JOHN

Il se passa une semaine avant que John ne trouve le courage de saisir une plume et d'enfin écrire à son frère. Il avait écrit et réécrit cette lettre plus de trente fois dans sa tête avant de décider qu'il ne pouvait plus trouver de raisons de repousser l'échéance.

Jamie était dehors, apprenant à William comment poser des collets. Claire était dans l'infirmerie, faisant l'inventaire de ce qu'il lui restait comme ingrédients. Il était à moitié tenté de la rejoindre. L'écouter parler de la médecine du XXe siècle était absolument fascinant, même s'il peinait encore à y croire.

Au lieu de ça, il dénicha une plume et du papier et s'installa face à la fenêtre pour profiter du soleil automnal. Il trempa sa plume, la posa sur le papier. Il salua Hal, s'enquérit de sa santé et de celle de sa famille puis se figea, le bout de la plume à un doigt du papier.

Comment aborder la suite ? Les phrases qu'il avait préparé lui échappaient à nouveau et il fixa longuement les trois maigres lignes qu'il avait écrites. La main de Claire se posa sur son épaule. Il ne l'avait pas entendue approcher.

-Est-ce si difficile d'écrire cette lettre ?

-Je ne sais comment m'y prendre pour que Hal ne prenne pas le premier bateau pour les colonies. Il me dira que j'ai perdu la tête.

-C'est parfois bon de la perdre un petit peu.

-Oui, reconnut John en pensant à la main de Jamie qui s'était un instant posé au creux de ses mains la veille. Mais pas au prix de l'honneur.

Claire leva un sourcil.

-Et votre séjour ici vous coûte votre honneur ?

-Non, pour l'instant. J'ai donné beaucoup à mon pays et même si je refusais de le reconnaître, vous avez eu raison de me forcer à prendre un vrai congé plutôt que de rentrer en Angleterre et de repartir en mission. Cette maudite fièvre m'a trop affaibli.

Il ne l'aurait pas reconnu devant Jamie, à quel point il se sentait encore faible quand il se redressait un peu trop vite ou qu'il marchait trop longtemps. C'était probablement stupide.

Claire se contenta de hocher la tête.

-Nous avons de la chance qu'aucun virus n'ait profité de votre faiblesse.

Les fameuses bêtes invisibles qui vous rendaient malade. Claire avait promis de trouver du matériel pour leur prouver leur existence. Il était impatient il avait beau avoir confiance il continuait à trouver cette histoire incroyable. Si Claire pouvait lui confirmer qu'elle disait vrai, cela voudrait dire qu'elle avait aussi raison à propos de la guerre à venir. L'honneur lui dicterait alors normalement de partir et de prévenir le gouvernement. Claire prétendait cependant qu'il était impossible d'empêcher le cours de l'Histoire et John avait vu l'état à laquelle l'Écosse avait été réduite après Culloden. Il la croyait sur ça au moins. Son honneur lui dictait néanmoins de se battre pour garder les colonies.

Il partirait au premier signe que les choses devenaient sérieuses.

-Je ferais mieux de m'y mettre, soupira-t-il en désignant la lettre à Claire.

Il s'attendait à la voir partir, mais elle s'assit sur le banc à ses côtés.

-Est-ce que votre frère sait ?

-Nous n'en parlons jamais.

-Mais ?

-Mais Hal m'a évité un scandale une fois, au moins. Il doit le savoir et sa femme, Minnie, est trop futée pour ne pas le savoir aussi. Qui plus est, Hal connaît Jamie.

Il vit la tempête d'émotion dans les yeux de Claire. Sa compassion pour la vie cachée qu'il était habitué à mener depuis si longtemps, la tristesse à l'idée qu'il ne puisse se dévoiler même en famille. La honte succéda brièvement à ces deux émotions, sans doute parce qu'elle l'avait un temps méprisé pour ce qu'il était. Il lui pardonnait. Elle avait cessé de penser cela et elle savait quand aurait lieu la dernière exécution pour sodomie au Royaume-Uni. Quelque part entre 1830 et 1850 disait-elle. Il ne le verrait pas de son vivant, mais cette seule idée faisait battre le sang dans ses veines plus vite.

Enfin, le visage de Claire se décomposa. Elle venait de comprendre le sens de sa dernière phrase.

-Pourrait-il soupçonner quelque chose, entre vous et Jamie ?

John ne put retenir un petit rire.

-S'il ne soupçonne rien après avoir vu les regards que je lui lançait jadis, c'est qu'il est stupide. Et mon frère est très loin d'être un imbécile.

Claire grimaça. Ils imaginaient tout deux trop facilement un futur où Hal débarquait à Fraser's Ridge pour forcer son frère à retrouver tous ses sens. Il l'appréhendait et l'espérait tout à la fois, mais il doutait que Claire le comprenne. Son sens du devoir était indéniablement fort, mais différent de celui d'un militaire, et se permettait parfois d'être égoïste et impulsive comme il n'avait jamais osé l'être.

Et jamais il n'avait tant voulu se le permettre. S'il avait été un autre homme, il aurait maudit le sort qui se chargerait de faire à nouveau de lui et de Jamie des ennemis. John devait bien constater qu'il était assez égoïste pour rester auprès de Jamie mais une part de lui-même aurait quand même souhaité que Hal le force à revenir à la raison.

Il reprit la plume en soupirant. Saisissant l'allusion, Claire se releva et posa brièvement sa main sur son épaule.

-Je suis sûre que votre lettre sera très bien. Et sinon, nous serons recevoir votre frère.

John préférait ne pas imaginer Hal et Claire dans la même pièce et se contenta de sourire. Claire quitta la pièce et il se remit à écrire.

« Mon cher Hal, je t'avais promis de te tenir au courant de ma santé. Dans ma dernière lettre je t'informais de la probabilité que je passe au moins l'hiver chez des amis pour finir de me remettre de cette vilaine fièvre qui faillit m'emporter. William et moi sommes bien arrivés à bon port il y a une semaine et cet air frais fait déjà merveille sur ma santé. L'amie qui me soigne est désormais convaincue que d'ici quelques semaines, ces frissonnements que je ressent auront totalement disparus. J'ai suffisamment confiance en elle pour penser qu'elle a raison de vouloir me contraindre à prendre un peu de repos du service »

Il détestait reconnaître que Claire avait raison. Il avait trop donné de lui-même ces derniers mois, voire ces dernières années. Il avait besoin de repos et désirait profiter davantage de Willie tant qu'il était encore à l'âge où on veut passer du temps avec son père. Si Claire et Jamie n'avaient pas insisté, il aurait probablement opté pour un congé prolongé dans une des propriété de Willie, le plus loin possible de l'Angleterre et de ceux qui pourraient bien vouloir le renvoyer en mission.

Il lui faudrait aussi s'occuper d'envoyer une demande de congé plus longue auprès de l'armée. Elle ne lui serait probablement pas refusée. S'en occuper serait sa priorité dès qu'il aurait finit sa lettre. Il relit ses dernières lignes et hocha la tête. Hal serait rassuré. Il trempa à nouveau sa plume dans l'encre et continua à écrire, plus serein.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas écrit à Hal et tout lui raconter prit du temps. Quand John reposa définitivement la plume, le soleil avait presque atteint son zénith. Plus aucun bruit de provenait de l'infirmerie, cependant, en tournant la tête, il vit par la fenêtre Claire s'affairer dans son jardin d'herbes. La nuque le tançait d'être resté si longtemps courbé et il se redressa, réunissant les différents feuillets de sa correspondance.

Il sortit sur le perron, juste à temps pour voir passer en courant Willie. Il était couvert de boue des pieds jusqu'à la ceinture.

-Ne t'inquiète pas, intervint Jamie alors que John s'apprêtait à crier à son fils de s'approcher. Je lui avais pourtant dit de ne pas se pencher au-dessus de l'enclos à cochon. Je lui ai dit d'aller se rincer dans la rivière avant de rentrer dans la maison pour finir de se débarbouiller.

-Dans cette eau glaciale ? Il va attraper la mort !

Il y avait aussi des sangsues dans le ruisseau, énormes. Il ne serait pas surpris si Willie revenait en hurlant. Jamie se contenta de hausser les épaules, peu perturbé.

-Elle n'est pas si froide et au moins nous serons sûrs qu'il se rappellera d'obéir la prochaine fois.

John n'était pas sûr d'approuver cette vision de l'éducation pour une jeune lord anglais. Ils en reparleraient, et il comptait bien obtenir gain de cause. Mais plus tard, quand Willie serait débarbouillé et en train de se réchauffer au coin du feu.

-Claire n'approuvera pas davantage, le rassura Jamie, toujours aussi perspicace. Et je te laisserait décider la prochaine fois. Tu es son père, après tout.

Cette simple phrase calma une grande partie de l'agacement de John.

-Si Willie désobéit à un ordre du propriétaire des lieux ou si ses actions présentent un danger quelconque aux habitants ou aux bêtes, j'estime naturel que le même propriétaire puisse décider de son châtiment, rétorqua-t-il gravement avant de sourire. Fais moi juste savoir ce que tu décides que je puisse t'épauler s'il vient se plaindre à moi. Je sais combien Willie peut être buté et percevoir de l'injustice alors qu'il est en tort.

-Très bien.

Jamie paraissait presque étonné par sa proposition. Quand ils avaient décidé que John resterait pour le moment à Fraser's Ridge, ils n'avaient pas réalisé que l'éducation de Willie pourrait être un point de tension entre eux. L'enfant ne pouvait avoir qu'un père et ils voulaient tous deux remplir ce rôle, même si Jamie tâchait de le nier.

-Si j'ai une place ici, auprès de toi et Claire, souffla-t-il, il va sans dire que tu en as une auprès de Willie. Si tu ne peux être son père, je tiens à ce que tu participes quand même à son éducation, et pas seulement pour lui montrer comment poser des collets ou monter à cheval.

Le soulagement se voyait dans les yeux de Jamie. Il s'empara brièvement de sa main pour la serrer.

-Merci.

Puis, il s'empara des lèvres de John.

Celui-ci resta figé une seconde, trop surpris pour réagir comme à chacune des trop rares fois où Jamie avait osé ce genre de geste. Jamie semblait avoir apprécié chaque baiser échangé et l'avait deux ou trois fois invité à l'embrasser, mais il ne prenait pas vraiment l'initiative. John avait rêvé de ça pendant des années.

Une fois passé l'instant de surprise, John fit un pas en arrière. Jamie le retint.

-J'ose espérer que tu ne me fais pas l'affront de croire que ce baiser est un remerciement pour me permettre d'être un petit peu le père de William. Je sais ce que j'ai proposé il y a des années mais nous n'en sommes plus là depuis longtemps, n'est-ce pas ?

John se souvenait de la honte et de la tristesse qu'il avait ressenti quand Jamie s'était offert à lui alors que son dégoût était visible dans sa posture. Inconsciemment, il y avait effectivement pensé quand Jamie l'avait embrassé. La tension dans ses muscles se relâcha, laissant place à de l'embarras. Jamie ne lui laissa cependant pas le temps de s'excuser et s'empara à nouveau de ses lèvres, résolument. Cette fois, John répondit avec enthousiasme.

Un bruit lui fit rouvrir les yeux. Le cœur battant, il s'éloigna de Jamie. Maintenant seulement, il réalisait leur stupidité. S'embrasser ainsi sur le perron, alors que n'importe qui pouvait venir chercher l'aide ou les conseils de Jamie... Il les avait condamné tous les deux à l'opprobre générale des habitants de Fraser's Ridge. Il devrait fuir, ne fut-ce que pour faire taire les commentaires et pour éviter à Claire un plus grand scandale encore. Celui-ci pouvait le rattraper à n'importe quel moment à présent. Même dans un coin si reculé des colonies, les nouvelles circulaient fort vite.

Jamie réagit également en s'éloignant vivement, comme si il était encore possible de convaincre la personne qui les avait surpris qu'elle avait mal vu. Très vite cependant, sa posture se fit moins défensive et John se retourna pour voir qui les avait surpris. Il espérait que c'était Claire, mais elle travaillait de l'autre côté de la maison. Elle ne serait pas venue depuis cette direction. Au moins était-il sûr que ce n'était pas Willie.

Fergus Fraser se tenait là, appuyé contre un arbre, l'air tranquille. On aurait dit qu'il ne se sentait aucunement concerné par la scène qu'il avait surpris.

-Fergus, le salua Jamie d'une voix presque étranglée. On a besoin de moi quelque part ?

-Pas du tout my lord, répondit joyeusement celui-ci. Pour autant que je sache, tout va bien, du côté des tenanciers comme pour la famille. Seulement, je sais que lord John comptait expédier une lettre et je venais voir si celle-ci était prête. Quelques hommes vont faire un tour en ville, nous avons besoin de pas mal de choses pour les prochaines semaines.

Perdu dans leur baiser, John avait fait tomber la lettre qu'il tenait à la main quand Jamie l'avait rejoint. Il se pencha pour la ramasser, le front en feu. Jamie lâcha une bordée de jurons dans sa langue.

-J'avais oublié qu'ils partaient ce matin, ajouta-t-il en anglais. Ont-ils besoin que je dresse une liste ? Et Claire aura peut être des réclamations pour son infirmerie.

-Pas du tout, je leur ai déjà donné vos instructions et je leur rapporte la liste des besoins pour l'infirmerie de madame.

-Et voici ma lettre, ajouta John en se redressant et la montrant au jeune homme.

-Parfais alors. Voulez-vous m'accompagner pour la leur porter, lord John ?

Il souriait en disant cela, mais John se souvint qu'il était presque un fils pour Jamie. Si le jeune homme avait été fort plaisant jusque là, il n'en serait plus ainsi à l'avenir et John n'avait guère d'autre choix que de le suivre. Il épargnerait au moins à Jamie d'entendre ce que Fergus avait à dire. Il acceptait tout juste de reconnaître ses sentiments pour lui, ce que son fils adoptif pensait de la situation le déchirerait. John au moins avait l'habitude d'entendre ce genre de choses.

Il tâcha d'échanger un regard avec Jamie, mais le visage de celui-ci s'était fermé. Il était indéchiffrable et cela faisait longtemps que John ne l'avait pas vu ainsi. Il ne savait pas si le changement n'était du qu'à l'arrivée de Fergus ou si Jamie regrettait la voie qu'il avait prise. Il ne pouvait pas lui poser la question pour le moment, aussi se détourna-t-il et tâcha de paraître plus serein qu'il ne l'était en vérité.

-Pourquoi pas, répondit-il à Fergus. Je vous laisse me guider.

-Je m'occupe de Willie, murmura Jamie quand John passa devant lui.

John hocha la tête, ne sachant trop comment réagir, et rejoignit Fergus. Celui-ci lui fit signe de le suivre et ils s'éloignèrent.

Fergus marchait vite et il régla son pas sur le sien. Par hasard, son regard se posa sur sa main de bois. Un soldat anglais la lui avait coupé quand il était enfant. Une autre raison pour le jeune homme d'être prévenu contre lui.

Après une semaine à profiter de l'hospitalité de Fraser's Ridge, John commençait à se faire à la topographie des lieux. Où que soient ces hommes qui s'apprêtaient à partir, Fergus ne lui faisait pas prendre un raccourci. Une fois qu'ils se furent enfoncés dans le bois, John s'arrêta.

-Il me semble que nul ne nous entendra ici. N'est-ce pas pour cela que vous nous avez fait passer par là ?

Fergus se retourna en souriant.

-J'ai pensé que vous préféreriez un peu d'intimité pour discuter. J'aurais bien proposé de le faire chez nous, mais Marsali a suggéré de le faire dehors pour que nous ne soyons pas dérangés par les pleurs du bébé.

-Votre épouse est au courant ?

John était mortifié. Il s'en doutait un petit peu. Jamie, Claire et lui n'avaient pas été discrets les premiers jours après son arrivée.

-Je ne peux pas dire qu'elle approuve vraiment ce qui se passe. Étant donné que my lord a un temps été son père adoptif, ce n'est pas surprenant. Si cela peut vous rassurer, elle a mis également du temps à apprécier my lady.

Il dit cela presque sur un ton d'excuse. John se retrouva à le fixer longuement du regard, essayant de deviner s'il était sincère. Fergus se soumis à son inspection, puis haussa les épaules en souriant à nouveau.

-Pour ma part, je ne voit vraiment pas ce que je pourrais avoir à redire à ce qui se passe entre vous.

-Vraiment ?

-Si milady ne désapprouve pas, pourquoi le ferais-je ? Vous menez tous votre vie comme vous l'entendez. Marsali et moi sommes juste contents de les voir si heureux. La présence de Willie n'y est pas pour rien bien sûr, mais même sans cela, il est évident que vous faites partie de la famille. Il ne nous viendrait pas à l'esprit de vous repousser.

John hocha la tête, cherchant sans y parvenir à retrouver une contenance. Il ne s'attendait pas à ce que le jeune homme ait réalisé la véritable ascendance de William. Il était à craindre que la ressemblance ne fasse qu'augmenter avec le temps. Une autre raison de ne pas s'attarder plus de deux ou trois ans.

Il retint un sourire. La veille encore il se forçait à penser que leur départ était une question de mois. Petit à petit, il se faisait à l'idée que les promesses de Jamie et Claire étaient sincères.

-Vous semblez surpris, reprit Fergus. Milord m'a trouvé dans la rue alors que je tâchais de vider ses poches. Sans lui, je serais aujourd'hui mort, en prison ou dans un bordel. Je serais le dernier à le juger.

-Cela ne devrait pas me surprendre en effet. Jamie a le don de s'entourer de personnes remarquables. Vous et Claire n'en êtes que les exemples les plus exceptionnels. Je m'excuse d'avoir pensé autrement.

-Alors, qu'est-ce qui vous surprend ?

Il ouvrit la bouche et la referma, n'offrant qu'un faible sourire au jeune homme.

-Si nous ne nous pressons pas, je crains que ma lettre ne parte pas avant huitaine.

À son grand soulagement, Fergus approuva d'un signe de la tête et ils reprirent leur marche à travers le bois. Cette fois-ci, le jeune homme allait visiblement par le chemin le plus direct et John se contenta de lui emboîter le pas sans vraiment se préoccuper de ce qui l'entourait.

C'était étonnant. Il avait depuis très longtemps pris l'habitude de cacher ce qu'il était et nul ne l'avait jamais découvert. Seuls étaient informés ses anciens amants et Jamie. Ce dernier ne l'avait su que parce qu'il était suffisamment aveuglé par ses émotions pour croire l'écossais réceptif à ses avances. Il haïssait le silence auquel il était forcé mais s'était habitué à la protection qu'il lui offrait. Étrange comme le fait d'être mis à nu par des gens dont il n'avait rien à craindre le mettait plus mal à l'aise que ces années de silence. C'était déstabilisant de pouvoir être lui-même, même en privé. Il n'avait jamais pu l'être, même au sein de sa propre famille. Cela aurait du être libérateur et c'était aussi terrifiant que de devoir se cacher.

Dieu, qu'il détestait être ainsi prit au dépourvu. Après avoir désiré l'amour de Jamie en vain tant d'années, voilà qu'il lui reprochait presque d'avoir bouleversé son existence toute entière.

Douce ironie.

Il eut tout le temps d'y repenser une fois qu'il eut confié sa lettre à Hal aux tenanciers. Plus d'un était un ancien de la prison d'Ardsmuir, mais ils semblaient l'accepter avec un respect réticent et bourru. Il était l'ami de Jamie et s'était tout ce qui leur importait. C'était étrange de trouver sa place parmi ces highlanders, presque tous d'anciens traîtres à la couronne.

Tout en grimpant la pente qui le conduirait un peu au dessus de la grande maison, John respira profondément l'air pur des montagnes. Il y avait une odeur particulière dans l'air qui lui était déjà étrangement familière. À part chez Hal, il ne s'était jamais vraiment senti chez lui nulle part. Il avait toujours voyagé, pour l'armée ou le gouvernement, plus rarement pour son propre plaisir. L'attachement à une terre ou une maison était pour lui quelque chose d'étrange mais là, tout d'un coup, il se sentit chez lui.

Arrivé à la grande maison, il entra sans frapper, pour la première fois également. Une douce odeur de soupe se répandait jusque dans l'entrée. Dans la pièce principale, assis sur un fauteuil près de la fenêtre, Jamie et Claire s'embrassaient. C'est à peine s'ils relevèrent la tête en l'entendant entrer. Il ressentit un pincement de jalousie, pas à cause de leur amour cette fois, mais parce qu'eux n'avaient pas à trembler à l'idée qu'on les surprenne. Il devrait être plus prudent en embrassant Jamie. Il était temps que l'euphorie à l'idée de l'avoir enfin à lui s'estompe et qu'il recommence à réfléchir de manière rationnelle. Il s'éclipsa à petits pas et monta à l'étage à la recherche de Willie. Celui-ci n'était pas là, mais ses vêtements séchaient sur une chaise. Par la fenêtre, il le vit dans le jardin de simples de Claire, caressant le chat.

Quand il redescendit, Claire mettait la table. Elle lui sourit, même quand Jamie et lui échangèrent une courte mais puissante étreinte.

En vérité peut être était-il un peu jaloux de la famille de Jamie et de la façon dont ils avait tous décidé de l'accepter, même Claire qui avait le plus de raison de se méfier de lui. Il aurait voulu pouvoir trouver la même chose dans la maison de son frère en Angleterre. Hal l'aimait énormément, sa femme et ses enfants aussi, mais jamais certaines choses ne seraient proférées à voix haute pour protéger sa vie et leur réputation. À Fraser's Ridge, ou du moins dans cette maison, il n'avait aucun secret à cacher. Il était chez lui, véritablement.

Claire passa devant eux, frôlant la main de Jamie au passage.

-Je vais chercher Willie, le repas sera bientôt prêt.

Elle aurait simplement pu ouvrir la fenêtre et l'appeler mais elle leur accordait un moment seuls et John aurait pu l'embrasser.

-Nous avons été imprudent, reconnut-il quand elle fut partie.

-Terriblement, approuva Jamie. Nous avons de la chance que seul Fergus nous ait surpris. Nous devrons être plus prudent à l'avenir.

John laissa échapper un rire amer.

-J'ai passé ma vie à l'être mais tu m'as toujours rendu imprudent.

-Je jure que j'ai été un jeune homme prudent, lui répondit Jamie sur un ton plus joyeux. Avant de rencontrer Claire du moins.

-J'aime Claire, mais elle ne connaît pas la signification de ce mot.

Il était étrange d'enlacer un homme qui se mettait à sourire juste en pensant à sa femme, mais John chercha néanmoins à son tour cette étreinte et l'embrassa. John fut soulagé de le voir y répondre, de manière presque languide. Il aurait été naturel que Jamie se montre plus circonspect. Il n'en était rien et d'un coup, John n'eut plus le moindre doute, ni en Jamie, ni en Claire, ni en lui-même.

Ce qu'ils faisaient, ils le faisaient au dépit du bon sens et de la morale. Mais cela n'avait aucune importance au final car tout cela sonnait étrangement juste. Il se sentait à sa place, dans le cœur de Jamie. Ce n'était pas la même place que celle de Claire occupait, mais elle était suffisamment importante pour le contenter. Le désir d'avoir Jamie pour lui tout seul et de l'entraîner dans son lit le rongerait toute sa vie mais il était bon de se dire que quoi qu'il se passe par la suite, il savait désormais à quoi ressemblaient ses baisers. Il restait, pas seulement parce que son amour pour Jamie le poussait à presque toutes les compromissions mais parce qu'il se sentait à sa place dans cette étrange famille, parce qu'il aimait Claire autant qu'elle l'appréciait, d'une affection mêlée de respect et de gêne, parce que l'idée de voir grandir William avec Jamie à ses côtés le comblait de joie.

Un grognement de la part de Jamie le ramena à l'instant présent. Son corps se collait contre le sien d'une manière qui comblait toutes ses attentes les plus folles. L'espace d'un instant, il se vit coller Jamie contre le mur et glisser sa main dans ses chausses. Cette seule idée faisait affluer son sang vers le bas de son corps, mais il réussit à se détacher de Jamie, pantelant. Ce dernier avait également l'air de chercher son souffle.

-Claire, murmura John.

-William, ajouta Jamie.

Ils échangèrent un regard où la culpabilité se mêlait au désir. La porte qui se rouvrit les fit s'éloigner un peu plus. William courut jusqu'à John et, sans s'apercevoir de son teint vermeil, entreprit de lui raconter comment il était tombé dans l'enclos de la truie. Claire lui rappela de se lever une dernière fois les mains et jeta un coup d'œil inquisiteur à John. Elle avait l'air amusée et un peu ennuyée. Il était presque certain que son regard renvoyait la même expression.

-Lavez-vous les mains aussi John, lui intima-t-elle. On ne plaisante pas avec les germes.

-A vos ordres, Claire.

Elle houspilla également Jamie pour qu'elle obéisse et ils s'empressèrent de se laver les mains avant de rejoindre la table. William était déjà assis et reprit le cours de son récit à l'endroit où il l'avait laissé. Ils échangèrent tous trois un regard amusé mais le laissèrent faire. Ils auraient tout le temps du monde pour parler le soir au coin du feu. Parler du passé, de l'avenir, celui qu'ils vivraient et celui qui était déjà écrit. Peut être que ce soir, Jamie ne rejoindrait pas la couche de Claire. Peut être que si. Ils avaient le temps de toute manière. Ce soir, et plein d'autres soirs.

Aussi longtemps que possible, se promit-il tout en s'asseyant parmi les siens.