Tallulah

Chani et moi fûmes très souvent rejointes par nos camarades de classe, rencontrés la veille, pendant presque pour tous les cours sauf pour lesquels nous n'étions pas dans le même groupe. Nous apprîmes qu'ils se côtoyaient tous plus ou moins depuis le début de leurs études d'Art, mais que d'autres étaient arrivés en cours de route à Anteros, comme Chani et moi.

Si Charly, le petit coup de cœur de mon amie, était un garçon assez calme et posé, Camille était plutôt son contraire et avait un besoin constant de parler. Il savait tout de même se modérer lorsqu'on lui disait de se calmer un peu pour ne pas déranger le cours. Quand Chani dut nous quitter pour aller à son travail, elle me prit à part avant que je ne gagne mon prochain cours :

-Bon, c'est l'heure ! Souhaite-moi bonne chance, je ne m'y attendais pas mais j'angoisse un peu…

-J'ai cru que j'allais me liquéfier pour mon premier jour de boulot, mais honnêtement, une fois dans le bain tout va bien. Et puis, vu la passion que tu dégages pour cette boutique, je ne m'en fais pas pour toi, je suis persuadée que tu sauras exprimer toute la valeur de ces objets au point de tous les vendre en moins de deux !

-N'exagère pas, haha ! Puis, je me sens surtout capable de troquer ma paie pour quelques articles…

-Pas avant d'avoir la réponse de Monsieur Castillon ! prévins-je en agitant mon portable : d'ailleurs, je encore pas eu de nouvelle…

-Il n'avait pas dit qu'il avait d'autres visites ? Attends un peu, on l'aura notre réponse, me dit Chani en m'adressant un clin d'œil.

-Faites qu'elle soit positive, geignis-je en faisant semblant de prier.

Nous discutâmes encore un petit instant, puis elle me salua une dernière fois avant de partir à son travail. Des pas approchèrent et je tournai la tête pour voir qui arrivait. Camille, qui fut armé de son sac de sport depuis le déjeuner, me sourit en me demandant si j'avais du temps devant moi.

-Hé bien, j'ai bien une heure de trou avant mon prochain cours, puis je pars au café.

-Le Cosy Bear c'est ça ? J'y suis passé au début de l'année, je n'avais fait le rapprochement que notre retardataire nationale était la serveuse de l'établissement. (Il rit) J'espère que tu arrives à l'heure chez ta patronne !

Je lui donnais une tape sur l'épaule, vexée par ses allusions.

-Hé, on n'frappe pas les plus petits ! pouffa-t-il en se couvrant avec son bras libre.

-Boh, trois centimètres de moins, ce n'est rien hein ! Puis, je suis pas si souvent en retard que ça… boudai-je en faisant mine de fouiller dans mon sac. Je jetai un coup d'œil à la veste de Monsieur Zaidi. Je dois absolument lui rendre ! Alors que Camille se faisait appeler par ses amis, il me demanda rapidement :

-Dis, ça ne te dirait pas d'assister au début de l'entrainement du club de Rugby ? A moins que tu aies déjà quelque chose de prévu ?

-En fait, oui, je dois voir un prof au sujet de mon mémoire, lui dis-je avec une mine désolée.

-Ok, une autre fois alors ? On se voit demain en cours ?

-Bien sûr ! Et demain soir, c'est bon pour le jungle-speed, je ne suis pas encore de fermeture au café.

Son sourire s'agrandit et ses yeux pétillèrent d'une joie contagieuse.

-Super ! Je vais sûrement ramener deux-trois amis qui ne sont pas dans le dortoir, tu verras ils sont sympas, me sourit-il sincèrement avant de me saluer de la main. Je repartis vers Kelly et les autres pour les saluer à mon tour, et leur dire que je les retrouverai en cours tout à l'heure, comme nous avions la même option.

Je vérifiai l'heure sur ma montre, il me restait au total cinquante cinq minutes de libre, à travers lesquelles je tenais vraiment en profiter pour discuter de mes recherches avec mon professeur mais aussi et surtout lui rendre son vêtement, or j'ignorai totalement s'il allait se trouver en salle des professeurs ou non. Je peux toujours demander…

Gravissant les escaliers menant à l'étage où se trouvait la salle des professeurs du bâtiments d'art, je maudissais les semelles durcies de mes derbies de faire autant de bruit dans ce couloir vide et calme. Aucun son ne sortait de salle, quoique j'entendis des éclats de voix provenant de la salle des profs, de laquelle je me rapprochai.

Je me présentai au seuil, frappai quelques coups pour signaler ma présence et demandai si Monsieur Zaidi se trouvait parmi eux après les avoir tous salués avec le sourire. Une dame que je n'avais dans aucun de mes cours, des cheveux blonds coupés en un carré plongeant et des yeux d'un bleu translucide m'adressa un regard plutôt moqueur et balaya le geste de la main la salle.

-Ouvrez les yeux et constatez par vous-même Mademoiselle.

-Marine…soupira un autre professeur sans pour autant cacher son sourire amusé : Attendez que je regarde son planning, je vais vous dire où vous pourrez le trouver. (Il prit appui sur une table, placé sous un tableau où étaient épinglés plusieurs emplois du temps.) Rayan…Rayan…

C'est vrai qu'il s'appelle comme ça…me dis-je en attendant la réponse du professeur.

-Ah ! Bah, son cours s'est terminé il y a dix-minutes. Vous pouvez l'attendre ici, il ne va pas-(Il s'interrompit et regarda au-dessus de moi) On te désire, fit-il, mais ça ne m'était nullement adressé.

-Tallulah ?

Me trouvant sur le seuil, je bloquai le passage à mon aîné qui se trouvait donc derrière moi. Je fis volte-face et m'écartai d'un pas pour le laisser entrer en m'excusant. Monsieur Zaidi m'adressa un regard curieux et un sourire tout en me saluant.

-Bonjour, vous vouliez me voir ?

Je repensai aux termes employés par l'autre professeur : « On te désire ». Bon sang, pourquoi a-t-il fallu qu'il utilise ces mots-là !? Hurlai-je en mon for intérieur. Des idées complètements mal placées me vinrent à l'esprit et je sentis mes joues prendre feu. Merde, Tal', parle-lui sans bavure !

-O-oui, je voulais vous voir au s-sujet des documents que vous m'aviez donnés hier…

-Très bien, je dois me rendre à la BU, accompagnez-moi nous en parlerons en chemin.

J'acquiesçais avant de saluer et remercier l'autre prof pour son « aide » et sortis avec Monsieur Zaidi, après qu'il eut déposé une grosse enveloppe dans son casier.

-J'espère que les documents vous ont été utiles, vous désirez peut-être qu'on voie ensemble comment on peut associer tout cela avec les procès sur lesquels vous appuyez vos recherches ?

-Bonjour…baragouinai-je subitement.

Monsieur Zaidi se stoppa dans sa marche et tourna vivement la tête en ma direction pour me regarder avec des yeux écarquillés comme deux ronds de flan. Je m'arrêtai donc, et expliquai avec un train de retard :

-J'ai oublié de vous répondre tout à l'heure lorsque vous m'avez saluée…

Un ange passa. Monsieur Zaidi se mit à rire comme jamais je ne l'avais entendu jusqu'à aujourd'hui. Un sourire crispé se dessina sur mes lèvres, alors que je ne comprenais pas les raisons de ce fou rire.

-On pourra vous reprocher vos retards mais pas votre politesse inébranlable ! Haha !

-Il me faut bien une qualité pour combler tous mes défauts, dis-je en souriant plus sereinement.

-Vous brillez de bien plus d'une qualité, vous savez…renchérit-il d'un ton plus calme et rauque.

Ses yeux anis s'illuminèrent d'un sentiment chaleureux qui fit battre mon cœur plus fort dans ma poitrine. Nous restâmes ainsi un moment avant de reprendre notre route dans les couloirs déserts. Il passa sa tête derrière lui, comme pour s'assurer que nous étions seuls et me demanda comment je me sentais depuis hier.

-Beaucoup mieux…merci de vous en soucier.

Il secoua la tête.

-C'est normal, je sais que si les places avaient été inversées vous auriez agi pareil.

Je baissai ma voix, et avouai :

-Je dois dire que mon mémoire est une petite excuse pour surtout vous voir et…(Je lui tendis le sac contenant sa veste propre)…vous redonnez votre veste.

Nous nous trouvions dans les escaliers, sur un palier de transition de niveau, et je me tenais à une marche de plus que lui, pourtant je peinai à le rattraper tant il était plus grand. Mon aîné jeta un coup d'œil au sac et sourit.

-Je ne suis pas mécontent d'avoir finalement jeté un coup d'œil à vos recherches…chuchota-t-il en prenant le sac. Nos doigts s'effleurèrent dans le mouvement et un frisson m'électrisa jusqu'à l'échine. L'eut-il également ressenti ?

-Si cela peut vous donner une raison de venir me chercher en salle des professeurs, alors j'ai tout intérêt à ne pas m'y évader trop souvent.

J'étouffai mon rire contre mon poing. Nous reprîmes notre descente.

-Vous évader ? Vous avez fait une première tentative lors de la pause déjeuner il y a quelques mois je me souviens.

-Oui ! Et je dois bien avouer que j'ai plutôt été surpris par les sujets de conversation que peuvent avoir les étudiants entre eux lors d'une pause…ça a bien changé depuis l'époque où j'y était encore.

-Mais non, assurai-je tandis que nous nous trouvions enfin dans le hall du bâtiment : Chani a paniqué et moi aussi… On ne savait absolument pas quoi vous dire, vous nous avez clairement pris au dépourvu !

-Est-ce pour ça que vous n'avez strictement rien dit du repas et m'avez laissé me dépatouiller comme je pouvais avec les innombrables questions de votre amie sur un sujet que je maîtrise sans pour autant être un expert ? Je suis professeur d'Art moderne et contemporain, pas antique et médiéval !

Ayant dit tout cela d'une traite, je pus sentir un reste de sa détresse qu'il dut ressentir pendant ce repas. Je ris aux éclats en me remémorant la scène.

-Cela vous fait rire en plus ? renchérit-il en ricanant aussi.

-Si je peux vous rassurer, vos explications étaient aussi rasoirs que celles de Monsieur Lebarde ! m'esclaffai-je en essayant de calmer au mieux mon rire.

Le sien s'éleva à nouveau, tiraillé entre l'amusement et la stupéfaction.

-Quelle mauvaise langue vous avez-là ! me fit-il remarquer tandis que nous nous dirigions vers la BU.

Une fois à l'intérieur, il me guida jusqu'à une table où il me demanda de l'attendre un moment. Il s'éloigna jusqu'à un rayon, et j'en profitai pour sortir mon portefolio où se trouvai mes nouvelles documentations. Il revint rapidement armé d'un livre qu'il déposa sur le coin de la table avant de sortir son ordinateur. Nous nous installâmes l'un à côté de l'autre et mon aîné commença à m'aiguiller vers des sites universitaires dont les travaux sur certains auteurs victimes de procès et de censure voire d'exile, étaient posté. Bien que certains travaux demandassent tout de même une autorisation spéciale de la part de l'établissement, nous pûmes nous débrouiller avec ce que nous avions déjà sous les yeux pour que je puisse étoffer au mieux ma documentation.

La légèreté de notre conversation précédente tomba dans un franc sérieux, du fait que je portai beaucoup d'intérêts et de reconnaissance face à l'aide que me fournissait mon professeur. Nous fûmes aussi passionnés l'un que l'autre, quoi que je m'enflammasse sur certains points que nous abordions. A tel point…que je manquai de rater le début de mon prochain cours.

Scandalisée à la vue de l'heure qu'affichait ma montre, je me levai si brusquement que la chaise manqua se renverser. Heureusement pour les oreilles des autres personnes présentes en salle d'étude, Monsieur Zaidi rattrapa la chaise par son dossier d'une seule main, et l'éloigna de moi pour me laisser passer.

-Je vous ai trop longtemps retenue, pardonnez-moi…commença mon aîné d'une mine aussi alertée que moi mais je l'interrompis promptement alors que je rassemblai mes recherches.

-C'est moi qui suis venue quémander votre aide, c'était à moi de gérer mon temps, je suis la seule fautive dans cette histoire…

Je sentais mon visage bouillonner tant j'avais honte de moi. Encore un cours pour lequel un prof aurait une raison de me faire une remarque. J'avais tout intérêt à me faire petite en entrant en salle…C'était un cours de méthodologie, normalement, les salles étaient petites et comportaient deux entrées dont une toujours plus au fond. Je n'ai qu'à passer par celle-là en espérant que le prof ne me voie pas ! me dis-je.

Une fois prête je me tournai vers Monsieur Zaidi, le saluai rapidement en le remerciement sincèrement d'avoir accepter de prendre sur son temps pour m'aider dans mes recherches.

-M-mais je vous-

Je n'entendis pas ce qu'il me dit et fonçai en direction de mon cours. Je courais dans ces fichus couloirs, gravissais quatre à quatre les marches de l'escalier tout en me sentant trembler. J'avais plus d'un quart d'heure de retard et le professeur était largement en droit de…

-Désolé Mademoiselle, vous êtes la deuxième à qui je dis ça mais je ne peux vous autoriser à entrer. Le cours à commencer sans vous et votre camarade et se terminera sans vous deux.

Sur ces mots, Madame Klamis referma la porte plutôt sèchement en me laissant moi et mon air sûrement benêt dans le couloir. Mes mains tremblaient sous l'anxiété qui ne m'eut pas quitté le long de ma course. J'étais essoufflée et un peu désabusée par moi-même. Bien fait pour toi Tallulah… Me dis-je alors que je me laissai glisser le long du mur derrière moi.

-Ah, je vois que je ne suis pas tout seul !

Je tournai mon attention en direction de la voix de l'homme qui venait de dire ça.

-C-Camille ?

-Hé oui !

Son sac de cours et de sport dans une main et un café dans l'autre, je vis mon camarade venir s'installer à côté de moi. Il me tendit le gobelet coloré dont le contenu fumait.

-Tiens, ça va te faire du bien.

-M-mais et toi ?

-J'irai m'en chercher un autre, allez prends-le.

-Merci…(Je pris la petite cup et fixai le café) Je ne t'avais jamais vu dans ce cours, ça me fait bizarre de te voir là.

-En même temps, je n'ai encore jamais passé la porte d'entrée ! Mon club se trouve juste avant ce cours, le temps de faire le chemin inverse, le cours est débuté. (Il haussa une épaule) Mme Klamis est connue pour sa sévérité et son manque d'indulgence. Un quart d'heure et c'est mort ! Du coup… c'est sûr et certain que tu n'as jamais dû voir ma frimousse ici ! rit-il avec un profond amusement.

Cela me surpris de le voir réagir ainsi mais cela m'arracha un sourire en coin. Alors on était bien dans la même option. Qui fut vite remplacer par un profond soupire de lassitude…

-Ne fais pas cette tête, va ! Tu rates rien, juste un contrôle super important pour ce semestre !

Mon cœur, lui, rata un battement et je me remis à trembler. Il passa un bras autour de mes épaules et me secoua énergiquement.

-Je déconne ! Haha !

-Abruti, il est dans deux semaines le contrôle, ne me fais pas paniquer comme ça !

-Bon bah je vais devoir sécher l'entraînement alors…ou alors que je parte plus tôt mais la coach ne va pas apprécier.

-Vous avez eu le temps de faire beaucoup de chose en une heure ?

-On en profite pour entraîner les nouveaux et de faire des ateliers avec eux. Comme nous sommes séparés pas niveau, on a rarement l'occasion d'être avec eux. Et en tant que capitaine, je me dois de les soutenir au mieux avant l'annonce de la liste des titulaires.

Ses yeux brillaient lorsqu'il parlait de son équipe. Camille m'expliqua comment se déroulaient ses entrainements, comment il en était venu à devenir capitaine et surtout, comment il taquinait les nouveaux à peine sortis du lycée, notamment ceux qui n'avaient jamais fait de Rugby de leur vie.

-C'est touchant de t'entendre parler ainsi…dis-je, la tête reposant sur mes genoux pliés : On sent que c'est très important pour toi.

Semblant gêné, il écrasa sa frange sur ses yeux en ricanant :

-Haha, o-ouais…hum.

-Il est quand ton prochain entraînement ?

-Jeudi matin et Samedi soir on fait des matchs amicaux. Enfin, une semaine sur deux… On squatte souvent le terrain de notre côté également quand la coach nous l'autorise.

Je sortis l'emploi du temps que m'eut donné Hyun, et remarquai que je n'étais toujours pas de fermeture le Samedi, sauf exception.

-Tu crois que je pourrais venir te voir jouer un Samedi ?

-Mais quand tu veux, s'enjoua-t-il. On manque de pompom-girls, haha !

Nous décidâmes de quitter l'établissement, comme nous n'avions plus rien à y faire. Camille enroula son écharpe autour de son cou et de ses cheveux mouillés par la douche qu'il dut prendre après son entraînement.

-Je suis content que tu viennes avec nous au salon demain, m'avoua-t-il d'une voix étouffée dans son écharpe : Charly aussi est content, je crois que Chani lui a tapé dans l'œil.

-Haha, je crois que c'est réciproque. Je n'avais encore jamais vu Chani si mignonne, on sent que le courant passe bien entre eux.

Je croisai son regard en disant cela et je sentis le sien être insistant. J'inclinai la tête en l'interrogeant silencieusement. A l'aide de son index, il baissa son écharpe pour dévoiler sa bouche.

-T-T'es libre Sam-

-Tal' ! m'interpella une voix que je connaissais que trop bien !

Nous détournâmes nos yeux sur une Rosalya qui traversai la cour comme une furie. Elle se jeta dans mes bras avant de saluer Camille qui écarquillai de grands yeux tout surpris face à une telle entrée.

-Bonjour ! Rosalya, meilleure amie de Tallulah !

-Euh…bonjour, Camille…(Il me regarda étrangement) Juste Camille.

-T'es bête, ris-je en le poussant gentiment : On est dans la même classe, mais on s'est réellement rencontré qu'hier soir, expliquai-je à mon amie.

-D'accord, et nous n'aviez pas cours ? T'es libre tout de suite me demanda-t-elle l'air pressée :

-Comme je me suis faite virée de cours, oui je suis plus ou moins libre mais je vais devoir aller au café dans une heure trente.

-Virée ? (Elle croisa le regard de Camille) Toi aussi ?

-A force d'arriver en retard, il fallait que ça t'arrive Tal', me dit-il en prenant un air faussement moralisateur.

-Hé ! T'es pas mieux que moi si j'ai bien compris ! beuglai-je en le menaçant avec la cup de café que je n'avais pas encore finie.

-Hii ! Je vais appeler SOS homme battu ! rit-il avant de s'éloigner à reculons : Bon, je vous laisse ! On se voit demain en cours ? Tu sais, celui de Monsieur Lebarde !

-Si t'es charitable, tu me gardes une place ! rétorquai-je, emportée par sa bonne humeur. Il adressa un signe de main à Rosalya puis se mit à courir vers le dortoir.

-Hé bien, plein d'énergie ce petit monsieur ! fit-elle : Il t'aime bien, rajouta-t-elle, comme ça.

-Oui, moi aussi ! m'exclamai-je avec le sourire, mais cela sembla dépiter mon amie qui soupira en secouant la tête : Bah quoi ?

-Rien, ma puce, rien. Bon ! Je suis contente de te croiser, je voulais te demander si tu étais libre Samedi qui vient ?

-Clémence ferme le café, car elle souhaiterait profiter de la compétition, donc oui je suis totalement libre.

-Parfait ! s'exclama-t-elle en tapotant dans ses mains : Leigh et moi voulions vous inviter avec Alexy, pour que l'on puisse fêter la nouvelle…(elle désigna son ventre) tous ensemble, tranquillement et comme il se doit. Du coup, on voulait profiter de la soirée qui a lieu après la compétition, on sera en petit comité ! Alors, tu viens ?

-Haha, c'est adorable…Bien sûr que je viens ! Je serais quoi comme amie sinon ? hein ? fis-je en venant chatouiller sa joue du bout de mon nez.

-Niih, c'est quand même mieux de t'avoir en vraie que par téléphone, toi ! Je levai les yeux au ciel et haussai les sourcils avant de prendre un air faussement médisant :

-Bah, évidemment très chère, on parle de moi là !

Nous partîmes dans des éclats de rires légers. Elle m'expliqua qu'elle avait encore trente minutes devant elle avant son prochain cours. Nous les passâmes ensemble, à discuter énergiquement de beaucoup de choses, partant des cours, jusqu'à la soirée de Samedi en passant par mon attente d'une réponse pour l'appartement.

-Je n'ose pas faire d'autres visites, j'ai peur que le karma ne se retourne contre moi si je fais des infidélités à Monsieur Castillon !

-Haha, patience Tal', on n'est que Mardi ! Et puis, ce n'est pas comme si c'était une urgence, t'as toujours le dortoir.

-Je sais, mais ces derniers jours j'ai de moins en moins envie d'y aller. D'accord, on est clairement parti du mauvais pieds Yeleen et moi, et ça n'a pas été en s'arrangeant, mais je ne m'attendais pas à ce que ce soit si lourd. C'est compliqué, après une journée de cours plutôt pénible, des heures de taf au café avec une patronne qui te reproche tout et n'importe quoi, de rentrer chez soi et ne pas vraiment être la bienvenue. Je ne demande pas qu'elle me saute au cou, et de son côté, j'ai bien compris que c'était loin d'être facile aussi, mais si elle ne veut rien faire pour arranger ça, je ne vais pas être la seule à faire des efforts de sociabilisation, là je craque, j'ai besoin d'un endroit où je me sente bien.

J'eus dit cela si rapidement que mon souffle se coupa net une fois le tout extériorisé. En face de moi, mon amie me toisait en silence avec des yeux ronds en papillonnant légèrement.

-P-pardon…je ne voulais pas me défouler sur toi, Rosa.

Secouant la tête en me souriant d'un air bienveillant, elle vint se placer à côté de moi, et passa un bras autour de mes épaules.

-Je viens de réaliser que j'avais fait un peu les choses de travers et que je ne me suis pas rendue compte à quel point ce début d'année a été brusque en changement pour toi. C'est vrai, Alexy, Priya et moi sommes toujours dans notre bulle finalement, enfin, elle autant qu'elle peut… (sa voix se fit lointaine avant de reprendre de l'assurance) je n'avais pas réalisé que c'était si pénible pour toi d'être ainsi avec ta colocataire. D'autant plus…enfin, on n'a bien sympathisé avec elle lors de la soirée.

Je pouffai avec une pointe de sarcasme :

-Oui, vous… ! Bon, parlons d'autre chose, comment vous envisagez la suite avec Leigh ?

Rosalya pencha sa tête sur le côté, ne semblant pas comprendre.

-Vous comptez garder le même appartement ? Je veux dire…(je balayai la salle de repos des yeux avant de reprendre plus bas) par rapport au bébé.

-Ah ! Bah tu sais, on a déjà une chambre en plus, enfin, pour le moment on ne sait pas si on ne le mettra pas avec nous pour les premières semaines. En tout cas, on ne parle pas de déménagement pour l'instant, tu sais ça ne fera bientôt qu'un mois, on va attendre un peu avant d'entamer les grands changements d'avant l'arrivée du bébé !

Je haussai les sourcils du fait de l'entendre parler si ouvertement de sa grossesse, et d'une voix si portante bien que l'on soit entourées.

-Haha, ne t'en fais pas je doute qu'ils s'intéressent à notre conversation et de toutes façons, ça se saura bien d'ici un mois et demi, si je prends un peu du ventre ! me dit-elle en ajoutant un clin d'œil. Puis, se pinçant les lèvres dans une moue hésitante, elle me glissa : Tu ne m'as pas répondue l'autre soir…

Je fis mine de réfléchir, ne saisissant pas bien où elle voulait en venir.

-Lysandre…ajouta-t-elle simplement.

« Tu l'aimes encore ? » Aussitôt, je me remémorai sa question. Portant mon regard sur un point invisible de la salle, je laissai mes pensées s'entremêler. Plutôt que de dire que je l'aimai encore…je m'obstinai à me dire que je n'avais pas oublié ce que nous avions ressenti. D'autant plus…que nous nous étions presque quittés sur une déclaration d'amour. Nous nous étions séparés plus par pragmatisme vis-à-vis de la relation à distance que nous ne supportions que très difficilement, et de sa nouvelle vie qu'il désirait prendre en main, seul. Donc, pour moi…me demander si je l'aimais encore était un peu ironique du fait que je n'étais jamais parvenue à ne plus l'aimer. Après, elle ne me demande pas si je veux me remettre avec lui… ce qui ne serait plus possible aujourd'hui de toutes façons. Pas avec les vies que nous avions choisies de suivre.

-Ce n'est pas possible d'oublier un homme comme Lysandre, Rosalya…avouai-je dans un souffle qui semblait m'avoir libérée d'un poids.

-Ce n'est pas bon, ça ma puce, me fit-elle d'une mine attristée. D'autant plus que, de ce que tu m'as raconté quand tu étais encore dans ton ancienne fac, tu n'as eu que des conquêtes, jamais de relation stable...

-Je me sens bien pour le moment, Rosa ! assurai-je en souriant.

-J'ai du mal à te croire, m'enfin…

-T'as pas cours ? lui demandai-je en essayant de mettre de côté la pointe d'agacement qui me montait.

-Hm, (elle regarda l'heure sur ma montre) t'as de la chance que je doive y aller, mais crois-moi t'es pas prête de te débarrasser de moi !

Déposant un baiser sur ma tempe, elle prit ses affaires et trotta jusqu'à la sortie. Pour ma part, je préférai me rendre au café, après avoir récupérée mon uniforme dans ma chambre. En chemin, je prévins Clémence que je serais de service plus tôt. Nous nous trouvâmes toutes les deux pendant deux bonnes heures où nos échanges se limitèrent uniquement aux commandes des clients. Je ne reçus littéralement aucun commentaire désagréable, et ça m'arrangeait, mon humeur n'était pas terrible depuis m'être faite refusée l'accès au cours de cet après-midi. Je me demande comment s'en sort Chani, me demandai-je entre deux services.

-Tallulah, je ne serais pas contre un autre petit café s'il te plaît ! me signala un client régulier qui prit vite l'habitude de ma présence ici. Il s'adressait également ainsi avec Hyun et Clémence.

-Tout de suite !

Je m'activai derrière le comptoir quand Hyun, sortant de ses cours, fit son entrée.

-Bonsoir ! Oh, Tallulah t'es déjà là ?

-Oui, lui souris-je : je t'expliquerai plus tard.

-D'accord, je vais prévenir Clémence qu'elle peut partir et je te rejoins en salle.

Je lui fis un clin d'œil et partis servir son café à mon client. L'heure qui suivit fut des plus chargées, beaucoup de gens débauchaient et passaient en coup de vent commander des boissons et un casse-croûte à emporter. Hyun lui, se chargeaient de ceux qui s'agglutinaient en salle puisqu'il faisait de plus en plus froid dehors.

-On va bientôt devoir fermer la terrasse je crois, il annonce un pic de froid pour le reste de la semaine et de la pluie. On ne sera pas en mesure de servir dehors, fis-je à mon collègue en recevant l'argent d'une cliente à qui j'adressai un radieux sourire tout en lui souhaitant une bonne soirée.

-Je vais appeler Clémence après le boulot pour voir ce qu'elle a prévu.

Plus tard, lorsqu'à la nuit s'était bel et bien installée et qu'il était presque l'heure pour hyun de me laisser, un groupe de clients à peu près de nos âges vinrent s'installer sur la terrasse malgré le froid.

-Rah, ils pouvaient choisir la salle ! râla mon ami qui nettoyer les tables inoccupées à l'intérieur.

Comme il n'y avait aucune commande à s'occuper ici, je décidai de prendre le relais et aller voir nos nouveaux clients à l'extérieur.

-Mesdames messieurs, bonsoir ! Que puis-je pour vous ?

Ils avaient rassemblé des tables et étaient fort nombreux. Bon, ça va m'occuper au moins ! Les soirs d'hivers étaient plutôt calmes au café, et c'était parfois long d'être de fermeture sans client. Un seul me répondit en questionnant tout le monde.

-T'avais pas mieux qu'ici sérieux ?

-Pas ma faute si le bar a privatisé la salle pour cette nuit, moi…

Ce n'étaient que des messes basses, mais la voix d'un de ceux qui venaient de s'exprimer me laissa un sentiment étrange. Je le connais ? Une fois que je pris tout en note je leur demandai de patienter le temps que je ne prépare tout. Soucieuse, je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'œil en coin pour vérifier s'il y avait un visage que je reconnaissais. Lui… Mon cœur se mit à pulser si fort que j'eus l'impression qu'il avait atteint mes tempes. Un acouphène me rendit sourde le temps pour moi de gagner le comptoir dans une démarche fébrile par le manque d'oxygène. C'est le type avec qui a parlé Nathaniel l'autre nuit…Celui qui m'a…

Alors que je crus cela derrière moi, je me pris avec violence la réalité des faits. Tout ce que je crus avoir oublié, tout ce que je me fus efforcée de ne plus ressentir revinrent détremper mon corps tremblant comme après avoir essuyé le retour d'une vague glacée.

-Hé, tu m'écou-

-Lâche-moi ! hurlai-je presque en frappant du revers de la main le bras de Hyun qui avait tenté de poser la sienne sur mon épaule.

Le regard écarquillé d'incompréhension mais surtout de surprise, mon ami resta planté devant moi un moment avant de fondre en excuse, s'imaginant qu'il venait de me faire mal où quelque chose du genre. Une boule se forma dans ma gorge alors que je tentai d'étirer un sourire qui se voulait rassurant.

-Pardonne-moi, Hyun, tu n'as absolument rien à te reprocher j-j'ai…j'étais perdue dans mes pensées, tu m'as surprise.

Je pris mon calepin où j'eus noté la commande et commençais à sortir le shaker afin de préparer les cocktails des… clients. Avec plus de prudence, Hyun arrêta mon geste en posant sa main sur le dos de la mienne et m'adressa un regard insistant.

-Tallulah, qu'est-ce que tu as ? chuchota-t-il avec sérieux.

Cela devenait de plus en plus difficile de cacher des choses à Hyun. Il était plutôt clairvoyant quand il s'agissait de son entourage. Mais je ne me sentais pas le courage de lui parler maintenant… ressentir à nouveau ces désagréables frissons et cette vulnérabilité qui me dégoûtait me rendaient muette. Cependant, je parvins à lui demander à demi-mots de bien vouloir s'occuper de la commande des clients sur la terrasse, le temps pour moi de faire un tour aux toilettes. Il n'y avait que quatre clients en salle et tous étaient déjà servis. Il opina du chef avant de se mettre en action.

Je m'éclipsai, sentant que j'étais au bord de l'implosion et m'enfermai dans les toilettes. Aussitôt, j'ouvris le robinet d'eau froide et la laissai couler sans même y toucher. Je fixai juste le siphon engloutir le liquide translucide. Cet horrible acouphène revint et je vins plaquer mes mains contre mes oreilles en gardant les yeux grands ouverts. Car une fois clos, le noir dessous mes paupières me dévoilait ces images par lesquelles je refusai d'être hantée.

Lorsque je parvins à retrouver mes esprits ainsi qu'une respiration plus calme, je retournai en salle et je me fis aussitôt assaillir par les salutations de deux clients qui me connaissaient bien maintenant et qui s'en allaient.

-Bonne soirée à vous, vous reviendrez demain, hein ? fis-je d'une voix aussi guillerette possible.

-Tu pousses les clients à la consommation Tallulah, ce n'est pas bien !

Je ricanai alors qu'un autre client faisait son entrée. Je le saluai sans même le voir et retournai au comptoir pour prendre une éponge et nettoyer la table libérée.

-Je suis à vous dans un instant, installez-vous où vous le souhaitez.

-Merci et, prenez votre temps.

D'abord penchée au-dessus de ma table, je me dressai vivement avec un rictus aux lèvres sous l'effet de la surprise que j'eus en reconnaissant cette fois-ci, une voix dès plus agréable à entendre. A demi- tournée en ma direction sur son tabouret de bar, Monsieur Zaidi me toisait en coin, un coude sur le comptoir, la main ballante et l'autre dans sa poche gauche de pantalon.

-Bonsoir, me fit-il avec une pointe de malice dans la voix.

Je secouai la tête en riant, avant de tirer le torchon accroché sous la ceinture de mon tablier et essuyer la table. Une fois cela fait, je revins derrière le comptoir, tandis qu'il eut suivi mon geste jusqu'à se mettre face à moi.

-Vous avez fini votre journée, enfin ? demandai-je en jetant un coup d'œil à l'heure qu'affichait ma montre.

Monsieur Zaidi soupira profondément en se passant une main dans les cheveux qu'il dépeigna par ce geste.

-Oui, enfin comme vous dites…Il n'y a pas que les étudiants qui galèrent à l'approche des examens.

Je souris avec compassion.

-Bon, qu'est-ce que je vous sers ? (Je désignai mon uniforme d'un geste de la main) Je suis de service !

-Je sais, je m'en suis souvenu, dit-il en tapotant son doigt contre le côté de son crâne.

C'est vrai qu'il m'a demandé mes horaires hier… Je lui souris, en lançant un regard furtif à la table de l'extérieur qui était plutôt bruyante. J'espère qu'ils ne vont pas rester longtemps. Mon cœur se remit à s'emballer sous l'anxiété, mais j'essayai de me concentrer sur Monsieur Zaidi envers qui j'allais pouvoir tenir ma promesse.

-Je ne dirai pas non à un verre de rosé bien frais s'il te plaît, dit-il en examinant distraitement la carte.

J'allais m'exécuter lorsque l'information fit trois fois le tour de mon cerveau jusqu'à ce que je percute comment mon professeur venait de s'adresser à moi. Interdite, je papillonnai un moment en le fixant silencieusement. Il le remarqua et croisa avec incrédulité mon regard avant de devenir livide.

-B-bon sang, je suis sincèrement désolé c'est sorti tout seul je ne voulais pas… !

Levant les mains en signe de paix, je lui fis comprendre que personne n'était blessé et que, bien que cela m'eut beaucoup surprise, j'étais tellement habituée maintenant à ce qu'on me tutoie au café que je manquai ne pas le remarquer.

-M-mais vous l'avez remarqué, ça prouve bien que ce n'est pas…normal, rétorqua-t-il l'air sincèrement peiné.

Je préparai son verre dans lequel je commençai à introduite les glaçons avant de reprendre :

-Pas vraiment, ce n'est pas ça qui m'a fait réagir, souris-je en ouvrant le mini frigo sous le comptoir pour prendre la bouteille de rosé.

-Qu-quoi alors ?

Il avait tellement de mal à articuler que s'en était comique.

-Eh bien, vous mettez un tel point donneur à rester dans le politiquement correct que ça m'a interpellée, voilà tout. (Je tournai le tire-bouchon en coinçant la bouteille entre mes jambes) Hyun…je te hais tu l'as encore trop serrée ! pestai-je en tirant de toutes mes forces.

Je vis Monsieur Zaidi avoir un geste de recul comme pour éviter un éventuel projectile et je perdis toute mes forces dans un fou rire nerveux.

-Ce n'est pas contre vous, hein…ricana-t-il en se remettant bien en place.

-Oh, ça va ! ris-je en allant chercher Hyun toujours dehors : Laisses tomber les tables, je m'en chargerai en fermant, j'ai besoin de ta force !

-Hm ?

Hyun enroula son chiffon autour de la ceinture de son tablier et me rejoignit derrière le comptoir. Alors que je lui présentai la bouteille, je me tus en le voyant échanger un regard méfiant avec mon aîné. Il le salua tout de même très poliment puis se tourna vers moi.

-La bouteille, tu serres trop le liège quand tu le remets…dis-je doucement.

-Pardon.

D'un coup sec il dégagea le bouchon qui sauta dans un petit bruit qui attira l'attention des deux autres clientes encore à table.

-Ah, on se prend un petit rosé ? proposa la jeune femme à sa compagne assise en face d'elle.

-Boh, pourquoi pas ! Un dernier avant de rentrer. Tallulah, c'est ça ?

-Oui mesdames, (je présentai la bouteille) Un petit verre ?

Elles acquiescèrent et je leur demandai de patienter. Trois autres clients entrèrent au même moment, des papys qui connaissaient bien Hyun et qui adoraient nous taquiner pendant le service.

-Tenez, et santé ! fis-je à mon professeur qui me souris en me remerciant.

-Ah ! Mais ce n'serait pas le petit Hyun ? T'es encore là ? Je croyais que tu n'étais de fermeture que demain !

-« Le petit Hyun », soupira l'un des trois veilles hommes : Lui mets pas la honte devant sa copine !

-C-c'est pas ma… ! bégaya mon collègue rouge comme une tomate.

Je ris tout en servant leurs verres aux clientes.

-C'est vrai, vous ne sortez pas ensemble ? s'interrogea l'une d'elle semblant réellement surprise.

-Euh, eh bien non, rétorquai-je sur le même ton.

-Ahah c'est drôle, mais beaucoup de clients pensent le contraire comme on vous voit souvent arriver et partir du café ensemble le matin.

-Ah ! En fait nous étudions dans la même fac, et lorsque notre emploi du temps nous le permet, on va en cours ensemble oui.

Je revins au comptoir où Hyun s'était fait piéger par nos trois papys qui étaient visiblement en forme malgré l'heure tardive.

-Il y a de l'ambiance dites-moi, souris Monsieur Zaidi : Vous fermez bientôt ? Je n'ai pas fait attention à l'écriteau…

-Dans un peu moins de deux heures, vous pouvez prendre votre temps n'ayez crainte ! assurai-je en m'accoudant face à lui, le sourire aux lèvres.

Il me répondit par un autre tout en sirotant son verre.

-C'est plutôt curieux de voir des personnes de cet âge côtoyer ce café…je veux dire, j'ai plutôt l'impression qu'ils ont l'habitude des bistrots et bar-tabac.

-Haha, je me suis fait la même réflexion la première fois, mais je sais que ce café n'était pas là lorsque j'étais au lycée ici, ils étaient des clients réguliers et ils n'ont pas eu le cœur et même si ce n'est pas la même patronne, ils aiment l'ambiance légère du café !

-Oui, je peux comprendre. Et maintenant qu'on en parle, c'est vrai que j'ai de vague souvenir d'un café plutôt sobre en couleur, avec des sièges en osier…Le patron s'appelait…rah, mince…François je crois ?

-C'est ça ! Ah donc l'ancien café était si vieux que ça ? dis-je sans arrière-pensée alors que je galérai à remettre le bouchon dans le culot de la bouteille : Mais j'ai une force de craquinette !

-Comment ça si vieux !? s'outra presque mon professeur d'une mine décomposée qui m'arracha des éclats de rire.

Hyun choisit ce moment pour me rejoindre et m'aider à fermer la bouteille.

-Pas trop serrer sinon je vais galérer demain !

-Haha, t'aimes pas demander de l'aide, hein ? me charia-t-il en me donnant un coup de coude amicale.

-Clémence aura surtout de quoi me casser du sucre sur le dos…marmonnai-je en remettant la bouteille au frais.

-Hm, elle t'a encore faite une remarque déplacée aujourd'hui ? me questionna-t-il, soucieux.

-Non, et j'en ai été contente ! (Je le regardai avec suspicion et taquinerie) Hyun… ? ma voix laissait planer le sous-entendu.

-Q-Quoi ? grogna-t-il, chafouin et les joues couleur pêche.

Je vins cacher mon rire derrière ma main. Il n'a pas pus s'empêcher d'aller lui parler. Remarquant de la vaisselle salle derrière le comptoir, je dis à Hyun que j'apportai ça en cuisine et lui laissai le servir un instant.

-Vas-y, tout est calme ce soir.

J'en profitai pour remplir le lave vaisselles, mais ne trouvant plus de poudre, je dus explorer la réserve. Déjà, avant de trouver de la poudre pour la machine, je devais trouver l'interrupteur. Je n'avais encore jamais mis les pieds dans la réserve à la nuit tombée, déjà que j'y allais que très rarement en journée. Clémence ne me faisait pas suffisamment confiance apparemment.

-Bon, il l'est où cet interrupteur ?

Ayant laissé mon portable dans mon sac, je n'avais rien de plus que la lumière de la cuisine pour m'aider mais le mur du couloir la bloquait en partie. Je m'aventurai à tâtons, une main sur le mur de gauche près de moi, me souvenant que le bouton était de ce côté. Enfin…je crois. N'y voyant vraiment rien, je ne fis pas attention où je mis les pieds et me pris une gamelle épique que mon genou gauche allait se souvenir pendant longtemps ainsi que mon épaule droite qui se reçut quelque chose de très lourd.

-Ah !

Un peu sonnée, j'essayai de repousser ce machin ultra lourd que je compris être un cageot mais dont je ne parvenais toujours pas à identifier le contenu. J'entendis Hyun crier mon prénom avec affolement et à l'écoute des bruits de pas, je compris qu'il venait ici.

-H-Hyun, allume la lumière s'il te plaît… geignis-je en me mettant sur les genoux : Aïe…

La lumière blanche du néon m'éblouit un peu. Mon ami se précipita pour dégager le désordre autour de moi et m'aida à me relever. Entre hier matin et ce soir…j'ai mon quota de douleur pour l'année !

-Comment t'as fait ton coup ? Rien de cassé ?

-Ma fierté…pleurai-je faussement tiraillée entre l'amusement et l'agacement.

-Hh…Je te jure.

Hyun soupira profondément en s'asseyant lourdement sur le sol à côté de moi. Inquiète qu'il ne soit énervé, je me sentis rougir et lui demandai pardon pour tout le bordel que j'avais fichu.

-Qu'est-ce que j'en ai à faire, vraiment…fit-il en posant son front contre mon bras. Sa casquette glissa de ses cheveux et tomba à la renverse sur le sol.

Qu'est-ce qu'il a soudainement ?

-Tu t'es faite mal ? me demanda-t-il en relevant la tête. Il prit mon visage entre les bouts de ses doigts et m'examina.

-Un peu à l'épaule… le cageot m'est tombé dessus.

-Hein !? Mais il y avait des sacs de farine là-dedans, fais-voir ton épaule !

Il commença à défaire mon tablier mais je retins hâtivement ses mains.

-H-Hyun, s'il te plaît je le ferai moi-même…fis-je en le repoussant gentiment.

-Je…(Il secoua la tête) Pardon, je ne voulais pas avoir de gestes déplacés, ce n'était pas-

-N-non, non ! Je le sais, mais juste je vais le faire d'accord ? Sortons, on ne peut pas laisser les clients seuls et toi tu devrais déjà être parti.

-Comme si j'allais te laisser seule avec une épaule en moins !

-Mais non, regarde (je la bougeai en serrant les dents) Je vais pouvoir faire la soirée, Hyun. J'ai juste besoin de la poudre pour le lave-vaisselle, ça ! c'est essentiel pour le bien de ma soirée, haha !

Je me levai en essayant de faire abstraction de la douleur qui entourait mon genoux et partis chercher la poudre. J'entendis Hyun qui rangeait mon bazar.

-Hyun, je le ferai en-

-Je peux quand même faire ça où tu comptes me virer du café pour de bon ?

J'eus un geste de recul sous le ton rude qu'il venait de prendre. Un peu agacée et surtout ne comprends pas ce qu'il lui prenait, je haussai les sourcils et le laissai dans son coin. Une fois la poudre trouvée, je partis en cuisine finir ce que j'avais commencé puis je revins en salle en essayant de reprendre un sourire serein mais ma contrariété et mon incompréhension me le tordaient un peu.

-Ah, elle va bien ! s'exclama l'un des papys.

-Qu'est-ce que t'as fait ? Il y a eu un de ces boucans !

-Une petite chute, mais rien de cassé ! fis-je alors que les clientes attendaient au comptoir : Mesdames ?

-On vient régler la note.

-Bien sûr, ça vous fera trente-deux euros s'il vous plaît.

Tandis que je m'occupai de mes clients, je pouvais sentir le regard curieux de mon professeur qui semblait m'examiner de la tête aux pieds. Je rendis la monnaie aux deux femmes et l'interrogeai des yeux.

-Tout va bien ?

Je hochai la tête, mais mes lèvres restèrent pincées.

-Bonne soirée !

-A vous aussi, au revoir.

N'entendant plus le raffut de la bande qui se trouvait en terrasse, je jetai un coup d'œil furtif et constatait que tout était vide.

-Excusez-moi, mais les personnes qui étaient dehors, vous les avez vu partir ? demandai-je à mon professeur.

-Oui, l'un d'eux est venu payer auprès de votre collègue, n'ayez crainte.

-Merci.

Habillé de son manteau et son écharpe, Hyun sortit de la cuisine, son sac de cours sous le coude et salua tout le monde dans la salle sans même m'adresser un regard ni même fait la bise.

-A demain, dis-je quand même.

-A demain.

Le carillon sonna lorsqu'il ouvrit et ferma la porte sur lui. Fatiguée par ce sentiment de conflit qui s'immisçait entre mon ami et moi, je soupirai profondément en essuyant un verre posé sur le comptoir.

-Bah alors, il y a de l'eau dans le gaz ?

-Mais tu vas te faire, Gérard !

-Ça y est, il s'est déclaré ?

-Haha, de quoi tu parles ? Aujourd'hui les jeunes ça couche avant de se déclarer !

-J'étais sacrément moderne pour mon temps alors ! Haha !

J'ouvris de grands yeux face aux insinuations qu'ils faisaient au sujet de Hyun et moi, bien que j'eusse compris qu'ils ne pensaient pas à mal. Ça reste gênant…

J'entendis mon professeur se racler bruyamment la gorge en prenant une gorgée de son verre.

-J-je suis désolée s'ils vous dérangent, nous on est habitué mais-

-Haha, ça va, en fait je me faisais plutôt du souci pour vous… (il examina du coin de l'œil les trois vieilles hommes partis dans leur fou rire) c'est vraiment toujours comme ça avec eux ? me demanda-t-il à voix basse.

Prenant appui sur le comptoir, je rétorquai du même ton :

-Ils sont plus déchaînés que les autres soirs j'ai l'impression. J'ai raté quelque chose pendant que je semai la pagaille de mon côté ?

J'eus dit cela avec légèreté et je ne m'attendais pas du tout à ce que mon aîné se plonge dans un subit mutisme en prenant la même couleur que son breuvage. Déglutissant bruyamment, il secoua la tête :

-Non, ils ont juste continué à embêter votre ami.

Hm, ça je me doute bien oui…Je me demandai si ça n'avait pas un rapport avec le changement d'humeur de Hyun.

-Il ne semble pas beaucoup m'apprécier… fit soudainement remarquer mon professeur qui examinait le fond de son verre.

-Pardon ?

-Votre collègue, Hyun c'est ça ? J'ai eu comme l'impression que ça dérangeait vraiment que je sois ici.

Le blanc qui s'installa entre nous fut camouflé par la discussion animée des trois autres clients qui me demandaient de les servir à nouveau. Je le fis sans lâcher Monsieur Zaidi du regard, qui en fit de même jusqu'à ce que je revienne face à lui.

-Soyez sûr que vous ne dérangez pas, dis-je finalement dans un murmure ferme : Peut-être s'est-il montré défiant et je pense que ça a un rapport avec ce fameux soir où il nous a rencontré devant le café. Mais il sait que vous êtes un client, au même titre que ces trois messieurs ici.

-Je ne pense pas qu'il serait prêt à me refuser l'accès en me considérant en tant que simple client, mais s'il me considère autrement ça risque d'être plus délicat, fit-il en poussant son verre vide devant lui.

Je le pris avec moi pour le rincer tout en osant demander comment Hyun pouvait-il le considérer si ce n'était pas comme un client. Il rétorqua simplement que c'était à mon ami de me le dire. Je n'insistai donc pas, car moi-même je sus, après le froid qui naquit entre mon collègue et moi ce soir, que je me devais d'avoir un sérieuse conversation avec lui afin d'éclaircir certains points obscurs.

-Un autre ? lui proposai-je en posant un regard chaud sur mon aîné.

Il me sourit en coin et acquiesça en silence. Je songeai à ce que nous nous étions rapidement dit hier midi, avant que mon malaise de nous interrompe. Avec vous aussi, j'ai bien l'impression qu'il reste des choses à éclaircir, songai-je alors que je lui servais son verre qui fut le dernier après une longue discussion remplie de banalités qui dura jusqu'à ce que l'heure de fermeture n'arrive. J'inspectai l'au dehors, il faisait nuit noire et l'on pouvait entendre les bar de nuits qui s'animaient peu à peu.

-Allez, à Jeudi Tallulah ! me firent les trois papys fort joyeux qui se recouvraient chaudement de leurs écharpes, manteau et couvre-chef de saison.

-A Jeudi, ris-je sous leur bonne humeur : C'est le genre de grand-mère que j'aimerai bien être ! dis-je en partant nettoyer les dernières tables.

-Ah oui ? s'étonna mon professeur qui remettait son manteau : je plains les serveurs qui s'occuperont de vous alors, vous avez déjà un tel franc parler pour votre âge ! Haha !

-Hé ! m'outrai-je en levant mon chiffon dans sa direction.

-Je me souviens m'être fait traité de vieux, hein…plaisanta-t-il en faisant un pas dans ma direction.

Levant les yeux au ciel, je lui avouai que la première fois que je le vis le jour de la rentrée, je l'eus trouvé bien jeune pour un professeur.

-Je n'ai que trente-trois ans, ça me rassure dans un sens que vous me trouviez jeune, rit-il en fouillant dans sa mallette : je vous dois combien pour les verres ?

-Rien, assurai-je en prenant appui sur le bord de la table : j'ai payé pour vous. (je levai la main en signe paix )Et avant que ne protestiez, ça m'a fait plaisir, sincèrement…

Il eut un rictus amusé.

-Vous tenez vos promesses, vous.

Je haussai les sourcils d'un geste évident et dit d'une petite voix :

-Mais oui…

Se passant une main dans les cheveux, il détourna le regard et remua le nez comme s'il hésitait à poursuivre.

-J'aimerai vous donner un coup de main, mais aux vues de ce qu'il s'est passé l'autre soir, je ne voudrai pas que ça soit gênant pour vous.

-Et je n'aimerai pas que ça le devienne pour vous également. Tout ira bien, Hyun m'a déjà bien trop aidé, je n'ai presque rien à faire, dis-je en balayant la salle du regard.

-Cela vous dérangerez presque ? osa me demander Monsieur Zaidi en plissant les yeux avec curiosité. Ses cils épais et longs ombraient le vert de ses iris.

-Disons que j'aime bien faire les choses par moi-même, au moins ça prouve que j'en suis capable. Mais j'ai l'impression que Hyun n'a pas confiance en moi, avouai-je en me massant la nuque. Ce geste provoqua une vive douleur au niveau de mon épaule qui n'avait pas été examinée. J'espère que ce n'est pas énorme non plus…Je m'attendais tout de même à avoir un hématome.

-Et moi, quand je vous ai aidé dans vos recherches cet après-midi…comment l'avez-vous pris ?

J'eus un mouvement de recul en essayant de comprendre ce qu'il sous-entendait, puis dis en tout honnêteté :

-Vous avez su me guider dans la recherche de procès d'auteurs contemporains, c'était une aide des plus précieuses, enfin-

-Je ne vous demande si je vous ai été utile, m'interrompit-il doucement : Mais si ça vous a gêné ?

Je secouai la tête.

-Non, même si ce n'est pas toujours facile, je garde en tête que vous faite parti du corps enseignant, ça ne m'a pas gêné de recevoir votre aide pour mes recherches, expliquai-je en triturant le pan de mon chiffon : C'est votre rôle dans un sens…Mais Hyun-

-Il est votre ami et collègue avant tout, son « rôle » et de vous épauler autant que vous le faites, Tallulah. (Il se tut en crispant la mâchoire avant de reprendre) V-vous…enfin, une belle complicité se dégage entre vous, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Il serait dommage de tout gâcher parce que vous rester sur votre position, vous ne pensez pas ?

La fin de sa phrase évolua d'une voix très discrète que je ne lui connaissais pas. Aussitôt, je vins poser une main sur mon épaule endolorie que je caressai doucement tout en me remémorant avec amertume la dureté avec laquelle Hyun s'était adressé à moi. Se serait-il braqué pour ça ? Parce-que je ne voulais pas qu'il en fasse plus ? Je m'inquiétai peut-être trop pour lui que je finis par imaginer des soucis à sa place…

-Il compte beaucoup pour vous, n'est-ce pas ? me sourit mon aîné.

Je rétorquai aussitôt avec une franchise presque outrée tant la réponse était évidente à mes yeux.

-Bien sûr, qu'est-ce que vous croyez ? J'aime Hyun, il a toujours eu les mots justes pour me réconforter et je ne sais jamais vraiment quoi faire pour lui rendre la pareille. J-je ne veux simplement pas…abuser de lui.

Mon cœur rata un battement lorsque je réalisai avec qui je venais de m'épancher de la sorte. Tal', ça reste ton professeur, il a sûrement mieux à faire que de t'écouter geindre ! Reprenant une attitude plus formelle, je lui souris poliment en me remettant au travail.

-D-désolé Monsieur Zaidi, il est tard vous avez sûrement de la route à faire et moi je vous retiens…

-Personne ne m'a retenu, c'est moi qui vous ai posé une question. Mais je peux comprendre que vous ne souhaiteriez pas en parler avec moi, je vais vous laisser finir votre travail.

Après avoir rassemblé toutes ses affaires, il se dirigea vers la sortie et, la poignée en main, il se détourna une dernière fois en m'interpellant d'une voix chaude qui me fit frissonner :

-Tallulah… j'ai été content de passer un moment avec vous. Merci.

Je restai là le regarder, un peu hébétée, tandis qu'il me sourit avec douceur avant de quitter définitivement l'établissement. A travers la fenêtre, je le vis resserrer le col de son manteau et sa silhouette se fit engloutir par celui de la nuit. Seule avec moi-même, je passai ma soirée à me remémorer chaque évènement de la journée tout en nettoyant le café…

A suivre…