Rayan
Ce qui était bien lorsque l'on surveillait un contrôle, était que l'on avait suffisamment de temps pour continuer son travail sans pour autant s'époumoner à faire un cours pendant deux heures dans un amphi gigantesque. Un de mes collègues était tombé malade et m'avait envoyé un mail de dernière minute pour me demander de surveiller sa classe le temps d'un contrôle prévu depuis deux semaines. Il se permit de me demander, d'une part car on s'entendait plutôt bien et qu'il voulait éviter les remarques désobligeantes des autres, mais aussi parce que je n'avais aucun cours à assurer pour cette heure-ci. Après trente minutes, j'autorisai les étudiants -ayant terminé leur devoir- à sortir sans faire de bruit après avoir signé la fiche de présence et m'avoir rendu leurs copies. Quand je vins à annoncer la fin définitive, j'entendis plusieurs soupirs et protestations.
-Terminez votre phrase et venez signer ! Vous déposerez votre copie après.
-Dix-minutes ! Juste dix-minutes ! réclama une jeune femme.
-J'ai un cours, et une heure c'est soixante-minutes, pas soixante-dix.
Elle murmura un juron mais suffisamment fort pour que tout le monde entende. Je levai les yeux au ciel, ne préférant pas chercher la petite bête avec des râleurs de ce genre. Je sais, c'est chiant mais c'est comme ça ! me dis-je en me rappelant le nombre de fois où j'eus maudit le temps de s'écouler trop vite.
Le reste de la matinée se passa plutôt rapidement, pourtant, j'eus profondément envie d'un café pour me donner un coup de fouet. J'avais plutôt mal dormi la nuit dernière, entre la préparation de mon planning et de la documentation pour mes cours de la semaine prochaine, je veillai tard non sans perdre constamment ma concentration… Je me demande comment Tallulah se sent aujourd'hui…Mieux j'espère. Je n'eus de cesse repenser à notre conversation inachevée. Pourtant, je ne me sentis pas déçu, car un sentiment confiant en était ressorti lorsqu'elle m'eut avouée que cela lui faisait plaisir à chaque fois que l'on se voyait. « Je suis assez grande pour savoir ce que je veux sans qu'on me prenne la main ! » Elle tenait à me voir, et c'était réciproque.
Néanmoins, aujourd'hui nous n'avions pas cours ensemble, impossible pour moi d'échanger un moment en sa compagnie à sa fin de l'heure donc… Pendant le déjeuner, une petite dispute éclata Miss Paltry et un professeur de l'UFR des langues étrangères.
-Désolé, mais elle n'avait absolument pas à accepter ! s'exclama-t-il, les yeux rivés sur assiettes en agitant les mains expressivement, agacé.
-Mais en quoi cela te regarde ? D'accord, tu étais là quand cet étudiant l'a invitée, mais ce n'est pas à toi qu'il a demandé c'est à Véro' ! Il est où le problème là, t'es jaloux ?
-Jaloux ? De ne pas pouvoir sortir avec un mec qui pourrait être mon fils ? Elle a quarante deux ans, et lui tout juste dix-neuf, ça ne choque personne ici ?
-Mais c'est quoi cette remarque tout droit propulsée du siècle dernier !? Elle l'a forcée ? Elle le menaçait de mort pour qu'il l'invite à boire un verre avec lui ? Non parce que là, d'accord (elle le va main en signe de résignation, doublée de sarcasme), je vois pourquoi tu fais un scandale !
-Attends, attends…je peux quand même avoir mon avis sur le sujet non ?
-Si ça n'avait été qu'un avis j'aurais pu passer outre, mais t'es allé jusqu'à faire une leçon de morale à Véronique, là je me sens obligée de te rappeler que ça ne regarde qu'elle ! Et est ce que t'iras voir ce jeune homme aussi ?
-Roh, mais lui il est jeune, il ne voit pas encore le problème !
-Hé, il est en âge de savoir ce qu'il fait, il va falloir atténuer un peu cette ambiance je-comprends-mieux-que-mes-étudiants-car-je-suis-le-prof-et-plus-agé ! Chacun ses expériences de vie ! Et je rajouterai que ce jeune homme ne « voit pas le problème » sûrement parce qu'il n'y en a pas ! C'est si surprenant que ça que deux êtres humains consentent à se côtoyer ?
-Je le répète, c'est mon avis et si tu crois que c'est en montant sur tes grands chevaux que tu me le feras changer, détrompes-toi !
-Très bien, ça ne regarde que toi ! Alors ait l'obligeance de garder tes opinions pour toi, Véronique ne doit rien à personne et cet étudiant non plus !
Déjà que je n'étais que peu à l'aise pour le moment avec la plupart de mes collègues, je crus que j'allais me liquéfier sur ma chaise en comprenant peu à peu le sujet de leur dispute. Finalement, un peu tout le monde mit les pieds dans le plat -quoi que je l'eusse mise en sourdine- certains avouant ouvertement qu'ils avaient déjà eut des rapports avec des étudiants sans lendemain et que ça n'avait jamais entaché leur travail ni même la réputation de l'établissement.
-Il y a un gros manque de professionnalisme, réitéra l'autre, visiblement déçu par certains de ses collègues.
-Ah bon, en quoi ? On en parle des deux profs que se sont envoyés en l'air dans l'arrière salle d'un amphi ? Ça leur a valu leur place au sein d'Anteros, et ça, j'appelle ça un manque de professionnalisme. Tu prends Caroline et Martin, tous deux assurant leurs cours en Droit, ça fait cinq ans qu'ils sont mariés, ils travaillent dans le même bâtiment, il n'y a jamais aucune bavure !
-T'as toujours des exceptions ! Mais là je te demande de me trouver un couple étudiant/prof, officiellement connu du public ici ? Non parce que c'est bien beau de me dire que vous vous envoyez en l'air avec vos étudiants, mais osez me dire que vous avez le courage d'aller plus loin et de vous engager avec ?
-Tu confonds tout là ! Il y a une différence entre : boire un apéro en toute amitié avec un étudiant, avoir un plan avec un étudiant et enfin tomber amoureux ! Ne mélange pas tout, là.
-Donc il n'y a vraiment personne autour de cette table, je veux dire, parmi ceux qui sortent amicalement, pour le cul…-ce que vous voulez- avec les étudiants qui n'a tenté une vraie relation sérieuse avec l'un deux ?
Attentif, bien que fébrile, je zieutai tour à tour mes collègues qui avaient fait leurs aveux vis-à-vis de leurs histoires nocturnes avec nos étudiants. Aucun, n'était engagé sérieusement avec l'un d'eux…
-Merci ! déclara enfin notre véhément collègue qui se leva, quitta la table pour déposer son plateau vide avant de quitter définitivement la salle à manger des professeurs.
Un peu agacé, une collègue soupira et lança :
-Ouais, mais il est marrant lui… Personnellement, j'ai bien eu un fort coup de cœur pour l'un de mes étudiants il y a deux ans, mais je préférai quand même ma place.
-Personne ne t'empêchait de sortir avec lui, tu sais, rétorqua Miss Paltry qui haussait des sourcils avec outrance : On n'est pas au collège ni au lycée hein, pas de souci au niveau des lois tant qu'on se tient bien, tout va bien !
-Avoue que c'est bien plus délicat Hélène… Bon, autant les différences d'âge, moi ça me passe au-dessus, mais t'es moins dans le collimateur de ton supérieur en sortant avec un de tes collègues que ton élève. On aurait très bien pu me soupçonner de l'aider, le favoriser, pour ensuite proclamer triche et que le pauvre se retrouve suspendu de passer tout examen et moi de perdre ma place ! Mes coups d'un soir me suffisent, hein…
Je vis Miss Paltry secouer la tête, l'air désabusé, avant d'imiter notre collègue fraîchement parti de la salle et de nous laisser.
L'atmosphère devint plus lourde après son départ, et personne ne relança le sujet. Quand je replongeai le nez dans mon assiette à moitié pleine, la boule à l'estomac m'empêcha de prendre une autre bouchée. Je frottai ma barbe avec anxiété avant de sortir discrètement mon portable sous la table et jeter un coup d'œil à mon fond d'écran. Les mentalités ont beau avoir évoluées, ça reste toujours tendu Dana…
« Il n'a que dix-neuf ans ! » Les mots de mon collègue se répétèrent sans fin, apportant avec eux des souvenirs que je n'eus jamais vraiment enfoui. J'avais le même âge quand c'est arrivé. Et c'était bien plus compliqué à cette époque. Ce fut avec un état d'esprit morose que je poursuivis mes heures de cours. J'ai hâte d'être à ce week-end… Je n'avais besoin que d'une chose, me changer les idées. Alors que j'étais en route pour rejoindre la salle des profs du bâtiments d'Art, je pris l'initiative d'envoyer un message à Leigh afin de lui demander s'il était disponible et partant pour aller boire un verre avec moi après le boulot, mais je fus coupé dans mon geste lorsque j'aperçus une silhouette familière.
Sans même que je puisse retenir les muscles de mon visage, un sourire illumina mon visage autrement moins sombre que plus tôt.
-On te désire ! fit mon collègue en désignant mon étudiante qui me barrait la route sans le vouloir.
-Tallulah ?
Ses épaules tressautèrent sous la surprise et, faisant volte-face elle s'écarta pour me laisser passer. Marine pouffa en se replongeant dans son travail. Alors elle, je n'peux plus me la voir ! Je remarquai que Tallulah lui avait lancé un regard en coin, un tantinet méprisant avant de se recentrer sur ma personne. Il n'y pas que moi, haha… Curieux de connaître les raisons de sa venue, je l'interrogeai d'un regard en la saluant :
-Bonjour, vous vouliez me voir ?
Je ne sus ce qu'il se passait dans sa tête, mais clairement, elle se liquéfiait sur place comme si j'étais à deux doigts de la sermonner. Je repensai à notre échange de la veille, et je ne pus m'empêcher de m'inquiéter au sujet de ses crampes. Reprenant contenance, ma cadette délia enfin sa langue alors que je me soulageai de quelques documents en les rangeant dans mon casier. Apparemment, elle tenait à me voir au sujet des recherches que j'eus faites pour l'aider un peu dans son mémoire. Comme je devais me rendre à la Bibliothèque Universitaire pour emprunter un livre, je lui proposai de m'accompagner afin d'en discuter ensemble sur le chemin. Elle acquiesça, avant de saluer mes collègues et de me suivre dans le couloir.
-J'espère que les documents vous ont été utiles, vous désirez peut-être qu'on voie ensemble comment on peut associer tout cela avec les procès sur lesquels vous appuyez vos recherches ? m'enquis-je tandis que nous marchions côte à côte.
Ce qui suivi restera à jamais mémorable, mais jamais je ne pus le prédire.
-Bonjour…l'entendis alors me répondre.
Un peu confus, je m'arrêtai en essayant de comprendre comment elle en était arrivée là. Oui… ? Tallulah, arborant une jolie couleur pêche au niveau de ses pommettes, m'expliqua donc qu'elle avait omis de me saluer tout à l'heure, lorsque je le fis. Un long moment passa sans que nous fassions quoi que ce soit, et ce fut suffisamment long pour l'absurdité de la scène me percute avant que je ne parte dans un sincère fou rire. J'eus l'impression que toute la tension accumulée depuis le début de la journée venait de se volatiliser par cet échange si simple au premier abord mais me fut à jamais précieux à partir de ce moment. Je remarquai alors l'incroyable politesse dont faisait preuve chaque fois, peu importe envers qui, ma cadette qui me toisait curieusement, sûrement hébétée de me voir dans cet état.
-On pourra vous reprocher vos retards mais pas votre politesse inébranlable ! Haha ! déclarai-je en repensant aux immondes reproches que fit Monsieur Lebarde dans son dos.
-Il me faut bien une qualité pour combler tous mes défauts, sourit-elle en levant les yeux au ciel.
-Vous brillez de bien plus d'une qualité, vous savez…rétorquai-je sans temps de réflexion. Mon cœur parla pour ma conscience, et malgré la conversation houleuse de ce midi entre mes collègues au sujet des relations que pouvaient entretenir un professeur à l'université avec ses étudiants, tout ceci me passa au-dessus.
Mon regard se fit plus doux, ma voix plus chaude et mes mots plus intenses mais tant pis, c'était ainsi que j'étais. Expressif, pour certains, trop. Avec d'autres je le cachais sans mal, en face d'elle je perdais tous mes moyens…
Même si je ne faisais que me l'avouer à demi-mots, je comprenais peu à peu la nature de ce sentiment et pour une fois je ne voulais plus qu'il me quitte.
Cet intermède allégea l'ambiance entre nous, et la suite de notre échange fut plus naturelle. Voulant m'assurer de sa bonne forme, je lui demandai comment elle se sentait depuis son malaise de la veille.
-Bien mieux…merci de vous en soucier.
-C'est normal, je sais que si les places avaient été inversées vous auriez agi pareil. Dis-je sincèrement.
Baissant le ton, ma cadette m'avoua :
-Je dois dire que mon mémoire est une petite excuse pour surtout vous voir et vous redonner votre veste.
Ajoutant le geste à la parole, Tallulah avança le sac en papier -dont je reconnus aussitôt sa provenance- m'incitant alors à le prendre avec moi. Elle me surplombait d'une marche, pourtant nos yeux étaient à la même hauteur. Les siens brillaient tant que je pouvais apercevoir mon reflet en eux. Je me rendis compte que mon bras s'était mis à bouger seul dans la direction du sac, lorsqu'un intense frisson traversa mes doigts jusqu'à se répandre dans tout mon corps. Nos doigts s'étaient frôlés, peut-être trop longtemps pour que ce soit naturel, mais trop maladroitement pour que ce soit guidé d'une conscience.
-Je ne suis pas mécontent d'avoir finalement jeté un coup d'œil à vos recherches… lui partageai-je dans un murmure plus malicieux que je ne l'avais voulu. Reprenant mon sang froid, je maîtrisai ma voix sans pour autant cesser mes plaisanteries : Si cela peut vous donner une raison de venir me chercher en salle des professeurs, alors j'ai tout intérêt à ne pas m'y évader trop souvent.
-Vous évader ? rit-elle avec curiosité : Vous avez fait une première tentative lors de la pause déjeuner il y a quelques mois je me souviens.
-Oui ! Et je dois bien avouer que j'ai plutôt été surpris par les sujets de conversation que peuvent avoir les étudiants entre eux lors d'une pause…ça a bien changé depuis l'époque où j'y était encore.
-Mais non, Chani a paniqué et moi aussi… On ne savait absolument pas quoi vous dire, vous nous avez clairement pris au dépourvu !
-Est-ce pour ça que vous n'avez strictement rien dit du repas et m'avez laissé me dépatouiller comme je pouvais avec les innombrables questions de votre amie sur un sujet que je maîtrise sans pour autant être un expert ? Je suis professeur d'Art moderne et contemporain, pas antique et médiéval !
Chani était une étudiante tout à fait adorable et très investie dans ses passions, si je compris le Directeur qui semblait partager la même, mais il était parfois difficile de la suivre tant elle allait trop loin. Pour ma part ce fut le cas ce jour-là… Tallulah partit dans un fou rire qui fit battre mon cœur plus fort encore, tant j'affectionnai la voir ainsi et l'entendre échanger si librement avec moi.
-Cela vous fait rire en plus ?
-Si je peux vous rassurer, vos explications étaient aussi rasoirs que celles de Monsieur Lebarde !
Aussi choquante furent ses paroles, je ne m'offusquai pas pour autant. Il ne l'a pas volé !
-Quelle mauvaise langue vous avez-là ! fis-je, sarcastique.
Une fois à la BU, je lui proposai de s'installer à une table le temps pour moi de récupérer le livre qui m'avait fait venir ici en premier lieu. Puis, après l'avoir rejointe, je sortis mon ordinateur portable afin de la guider vers des sites universitaires dont les recherches étaient en lien avec sa propre thèse. Plus d'une fois, elle se pencha vers moi afin de se rapprocher de l'écran et annoter les liens sur son carnet. Et à chaque fois, nos épaules se pressaient l'une contre l'autre, et je pouvais aisément respirer la douce fragrance qui émanait d'elle. Je reconnus le parfum des fleurs d'acacia sous couvert d'un zeste d'orange. Cela rappelait l'été en ce froid hivernal. Mon corps en frissonna, et je dus me faire violence pour ne pas passer mon bras sur le dossier de sa chaise. Peut-être quand d'autres lieux j'aurai pu tenter, mais là…dans l'enceinte même de la fac, impossible pour moi de trouver le courage. Pas après ce midi… Au moins j'étais fixé, les mentalités avaient changé, la plupart comprenaient qu'il n'y avait rien d'illégale tant consentement entre les deux il y avait. Mais je crois que ce statut exprimant « l'autorité » et inculquant une certaine « éducation » dérangeait les plus puristes qui oubliaient qu'ils n'avaient plus affaire à des enfants. Je n'omettais pas non plus que cela restait délicat. Entre deux étudiants, si un manque de bienséance avait lieu, difficile de jeter la pierre sur l'autre en cas de renvoi. Pareils entre deux collègues…Mais entre un professeur et un étudiant… Comment ne pas se sentir coupable d'avoir fait renvoyer son professeur par excès d'amour et inversement pour lui de ne pas regretter avoir mis un frein à leur relation avant de gâcher une année à son étudiant ?
Tandis que ma cadette réagissait sur ce qu'un site universitaire eu publié, les yeux rivés sur l'écran, je laissai les miens se perdre sur sa personne. Quand je pense qu'elle m'a ouvertement avoué qu'elle voulait passer du temps avec moi…je suis censé faire quoi moi ?
Écouter mon cœur ou mon professionnalisme ?
Soudain, je la vis pâlir et son visage se décomposer alors qu'elle examinait l'heure sur sa montre. J'en fis de même sur mon écran d'ordinateur et me giflai intérieurement en remarquant qu'elle avait plus d'un quart d'heure de retard pour son prochain cours.
-Je suis navré, je vous ai retenu beaucoup trop longtemps et-
D'un ton aussi calme que possible, elle réfuta mes paroles en insistant sur le fait que c'était à elle de gérer son emploi du temps et pas aux autres. Je ne la connaissais que peu, mais ce qui ressortait presque à chacune de nos rencontres était son franc parlé et sa capacité à assumer tout ce qu'il lui arrivait, autant dans le bon que dans le mauvais. Elle assume son intérêt envers moi bien plus que je ne m'en sens capable pour l'instant… me dis-je en rattrapant la chaise qu'elle manqua de faire tomber.
Ses mains tremblaient en rassemblant ses affaires, son visage, rougit par l'embarras et sûrement une colère qu'elle devait s'infliger. Je voulus l'aider mais elle refuse promptement avant de tout fourrer dans son sac de cours, de me remercier avec une politesse infaillible auquel je ne pus rétorquer en bon et due forme comme elle s'en allait déjà…
J'espère que tout ira bien.
Je me rendis compte que les regards de tout ceux présents dans la salle d'étude étaient rivés, soit sur la porte de sortie par laquelle Tallulah était passée, soit sur moi, qui tenait encore le dossier de la chaise que failli renverser mon étudiante. Ils ne semblaient n'avoir rien loupé de la scène, et les messes basses s'élevèrent aussitôt que je me remis face à mon ordi.
-Il s'est pris un vent ?
-J'sais pas, mais elle avait l'air sacrément remontrée, tu ne trouves pas ?
-Ou alors c'est elle qui s'est faite jetée ? Il est con ou quoi ? Une nana comme ça, on l'a jette pas !
Un rire gras s'en suivit et je ne pus m'empêcher de lever les yeux au ciel sous la bêtise de ses deux jeunes hommes. A en juger par leurs manuels ils étaient en première année d'art appliquée. Les autres avaient détourné les yeux et s'étaient normalement remis à leurs occupations. Comme moi, ça ne choque pas vraiment grand monde… Même si la scène, hors de son contexte paraissait un peu suspecte, la plupart des étudiants ne semblaient guère s'en soucier. Il y a vraiment un faussé entre eux et certains de mes collègues.
-Il n'est pas un peu vieux pour elle ? entendis-je depuis les rayons à l'angle du mur qui cachait ma place.
-Ça va, il est loin d'avoir l'âge d'être son père hein !
-Hm…j'sais pas, moi je pourrai pas…
Mais ce n'est pas toi ! voulus-je hurler, mais je m'abstins, préférant faire mine de ne rien entendre et poursuivre mon travail.
J'eus d'autres cours dans l'après-midi en plus d'une réunion afin de se préparer à l'organisation des examens avec mes collègues et le directeur. Cela dura un moment, d'autant plus que le responsable administratif du bâtiment d'art ne cessait d'interrompre tout le monde pour protester chacune de nos demandes. Une pause fut réclamée, et je discutai avec Miss Paltry au sujet d'un sujet qu'elle aimerait traiter avec ses étudiants dans le prochain cours de développement personnel.
-J'ai beaucoup d'élèves qui m'envoient des mails pour savoir si on ne pouvait pas faire un cours qui réunissait quelques profs disponibles afin d'échanger avec eux de la vie au sein de la fac. Beaucoup s'inquiète pour le déroulement de l'entretien avec un superviseur de mémoire. J'ai déjà demandé à André, il est partant il faut juste trouver un créneau qui arrange tout le monde, quitte à ce que je déplace mon cours ou que je fasse une séance exceptionnelle dans un amphi de deux cent cinquante places. Marine, Marc, Victoire et Corine doivent me donner une réponse ce soir. Tu te joindrais à nous ?
-Pourquoi pas, ça pourrait toujours être utile d'apaiser un peu le stresse des élèves en leur parlant de nos expériences.
-Voilà, et puis on ne ferait ça qu'une fois après ce sera à eux de prendre les choses en mains pour d'autres questions, mais je me suis dit que ça ne serait pas du temps perdu quand je vois toutes les demandes que je reçois à ce sujet !
-Vas-y, inscrit moi sur ta liste, souris-je avant de reprendre une gorgée de mon café, apporté par une collègue qui avait fait le tour des tables pour nous en proposer.
-Moi ça ne m'étonne pas tu sais, entendis-je glousser Monsieur Lebarde à Mme Klamis qui semblait un peu dépitée.
-Bah, elle n'était encore jamais arrivée en retard dans mon cours…(Elle grimaça) ça m'a embêter de la renvoyer, je sais que mon cours l'aide pour ses recherches, on en a discuté ensemble un soir et elle m'en avait déjà partagé une vue d'ensemble.
-Ça lui fera les pieds, attends ! Si ton cours était vraiment important pour son mémoire elle ferait en sorte de se pointer à l'heure ! Elle a eu du culot d'essayer d'y entrer avec plus d'un quart d'heure de cours, t'en en retard, t'assume bon sang !
-Roh, tu n'as jamais essayé d'aller un cours même avec du retard, toi ? s'amusa, avec cynisme Madame Klamis.
-Non ! Je suis soit absent, soit à l'heure ! Les retards c'est non, pour ma part ! Et puis si tu l'as renvoyé c'est bien parce que tu penses comme moi, n'est-ce pas ?
-Oui, mais je ne peux lui en vouloir d'avoir essayé.
Est-ce qu'elle ne parlerait pas…
-Enfin, tu vois, j'ai été trop gentil avec elle ! Demain matin, si elle arrive en retard je ne vais plus me gêner pour la mettre dehors et les autres avec.
-Je demanderai à Tallulah la prochaine fois pourquoi est-ce qu'elle était en retard… Et il va falloir que je demande à ce jeune aussi, haha ! Alors, lui je ne sais pas comment il se débrouille mais il n'a jamais réussi à mettre à pieds dans ma salle ! Toujours en retard lui aussi.
-Camille tu dis ? Un peu bruyant lui aussi dans mes cours…à surveiller.
-Haha, voyons André, j'ai l'impression que tu passes ta vie à fliquer les étudiants !
-Pour un cours stable il le faut bien, grogna-t-il avant de boire son café.
Alors elle s'est finalement fait renvoyer… me dis-je en me sentant un peu coupable de ne pas avoir été plus attentif que cela à l'heure.
-Ce qu'il peut être grincheux ! me glissa Miss Platry en toisant en coin notre collègue d'art antique et médiévale : C'est comme ça chaque année, il prend un élève en grippe et ne le lâche plus !
-Oui, enfin là il nous fait un peu une chasse aux retardataires…Maugréai-je en faisant tourner le fond de mon café dans mon gobelet.
-Il doit penser qu'en s'acharnant ainsi les élèves se montreront plus studieux et assidus, pesta mon aînée avant de se remettre correctement sur son siège.
Lorsque la réunion prit fin, je fus l'un des premiers à déguerpir avant de me faire retenir par le responsable administratif qui commençait à nous prendre un par un pour reprocher de lui « donner » trop de travail à l'approche des examens. Il n'était pas loin de vingt et une heure… le ciel dégagé offrait une vue splendide sur les étoiles qui scintillaient vraiment avec intensité. Après avoir rassemblé mes affaires en salle des professeurs, je me tâtai à faire un détour au Cosy Bear Café avant de rejoindre mon appartement. Elle est de fermeture…songeai-je en examinant toujours l'heure sur l'écran de mon portable. « C'était une erreur, Rayan… » Comment fais-tu pour encore me blesser après tout ce temps ?
Secouant la tête, je rangeai mon portable dans ma mallette et pris finalement la route pour le café. Lorsque j'arrivai sur la terrasse, le serveur, Hyun, était occupé à ranger les tables et les parasols et ne me vis nullement. J'entrai donc à l'intérieur, après avoir laissé passer des clients qui eux, s'en allaient. Il n'y avait que deux autres clientes à l'intérieure, alors qu'un groupe discutaient plutôt bruyamment en terrasse. Et elle se tenait là, légèrement penchée sur la table qu'elle s'activait à nettoyer avec un air si sérieux. Le même qu'elle eut arboré lorsque nous fûmes en train d'inspecter les sites universitaires à la BU. Je me demande où elle trouve toute cette énergie… N'ayant entendu que la clochette pour signaler la venue d'un nouveau client, Tallulah ne se détourna pas lorsqu'elle me salua en m'incitant à m'installer où je le voulais. J'en profitai pour saluer les deux dames qui m'eurent souri, alors qu'elles étaient visiblement en rendez-vous.
Un peu taquin, je pris une voix volontairement suave pour interpeller ma cadette qui fut surprise de me trouver ici. Néanmoins, en voyant le sourire qu'elle affichait, je pus en déduire que ce fut une bonne surprise. La couleur pêche sur le haut des pommettes m'intriguèrent, et je ne pus m'empêcher de me poser mille et unes questions à propos des raisons qui la mirent dans cet état.
D'un geste plutôt lent mais assuré, comme pour se faire désirer, elle revint au comptoir tout en examinant sa montre.
-Vous avez fini votre journée, enfin ? me demanda-t-elle en s'accoudant en face de moi. Ses yeux ne me quittèrent pas et je me sentis avoir un peu chaud.
J'appréciai tout de même qu'elle souligne l'heure tardive à laquelle j'eus fini ma journée, même si elle se trouvait dans le même cas à ce moment-là.
-Oui, enfin comme vous dites…Il n'y a pas que les étudiants qui galèrent à l'approche des examens.
-Bon, qu'est-ce que je vous sers ? Je suis de service ! déclara-t-elle en désignant fièrement son uniforme.
-Je sais, je m'en suis souvenu, avouai-je en examinant la carte des boissons. J'aimai la simplicité de nos échanges et la légèreté qui s'en dégageait. J'avais l'impression de retrouver une vieille amie toujours disponible et bienveillante avec ses proches. Mais peut-être fus-je un peu trop détendu, tant et si bien que ma langue fourcha : Je ne dirai pas non à un verre de rosé bien frais s'il te plaît…
Comme elle restait dans sa position et que j'eus l'impression que son regard se faisait insistant sur ma personne, je relevai le mien avec curiosité avant de me rendre compte de la familiarité avec laquelle je venais de m'adresser à mon étudiante.
-B-bon sang, je suis sincèrement désolé c'est sorti tout seul je ne voulais pas… ! Pris de panique, je fondis en excuses.
-Il n'y a pas de mal, et puis je suis habitée avec les clients, je n'avais presque pas remarqué.
-M-mais vous l'avez remarqué, ça prouve bien que ce n'est pas…normal, rétorquai-je en ne pouvant chasser de mon esprit l'échange de ce midi avec mes collègues.
Tallulah m'avoua que ça n'avait rien à voir avec cela et c'était tout autre chose qu'il l'eut fait remarquer mon lapsus. Un peu confus, je l'interrogeai sur cela entre deux balbutiements.
-Eh bien, vous mettez un tel point donneur à rester dans le politiquement correct que ça m'a interpellée, voilà tout, me sourit-elle avec chaleur alors qu'elle essayait de retirer le bouchon de sa bouteille de rosé : Hyun…je te hais, tu l'as encore trop serré !
Inquiet de me recevoir un projectile, je me penchai sur un côté de sorte que, si le bouchon venait à sauter, je ne risquai pas de me le prendre. Tallulah en parut quelque peu vexée bien qu'elle ne pût contenir son rire nerveux et je fis mon mea culpa.
-Ce n'est pas contre vous, hein…essayai-je, en ricanant aussi.
-Oh, ça va ! me lança-t-elle, faussement agacée avant d'aller trouver son collègue : Laisses tomber les tables, je m'en chargerai en fermant, j'ai besoin de ta force !
Son ami et collègue vint alors à sa rescousse non sans m'accorder de bien sèches salutations. Clairement, je ne suis pas le bienvenu… Aux yeux de beaucoup cela paraîtrait puéril, mais je ne fis pas beaucoup d'efforts pour me montrer plus chaleureux à son encontre. Cela resta poli, mais extrêmement sous tension. Une fois la bouteille débouchée, il la rendit à ma cadette qui proposa de ce rosé aux clientes qui semblaient commencer à connaître leur serveuse.
Tandis que Tallulah terminait de servir mon verre, un trio du troisième âge à l'esprit encore bien frais fit son entrée non sans prendre le jeune Hyun par les épaules.
-Ah ! Mais ce n'serait pas le petit Hyun ? T'es encore là ? Je croyais que tu n'étais de fermeture que demain !
-« Le petit Hyun », soupira l'un des trois veilles hommes : Lui mets pas la honte devant sa copine !
Sa copine ? mes yeux jonglèrent de Tallulah à Hyun, ce dernier vrillant au rouge pivoine à une vitesse fulgurante.
-C-c'est pas ma… !
Ne semblant que peu s'en soucier, Tallulah s'en alla servir les clientes qui parurent surprise d'entendre le jeune serveur réfuter les dires de nos trois acolytes.
-C'est vrai, vous ne sortez pas ensemble ?
-Euh, eh bien non, fit ma cadette, hébétée.
-Ahah c'est drôle, mais beaucoup de clients pensent le contraire comme on vous voit souvent arriver et partir du café ensemble le matin.
-Ah ! En fait nous étudions dans la même fac, et lorsque notre emploi du temps nous le permet, on va en cours ensemble oui.
Je jetai un rapide coup d'œil à Hyun qui s'était fait entraîner par les trois papys, qui semblaient bien décidés à s'acharner sur lui. L'Ambiance restait légère et c'était plutôt agréable de terminer sa soirée ainsi. Je m'inquiétai tout de même de l'heure de fermeture que je n'eus nullement retenue.
-Vous fermez bientôt ? Je n'ai pas fait attention à l'écriteau…
-Dans un peu moins de deux heures, vous pouvez prendre votre temps n'ayez crainte ! me rassura-t-elle en se penchant devant moi, les coudes posés sur le comptoir.
Nous vînmes à discuter du café et de son ancien propriétaire, qui, semblerait-il, était le même que celui que j'eus connus quand j'étais au lycée et que Tallulah connut également avant de quitter la ville.
-Ah donc l'ancien café était si vieux que ça ? lâcha-t-elle sans mâcher ses mots, avec sa franchise qui ne laissait pourtant passer aucun sous-entendu. Pourtant, je m'offusquai même en sachant cela…
-Comment ça si vieux !? m'outrai-je en faisant le lien entre mon âge et l'époque où le café de l'ancien propriétaire fut ouvert.
Tallulah laissa s'échapper des éclats de rire qui me charmaient encore et toujours. Remarquant sûrement qu'elle galérait à refermer la bouteille, Hyun vint l'aider, sous le regard un peu chafouin de son amie.
-Pas trop serrer sinon je vais galérer demain !
Elle eut du mal à lui céder la bouteille.
-Haha, t'aimes pas demander de l'aide, hein ?
Je souris en coin alors que j'eus exactement remarqué la même chose chez elle, plus tôt dans la journée.
-Clémence aura surtout de quoi me casser du sucre sur le dos…
-Hm, elle t'a encore faite une remarque déplacée aujourd'hui ? entendis-je le jeune homme s'inquiéter.
Des remarques déplacées ? Sa patronne ?
-Non, et j'en ai été contente ! avoua-t-elle avant de lancer un regard suspicieux mais complice à son collègue. Hyun… ?
-Q-Quoi ?
Le petit rire qu'elle eut fut des plus adorables et je me mordis la joue en me disant que c'était lui qui lui arracha. Bien que, d'après ce que j'eus compris, aucune connexion intime de les reliait, une indéniable et touchante complicité se dégageait d'eux. Détournant le regard, je pris une gorgée de mon rosé en essayant de taire en moi cette stupide jalousie qui me rongeait. Personne n'entendit le fin mot de l'histoire, seuls leurs yeux se répondaient…
Soudain, elle lui demanda de surveiller la salle un petit moment, juste le temps de rapporter quelque chose en cuisine.
-Vas-y, tout est calme ce soir, dit-il en s'occupant de replacer des verres propres sur les étagères derrière lui, avec les bouteilles d'alcool.
La porte de la cuisine se referma derrière Tallulah, et ce fut comme un signal pour les clientes et les trois papys pour jouer les commères.
-Elle a du mérite quand même, j'ai l'impression que Clémence s'acharne souvent sur Tallulah, fit une des deux dames en s'adressant à Hyun.
Il haussa une épaule, semblant hésiter à répondre.
-C'est quand, fit mine de réfléchir l'autre : Lundi ou mardi dernier, mais j'ai clairement entendu la patronne lui demander si elle ne connaissait pas des étudiants à la recherche d'un job pour qu'elle la remplace !
J'écarquillai les yeux avec stupeur et je remarquai que j'avais porté toute mon attention sur ce qu'elles disaient à Hyun.
-Ça la fout mal pour une patronne de dire ça à ses employés, non ?
-Je pense surtout à Tallulah, la pauvre se démène comme pas possible, elle est souriante, pleine de vie et on sent qu'elle prend plaisir à côtoyer ses clients et entendre ça…(elle haussa les épaules avec effarement et agacement) elle aurait manger mon plateau depuis longtemps.
-Elle a du tempérament la petite, renchérit l'un des papys qui commanda un autre verre à Hyun qui, tout comme moi, semblait étonné par les dires de la cliente : si au début elle ne disait rien, boh ! croyez-moi ma petite dame qu'elle a vite compris comment clouer le bec à la Clémence, haha !
De son côté, je vis Hyun sourire en coin avec fierté. Mais il ajouta :
-Elle encaisse beaucoup, et je n'étais pas au courant au sujet de cette remarque… (Il soupira en jetant un regard sombre en direction de la cuisine) Clémence profite vraiment de mes absences, dit-il à voix basse, sûrement plus pour lui-même que pour nous autres.
Un client, provenant sûrement du groupe de jeune sur la terrasse, fit son entrée et s'avança jusqu'au comptoir d'une démarche nonchalante, les mains dans les poches de son jean élimé et sale au bas des jambières.
-L'est pas là la serveuse ? demanda-t-il en s'adressant à tout le monde, en glissant une cigarette aux bords de ses lèvres.
-Pas dans l'établissement, s'il vous plaît, prévint Hyun en venant vers lui : vous désirez quelque chose ?
-Ça va, l'est pas allumée…(il dévisagea le serveur sans grand intérêt) Je viens régler la note.
-Très bien, c'est par là.
Hyun le guida jusqu'à la caisse où le jeune homme présenta sa carte.
-Tu pourras me chercher la serveuse, railla-t-il avec un sourire plus que vicieux : s'il te plaît, rajouta-t-il tout de même.
-Ma collègue est occupée, si vous avez besoin d'autre chose adressez-vous à moi.
Ce regard… Enfin je rencontrai quelqu'un d'autre recevoir les foudres du jeune serveur. Quoi que dans le cas présent, je n'étais pas mieux.
-Haha, t'es drôle toi… A moins que tu puisses me file le « 06 » de la petite demoiselle, je ne vois pas en quoi tu me serais utile.
-Ce n'est pas au menu, le coupa Hyun, d'un ton défiait tout amabilité, en présentant le ticket de caisse.
-Eh bah rajoute-je, ça rapporterait pas mal de clients si tu vois ce que je veux dire…
-Il est temps pour vous de partir, je crois.
Ne supportant plus ce genre de remarques désobligeantes, je ne pus m'empêcher de mettre les pieds dans le plat. Je tentai pourtant de garder bonne figure, sans me montrer trop véhément, ne tenant pas vraiment à enclencher un scandale ici.
-Il a quoi, l'acteur commercial ?
Mes bonnes résolutions s'effondrèrent après qu'il m'eut agrippé l'épaule. Je me dressai sans provocation mais je vins me tenir droit devant lui, son poignet dans ma main serrée tout autour pour la lui faire retirer.
-Oh hé, m'touche pas ! pesta-t-il en se dégageant.
-Pas ici, intervint Hyun en nous écartant avec une force qui me surprit beaucoup.
-Qu'il me touche encore et il- commença à menacer mon vis-à-vis, coupé par l'intervention des grands pères qui me tiraient loin de lui.
-Ça va mon petit monsieur, fit l'un deux en me faisant me rasseoir.
-Laisse-le donc ! ça lui apprendra à l'autre petit con ! grogna son compère qui aidait Hyun à faire sortir le « client ».
Ce dernier se dégagea, jeta le ticket sur le sol et se dirigea vers la sortie, avant de partir il ajouta avec un air de défi :
-Dis-lui que je repasserai, histoire que j'obtienne ma réponse.
-Ouh, casse-toi de là avant que ma botte ne rencontre ton cul ! vociféra le même vieil homme en levant rageusement son poing.
L'autre claqua la porte en faisant retentir la clochette du café. L'homme m'ayant contenu, vint s'asseoir à côté de moi et tapota sympathiquement contre l'épaule qu'eut agrippée l'autre garçon.
-Eh bien, en voilà un qui a du mordant !
-T'aurais dû le laisser, j'te dis !
-Même si je comprends votre agacement, vous êtes prié de vous tenir à minimum, me lança Hyun qui jetait à la poubelle le ticket de caisse laissait au sol. Je fronçai les sourcils, légèrement agacé par sa remontrance mais je devais bien admettre que ça avait failli aller plus loin que ça n'aurait dû. C'est un mur…ce mec est un véritable mur ! me dis-je, en saluant en mon for intérieur le calme dont il avait fait preuve en nous séparant le client et moi.
Il partit voir les clientes qui avaient dû éloigner leurs chaises, légèrement apeurées par l'altercation, s'excusant platement pour le dérangement et assura qu'il leur offrait un café pour clôturer leur repas. Je devais bien reconnaître, que j'avais eu honte de m'être laissé emporter ainsi. Je m'excusai auprès de tout le monde pour cela.
-T'en fais pas mon brave ! s'enjoua le papy à mes côtés : si ça n'avait pas été toi, c'est Dédé qui s'en serait chargé !
-Oh hé, j'ai plus vingt-ans !
-Bah alors ? T'étais pourtant partant pour laisser faire la castagne il n'y a pas deux minutes !
-Mais lui ! (Il me désigna en levant son verre) Il a de la ressource, moi j'ai tout juste huit dents ! Mais dis-moi, t'es nouveau ici, non ? Ta tête me dit rien.
Je hochai « ma tête » pour appuyer ses dires et ajoutai que je venais de revenir en ville il y a peu.
-Je vois…Mais c'est bien que vous ayez soutenu la petite ! C'est connu, dans ce métier, les dames se font souvent harcelées.
-Oh, mais Roméo n'était pas loin non plus de lâcher prise ! haha ! railla son compère en se penchant au dessus du comptoir pour pincer les côtes du jeune serveur qui se tordit sur le côté, non sans rougir.
-C-c'est justement pour qu'elle ne se fasse pas harceler que je préfère intervenir rapidement, se justifia-t-il en passant un coup de chiffon sur le comptoir pourtant impeccable.
-Oh, c'est mignon ! s'exclama avec un surplus de tendresse l'une des clientes : A quand la déclaration d'amour ?
-M-Mais non ! s'emporta Hyun en ne pouvant contrôler le feu de ses joues.
-Haha, on ne peut pas lui en vouloir ! C'est un beau brin de femme quand même la Tallulah, n'est-ce pas ? fit le vieil homme en me donnant un coup de coude comme pour obtenir une réponse de ma part.
Le regard perdu dans le fond de mon verre, j'aperçus par mirage le silhouette de ma cadette qui s'approchait vers moi pour finaliser son inscription. Puis, frottant mon pouce contre l'index, j'essayai de me souvenir la texture de sa lèvre inférieure, le soir où je l'eus aidée à ranger les tables au café. Puis…son parfum emporta mes pensées jusqu'à mon cœur dans un tourbillon estival qui me réchauffa. La façon si suave qu'elle avait de m'appeler « Monsieur » …ce regard qu'elle me lançait lorsque nos conversations déviaient loin des études. Ce sourire qu'elle arborait lorsqu'elle me voyait… Le sérieux qu'elle pouvait avoir quand elle étudiait, cette passion qui l'emportait lorsqu'elle s'exprimait, son humour face aux imprévus difficiles, cette franchise qui me déstabilisait lorsqu'elle se fâchait ou s'enjouait…
Je vins serrer mon verre plus fort pour cacher mes tremblements, mais ils remontèrent jusqu'à mes lèvres qui libérèrent le fond de mes pensées :
-Elle me plaît beaucoup…
Quand je réalisai l'ampleur de mes mots, il était trop tard, Hyun s'enflamma et tapa du poing contre le comptoir.
-Je savais que vous n-
Un ramdam cacophonique nous fit tous sursauter et tourner la tête en direction de la cuisine.
-Tal' ! s'alarma Hyun avant d'accourir en cuisine tandis que je me retrouvai dans l'incapacité de le faire.
-Oh, cauchemar en cuisine ? plaisanta une des clientes en buvant son café.
-Rodrigue est parti sauver Chimène ! renchérit l'un des grands pères.
Pour ma part, je me fis tout petit sur mon tabouret de bar. Mais qu'est-ce qui m'a pris !? me hurlai-je en mon for intérieur. Après quelques minutes, ce fut Tallulah, les joues empourprés et le visage un peu sombre qui revint la première en salle. Je remarquai l'esquisse d'un sourire mais il ne me semblait que peu naturel, ce qui m'inquiéta doublement après le remue ménage de plus tôt. Elle nous rassura tous en assurant que rien n'était cassé bien qu'elle eut renversé quelque chose en réserve…Je plissai les yeux alors que je la vis boiter légèrement jusqu'aux clientes qui s'étaient levées pour demander l'addition.
Remarquant sûrement mon regard posé sur elle, Tallulah m'interrogea en silence et je lui demandai à voix basse si tout allait bien. Elle me sourit promptement en hochant simplement la tête. Bon, ça ne va pas fort… compris-je malgré son attitude qui se voulut rassurante.
Après avoir salué le couple qui s'en allait combattre le froid au dehors, ma cadette y jeta un coup par la fenêtre et vint me demander si j'avais vu partir la bande qui était installée sur la terrasse. Alors ça pour les avoir vu partir…
Cette fois, je préférai vraiment prendre sur moi pour ne pas alarmer Tallulah plus que de raison dont je compris l'esprit être déjà bien tourmenté. Hyun revint en salle, habillé normalement après avoir retiré son uniforme et sembla prêt à quitter le café. Il nous salua tous, mais ne vint pas vers son amie -ce qui me surpris après l'avoir vu avoir un geste pourtant tendre pour lui dire au revoir la fois dernière- qui le dévisagea longuement. Elle prit la parole avant qu'il ne dépasse la porte :
-A demain…
-A demain.
Dans un claquement plutôt sec, il referma la porte derrière lui ne laissant rien d'autre qu'un silence pesant ambiancé par le tintement des clochettes de l'entrée. Cela ne m'étonna guère maintenant, mais les papys ne purent s'empêcher de faire un petit commentaire.
-Bah alors, il y a de l'eau dans le gaz ?
-Mais tu vas te faire, Gérard !
-Ça y est, il s'est déclaré ?
-Haha, de quoi tu parles ? Aujourd'hui les jeunes ça couchent avant de se déclarer !
-J'étais sacrément moderne pour mon temps alors ! Haha !
Je pus voir ma cadette écarquiller des yeux en étirant un sourire gêné. Comme pour détourner son attention de ce genre de remarques, je me raclai la gorge bruyamment en buvant une gorgée de mon verre.
-J-je suis désolée s'ils vous dérangent, nous on est habitué mais-
-Haha, ça va, en fait je me faisais plutôt du souci pour vous… avouai-je : c'est vraiment toujours comme ça avec eux ?
-Ils sont plus déchaînés que les autres soirs j'ai l'impression. J'ai raté quelque chose pendant que je semai la pagaille de mon côté ?
Elle me demanda cela en toute innocence et cela me déconcerta bien plus que je ne l'aurai imaginé. « Elle me plaît beaucoup… » Je détournai le regard en sentant mon visage prendre feu, puis, peu convaincu je secouai la tête pour réfuter ses inquiétudes :
-Non, ils ont juste continué à embêter votre ami.
Restant silencieuse, je la vis se perdre dans ses songes alors que j'osai lui dire :
-Il ne semble pas beaucoup m'apprécier…
-Pardon ?
-Votre collègue, Hyun c'est ça ? J'ai eu comme l'impression que ça dérangeait vraiment que je sois ici.
Tout le reste de la conversation et de nos sous-entendus se fit à travers nos yeux qui s'étaient trouvés et pour qui il était difficile de se séparer. Puis ma cadette m'assura d'une voix aussi chaude que je la sentis sincère.
-Soyez sûr que vous ne dérangez pas. Peut-être s'est-il montré défiant et je pense que ça a un rapport avec ce fameux soir où il nous a rencontré devant le café. Mais il sait que vous êtes un client, au même titre que ces trois messieurs ici.
J'étais d'accord sur un fait, cette rencontre ce soir là devant le café a dû enclencher cette palpable méfiance qu'il dégageait en ma présence. Mes ses sentiments…et les miens n'étaient pas à mettre de côté. Et soit Tallulah ne voyait vraiment rien, soit elle préférait ne rien voir. Et après tout ce qu'elle a su me dévoiler à mi-mots, je penche plus pour la seconde option. Je tentai de lui faire comprendre, en gardant un brin de subtilité.
-Je ne pense pas qu'il serait prêt à me refuser l'accès en me considérant en tant que simple client, mais s'il me considère autrement ça risque d'être plus délicat…
Dans un geste lent, je poussai mon verre vide dans sa direction et laissai ma phrase en suspens, la laissant décider de poursuivre ou non. Elle sembla me lancer un défi lorsqu'elle me demanda tout en prenant mon verre avec elle :
-Comment vous considère-t-il dans ce cas ?
-Malheureusement, ce n'est pas à moi de le dire mais à lui…
Après un dernier silence, elle me sourit et me proposa un autre verre qui me fut également le dernier après un long échange qui ne fut pas une seule fois interrompu. Nous en apprîmes plus sur l'un l'autre, échangeâmes des anecdotes personnelles sur nos années lycée, comme nous fûmes dans le même malgré la génération qui nous séparait. Je lui demandai aussi pourquoi avoir décidé de prendre des heures supplémentaires au café alors que -cela restait mon avis- je trouvai qu'elle travaillait déjà beaucoup pour une étudiante. Tallulah m'avoua que c'était par sûreté, comme elle cherchait un logement afin de quitter le dortoir mais ne donna pas les raisons de ce subit choix. Nous pûmes sentir que nous gardions malgré notre curiosité, une certaine retenue dans notre échange et pour ma part ça me frustrait beaucoup. Cependant, je m'avouai passer un très bon moment en sa compagnie et il me fut facile de me promettre de passer la voir jeudi soir, pour son autre soirée de fermeture.
D'ailleurs, celle-ci arriva plus vite que nous ne la vîmes arriver. Les papys saluèrent ma cadette joyeusement qui, eux aussi, promirent de passer la voir jeudi. Quoique je compris qu'ils étaient là presque tous les soirs.
Semblant également de meilleure humeur que plus tôt, elle avoua vouloir devenir le même genre de grand-mère ! Cela me fit rire, et me toucha de la voir se soucier de sa vieillesse alors qu'elle n'était encore que dans la fleur de l'âge. Cela ne semblait pas l'effrayer tant elle en parlait avec légèreté.
-Je plains les serveurs qui s'occuperont de vous alors, vous avez déjà un tel franc-parler pour votre âge ! Haha !
Ma cadette me menaça avec son chiffon duquel je vins me protéger avec mon avant-bras.
-Hé ! Je me souviens m'être fait traité de vieux, hein… rétorquai-je en m'approchant d'elle, taquin.
Elle m'avoua timidement qu'elle me trouva plutôt jeune pour être professeur la première fois qu'elle me vit, le jour des inscriptions.
-Je n'ai que trente-trois ans, ça me rassure dans un sens que vous me trouviez jeune, fis-je en cherchant mon porte-monnaie : je vous dois combien pour les verres ?
-Rien, j'ai payé pour vous.
J'allais protester mais elle me devança :
-Et avant que vous ne protestiez, ça m'a fait plaisir, sincèrement…
Celle-là je vous jure… mon cœur s'emporta dans ma poitrine.
-Vous tenez vos promesses, vous.
-Mais oui… souffla-t-elle chaudement avec évidence charme.
La voir jouer les enjôleuses n'atténua vraiment pas ma bonne humeur et mon envie de rester plus longtemps. Cependant, je compris qu'il n'était peut-être judicieux d'en faire davantage si c'était pour m'attirer les foudres du serveur, et elle, d'essuyer une dispute avec lui. Je lui avouai que je ne voulais pas que cela soit gênant de son côté…
-Et je n'aimerai pas que ça le devienne pour vous également. Tout ira bien, Hyun m'a déjà bien trop aidé, je n'ai presque rien à faire, soupira-t-elle quelque peu dépitée.
-Cela vous dérangerez presque ? fis-je, vraiment surpris face à une telle attitude. D'habitude, les gens sont plutôt reconnaissants de ne pas avoir beaucoup de boulot…
-Disons que j'aime bien faire les choses par moi-même, au moins ça prouve que j'en suis capable. Mais j'ai l'impression que Hyun n'a pas confiance en moi, fit-elle en se massant l'épaule. Je la vis grimacer et me demandai si elle ne s'était finalement pas faite mal pendant le chahut de tout à l'heure.
-Et moi, quand je vous ai aidé dans vos recherches cet après-midi…comment l'avez-vous pris ? repris-je en essayant de comprendre son raisonnement.
-Vous avez su me guider dans la recherche de procès d'auteurs contemporains, c'était une aide des plus précieuses, enfin-
-Je ne vous demande si je vous ai été utile, l'interrompis sans véhémence aucune : Mais si ça vous a gêné ?
-Non, même si ce n'est pas toujours facile, je garde en tête que vous faite parti du corps enseignant, ça ne m'a pas gêné de recevoir votre aide pour mes recherches, m'expliqua-t-elle avec sincérité : C'est votre rôle dans un sens…Mais Hyun-
Mes doutes se confirmèrent. Comme l'eut fait remarquer le jeune homme plus tôt, Tallulah n'était le genre de personne à réclamer l'aide des autres. En revanche, la savoir si inquiète au sujet de son ami, voire, juste pour moi vis-à-vis de l'embarras que cela pouvait occasionner qu'on me voit l'aider au café, cela me fit comprendre qu'elle était du genre à se soucier plus des autres que d'elle-même. C'était difficilement un tort, autant fallait-t-il savoir doser entre rejeter l'aide des autres et savoir l'accepter. Dans son cas, c'était plutôt difficile.
-Il est votre ami et collègue avant tout, son « rôle » et de vous épauler autant que vous le faites, Tallulah, tentai-je de lui expliquer avec bienveillance : -vous…enfin, une belle complicité se dégage entre vous, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Il serait dommage de tout gâcher parce que vous restez sur votre position, vous ne pensez pas ? lui dis-je, en ressentant ma précédente jalousie refaire surface à une vitesse, telle que je dus taire peu à peu ma voix afin que ça ne s'entende pas.
Ne la voyant pas réagir alors qu'elle s'était une nouvelle fois perdu dans ses pensées, que je compris être tournées vers son ami, je demandai, comme un gamin essayant de faire passer un caprice pour une normalité :
-Il compte beaucoup pour vous, n'est-ce pas ?
Si j'eus l'habitude d'apprécier sa franchise, cette fois-ci, elle me brisa un peu le cœur.
-Bien sûr, qu'est-ce que vous croyez ? J'aime Hyun, il a toujours eu les mots justes pour me réconforter et je ne sais jamais vraiment quoi faire pour lui rendre la pareille. J-je ne veux simplement pas…abuser de lui.
« J'aime Hyun ! » Cela m'énervait réellement de me sentir agacé par ces mots. Je baissai les yeux et inspirai profondément comme si ce geste calmerait ma frustration. Ma cadette fondit soudainement en excuses pour m'avoir ainsi retenu.
-Personne ne m'a retenu, c'est moi qui vous ai posé une question. Mais je peux comprendre que vous ne souhaiteriez pas en parler avec moi, je vais vous laisser finir votre travail, dis-je aussi promptement que je pus, afin de faire oublier à mon cœur cet élan de chagrin qui le transportait.
Avant que je ne passe le seuil et me laisse engloutir par la nuit, je m'apaisai d'un poids, tentant sûrement une veine approche :
-Tallulah… j'ai été content de passer un moment avec vous, lui avouai-je, le cœur cependant toujours aussi lourd : Merci.
Ma mallette sous le coude, je l'abandonnai sur ce dernier salut et partis me glisser sous le manteau de la nuit.
A suivre…
