir vous êtes souvent dehors.
J'eus préféré voiler mes profondes inquiétudes à la savoir de nouveau dans les rues en pleine nuit et surtout seule, par une touche de sarcasme. Les fois précédentes, elle m'eut clairement fait comprendre qu'elle était à même de gérer cela. Pas que je doutais d'elle, mais ce fut surtout en ce qui pouvait lui arriver, dont je me méfiai…
De fil en éguille nous vînmes à discuter avec légèreté, peut-être trop, au point que je gouttai à nouveau à sa spontanéité déconcertante. Tallulah venait clairement de m'inviter à prendre un verre avec elle, et je ne sus quoi répondre si ce n'était que ce n'était pas convenable. J'essaie juste de faire bonne figure face à mes résolutions… Mais à chaque fois qu'elle se trouvait en face de moi, mes barrières tombaient et il m'était bien difficile de réfréner mes envies de passer plus de temps avec elle. C'est moi-même qui voulait discuter plus amplement avec elle sans interruption l'autre fois dans l'amphi… Il semblait que mes mots n'étaient pas tomber dans l'oreille d'une sourde ! Je souris, non sans me mordre les lèvres, aimant à croire qu'elle désirait également passer plus de temps en tête à tête avec moi.
Finalement, ce fut plus fort que moi mais je cédais autant à son invitation qu'à mes envies. Je lui promis d'aller la voir à son travail pour me faire offrir ce verre et discuter avec elle. On s'était mis d'accord pour attendre encore un peu, avant de se voir dans un autre contexte.
Soudain, un de ses amis nous interrompit. Tallulah se raidit autant que moi, mais à l'inverse de ce qu'il s'était passé la première fois que nous fûmes surpris ensemble, elle ne laissa pas le temps au nouveau venu de poser une quelconque question. Je sentis bien qu'elle jouait la comédie, mais cela sembla tout de même fonctionner et son ami s'excusa platement pour son retard. Il était temps pour moi de prendre la poudre d'escampette ! Je voulus les saluer, lorsqu'une remarque faite par le jeune homme m'interpella et me coupa net dans mon action.
-Bah voyons, si je connaissais l'adresse de Rosa, je serais partie mon vieux !
-Et te laisser féliciter le futur papa Leigh toute seule ? Rêve ma fille ! Allez, on est parti !
Le futur papa Leigh ? Est-ce que ça ne serait pas…
Je restai quelques secondes à les observer se chamailler, jusqu'à ce que Tallulah ne lance un regard plein de reproches à son ami qui venait visiblement de gaffer. Sentant clairement que j'étais de trop, je préférai partir pour de bon. Je les saluai et pris le chemin du retour. Néanmoins, je ne pus que très difficilement mettre de côté mon hypothèse que Tallulah et Leigh se connaissaient.
Si c'était le cas, alors je sentais qu'il allait être difficile pour moi de respecter les résolutions que je peinais déjà à honorer.
A suivre…
