Tallulah
Lundi matin, je me levai de bonne heure pour commencer mon service au café. Mon premier cours de la journée était avec Monsieur Zaidi, mais ne commençait qu'à neuf heure et demie. Le café, lui, ouvrait à six-heures trente. Cela me faisait une bonne matinée remplie quand même ! J'appréhende quand même de revoir Hyun. J'eus bien compris que de me voir avec Monsieur Zaidi l'eut alerté l'autre soir, au point d'en faire part à Morgan. En revanche, samedi, c'était la première fois que je voyais mon ami adresser un regard si glacial à un quelqu'un, et cela me surprit d'autant plus que ce fut envers un client.
Quand je posai un pied au café, je saluai Clémence et celle-ci le fit à sa manière. Toujours un peu brusquement et sans joie de me voir. Hyun n'était pas encore arrivé. Tandis que je préparai les tables et que Clémence arrangeait la vitrine avec nos produits, je lui touchai deux mots au sujet de ma demande d'heures supplémentaires. Apparemment, Hyun ne lui avait rien dit mais étrangement elle ne parut pas réticente face à cette suggestion.
-Je ne peux nier que ça me soulagera un peu. Je dis bien, un peu, t'as encore beaucoup à apprendre mais les clients sont plutôt satisfaits de tes performances. (Elle prit un ton plus sec) J'espère que ce sont bien tes services et non l'ourlet de ta jupe qui les impressionnent.
Là elle va trop loin. Je me redressai pour croiser son regard. Nous nous jaugeâmes un moment, et je vis un sourire amusé apparaître au coin de ses lèvres. Comprenant son petit jeu, je lui fis un de mes sourires les plus éclatants et me remis à préparer les tables après avoir rétorquer posément :
-Eh bien nous verrons bien ce matin ! Je porte un jean et un adorable col roulé pour protéger ma gorge de ce froid hivernal. (Je fis mine de m'inquiéter pour elle) Faites attentions à vos bronches, je sais que le café est chauffé, mais tout de même.
Alors que j'allais en terrasse, je pus l'entendre gronder dans sa barbe mais n'ajouta rien de plus. Je refermai la porte pour ne pas laisser le froid entrer, et je pus en profiter pour libérer ce semblant de colère qui m'eut envahie plus tôt. Je fis tout de même attention à ne pas trop élever la voix.
-Mais quelle pétasse celle-là ! Va falloir qu'elle se détende un peu l'oignon…
-Quelle vocabulaire fleurie !
Piquant à fard à l'idée que l'on eut pu m'entendre jurer contre ma patronne, je me dressai vivement et lâchai un profond soupir de soulagement en voyant que ce n'était que mon ami qui arrivait enfin.
-Hyun…tu m'as fichue une de ces trouilles !
-Haha ! J'ai comme l'impression que tu as essuyé une nouvelle dispute avec Clémence ?
Je fis le tour de la table que je nettoyai pour lui faire la bise.
-Boh, pas vraiment, mais ses remarques deviennent de plus en plus déplacées…avouai-je en me remettant au travail. Je ne pus m'empêcher de jeter un regard noir à Clémence à travers la fenêtre. Elle repartait en cuisine.
-Hé, m'appela-t-il d'une voix douce tout en s'accroupissant à côté de moi, les bras posés au bord de la table : Tu veux que j'aille lui parler ?
-Tu l'as suffisamment fait, Hyun. Assurai-je en posant mes yeux sur lui : Maintenant, elle profite de tes absences pour me descendre…Elle trouvera toujours un moyen de me rabaisser. (Je pris une profonde inspiration) M'enfin, elle a quand même admis que mes performances la soulageaient un peu. A tel point qu'elle a accepté de m'ajouter des heures sur mon emploi du temps.
-A-ah oui ? J'ai oublié de lui en parler, désolé.
-Ce n'est pas grave, maintenant c'est fait, lui souris-je : Vas-y avant qu'elle ne me saute à la gorge en pensant que je t'aguiche avec l'ourlet de mon jean !
-Q-Quoi ?
Je ris, oubliant un instant ma colère de tantôt à l'encontre de Clémence.
-Rien oublie, haha !
Lorsque les premiers clients arrivèrent, nous fûmes tous sur le qui-vive. Hyun trouva tout de même le temps me sortir quelques blagues entre deux de mes passages au comptoir pour lui déposer des commandes. Comme tous les lundi matin, je croisai le responsable administratif qui réclamait toujours le même café avec sa goutte de lait ainsi que d'autres professeurs d'Antéros. Hyun en reconnut deux de son bâtiment.
-Tu vois celle avec la veste moumoute ? C'est un tyran ! pesta-t-il en prenant un faux air mauvais.
Je pouvais dire que c'était de la comédie pour l'avoir maintenant vu deux fois avec une véritable expression dure et défiante. Peut-être l'eussè-je dévisagé trop longtemps alors que j'attendais qu'il me prépare les commandes, mais il me demanda s'il avait fait quelque chose de mal.
-Hein ? Pourquoi ?
-Je ne sais pas, je te trouve plus souriante d'habitude…
Ne voulant pas remettre sur le tapis ce qu'il s'était samedi soir, je détournai le regard en lui assurant que tout allait bien. Ce fut à son tour de me dévisager longuement, avec une expression assez suspicieuse. Il déposa la tasse de thé sur le comptoir, et au moment où je voulus la prendre pour la poser sur mon plateau, Hyun glissa timidement sa main sur mon poignet comme pour attirer mon attention.
-Tu me parles quand ça ne va pas d'habitude, qu'est-ce qui a changé Tallulah ? s'inquiéta-t-il sérieusement.
Mon cœur rata un battement…Je me voyais mal lui dire que je ne comprenais pas sa méfiance envers mon professeur. Si la première fois je parvins à faire semblant de ne pas être intéressée par Monsieur Zaidi, plusieurs jours s'étaient écoulés depuis, et je ne me sentais plus aussi sûre et certaine de pouvoir mentir à mon ami.
Redressant le menton, je lui souris aussi sincèrement que possible et pris sa main dans la mienne.
-Tout va bien, Hyun.
Il sourit en coin, pas très convaincu de ce que je pus voir, mais il n'insista pas. Mon collègue termina de préparer les commandes et je pus les apporter en terrasse. Les heures passèrent et il était bientôt l'heure pour Hyun et moi d'aller en cours. J'essayai de garder bonne figure jusqu'au bout même si je me sentais un peu fatiguée. De nouveaux clients vinrent s'installer à l'intérieur, et je souris de toutes mes dents, retrouvant un regain d'énergie en voyant Rosalya et Leigh.
-Bienvenu à vous ! les accueillis-je en leur donnant une rapide étreinte : T'as fini t'es cours ? demandai-je à Rosa en les guidant jusqu'à une table libre et propre.
-Mon cours est reporté, comme Leigh ne travaille pas le lundi matin, on en a profité pour sortir un peu.
-Très bien, dans ce cas qu'est-ce que je vous sers ?
-Ooh, une grande cup de chocolat chaud avec de la guimauve et un croissant aux amandes s'il te plaît. (Elle me regarda de haut en bas) Je ne m'y ferais jamais à ce tablier.
-Haha, mais si, regarde j'y arrive bien moi ! Leigh, que prendras-tu ?
-Un thé vert avec un sucre et un croissant comme Rosa. Au fait, mes félicitations, Rosalya m'a dit pour le studio.
-Attends, ne me félicite pas trop tôt je n'ai pas la confirmation encore !
Je leur fis un clin d'œil et filais donner la commande à Hyun. Depuis le comptoir, je pus entendre les bribes de leur conversation.
-J'espère que ça ne te pose vraiment pas de souci…
-Mais non chéri, toi aussi t'avais besoin d'évacuer ! Tout le monde à le droit à un confident. Et je te l'ai dit, je suis même rassurée que tu aies trouvé quelqu'un à qui parler. Je sais que c'est dans ta nature, mais être trop réservé n'est pas bon à ton âge.
-A mon… ? Peu importe, haha ! J'avoue que le courant passe très bien avec Rayan. Depuis Juillet maintenant qu'on se côtoie, j'ai bien envie de l'inviter à dîner un soir.
-Bien sûr, on fera ça quand vous on aura tous un soir de libre. Mais déjà, il vient avec nous Samedi, histoire de fêter avec nous la nouvelle !
Hyun déposa tout ce qu'il fallait sur un plateau et me prévint qu'il partait se changer et qu'il m'attendrait dehors. J'opinai d'un hochement de tête et apportai ma commande à mes amis.
-Voilà pour vous ! Et en plus je clôture ma matinée avec les meilleurs clients qu'on puisse souhaiter.
-Ah, la belle-sœur nous quitte déjà, plaisanta Leigh en remuant son thé.
-Leigh… rouspéta gentiment Rosalya mais cela me fit plus rire qu'autre chose.
-Pas de problème Rosa.
Je les embrassai tous les deux et partis à l'arrière-boutique prévenir Clémence que je m'en allais. Puis, une fois mon uniforme rangé dans mon sac de cours, je filai rejoindre Hyun qui sautillait sur place pour se réchauffer. Le bousculant gentiment, je courus devant lui en criant qu'il ne serait jamais assez rapide pour me rattraper. S'entama une course poursuite jusqu'à la fac que Hyun perdit de peu. Une fois dans la cour, je le vis foncer sur moi pour me chatouiller et me punir d'avoir triché. Je lâchai un cri alors qu'il me portait sur son épaule en me secouant comme un prunier. Je ne m'attendais pas à ce qu'il ait autant de force, j'étais plutôt lourde…
-Haha ! H-Hyun Haha, arrête ! Repose-moi haha !
-C'est ta punition pour avoir triché, mwahaha !
-M-mais non ! ris-je : C'est toi qu'est nul !
Entre la course et mes rires, j'avais du mal à reprendre mon souffle. Hyun décida enfin à me poser sur un banc alors que tout le monde nous regardait avec des yeux étranges, parfois amusés, moqueurs ou attendris. Me tenant les côtes, je soupirai d'aise maintenant que j'étais libérée de son emprise. Je ressentis une petite douleur à mon bas ventre et me dis qu'il me secoua peut-être un peu trop fort.
-J'te jure…j'ai perdu cinq kilos !
-Oh bah oui, au moins ! se moqua mon ami en s'installant à mes côtés. Il passa son bras derrière moi tandis que je répondais à un message que Chani m'eut envoyée à l'instant. Apparemment, elle n'avait rien loupé du spectacle et se trouvait sur les marches du bâtiment d'art. Curieuse et empressée de retrouver mon amie, je tournai la tête et la cherchai des yeux tout m'avançant vers le bâtiment. Mon sourire se fana aussitôt que je croisai les yeux perçant de Monsieur Zaidi qui se tenait juste à côté d'elle et du Directeur.
-Quelle fougue ! Il y a des jours où j'aimerai avoir la même énergie, fit le Directeur en s'adressant à Hyun et moi. Lui non plus, n'avait rien raté de notre entrée.
-Surtout avec une matinée de boulot au café, je ne sais pas si je vais avoir la même énergie quand j'irai bosser demain, souligna Chani à qui je fis la bise.
Je saluai poliment le Directeur ainsi que mon professeur qui ne me lâchait pas des yeux.
-Ah oui ? En voilà des jeunes gens courageux. Vous êtes également en Art ? demanda le directeur à mon collègue. Ce dernier n'eut pas le temps de répondre que Monsieur Zaidi le fit à sa place.
-Non, il n'est dans aucun de mes cours.
Hyun plissa un œil, comme agacé et ajouta :
-Je suis en info. Com. En M2, comme Tal'.
Il sourit au Directeur, mais n'omit pas de lancer un lourd regard à mon professeur qui arqua un sourcil. Je vis les muscles de sa mâchoire se crisper… Qu'est-ce qu'il leurs prend !? Chani ressentit visiblement le malaise et m'interrogea en silence. Souriant à mes aînés, je me tournai vers Hyun qui avait gravi une marche supplémentaire pour arriver à ma hauteur.
-D'ailleurs, tu vas être en retard Hyun… Chuchotai-je : C'est toujours toi qui m'accompagne, la prochaine fois ce sera mon tour, promis.
Son visage se radoucit et j'en fus soulagée. Alors que je me penchai pour lui faire la bise, Hyun prit mon visage en coupe et se pencha au-dessus de moi pour déposer un baiser, aussi léger qu'une brise, sur mon front qu'il eut avec douceur dégagé dessous mes cheveux. Cela lui fut déjà arrivé de m'embrasser à cet endroit, tout comme moi, comme je le faisais un peu à tous mes amis…mais je sentis une différence dans celui-ci qui me surprit à un point que j'eus un certain temps de latence avant de retrouver mes esprits. Déjà au loin, je vis mon ami trotter jusqu'à sa section et nous saluait Chani et moi d'un signe de la main.
-Ah, l'amour…un soutien indéniable en cette période difficile de vos études.
Jamais je ne m'étais sentie rougir aussi nettement qu'à ce moment-là. Le Directeur ne pensait bien évidemment pas à mal, et semblait même fier de sa remarque. Pour ma part, les mots me manquaient, et le courage de croiser leurs regards respectifs aussi. En baissant les yeux, je remarquai alors la main de Monsieur Zaidi, serrer avec force l'anse de sa mallette avec tant de force que ses phalanges blanchirent.
Si le Directeur et Chani reprirent à converser allègrement tout en se dirigeant vers l'amphi, le silence fut palpable entre Monsieur Zaidi et moi qui marchions en retrait. Je lui jetai un coup d'œil furtif, son regard restait fixe, porté droit devant lui. Une fois dans l'Amphi, Chani et moi nous installâmes aux mêmes places que la semaine dernière, bien que j'eusses peut-être préféré être cachée dans le fond de la salle. Il fallait avouer que l'on entendait bien mieux devant, d'autant plus que Monsieur Zaidi n'utilisait pas de micro, comme la plupart des autres profs lors d'un cours magistral.
Les élèves entrèrent petit à petit tandis que le Directeur et lui continuaient vivement à discuter. Le plus âgé donna une enveloppe assez épaisse à l'autre, puis repartit. Le professeur n'eut même pas besoin de réclamer le silence que tout le monde se tut.
-Je vais distribuer le planning des examens. Nous les avons reçus ce week-end, malheureusement la plateforme informatique est en maintenance pour quelques temps, nous vous fournissons donc des polycopiés. Attention, il n'y a qu'un seul exemplaire par étudiant d'autant plus que c'est nominatif. Merci de prendre pour les absents.
Nom par nom, Monsieur Zaidi commença donc à distribuer les feuilles. Les élèves les plus éloignés descendaient en toute hâte pour ne pas faire déplacer le professeur à chaque fois. Me trouvant à une extrémité, je fis de même et alors que j'attrapai mon planning, il ne le lâcha pas aussitôt et murmura au plus bas : « J'aimerai vous parler ». Comprendre : Pouvez-vous rester à la fin du cours ?
Cette fois-là, je n'en avais pas du tout envie. Pas après ce qu'il m'avait dit samedi. « Fallait pas se sentir obligée » Vraiment, je ne savais pas pour qui il se prenait… Je retournai à ma place, le cœur serré en jetant un rapide coup d'œil à mon planning. Après que tous reçurent leur emploi du temps personnel des examens, un brouhaha général s'initia dans l'amphi, mais notre aîné parvint malgré tout à faire retrouver son calme à tout le monde. Sur le ton de la plaisanterie, il nous invita à profiter des festivités qui se déroulaient à la plage, ce week-end, car elles risquaient d'être nos dernières avant la prochaine ligne droite.
Je m'efforçai de maintenir ma concentration à son paroxysme, mais la fatigue de tantôt revint au galop avec un mal de crâne qui ne donna le tournis, même en étant assise. Plus d'une fois, je pris ma tête entre mes mains en essayant de comprendre ce que racontaient mes camarades en plein débat autour de la problématique de la semaine dernière, que nous devions approfondir, pour la conclure ensuite au prochain cours.
-Tout va bien ? me murmura Chani qui posa une main réconfortante sur mon genou. Je me redressai et lui souris.
-Cela va passer, juste un coup de fatigue.
Mes notes furent très brouillonnes… Mes camarades avaient encore plus de peps que vendredi et leurs voix semblaient raisonner dans mon crâne. Puis, un élan de panique me prit lorsqu'une une vive douleur s'enclencha au plus bas de mon ventre, et cette fois je sus que ce n'était pas à cause de Hyun. Oh non… Je priai pour que je me fasse de fausses idées, mais en réalisant que nous étions en fin de mois je me frappai intérieurement de ne pas avoir était plus prévoyante.
Entre les cours, le boulots et mes recherches pour un nouveau logement, j'eus complètement oublié l'arrivée de mes règles qui étaient pourtant du genre à se pointer à date fixe. Par automatisme, je serrai les jambes alors que je sentais mon visage s'enflammer d'embarras. Si ma mère vivait très bien ses menstruations, pour ma part, c'était une véritable torture. Les crampes étaient insupportables et je sentais déjà mes jambes trembler. Je comprenais mieux d'où venait cette subite fatigue et atroce migraine…
Monsieur Zaidi me lança plusieurs coups d'œil en coin, et je priai pour qu'il ne m'interroge pas. Ma concentration était aux abonnées absentes, et mes camarades semblaient avoir plus d'aplomb que moi de toutes façons. Le reste du cours fut des plus stressants, et une fois la fin annoncée, Chani se tourna vivement vers moi et me sonda sérieusement.
-T'es pâle comme jamais…tu vas me dire ce qu'il ne va pas ?
-Je t'en prie, dis-moi que dans ton sac t'as des-
Je m'interrompis en voyant des élèves derrière mon amie qui essayaient de sortir de la rangée. Je m'écartai avec précaution, vins coller mon dos au mur des escaliers et les laissais tous passer. Monsieur Zaidi choisit ce moment pour s'avancer vers moi. Oh non, allez-vous-en ! Voulus-je lui hurler.
Chani l'interrogea du regard et notre aîné s'excusa auprès d'elle, lui informant qu'il aimerait discuter un moment avec moi. Il semblait attendre une réponse et je compris que ce qui s'était passé Samedi devait beaucoup le tracasser. Préférant mettre les choses au clair une bonne fois pour tout, j'acquiesçai en espérant que ça ne s'éternise pas non plus. Je n'ose pas me retourner de toute façon…
-Je t'attends en salle de repos ? me demanda Chani, toujours aussi soucieuse.
J'eus tellement envie de la rejoindre, mais clairement je n'osai plus bouger. En me mettant debout, j'eus senti la catastrophe vaginale arriver. Ne voulant pas pénaliser mon amie d'aller déjeuner, je lui souris en lui assurant que ça ne serait pas long -car non, je n'avais pas le temps pour lui en cet instant- et que je la rejoindrai directement à la cafétéria.
Elle salua notre professeur qui s'excusa une nouvelle fois. Ah là mon pote tu peux t'excuser ! Rageai-je, prise d'une bouffée de chaleur. La douleur au bas de mon ventre persistait et ça en devenait insoutenable…
Monsieur Zaidi allait pour retourner à son bureau, mais, ne me voyant pas bouger il prit appui sur le bord de la table où je fus précédemment installée et soupira.
-Ecoutez, je ne veux pas paraître désobligeant mais il serait peut-être temps que l'on discute sérieusement de ce qu'il se passe entre nous en ce moment.
Et moi j'ai sérieusement besoin d'aller aux toilettes ! me retins-je de lui balancer. Mais je restai d'accord avec lui, nous avions réellement besoin de dialoguer.
-D'accord, dis-je simplement en essayant de calmer les tremblements dans mes jambes.
Monsieur Zaidi arqua un sourcil tout en me dévisageant longuement. Puis, semblant excédé, il me sortit les mêmes mots que samedi…
-Bon, ne vous sentez pas obligée de discuter si vous ne le voulez pas, ce n'est pas parce que je suis votre professeur que-
-Ok, là je vous arrête de suite ! lâchai-je un peu sèchement. Mais l'urgence du moment et son attitude un brin prétentieuse me hérissaient le poil : Certes vous êtes plus âgé, vous êtes mon professeur, en sommes vous avez tous les statuts de la personne proclamant « l'autorité ». Mais je suis encore capable de savoir ce que je veux sans qu'on me prenne par la main. Vous vouliez parler, j'ai accepté car j'estime qu'il est également temps de le faire. Pour tout vous dire, j'ai un peu de mal à vous suivre, alors parlons.
Et faisons vite, pitié ! J'essayai vraiment de faire abstraction de mes vertiges mais mes jambes flagellaient de plus en plus sous la douleur des crampes. Mon aîné se redressa en m'adressant un regard fort surpris. Ne sachant que faire de ses mains, il en glissa une derrière sa nuque et l'autre dans la poche de son pantalon. C'est bien la première fois que je le sens vraiment déstabilisé.
-J-je…je ne voulais pas vous blesser. Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses, si mes mots vous ont paru présomptueux. Pour dire vrai, quand j'ai compris que vous ne travailliez pas samedi soir, je me suis dit que vous aviez simplement voulu faire bonne figure et j-je…
-Bonne figure ?
Ce fut plutôt en cet instant que j'essayai de le faire, mais pour de toutes autres raisons.
-Si la subtilité ne fonctionne pas, alors autant être claire : ça me fait plaisir de vous voir, et ce n'était certainement pas pour faire bonne figure que j'ai accepté de vous servir un café samedi. J-je voulais simplement… ah !
N'y tenant plus, mes jambes se coupèrent sous la douleur des crampes.
-Hé ! Tallulah, que se passe-t-il !?
Oh non… Monsieur Zaidi s'était précipité pour me relever tandis que l'inquiétude se peignait sur son visage.
-Ça va passer, ne vous en faites pas… marmonnai-je en serrant les dents. Les mains tremblantes sous la crainte qu'il ne remarque quoi que ce soit, je rassemblai le reste de mes affaires et m'excusai auprès de lui. Mais je n'osai pas non plus traverser le hall ni la cour… Et si j'avais une tâche ?
J'ignorai ce qui m'agaçait le plus dans cette situation, le fait de me retrouver ainsi devant Monsieur Zaidi, ou simplement que je me morfonde autant pour quelque chose de naturel et inévitable pour la femme que j'étais. J'aurai dû y penser ! J'aurai dû ! me répétai-je en m'en voulant tellement pour cet oubli. Je n'avais rien sur moi, tout était dans ma chambre…
Me saisissant fermement par le bras, mais sans aucune brusquerie, mon aîné m'aida à marcher jusqu'en haut de l'amphi où se trouvait la sortie.
-Pardon de ne pas l'avoir remarqué avant, vous étiez bien silencieuse en cours, je pensai que ça avait un rapport avec nous mais c'était parce que vous étiez malade, n'est-ce pas ?
-Pas vraiment…je-
D'instinct, je vins placer mes mains derrière moi afin de camoufler d'éventuelles tâches de sang. Ce fut à ce moment que Monsieur Zaidi, semblant comprendre, me demanda avec hésitation :
-Vous avez de quoi vous changer ?
Penaude, je secouai la tête sans pouvoir le regarder. Soudain, il retira hâtivement sa veste qu'il enroula autour de mon bassin. Paniquée, je commençai à la retirer en lui expliquant que je ne voulais pas la salir. D'un geste bienveillant, il attrapa mes mains et renoua les manches autour de ma taille.
-Ce n'est qu'un vêtement, Tallulah. Et puis, ça m'embête de ne pouvoir rien faire… Si ce n'est vous accompagner au dortoir.
-J-je vais appeler Chani. Je ne suis pas bête, je sais très bien que ça risque de jazzer si jamais l'on vous voit entrer au dortoir avec une étudiante.
Mon aîné serra plus fort mes mains qu'il eut gardées dans les siennes. Mes doigts glacés se réchauffaient contre les siens. Cependant, consciente du lieu où nous nous trouvions, je les retirai à contre cœur bien qu'il usât de la même pression jusqu'au bout des doigts.
-Comme vous voudrez. Sa voix ne fut qu'un souffle : Je vais rassembler mes affaires et attendre avec vous l'arrivée de votre amie. Vous tenez à peine sur vos jambes et je n'aimerai pas que vous vous retrouviez au sol une fois parti. (Il me guida jusqu'à un siège qu'il déplia) Installez-vous là en attendant.
Il dévala les escaliers sous mon regard attendri. J'en profitai pour appeler Chani qui décrocha bien rapidement.
« Hé bien ? Pourquoi il s'excuse cette fois, pour ne pas t'avoir assez interrogée ? »
Je ris malgré moi, et souris.
-Non, il voulait simplement me voir pour mon mémoire, mentis-je en me souvenant que mon aîné avait jeté un coup d'œil à mes recherches, samedi à la BU. Alors qu'il remontait les marches je l'entendis me souffler qu'il eût quelque chose pour moi à ce sujet-là. Je lui souris : En fait je t'appel car j'ai un petit souci d'ordre féminin.
« Oh… C'est pour ça que t'étais patraque tout à l'heure. Je me disais bien que tu avais un souci »
-Je mal géré ce mois-ci, d'habitude je prépare toujours de quoi me protéger, ainsi qu'une boîte de médicaments mais entre le boulot, les cours et l'appart'…(je pouffai d'exaspération) J'ai oublié le débarquement de Normandie !
J'entendis Monsieur Zaidi étouffer un rire. Me pinçant les lèvres, je me trouvai bête d'avoir sorti ça devant lui.
« T'es où ? Je t'apporte de quoi te sauver ! »
-J'aurai surtout besoin de revenir dans ma chambre, mais j'ai les jambes en coton à cause des crampes… Tu peux venir s'il te plaît ? demandai-je, un peu gênée de déranger tant de monde.
« Je suis déjà dans la cour, tu me vois dans quelques secondes. Ne bouge-pas, je connais ça aussi ! »
-Merci, t'es un amour Chani.
Nous raccrochâmes. Vive la solidarité féminine ! me hurlai-je en mon for intérieur. Assis à côté de moi, Monsieur Zaidi, recouvert de son long manteau noir, examinai un petit paquet de feuilles en souriant en coin.
-Pourquoi vous souriez ? osai-je demander.
-« Le débarquement de Normandie », bien la première fois que j'entends une telle expression pour parler des règles !
Achevée, je cachai mon visage entre mes bras croisés sur la table et gloussai nerveusement. Je repris contenance, relevai la tête bien que je sus d'avance que mon visage devait être rouge comme une tomate.
-Ma mère répétait ça à chaque fois que j'avais mes règles et que la douleur me clouait au lit. (Je soupirai) Bon sang que c'est gênant…
-Pourquoi ? Parce-que je suis un homme ? demanda-t-il avec sérieux.
-Oui et non, avouai-je : la situation en elle-même est gênante, pas le fait que j'ai mes règles, ça je n'y peux rien. Je n'ai pas été assez prévoyante.
-Un oubli, peu importe pour quoi, ça arrive à tout le monde Tallulah. Et surtout, ne soyez pas gêné par ça parce que je suis un homme. Ce n'est pas parce que je ne suis pas fait comme vous que je suis ignare sur le sujet. (Il se massa la joue) Je me sens juste idiot de vous avoir retenue alors que vous vous sentiez si mal. Je n'ai fait qu'empirer la situation…
-Même sans être ignare, il était difficile pour vous de deviner ce qu'il m'arrivait. Et puis…ce n'est peut-être pas grand-chose pour vous, mais c'est vraiment gentil, dis-je en triturant sa veste autour de ma taille.
Nous échangeâmes un sourire complice. Puis, prenant une moue hésitante mon aîné demanda :
-V-vous travaillez quand, au juste ? Au café je veux dire…précisa-t-il.
Si la question pouvait paraître bien banale aux yeux d'autres personnes, les sous-entendus que Monsieur Zaidi y enfouit me touchèrent bien plus qu'il ne pouvait l'imaginer.
-Le lundi matin, déjà ! ris-je en repensant à notre échange en compagnie du Directeur.
-Oui, déjà…, sourit-il, mi- amusé mi- amer. Je me demandai à quoi il pouvait bien songer en cet instant. Passant outre, je lui donnai mes autres horaires mais en précisant : Le Mardi soir et le Jeudi soir, je suis de fermeture. J'ai demandé des heures supplémentaires aussi, peut-être aurai-je d'autre soir de fermeture.
Il sa racla la gorge, et hocha la tête d'un air entendu.
-Vous repasserez ?
Je ne le lâchai pas des yeux, attendant sa réponse avec patience et sérieux. Mon aîné se mit à rire nerveusement, et croisa à nouveau mon regard avec un air évident. Dans un murmure, il avoua :
-Pourquoi vous demander vos horaires, si ce n'est pas pour venir vous voir ?
Si je n'avais pas ces crampes qui tordaient mon bas ventre, j'aurai pu croire que je flottai sur un petit nuage. En même temps, avec mes jambes en coton j'n'en suis pas loin ! Me fis-je remarquer. Chani arriva enfin et se précipita vers moi, armée d'une petite boîte en métal que beaucoup de femmes devaient connaître !
-Désolée, j'ai dû repasser dans ma chambre je n'avais aucune protection, moi non plus… (elle eut un air surpris) Oh ! Vous étiez là ?
-Oui, je n'ai pas osé la laisser seule.
Monsieur Zaidi se leva de son siège et me tendit le petit paquet de feuilles qu'il triturait depuis tout à l'heure.
-C'est pour vos recherches. J'ai pensé que ça pourrait vous être utile.
-Merci Monsieur, dis-je sincèrement en croisant son regard : Pour tout.
Il m'adressa un dernier sourire avant de nous ouvrir la porte et nous laisser sortir de l'amphi.
-Prenez-soin de vous, Tallulah.
Nous le saluâmes une fois pour toute tandis qu'il refermait l'amphithéâtre derrière lui. C'était l'heure du déjeuner, et le hall était désert. Ma démarche n'était pas très confortable, même en sachant que la veste de mon aîné me cachait. Malgré sa petite taille, Chani me soutenait avec beaucoup de force et m'accompagna jusqu'aux toilettes où je pus constater les dégâts.
-Rah, c'est pas vrai…
-Ça a tâché ? demanda-t-elle derrière la porte.
-Pas qu'un peu… Tu vas pouvoir garder tes serviettes, je vais me changer dans ma chambre. (Je grimaçai) Bon sang, ce que je peux avoir mal… me plaignis-je dans un murmure.
Même si je n'étais pas très friande des ascenseurs, je devais bien avouer que dans ces moments-là c'était très utiles.
-Imagine si ça nous arrive et qu'on doit monter toutes les marches de l'immeuble de Monsieur Castillon ? ironisa Chani.
-Je ne suis pas prête de refaire un nouvel oubli ! ris-je avec une pointe d'horreur dans la voix.
Une fois dans ma chambre, je proposai à Chani de s'installer sur mon lit ou à mon bureau le temps pour moi de faire un tour dans ma salle de bain.
-Je peux te piquer des gâteaux ? me demanda-t-elle depuis l'autre côté.
-Vas-y, fini-les même. Je parie que je t'ai coupé pendant ton repas… soulevai-je, l'air coupable.
-J'ai eu le temps d'engloutir mon omelette et ma salade de tomates ! Il n'y a que le dessert que j'ai dû reposer.
-T'as reposé le dessert ? J'ai pensé que tu l'aurais amené avec toi, haha !
-C'était une compote, j'aime bien mais sans plus. (Je l'entendis croquer dans un gâteau) Je préfère tes gâteaux !
Revenant dans ma chambre, propre et enfin protégée de toute catastrophe vaginale, je sortis une plaquette de comprimés de ma trousse de produits de beauté posée sur mon bureau et en avalais deux. Après quoi, je me laissai tomber sur mon lit en serrant un oreiller tout contre mon ventre. Chani me proposa un gâteau mais je ne pouvais rien avaler.
-A quelle heure commence le prochain cours ?
-Dans quarante minutes. Tu te sens capable d'y aller ? Je peux te passer mes notes tu sais.
-Je sais, lui-souris-je en prenant sa main dans la mienne : mais je vais essayer d'y aller. Je vais bien voir si les crampes passent un minimum.
Soudain, Chani fit le tour pour se positionner derrière-moi. Se blottissant contre mon dos, elle passa ensuite ses mains sous mon sweat à capuche (que j'eus troqué avec mon pull de ce matin) et se mit à masser mon ventre. « Je ne peux faire que ça ma chérie… » me disait Lysandre.
-Je ne peux faire que ça, j'espère que ça ne va pas te torturer toute la journée.
Ma gorge se noua. Lysandre faisait la même chose…songeai-je avec une douloureusement nostalgie autour de mon cœur. Il s'allongeait derrière moi, ses bras autour des miens, et une serviette chaude en main il massait mon ventre jusqu'à ce que la douleur s'apaise. « Tu l'aimes encore ? » Les paroles de Rosa firent écho dans mon esprit jusqu'à ce que la fatigue et la migraine aient le dessus sur moi et me plongent dans un profond sommeil. Ce fut la sonnerie de mon portable qui me réveilla, ainsi que Chani qui s'était également endormie. Je dus bouger dans mon sommeil, car je m'étais retrouvée face à elle, l'étouffant presque contre ma poitrine.
L'esprit dans la brume, je décrochai sans regarder le nom affiché sur l'écran.
-Allô ?
« Eh bien, on sèche ? »
-Priya ? questionnai-je d'une voix endormie.
« Houlà, je te réveille ? »
-Hm…grognai-je : ça va ?
« Haha, moi très bien, mais toi ? Comme je ne t'ai pas vu au cours de développement personnel, je me suis demandé si tu avais finalement succombé à l'envie de sécher. »
-Non, pas du tout, j'ai juste eu un coup fatigue. Chani et moi, on s'est allongées sur mon lit entre midi et deux et on a fini par s'endormir. Ton coup de fil nous a servi de réveil.
-Ça veut dire qu'on a raté le premier cours de l'après midi en plus de DP, me murmura Chani qui se frottait les yeux.
« Ah… pardon d'avoir dérangé votre sieste alors ! »
-Je te remercie surtout, grâce à toi on va pouvoir aller au dernier cours quand-même. C'était quoi le sujet en DP aujourd'hui ?
Je mis le haut-parleur afin d'entendre ce que Priya me racontait tandis que je me rafraichissais le visage. Mes jambes étaient encore très faibles, un peu comme le reste de mon corps, mais la migraine et les crampes avaient finalement plié bagage. Lorsque nous fûmes prêtes toutes les deux, je laissai mon amie sortir la première pour fermer à clé derrière elle, le portable toujours en main. Mais avant cela, je posai un regard affectueux sur la veste de Monsieur Zaidi que j'eus posée sur le dossier de ma chaise. Je me promis de l'amener au pressing avant de lui rendre.
En chemin, je terminai ma conversation avec Priya sur les explications du déroulement de mon rendez-vous avec Monsieur Castillon, et notre projet de se mettre en colocation avec Chani si tout se passait bien. Le dernier cours dura une heure et demi mais passa plus rapidement que nous ne le pensâmes. Sûrement parce-que nous nous étions permis deux heures de sieste juste avant…
Le soleil commençait à se coucher lorsque nous quittâmes le bâtiment d'art. N'allant pas au café ce soir, je proposai à Chani de réviser à la BU avant de prendre notre repas à la cafet'. En chemin, je pensai à la veste de Monsieur Zaidi.
-Te casse pas la tête avec le pressing, ça met trop de temps et tu risques de te retrouver avec un vêtement abîmé.
-Oh, ça sent le vécu !
-Haha ! Oui, et crois-moi, mieux vaut que tu la laves toi-même. T'as de la lessive dans ta chambre ?
-Oui, pour des lessives à la main au cas où je n'aurai pas le temps d'aller au lavomatique.
Une fois au chaud à la BU, nous nous trouvâmes un coin tranquille où nous pûmes réviser comme il se devait. J'en profitai pour lire les documents que mon professeur m'eut donnée pour m'aider dans mes recherches.
Il a réussi à dégoter des informations exclusives sur l'artiste dont on parlait samedi ! Emportée par l'enthousiasme et l'inspiration, je sortis des surligneurs de différentes couleurs pour récolter les informations qui me semblaient les plus pertinentes. Quand l'estomac de Chani cria famine, nous jugeâmes qu'il était l'heure de nous arrêter et d'aller manger. Il n'y avait pas grand monde, la plupart des étudiants mangeaient soit, plus tôt ou dehors. Chani et moi fûmes rejointes par des étudiants de notre classe qui nous reconnurent. Enfin, surtout la retardataire des deux. Mon amie sympathisa grandement avec l'un des garçons qui semblait en connaître un rayon sur les bars à ambiance Rock/Métal de la ville.
-Vous allez à la compétition de surf samedi ? demanda une des filles.
Chani et moi nous regardâmes avec un petit air confus, et secouâmes la tête en chœur. Nous en avions entendu parler, mais comme le surf n'était pas non plus ce que je préférai dans la vie…Et Chani non plus si j'eus bien compris.
-La compétition a commencé en octobre et se termine en février. Sa touche plusieurs villes, et chaque année depuis trois ans maintenant, notre ville prépare la deuxième partie de la compétition, nous expliqua-t-elle en sortant son téléphone.
-J'ai toujours cru que c'était un sport d'été…avouai-je sans vraiment trop savoir de quoi je parlais.
-Haha, t'es mignonne toi ! Le surf, c'est un sport de toute l'année, mais les meilleurs vagues sont en automne jusqu'au printemps. On pense souvent à tors que c'est un sport d'été car ça se fait sur les plages et qu'on relie la plage à la période estivale, mais ce n'est pas notre faute si la mer se trouve le plus clair du temps au bord des plages, expliqua un autre garçon.
-En fait, l'été les vagues ont même tendance à être plates. Du coup, le fun n'y est pas vraiment, renchérit la fille.
-Je vois qu'on fait face à des connaisseurs, souligna Chani.
-On fait parti du club de surf d'Antéros. Kelly a déjà fini deuxième il y a deux ans de cela !
-Woh, et tu participes encore cette année ?
Bien qu'on eût tous fini de manger depuis un moment, l'ambiance était si agréable que l'on resta jusqu'à la fermeture, à discuter autour de la table. Quand nous fûmes « chassés » de la cafet', certains proposèrent de terminer la soirée dans le salon du dortoir, ouvert 24h/24. Il arrivait qu'on nous propose des soirées films par moment, jeux vidéo ou jeux de société, organisées par l'association évènementielle liée au dortoir. Chani sembla hésiter entre aller se coucher ou continuer sa conversation avec ce fameux garçon, prénommé Charly, qui semblait lui avoir grandement tapé dans l'œil. Elle me lança un regard interrogateur et je ris en la poussant vers le groupe.
-Vas-y, moi je vais me coucher, mes crampes reviennent…
-Tu m'abandonnes ? plaisanta-t-elle tandis que nous échangions une étreinte.
-Moui…fatiguée.
-Bonne nuit dans ce cas, à demain.
-Merci, passe une bonne soirée.
Croisant les bras autour de mon buste et mon sac suspendu à mon bras, je me dirigeai vers l'escalier lorsqu'une voix m'interpella dans le couloir.
-Attends !
Je reconnus l'un des garçons du groupe. Camille, je crois… me dis-je en redescendant les quelques marches gravies pour m'avancer vers lui. Il était un tout petit peu plus petit que moi, une peau assez halée et tout aussi parsemée de taches de rousseurs que moi. Ces cheveux cendrés étaient courts mais sa frange était épaisse et coiffée un peu en pétard sur sa tête. Cela lui donnait un air assez décontracté et s'accordait très bien à ses yeux gris sombre emplis de malice. J'ai du mal à l'imaginer sur un terrain de rugby… me dis-je en me souvenant qu'il était capitaine du club de Rugby d'Antéros.
Je mis mon doigt devant mon sourire, pour l'inciter à parler moins fort, étant donné que des chambres se trouvaient au rez-de-chaussée.
-Ouais…euh, désolé. T-Tu ne viens pas avec nous au salon ?
-Désolée, je suis vraiment fatiguée… dis-je en toute sincérité.
-T'excuse pas ! C'est juste dommage, j'aurai bien aimé parler un peu plus avec toi. (Il haussa une épaule en se massant la nuque) Du coup, je me demandai si c'était possible qu'on s'échange nos numéros ?
Je baissai la tête pour cacher mon sourire gêné. Pas très subtil… Mais je trouvais ça flatteur, et mignon dans la façon de faire. Il remarqua sûrement mon rictus, car je le vis s'agiter et demander :
-Trop direct ? essaya-t-il en fermant un œil sceptique et m'adressant un sourire inquiet.
Je ris de bon cœur, attendrie. Il se mordit la lèvre inférieure en attendant ma réponse. Son visage s'éclaira avec un large sourire lorsque je sortis mon portable. De mon côté, je voulais simplement apprendre à le connaître en toute amitié, je n'étais jamais contre de nouvelles rencontres. Même si je sentis son approche enjôleuse, cela ne mènerait pas forcément à de l'amour. Je me souviens très bien d'amis que je connus en licence que j'eus abordés de la même façon mais d'où absolument rien d'autre qu'une très bonne amitié n'eut abouti.
-Vas-y, donne ton numéro Camille.
Il me regarda, surpris. Merde, je me suis trompée ?
-T'as bonne mémoire dis-moi ! s'exclama-t-il gaiement avant de me dicter son numéro.
Ouf ! J'aurai eu l'air bien bête sinon. Et ça suffisait pour la journée que j'eus passée. Une fois enregistré, je lui envoyai un smiley pour qu'il ait bien mon numéro.
-Par contre, tu peux m'épeler ton prénom s'il te plaît ?
-Ha ha ! Déjà, voyons si t'as bonne mémoire, plaisantai-je en le poussant gentiment avec mon pied.
-Talula ! il me sourit de toutes ses dents, fier de lui.
-C'est bien, fis-je en hochant la tête, faussement impressionnée : T-A-L-L-U-L-A-H, terminai-je tout en remettant mon portable dans mon sac.
-Ah, ouais, dans ma tête c'était plus simple quand même…pouffa-t-il en pianotant sur son portable.
Mes crampes devenaient à nouveau douloureuses, et je lui fis comprendre que je voulais aller me coucher.
-On se voit demain en cours ?
-Bien sûr ! Bonne nuit Tallulah, chantonna-t-il presque en courant rejoindre les autres au salon.
Amusée, je gravis les marches jusqu'à ma chambre. Je m'entraîne pour mon nouvel immeuble ! J'ouvris doucement la porte, et éclairai l'intérieur avec la lumière de mon portable. Lorsque je vis que Yeleen n'était pas là, j'ouvris la lumière et m'installai à mon bureau. Je préparai mes cours pour demain, lorsque mon portable se mit à vibrer. J'écarquillai les yeux en voyant déjà un message de Camille.
« Il y a une soirée jungle-speed mercredi, tu y seras ? »
Je ne répondis pas tout de suite, et terminai de préparer mes cours. En me tournant pour reposer mon sac, ma main effleura la manche de la veste de Monsieur Zaidi. Fermant les yeux, je vins coller mon front contre le dossier sa ma chaise, et humai le parfum qui imprégnait le vêtement. Notre conversation m'a tout de même laissée un goût d'inachevé…
Je me sentais si mal sur le moment, que j'ai du paraître plus bornée et capricieuse qu'autre chose. J'avais honte de la façon dont je m'étais adressée à lui. Pourtant, c'était ce que j'avais sur le cœur… J'avais tant voulu lui dire que mon attitude de samedi n'avait rien à voir avec un geste poli d'une serveuse aimable prête à faire « bonne figure » pour le service quitte à s'ajouter quelques minutes de boulot. Non, derrière ce geste, je voulais…
Je voulais simplement rester avec vous.
Lavée à la main avec délicatesse pour ne pas abîmer le tissu, je posai la veste sur un cintre que j'accrochai sur le porte serviette de la salle de bain. Le lendemain, je profitai de commencer les cours tard pour repasser le vêtement. J'inspectai le moindre centimètre carré de tissu, à la recherche d'un accro ou d'une tâche oubliée. Mais rien, la veste était nickel et après l'avoir pliée je la glissai dans un sac en papier qui provenait de la boutique de Leigh. J'étais du genre à les accumuler, peu importe de quelle boutique je sortais, pour y ranger des bibelots qui traînaient.
J'ignorai si Yeleen était rentrée cette nuit, en tout cas, son lit était intact. Je profitai du temps qu'il me restait pour nettoyer la chambre et la salle de bain. Avant de quitter définitivement la chambre, je vérifiai si j'eus bien mis mes protèges slips et mes médicaments au fond de mon sac. C'est bon ! Je n'avais pas cours avec Monsieur Zaidi aujourd'hui, mais je pris quand même sa veste avec moi au cas où je le croiserai. Je peux toujours aller en salle des profs, ce n'est pas comme si les élèves ne pouvaient pas y aller. Comme je voulais également lui demander comment il avait pu avoir autant d'information au sujet de l'artiste qui inspirait mon mémoire, cela ferait une bonne excuse pour le voir et lui rendre sa veste en catimini.
Je me sentais vraiment de bien meilleure humeur qu'hier ! Mon portable vibra, je crus alors que c'était un message de Chani qui m'attendais pour le petit déjeuner.
-Mince ! J'ai oublié de répondre à Camille !
« Coucou toi ! Toujours au lit ? Chani est à la cafétéria avec nous, tu nous rejoins bientôt ? »
Je lui répondis que j'étais en chemin, et que je réfléchissais encore pour la soirée jeu de société de demain soir.
« On te garde une place. »
J'allais pour ranger mon portable dans mon sac, lorsque je reçus un appel. Décidemment…
-Hyun ? fis-je d'une voix guillerette.
« Oh, j'en connais une qui a bien dormi ! Tu vas bien ? T'es au dortoir là ? »
-Alors, oui j'ai bien dormi, oui je vais bien mais non je ne suis pas au dortoir j'allais au réfectoire pour petite déjeuner. Et toi ? Ça va ?
« Très bien merci, par contre on peut déjeuner ensemble ? Je dois te donner ton nouvel emploi du temps, Clémence me l'a transmis hier soir, je n'ai pas eu le temps de te l'envoyer je devais réviser mon oral… »
-Oh, pas de souci je t'attends dans la cour. (Je soupirai) Elle aurait pu me l'envoyer au lieu de t'embêter, sérieux…
« Haha, ce n'est rien va ! Allez, à toute' ! »
Nous raccrochâmes et je me retrouvai à l'attendre dans le froid. Le soleil n'était pas encore levé, ça me faisait toujours étrange d'aller en cours les matins hivernaux. Heureusement, Hyun ne tarda pas tellement à arriver. Je le vis courir sous les lampadaires qui éclairaient la cour. M'avançant vers lui avec le sourire, nous nous fîmes la bise mais cela eut pour réflexe de le faire frissonner.
-Brr, t'es gelée !
-Oui, bah… fait pas chaud très cher !
-Viens-là, (il passa un bras autour de moi et me frictionna vigoureusement) Go manger !
-Chani et les autres nous attendent, dis-je alors que nous passions les portes.
-Les autres ? répéta Hyun, curieux.
Je désignai une table assez peuplée depuis laquelle Camille et Chani nous firent un coucou de la main.
-Ce sont des étudiants de ma classe, on les a rencontrés hier soir avec Chani et je crois qu'il y a du coup de foudre dans l'air, souris-je en prenant un plateau.
-Ah oui ?
Je lui racontai notre soirée avant de lui demander comment se passer les révisions pour son oral.
-J'ai demandé à Morgan de m'aider pour mes révisions, mais il n'avait absolument pas la tête pour ! pesta-t-il : Il ne prenait rien au sérieux hier soir, j'te jure ! Il m'a presque conseillé de réviser tout nu devant un miroir, ça me décomplexerait paraît-il…
-Haha !
-Et ça te fait rire ? Quelle femme cruelle tu es…plaisanta-t-il en prenant un faux air blessé.
-Tu n'as toujours pas compris que je n'étais pas fréquentable ? Oh, Hyun…écoute un peu Clémence, voyons !
Mon ami rit aux éclats alors que nous étions en train de rejoindre la table de Chani et cie. « Je ne vais pas déranger ? » me chuchota Hyun. Un peu brusquement, je le poussai vers la table, l'empêchant de faire demi-tour.
-Je vous présente Hyun, ça ne vous dérange pas qu'il vienne manger avec nous ?
J'avouai ne pas leur avoir donné trop le choix. Chani s'en amusa alors qu'elle se décalait pour que je puisse ajouter une chaise à Hyun. Mon ami semblait un peu embarrassé, mais son sourire m'assura qu'il me remerciait de ne pas l'avoir rejeté.
-Merci, murmura-t-il avant de s'assoir.
-Je te connais depuis longtemps qu'eux, s'ils avaient refusé je serais partie… répondis-je sur le même ton.
Une fois que nous fûmes tous deux assis, nous fîmes de rapide présentation avant de commencer à manger. Les autres avaient déjà bien entamé, un peu normal vu le temps que nous mîmes à les rejoindre. La plupart s'étaient remis à parler de la compétition de surf et de la soirée dansante qu'organisait le restaurant de plage juste après. Pendant le repas, Hyun en profita pour me donner mon nouvel emploi du temps.
-Il prend en compte quand ?
-La semaine prochaine, pour que tu puisses t'organiser.
Je croquai dans ma clémentine.
-Hm, c'est toi qui lui a proposé où ça vient d'elle ?
-Ne soit pas si méfiante ! rit-il en reposant son portable.
Je vins poser mon menton sur son épaule et le défiai du regard.
-Ce n'est pas toi qui disait que je ne méfiai pas assez justement ?
Il approcha son visage dans l'espoir de confronter également mon regard, mais ne sachant pas quoi répondre, il capitula et baissa les yeux sur ses céréales. Un peu chipie, je lui tirai la langue avant de me remettre à manger. Ce que je partageai avec Hyun me rappelait beaucoup ce que je vécus avec Stéphan, dans mon ancienne fac. Ce dernier sembla en joie lorsque je lui eus parlé de l'appartement que je venais de visiter avec Chani. « On se voit bientôt, hein ! » Me fit-il promettre.
Nous discutâmes avec tout le monde mais fûmes tout de même les derniers à rester à table. Chani avait proposé à Charly de retourner au salon en attendant le début des cours, et les autres s'étaient éparpillés. Je regardai mon amie partir du coin de l'œil, un sourire en coin.
-Tu sais que tu fais peur avec cette tête-là ?
-Oh, avoue qu'ils sont mignons.
Hyun tourna la tête dans la direction des portes. Le petit « couple » avait déjà disparu de notre vue.
-Il n'y avait pas que pour eux que ça sentait le coup de foudre, souligna-t-il sans pourtant comprendre de quoi, ou plutôt à qui il faisait allusion.
-Une fille t'a tapé dans l'œil ? essayai-je, et il se mit à froncer les sourcils. Qu'est-ce que j'ai dit ?
-Non, je pensai plutôt à celui qui n'arrêtait pas de nous regarder de travers. Ou plutôt, me regarder de travers…
-Lequel ? Je vais lui parler moi, il va voir qu-
-Tal', rit Hyun un air désabusé : S'il me regardait ainsi ce n'était pas pour me provoquer, mais il devait peut-être me voir comme une gêne. Enfin, je l'ai senti comme ça.
-C'était peut-être quelqu'un de timide qui préfère observer dans son coin…T'as retenu son nom ?
Il se massa la nuque d'un air pensif.
-J'veux pas dire de bêtise comme je sais que c'est un prénom de fille… Mais Camille, je crois…
Oh…
J'avalais ma bouchée de tartine beurrée, puis repris :
-Ah, oui, lui. (Je hochai la tête) C'est bien son prénom oui, mais c'est unisexe. Je n'ai pas fait gaffe s'il te regardait étrangement.
Hyun haussa les sourcils avec stupeur.
-Pourtant j'ai bien senti son relent de testostérones s'abattre sur moi.
-Oui bon, je crois savoir pourquoi il t'a regardé comme ça, rétorquai-je en repensant à hier soir. Je poursuivis en reprenant d'une voix plus basse : On a échangé nos numéros. Bon, même s'il ne m'intéresse pas au premier abord, je veux bien apprendre à le connaître, je n'ai pas de souci avec ça. Mais là, ce que tu me dis confirme mes doutes : il avait bien des petites intentions cachées en me demandant mon numéro.
-En même temps, qui n'a pas « d'intentions cachées » en demandant le numéro à quelqu'un ? lâcha-t-il, un peu acerbe.
Je fronçai les sourcils et lui dis :
-Pardon, je ne pensai pas que tu voulais coucher avec tous les contacts de ton répertoire !
-Mais non, soupira-t-il en rougissant : Mais dans sa façon de demander, t'as bien du voir quelque chose, non ?
Je haussai une épaule :
-J'avais bien un doute, mais je n'allais pas non plus me faire des films. Si je dois m'inquiéter des arrières pensés de toutes les personnes qui me demandent mon numéro je n'ai pas fini. Je ne le donne pas à n'importe qui non plus, si c'est ça qui t'inquiète…
Sans vraiment le vouloir, je pris une moue renfrognée. Hyun se montrait de plus en plus sec avec moi ces temps-ci.
-Je n'ai pas dit ça, Tal', c'est juste que…(Il soupira) Oublie.
Il se remit à manger, et un silence un peu lourd s'installa entre nous. Je n'aimai pas ça du tout, Hyun et moi avions pris l'habitude de parler ouvertement, mais j'eus l'impression que depuis ce fameux soir au café où me trouva en compagnie de Monsieur Zaidi, Hyun avait dévoilé un aspect de sa personnalité que je ne lui connaissais pas encore. Jamais je ne lui demanderai de changer, je voulais simplement savoir si c'était bien qu'il s'ouvrait justement de plus en plus à moi et se décidait à me montrer son côté soupe au lait, ou bien si ce n'était qu'une passade due à quelque chose que j'eus dite ou faite…
Tout ce que je souhaitai, c'était que ça s'arrange.
A suivre…
