[Petit mot d'avant lecture: Bonjour bonjour ! Aujourd'hui, notre Rayan va prendre les choses en main, enfin ! Non sans passer par une multitudes d'émotions et de doutes, mais poussé par les avances de sa cadette, la confiance reviendra enfin en lui ! ;) Je vous laisse découvrir tout cela, en vous souhaitant une bonne lecture ! ]


Rayan

« Elle me plaît » Mais comment ai-je pu dire cela en face de son collègue ? Et encore, si ça n'avait été qu'un collègue neutre de toute émotion, mais il avait fallu que ce soit devant « ce » collègue en particulier. Cela crevait les yeux qu'il était amoureux de Tallulah, et les jours passaient et moins je me montrai discret de mon côté… Et de la voir agir ainsi en ma présence, tellement sereine et invitante pour chacune de nos rencontres. Réalise-t-elle seulement qu'elle me plaît ? Que voyait-elle réellement en moi ? Qu'attendait-elle de moi ? J'en avais assez de me torturer ainsi l'esprit chaque soir en rentrant chez moi, à ressasser une promesse que je ne voulais plus tenir. Surtout quand je voyais dans quelle génération nous vivions. Moins de tabou, et pourtant tellement de non-dits mais bien plus de nonchalance à propos de ce genre de relations. Du moins, pour les aventures…

Était-ce, ce dont Tallulah voulait de moi ? Une aventure ? Si elle venait à franchir le pas, -audacieuse comme elle l'était cela ne m'étonnerait guère ! – étais-je prêt à répondre présent pour une simple nuit suffisante ? Je craignais bien que non…Pas avec elle. Elle m'intriguait trop. Elle m'attirait trop. Je n'étais pourtant pas mal entouré, et j'eus quelques avances de la part de trois étudiants et deux collègues déjà, mais non, cela ne m'attirait pas. Ils ne m'attiraient pas, ne m'intéressaient nullement… Ils avaient ce côté que je trouvai vulgaire -grand bien leur fasse s'ils se complaisaient là-dedans- à approcher sans politesse ce qu'ils convoitaient. Rien de bien flatteur.

Malgré son franc parler, Tallulah dégageait une bienséance qu'elle savait atténuer subtilement par une délicate provocation qui me déboussolait. Et à trop me poser de questions…

-…j'ai mal au crâne, me plaignis-je en me faisant violence pour me lever de mon lit.

Je rejoignis ma salle de bain pour y prendre une aspirine dans la boîte à pharmacie avant de me détendre sous une douche bien chaude. « J'aime Hyun, qu'est-ce que vous croyez ? » La vigueur et la sincérité qu'elle mit dans ses mots imposèrent le doute dans mon esprit. Si jusqu'avant ce soir, je pensai qu'il n'était qu'un ami à ses yeux, ce soir…L'aimerait-elle ? Si c'était le cas, était-il judicieux d'espérer quoi que ce soit de plus intime avec elle ? Nous pouvions toujours nous voir sans arrières pensées, cela ne me dérangerait nullement. Mais cela jurerait avec toutes ces pincettes que nous prîmes jusqu'à présent pour nous rencontrer en dehors des cours…

-Douche-toi et arrête de penser, me dis-je en me lavant les cheveux.

Une fois en tenue plus confortable, je me mis au lit sans prendre la peine de relire mes documents. Je n'avais absolument plus la tête à travailler et je voulais profiter d'embaucher un peu plus tard que d'habitude pour bien dormir. Si seulement mes rêves n'avaient pas ressassé mes échanges de la veille avec ma cadette, peut-être me serais-je senti plus reposé à mon réveil. Quoi qu'il en soit, je préparai ma mallette tout en me faisant couler un café. J'inspectai l'heure sur mon portable et commençai à ne plus supporter mon propre écran. Dana…j'ai besoin de savoir.

Si tout ceci me prenait autant la tête, je préférai éclaircir au plus vite la situation. Tallulah était de fermeture Jeudi soir, je ferai en sorte de lui en parler à ce moment-là. A trop vouloir mettre de la distance, j'eus fini par céder le premier et désirer un véritable rapprochement et apprendre à la connaître plus encore.

Guidé par une détermination nouvelle, je partis en direction de la fac après un bon petit déjeuner. Avoir un cours à dix-heures trente jusqu'à midi était plutôt plaisant. Mais alors…on sentait que le week-end de la compétition de surf arrivait. Etudiants comme professeurs s'impatientaient tous dans leur coin. Je songeai à Leigh qui m'eut redemandé confirmation dans la matinée. J'en eus profité pour lui demander s'il était libre ce midi pour que l'on déjeune ensemble. Les prises de bec de mes collègues et les remarques de Marine et Monsieur Lebarde commençaient à me tanner. C'était plus agréable de passer un bon repas avec une personne que l'on appréciait sincèrement.

Leigh fut le premier arrivé au restaurant que nous choisîmes pour notre repas. Je me hâtai de le rejoindre et il me salua chaleureusement.

-Je viens d'arriver, ne t'inquiète pas, rit-il en tirant une chaise pour que je m'assoie.

-Merci. (Je pris place après avoir posé mon manteau sur le dossier de ma chaise) Tout se passe comme tu veux à la boutique ? Avec la compétition, il y a dû y avoir quelques touristes et spectateurs de passage en plus des clients de la ville, non ?

Mon ami soupira profondément en hochant la tête pour appuyer mes dires.

-C'est sûr que mon commerce se porte très très bien ces jours-ci, mais alors les clients ont du mal à comprendre que 21h, c'est l'heure de fermeture. « Mais pourquoi pas 21h30 ? » fit-il en prenant une voix nasillarde : Ils ne veulent pas que je rentre chez moi à trois heures du matin non plus ?

C'était rare de voir Leigh si véhément. Son visage n'était pas des plus expressifs, mais son regard sombre en disait long sur la fatigue qui le pesait. Je portai une main à son épaule dans un geste qui se voulait réconfortant et il me remercia d'un sourire à la fois épuisé mais reconnaissant.

-Je suis content que tu aies pensé à moi pour ce midi, ça me fait du bien de sortir un peu de ma boutique. Les cours de Rosalya lui prennent beaucoup de temps et même si je sais qu'elle risque d'être épuisée ce soir, je suis content qu'elle me rejoigne à la boutique cet après-midi. Elle coach bien les nouveaux employés, qui sont un peu mollassons…

-Ça me fait plaisir, lui rétorquai-je sincèrement : on se voit souvent tard le soir, ce n'est pas pratique, pour l'un comme pour l'autre après une journée chargée, pénible ou non. (Un serveur vint prendre notre commande puis, je repris) Mais ton petit frère, Lysandre, il ne pourrait venir te voir ? J'ai cru comprendre que vous étiez plutôt proches, ça te ferait peut-être du bien de le voir, non ?

-Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, mais avec la ferme qu'il doit gérer, c'est compliqué pour lui de se déplacer longtemps, m'expliqua Leigh en nous servant de l'eau : Lui c'est pareil, il n'avait pas à se sentir obligé…

-Comment ça ?

-Après le décès de notre mère, nous avions trouvé deux acheteurs pour la ferme, que Lysandre à refoulé. Il a eu du mal avec le fait que notre mère ne soit pas là pour déterminer si ces personnes étaient compétentes pour reprendre le corps de ferme. Et comme il connaissait la façon dont nos parents géraient la ferme, il a décidé de tout reprendre tout seul. Sauf que nous sommes des producteurs agricoles, on a des partenariats avec de grandes enseignes et Lysandre a dû tout apprendre sur le tas. Quand ma belle sœur était avec lui, ça allait, elle l'épaulait énormément, mais…(il soupira en se massant le visage) Il est borné quand il veut. « C'est ma décision, c'est mon fardeau ! » Ma belle sœur est partie et il gère tout complètement seul depuis.

-Oh je… je suis désolé pour lui, fis-je, touché par cette histoire.

-J'ai bon espoir qu'ils se remettent ensemble. Je sais qu'ils ont gardé contact. Qui sait ? Après ses études rien ne l'empêchera de retrouver Lysandre. J'espère juste qu'il ne fera pas deux fois la même erreur de la mettre de côté.

-Haha, t'y tiens à ta belle-sœur dis-moi ! Enfin, ex belle-sœur du coup…

-Disons qu'elle a été d'une grande force pour toute la famille quand c'est devenu compliqué. Mon frère est têtu, mais elle ! C'est un sacré numéro…mais elle a le cœur sur la main et je sais que Rosalya a toujours pu compter sur elle et moi avec. (Il fit un signe concis du menton en buvant une gorgée de son eau) Tu vas la rencontrer Samedi, avec son meilleur ami.

Je hochai la tête d'un air entendu et souris. Je sentis que mon ami en avait gros sur le cœur aujourd'hui. Cela me fit plaisir de l'entendre se confier ainsi sur tout ce qu'il lui passait par la tête. Nous finîmes notre conversation sur un ton plus léger au sujet d'anecdotes de nos années lycée puis fac pour moi et BTS pour lui.

-Je n'avais absolument rien demandé pour ce défilé ! s'esclaffa-t-il : ce fut un cauchemar, tout le monde était dans l'esprit de compétition, personne n'aidait personne s'était juste un carnage, haha !

-T'as des photos du défilé ?

-Je dois en avoir oui, fit-il en faisant mine de réfléchir : j'te retrouve ça bientôt. Mais bon sang, ça ne rajeunit pas tout ça…

-C'est dans la tête tout ça ! Puis te plains pas, t'auras toujours deux ans de moins que moi !

-Oui… ! M'enfin, de me dire que je vais être papa ça met une claque quand même.

Je haussai un sourcil avec évidence avant de terminer mon verre d'eau et repousser mon assiette vide.

-Rosalya va bien ? Elle était fatiguée dernièrement…

-Ça va mieux, merci, m'assura-t-il avec le sourire : Je crois qu'avoir appris qu'elle était enceinte et les questions autour l'ont un peu perturbé, mais depuis que ses amis sont au courant et qu'ils sont là pour elle, Rosa dort mieux. Bon, ses cours lui prennent beaucoup d'énergie, mais elle se fait suivre par son médecin et je veille à ce qu'elle ne s'acharne pas non plus dans les révisions.

-Qu'elle essaie de se garder au moins un soir ou deux à ne rien faire. Ça ne sert à rien de se bourrer le crâne tous les soirs, elle va péter un plomb et à quelques semaines des examens ce serait dommage, conseillai-je en demandant l'addition au serveur.

-Je lui ferai passer le mot ! Déjà Samedi soir, pas de bouquin !

Je ris et nous échangeâmes un regard complice. Leigh commença à sortir sa carte mais je lui assurai que je l'invitai pour cette fois.

-Merci Rayan.

-Ça me fait plaisir, t'inquiète.

Après avoir remis nos manteaux, nous sortîmes du restaurant et fîmes un bout de chemin ensemble. Nous nous séparâmes à un coin de rue, l'autre sentier me menait plus rapidement à la fac.

-A Samedi ?

-Oui, et bon courage à Rosalya et toi !

Nous échangeâmes un signe de main puis, examinant l'heure sur mon portable je souris en voyant que j'avais un peu d'avance sur le début du cours. Je réalisai ensuite que j'allais revoir ma cadette… Je vais lui demander si cela la dérange que je passe la voir demain soir au café… Sur cette pensée, je gravis les marches du bâtiment d'art, et, devant moi, je vis les silhouettes de Chani et Tallulah, qui, main dans la main, se rendaient à l'amphi où se tiendrait mon cours. Je souris, très attendri par la scène. C'est palpable la complicité qu'elles dégagent !

Une fois à l'intérieur, je constatai qu'une poignée d'élèves étaient déjà présents et installés. Chani et Tallulah s'en allaient vers leurs places habituelles, au-devant de la colonne, lorsqu'elles se firent héler par un jeune homme de l'autre colonne, plus au fond.

-Ah non, les filles pas tout devant pitié !

Mais qu'est-ce qu'il veut lui ? me demandai-je en arquant un sourcil sceptique avant de lancer sur le ton de la plaisanterie :

-Et pourquoi pas ? Je ne mors pas, elles pourront vous le confirmer jeune homme…

Descendant du même côté que mes cadettes, je finis par les croiser alors qu'elles s'étaient interrompues sur une marche. Je vis Tallulah tressauter avant de se tourner, comme Chani, vers moi. M'adressant un sourire aussi chaleureux que ceux qu'elle eut porté la veille au café, Tallulah me salua la première, et ce fut le cœur battant que je lui répondis, peut-être un peu trop mielleusement. Je jetai ensuite un coup d'œil à l'étudiant qui nous fixait étrangement depuis sa place : votre ami n'a pas l'air d'accord avec le choix de vos places.

-Mais non, c'est juste que si Tallulah refait un malaise, ce sera plus simple de quitter l'amphi si on est au fond ! s'alarma le jeune homme. Un malaise ? Les ayant dépassés d'une marche, je fis volteface si rapidement que le talon de mes chaussures crissa sur le linoléum des marches.

Tallulah sembla jeter un regard noir à son ami qui s'approchait d'elles tandis que je l'observai avec inquiétude. Comment ça, un malaise ? J'examinai tous les traits de son visage, et hormis les cernes sous ses yeux je ne vis rien de bien anormal. Mais je commençai à comprendre comment elle était, et porter des masques de neutralité quand il s'agissait de sa propre douleur semblait être un tic chez elle. Cela ne me rassura que moins…

Chani m'adressa un regard plutôt curieux avant de repousser leur camarade plein de vie, au loin, nous laissant seuls avec Tallulah. Aussitôt, je vins la faire s'asseoir, un peu comme un réflexe, surtout depuis les évènements de Lundi. Puis, je songeai à sa flagrante fatigue de la veille puis du ramdam qu'on eut entendu depuis les cuisines. Je l'ai vu boîter…

-Ah…je vais bien, soupira-t-elle en détournant le regard.

Je croisai les bras, et secouai la tête en fronçant les sourcils :

-Pas de ce que j'ai entendu, dis-je, attendant qu'elle m'en dise plus.

Elle m'expliqua donc qu'au lieu d'avoir fait un malaise, c'était une crise d'hyperventilation qu'elle eut. Le ton plutôt nonchalant qu'elle employa démontra fortement mes doutes. Elle ne prenait que peu au sérieux son état de santé, et je commençai à trouver cela des plus inquiétants. Je la revoyais, la semaine dernière, se faire du souci pour moi car elle me trouvait éreinté et tendu. Comment lui faire comprendre que je me souciai tout autant d'elle ? Je n'étais pas aussi spontané qu'elle, mais mon émotivité n'aidait pas non plus à me contrôler. Las de me prendre la tête tout seul, je dis avec honnêteté :

-« Juste »…(je soupirai en pinçant l'arête du nez) Ecoutez, je n'osai pas vous le dire hier au café, mais vous me paraissez très fatiguée cette semaine, commençai-je avant de regarder autour de nous et baisser le ton : Le…débarquement de Normandie y est sûrement pour beaucoup, mais entre le café et la fac ça ne doit pas arranger la situation.

-Je vais pouvoir me requinquer la semaine prochaine, j'ai un arrêt de travail qui prend compte aujourd'hui, m'expliqua-t-elle avant de subitement sortir de son sac, la photocopie d'un tableau qui ne me laissa pas indifférent. Je connais ça… Me souvenant de cette sordide histoire au sujet de ce peintre, fusillé pour avoir soi-disant voulu faire passer un message blasphématoire, je fis aussitôt le rapprochement avec son mémoire, et compris ce qu'elle cherchait à faire. Je me rapprochai de sa table, me penchai au-dessus d'elle pour lui parler au plus près et je commençai à faire semblent d'examiner le tableau en continuant notre véritable conversation.

-Un arrêt ? Serait-ce en rapport avec le boucan d'hier, en cuisine ? Vous n'avez toujours rien de cassé je présume… osai-je demander en attrapant un stylo dans sa trousse. Je commençai à écrire tout ce qui me passait par la tête au sujet du tableau.

-En quelque sorte oui…mais non, je n'ai rien de cassé ! Enfin, les examens me le diront, le médecin veut s'assurer que tout soit en ordre.

Un médecin ? donc c'était plus grave qu'elle ne veut bien l'admettre… Je plaignis ce jeune Hyun qui avait quitté son lieu de travail un tantinet contrarié. A trop aimer une femme aussi bornée, c'était compréhensible. En revanche, je sentis ma gorge se serrer sous la nervosité… Cela veut dire que je ne pourrai absolument pas lui parler demain soir. Que devais-je faire ? Arrêtant la pointe de mon stylo, j'eus un semblant d'idée, mais me dis que c'était un peu trop osé. Oui, enfin avec Tallulah… Je me jetai à l'eau et écrivis, à demi-mots, une demande pour un possible rendez-vous avec moi.

- D-du coup demain soir…v-vous…enfin…

-Je ne serai pas de fermeture, non…Mais rien ne vous empêche de passer vous détendre au café.

Je pouffai nerveusement.

-Pas facile de se détendre avec votre collègue qui me fusille du regard…

J'eus un moment de latence tandis que je sentis ses lèvres frôler les miennes. Nous avions détourné notre visage en même temps et la proximité avait fait que le bout de notre nez et de nos lèvres s'étaient caressés. Je n'eus jamais senti mon visage s'échauffer de la sorte. Son souffle croisa le mien un court instant, ça ne dura qu'une seconde à peine pourtant se fut si intense que je m'en souvenais aussi clairement que si ça avait duré des heures. Une vague de frisson s'étendit de ma gorge jusqu'à mon bas ventre et je compris qu'il était temps pour nous de s'éloigner de l'autre.

Je me dressai vivement en abandonnant son stylo sur la table.

-V-vous devriez écouter votre ami, mieux vaut être prudent au cas où vous vous sentiriez de nouveau mal…Il serait peut-être préférable pour vous d'aller au fond pour aujourd'hui, parvins-je avec beaucoup de mal à lui dire.

Si elle reste pile en face de moi pendant deux heures, je ne suis pas sûr de rester calme ! hurlai-je en mon for intérieur en descendant une marche. Ma cadette acquiesça mes propos en fourrant rapidement toutes ses affaires dans son sac avant de se lever. Rapidement, nous échangeâmes un regard qui devint un peu trop complice et ni elle ni moi pûmes nous retenir de rire. Je secouai la tête en dévalant le reste des marches et rejoindre l'estrade.

Comme pour me remémorer ce si furtif contact d'échange involontaire de tendresse intime, je me pinçai les lèvres et une sensation étrange me resta. Je portai le bout de mes doigts à ma bouche pour l'essuyer rapidement et en retirant ma main je constatai qu'un reste de son rouge à lèvres s'y trouva. Ma langue passa sur le bord de ma lèvre alors que mes yeux se tournèrent vers Tallulah qui conversait avec ses camarades, ses pommettes aussi pourpres que son rouge à lèvres… Je dois penser à autre chose, me dis-je en sentant mon ventre se contracter sous la pression d'un désir qui n'avait pas sa place en ce lieu.

Grâce au Ciel ! Des étudiants vinrent me poser certaines questions pour les aider dans leurs révisions. Mon esprit restait un peu distrait, et ma posture me prouvait encore que j'avais du mal à me détourner de ma cadette, mais au moins, je pouvais tenter d'amadouer ma concentration afin qu'elle ne me quitte pas pendant ces deux prochaines heures.

D'ailleurs, lorsque ce fut celle d'entamer le cours, je fus vraiment heureux de voir mes étudiants si enthousiastes à l'idée de reprendre notre problématique. La première heure fut si constructive que nous bouclèrent la conclusion tous ensemble et je me sentais vraiment fier. En revanche, si Tallulah eut un certain aplomb au début de l'heure, peu à peu, je crus remarquer un semblant de baisse de régime et une élévation de nervosité. Elle regardait autour d'elle, se passait la main sur le visage en tirant plusieurs fois sur son haut. N'ayant pas prévu d'enchaîner si vite avec la suite du programme, je profitai de la fin du cours pour échanger avec les élèves au sujet de leurs révisions pour les examens, comme beaucoup semblaient avoir besoin de conseil.

Seulement, je me fus demandé si je ne devais pas monter la voir, au cas où elle se forcerait à rester jusqu'au bout tandis qu'elle était en détresse. Il était clair qu'elle ne se sentait pas bien, j'allais interrompre l'étudiante en train de parler pour faire sortir Tallulah, lorsque je vis le jeune homme de tout à l'heure, assis juste derrière elle, glisser sa main contre son visage puis sur sa nuque pour venir la masser.

Je la vis fermer les yeux et soupirer longuement. Il se pencha pour lui glisser quelque chose à l'oreille, et la fit sourire tendrement. Ce sourire…je commençai à le connaître. Même si je me fus posé des questions au sujet de la nature de leur relation avec son collègue, jusqu'à aujourd'hui, je ne l'eus jamais vu lui adresser une telle sensualité à travers un sourire. Naïvement, j'eus fini par penser que cela m'était réservé. Ce regard qu'ils s'échangèrent…

La mâchoire serrée, j'écoutai d'une oreille distraite mon élève sans avoir la force de décrocher mes yeux d'eux deux. Quand j'annonçai la fin du cours, je vins me poster derrière mon bureau, en commençant à ranger sans entrain mes affaires. Toujours perdu dans le brouillard de mes doutes, je finis par sérieusement m'agacer et me dire qu'il était temps pour moi d'ouvrir les yeux. Je voulais être plus proche d'elle. Je n'eus jamais éprouvé un tel intérêt depuis longtemps, et bien que je n'eusse pas choisi que cela tombe sur une mes étudiantes, je ne me sentais plus à même de réprimer tout cela. Ce n'était pas moi, du moins, ce n'était plus dans mes cordes depuis que j'eus rencontré Tallulah. Autant être franc avec elle au plus vite…

Je la cherchai des yeux, restant à mon bureau dans l'espoir qu'elle désire me voir pour répondre à ma suggestion, écrite sur sa photocopie. Je n'eus pas osé la faire rester, pas après l'avoir vu si mal plus tôt. Et il était légitime qu'elle veuille prendre l'air, mais j'espérai tout de même qu'elle m'accorde un instant… Mon cœur s'emballa alors qu'elle croisait enfin mon regard, et je vis, dans sa démarche hésitante, qu'elle s'apprêtai à faire demi-tour pour me rejoindre. Je posai donc mes affaires pour lui faire comprendre que j'étais disponible dans l'immédiat. Mais encore une fois, ce jeune homme l'attira à lui pour la guider vers l'extérieur.

Résigné, je déblayai mon bureau, enfilai mon manteau et pris la direction de la sortie une fois tous les étudiants dehors. Je ressassai mon échec de ne pas avoir été plus direct avec elle. Quand je voyais mes collègues, rencontrer, pour une nuit, et sans vergognes certains de leurs élèves, je me demandai ce qui n'allait pas rond chez moi. Je ne pensai pourtant pas que ce soit si déplacé que cela de sortir avec une étudiante, tant qu'elle restait consentante… Mais j'avais toujours cette petite crainte d'avoir une mauvaise influence sur elle, sans que je ne cherche à en avoir une quelconque. Mais qu'est-ce que je dis… ? Un sourire idiot sur les lèvres, je songeai aux évènements de Lundi et à la véhémence dont fut prise ma cadette lorsque j'eus tenté d'éclaircir le résultat de notre rencontre au café, le samedi précédent.

-Elle est loin d'être influençable…

Je sortis mon portable afin de regarder l'écran avec amertume.

Le reste de la journée fut bien plus calme émotionnellement pour moi que le début d'après-midi. Vraiment, je n'aimais pas la plage, mais j'avais tout de même hâte de retrouver Leigh Samedi soir ! Je décidai de rentrer de bonne heure chez moi, m'accordant le temps de faire quelques courses pour le repas de ce soir, et surtout, prendre le temps de cuisiner. Cela faisait un moment que je me contentai de plats faits, tandis que j'appréciai beaucoup cuisiner des plats-maison.

Pendant la cuisson, je dus tout de même prendre le temps de mettre en ligne la conclusion de notre cours pour les M2 qui devaient préparer le contrôler de la semaine prochaine. Le nez dans mes cours, je pris le temps de dîner avec une certaine tranquillité. A tel point que je fus d'humeur à m'accorder deux heures à ne rien faire si ce ne fut regarder la télévision, après avoir ranger ma cuisine et pris une douche relaxante. Non, vraiment, je me sentais bien ce soir. Puis, ayant soif, je me sortis une bouteille de thé du frigo et passait devant la table où j'eus laissé mon ordinateur allumé et grand ouvert.

-Allez, la batterie qui va prendre tarif ! pestai-je en m'apprêtant à tout éteindre.

Q-quoi ? Bien que ce fût des plus anodins que de recevoir un courriel de la part de nos étudiants, ce fut bien la première fois que je me sentis un peu perdu face à l'un d'eux. C'est le mail universitaire de Tallulah ? Je déglutis et ouvris avec autant d'impatience que d'appréhension le mail que je lus jusqu'au bout une fois, puis une autre, puis encore jusqu'à ce que je perde le compte…

J'étais accroupis devant la table, les coudes sur le rebord et la tête reposant sur le dos de mes bras croisés. C'est bien ce que je pense, non ? Comme si cela m'aiderait à confirmer mes doutes, je me mis à lire à haute-voix et surtout à moi-même, le mail de ma cadette.

-« Monsieur,

J'attire votre attention à travers cette demande sûrement prématurée, étant donné que nous sommes encore un bon nombre d'étudiants à ne pas être sûrs de nous. Pour ma part, je ne vois pas meilleur que vous dans la supervision de mon mémoire.

M'ayant déjà guidée vers plusieurs pistes qui m'ont été, jusqu'à lors, des plus utiles, j'ai dans l'espoir de poursuivre ce projet à vos côtés.

Si votre intérêt pour mes recherches tient toujours, je vous propose un entretien Mardi prochain, à une heure qui vous conviendra le mieux.

Merci de votre assistance, cordialement.

Tallulah Loss. », ma voix fut très hésitante, comme-si j'essayai de poser un autre sens à chaque mot que je prononçai et qu'à force, ils me devenaient tous étrangers.

Ce mail était étonnamment formel et j'eus du mal à saisir s'il s'agissait vraiment d'un message subtil pour m'accorder un rendez-vous, à la suite du mot que je lui eus laissé, ou si elle désirait vraiment s'entretenir avec moi pour son mémoire. Dans les deux cas, j'étais très intéressé, autant de la voir plus intimement que de soutenir sa thèse. Mais j'eus tout de même bien plus envie d'un rendez-vous informel avec elle que trop…Je devais lui répondre. Je devais lui faire comprendre que je désirai ardemment la rencontrer en dehors de la fac. Je dois lui répondre ! Voilà ce que je me hurlai pendant des heures, perdu au fond de mon lit avec mon ordinateur branché et posé sur le côté.

D'un bond, je me dressai, les cheveux en pagaille et déterminé à en finir avec ce stress inutile ! J'attrapai mon ordi afin de rédiger une réponse peut-être moins subtile que sa demande, en espérant qu'elle comprenne ce que je désirai vraiment à travers cette rencontre.

« Mademoiselle,

D'emblée, sachez que je suis touché de voir votre choix se tourner en ma faveur. Gardez tout de même en tête ceci : Je n'ai que peu d'expérience en matière de supervision de recherches, mais je suis d'ores et déjà prêt à avancer avec vous. Mon intérêt n'en étant que plus profond à chacune des avancées que vous acceptez de me partager, ma curiosité m'empêche de refuser.

Néanmoins, j'avais dans l'espoir que nous nous rencontrions plus tôt… Je vous propose Vendredi de cette semaine, aux alentours de seize-heures, à confirmer de votre côté si cela vous convient ou non. En quel cas, votre date me convient très bien, à une heure, je le crains néanmoins, plus tardive vis-à-vis de mon emploi du temps.

Dans l'attente d'une réponse prochaine de votre part, je reste à votre disposition. Sincèrement vôtre.

Pr. Rayan Zaidi. »

Je soupirai longuement en tirant mes cheveux en arrière comme-si ce geste m'aiderait à arracher le doute dans mon esprit. A trente trois ans, je n'aurais jamais cru être de nouveau si angoissé par un rendez-vous. Sûrement parce que je prenais vraiment au sérieux ce lien que nous nous complaisions à consolider comme on le pouvait. Je partis dans un rire nerveux en relisant le mail de Tallulah.

-Si c'est vraiment ça, alors elle a eu une idée de génie quand même…

Et cela signifierait qu'elle aussi, pense à poursuivre cette relation à l'intérêt commun. Je me surpris à attendre une réponse alors qu'il était bientôt quatre-heure du matin quand j'eus envoyé la mienne.

-Rayan…t'es sérieux ?

Nos échanges électroniques en tête, je m'endormis avec difficulté mais parvins pourtant à dormir profondément. Sûrement trop. Je n'entendis pas mon réveil et je ne mis aucun rappel. Avec trente minutes pour me préparer je sortis les premières fringues qui me tombaient sous la main avant de partir me doucher et brosser les dents. Je ne bus qu'un café pour petit déjeuner tout en vérifiant si j'eus reçu une quelconque réponse de la part de ma cadette. Rien… En même temps, vu l'heure à laquelle je lui avais répondu cette nuit, il se pouvait qu'elle n'eût pas encore lu mon mail.

J'enfilai mon pull noir à coll roulé avec mon fuseau gris, et en me tournant vers le miroir, j'eus nettement l'impression de veiller les morts. Sérieux, je ne pouvais pas prendre plus coloré ? Mais je n'avais plus le temps de faire mon Leigh, et fonçai à ma voiture. Je n'habitai guère loin de la fac, mais suffisamment pour que je sois en retard ce matin. Mon ventre cria famine alors que j'étais bloqué à un feu rouge. Rien ne veut que je sois à l'heure ! Quand le feu passa au vert, je me précipitai un peu trop en appuyant sur l'accélérateur et finis par caler.

-Merde ! Pestai-je en redémarrant le moteur.

La voiture de derrière me klaxonna.

-Ça ne va pas faire démarrer ma bagnole plus vite, ducon ! jurai-je en sentant que cette journée n'allait pas être fantastique.

Une fois sur le parking de la fac, mon ventre me sermonna une fois de plus. Il me reste dix minutes… La cafétéria se trouvait juste en face du bâtiment d'art, je pouvais foncer récupérer de quoi manger sur le pouce rapidement. Enfin, ça c'était ce que je m'étais dit avant de tomber face à face avec une file d'attente monstre au réfectoire… Mais bordel ! Ils se sont tous donnés le mot.

J'allais faire demi-tour, lorsque mes yeux repérèrent Tallulah, qui, habillée dans une tenue que je soupçonnai être son pyjama, s'apprêtai à s'asseoir à une table occupée par son collègue et deux autres jeunes hommes dont j'en reconnus un sur les deux. C'est l'ami qu'elle attendait l'autre soir devant la fac, me dis-je remarquant autre chose.

Devant elle, son ordinateur…Est-ce qu'elle serait en train de me donner sa réponse ? N'ayant même pas fait attention que je gênai le passage, un étudiant me demanda de bien vouloir m'écarter et je m'excusai platement pour le dérangement. Après quoi, Tallulah tourna aussitôt son attention sur moi, l'air stupéfait. Elle referma rapidement son ordi avant de se lever et trotter jusqu'à moi. Plus elle s'approchait, plus son sourire s'agrandissait et je sentis le mien se faire bien niais…

-Ahem, bonjour…toussai-je en ayant du mal à trouver ma voix.

-Bonjour, rétorqua-t-elle doucement. Je la vis prendre une profonde inspiration tandis que je ne savais pas quoi lui dire : P-pour demain…

Alors elle l'a lu… Elle a bien lu mon mail.

-Oui, demain...je…hum !

-Je suis contente que votre intérêt soit encore d'actualité.

-Bien sûr qu'il l'est ! m'emportai-je un peu trop émotivement. Les étudiants affamés s'agglutinaient dans la file, et ne firent absolument pas attention à nous.

Son regard se fit doux et son sourire aussi tendre que le sentiment qui étreignait mon cœur.

-Où devrons-nous nous rejoindre ? chuchota-t-elle.

Ah oui tiens…bonne question ! Je la fixai dubitativement, ne sachant pas où nous rendre pour ce rendez-vous. Je lui proposai son lieu de travail mais…

-…Un lieu peut-être plus neutre serait mieux, vous ne pensez pas ? me dit-elle en plissant un œil sceptique et étirant un sourire timide : Je connais un café lecture très sympathique. Cela vous ira ?

-Parfait, acquiesçai-je quelque peu rassuré de savoir ce rendez-vous enfin confirmé.

Oubliant un instant où je me trouvai, je m'avançai plus proche de la rambarde qui nous séparait, et posai une main tout près de sienne qui s'agrippaient à un barreau. Je me noyai dans ses yeux chocolat où une touche de gris-azuré venait se perdre sur l'iris gauche. Son regard brillait d'un sentiment affectueux qui emportait mon cœur dans une course folle.

-V-vous…vous avez un cours à assurer, n'est-ce pas ?

-Bon sang, oui ! J-je venais prendre quelque chose à manger mais tant pis…

-Attendez une seconde ! fit-elle en s'éclipsant en faisant voler ses cheveux les plus longs par-dessus ses épaules. Je la vis prendre quelque chose sur la table où se trouvait ses amis et revint en trottinant.

-Prenez-ça… Si vous êtes passé par ici si tard, je suppose que vous n'avez pas eu le temps de manger.

-E-Effectivement, balbutiai-je en prenant la mandarine et le paquet de biscuits aux céréales qu'elle me tendait : J-Je…merci. Mais vous ?

-J'avais pris ça en plus de mon pain beurré, je n'ai pas le ventre vide, moi, m'assura-t-elle en ajoutant un clin d'œil.

Je souris avec amusement tandis qu'elle repartait rejoindre ses amis. Le jeune Hyun, qui n'avait, semblait-il, rien loupé de notre échange, m'adressa un hochement de tête poli, auquel je répondis par un autre avant de m'en aller.

Faisant un peu rire mes étudiants, je mangeai ma mandarine devant eux en plaisantant sur le fait que malgré mon salaire de fonctionnaire, voilà tout ce que je pouvais manger le matin ! Finalement cette journée ne se passa pas si mal que cela, malgré la façon dont elle avait commencé. Dans l'après-midi, je profitai de deux heures à n'avoir aucun cours à assurer pour reprendre certaines de mes recherches en lien avec mon cadre d'enseignant chercheur en art moderne et contemporain. Melody, assise non loin de moi me proposa de m'aider à classer celles que j'eus imprimées.

-Ce n'est pas à classer mais merci, fis-je en lui souriant poliment : ça m'aide comme support. Je relève directement les éléments les plus pertinents dans tout ce que j'ai déjà rédigé afin de construire mon résumé.

-Vous comptez publier vos recherches ?

-Cela reste pour le moment une simple analyse. Si je parviens à rendre le tout construit et cohérent avec mes précédentes recherches, oui pourquoi pas…

-Votre dernier livre était vraiment intéressant ! s'enthousiasma-t-elle en prenant mes documents en mains pour les feuilleter : Vous avez mis le doigt sur ce dont notre société ne parvient plus à différencier entre art moderne et art contemporain.

-J'espère bien ! ris-je : Je ne voudrais pas avoir faire tout ça pour me trouver à côté de la plaque, haha ! Enfin, après je ne peux pas m'introduire dans la tête de gens.

-Ce serait bien idiot de ne pas faire l'effort d'ouvrir les yeux ! Dire que certains se disent connaisseurs et font encore l'amalgame !

Un peu confus par les dires de mon assistante que je trouvai bien catégorique, je fronçai les sourcils et levai le nez de mes écrits pour la toiser en coin. Elle poursuivit en prenant pour exemple les écrits de certains collègues cherchant et enseignant dans d'autres universités et commença à les comparer avec mes propres recherches, en citant telle ou telle partie dont elle jugea le contenu absurde et peu correspondant avec l'art moderne. Tandis qu'elle s'apprêtait à me citer le texte d'une nouvelle œuvre, je l'interrompis en essayant de ne pas paraître trop sec :

-Je suis flatté que vous soyez si… enthousiasmée par mes recherches, mais si je peux me permettre, la manière dont vous démonter les textes de mes collègues universitaires semble dépourvue d'objectivité et ne s'appuie que sur mon livre. Même si je suis persuadée que ce sujet vous passionne vraiment et que vous tentiez de donner votre point de vue, c'est exprimé très maladroitement et cela dévalorise le travail des chercheurs. Si cela est leur interprétation de l'art moderne, qui sommes-nous pour les traiter d'idiots ?

Mélody vira au rouge en un temps record. Je préférai passer outre et me penchai à nouveau sur mes écrits.

Si je ne savais pas mon assistante être soupe-au-lait, peut-être me serais-je enfoncé avec plus de véhémence de ce débat, mais je me fis violence pour rester calme malgré l'agacement qui m'eut étreint à l'écoute des propos irrespectueux de Mélody.

J'eus une pensée aux recherches de Tallulah, qui, de son côté rassemblaient mille et unes informations qui démontraient des artistes en tout genre, terrés aux quatre coins du monde, êtres victimes de censures, d'injures voire complètement d'injustices et de barbaries pour exprimer leurs idées, pour exposer leurs œuvres modernes, obscurcies par une politique restrictive et intolérante. Peut-on parler d'obscurantisme de l'art moderne et contemporain ?

Emporté par une soudaine inspiration, j'arrachai une page d'un de mes cahiers et commençai à écrire tout ce qu'il me passait par la tête en lien avec la thèse de ma cadette. Est-ce que ça l'aidera ? Je me souvins la savoir perdue dans la formulation de sa problématique. Mais l'obscurantisme ressortait dans ses idées…

-Excusez-moi Mélody mais savez-vous où je peux trouver Tallulah Loss à cette heure ? Vous n'avez pas cours n'est-ce pas ?

-Eh bien, après le cours de Monsieur Lebarde, Tallulah à Anglais avec Miss Connor en B 108. Mon groupe s'y rend juste après.

-Oh…euh, pardon de vous déranger avec cela mais lorsque vous vous y rendrez, pourriez-vous lui demander de me rejoindre en salle des professeurs, j'ai des éléments à lui proposer pour son mémoire.

-Ah, vous êtes son superviseur… ? Je ne savais pas… fit remarquer mon assistante. J'allais répondre lorsque je sentis son regard très méfiant me détailler avec intensité. J'eus l'impression qu'elle me demandait de me justifier et ça me déplut fortement.

-Si vous ne pouvez pas, dites-le-moi simplement j'irai la rejoindre moi-même, fis-je en rassemblant mes affaires.

-N-Non, je peux lui faire passer le message, enfin, elle ne pourra sûrement pas faire suite à votre demande, renchérit-elle en laissant les sous-entendus en suspens.

-Cela ne coûte rien de demander…je le répète, si vous y voyez un inconvénient je-

-Mais non, je dis ça parce qu'elle travaille au Cosy Bear Café et qu'elle est de fermeture le Jeudi. Elle partira sûrement travailler aussitôt la classe terminée !

-Elle est en congé maladie pour le restant de la semaine, expliquai-je avec un brin d'agacement dans la voix. Je finis de rassembler mes affaires pour me rendre en salle des professeurs quand je réalisai mon erreur. Ce n'est pas quelque chose dont je suis censé avoir connaissance !

-Elle ne m'en a pas parlé…

-Ecoutez, je ne sais pas Mélody ! Oubliez ma requête, je lui enverrai un mail dans sa boîte universitaire. Je vous prie de m'excusez mais je dois rejoindre mes collègues.

-Bien sûr, Monsieur. Bonne journée.

-Vous de même, Mélody.

Ma mallette sous le coude je quittai la salle dans laquelle nous nous étions installés pour travailler, la gorge nouée en plus d'une migraine qui frôlait de m'assaillir. Ma courte nuit commençait à se faire ressentir en plus de cette stupide pression que je me m'étais depuis la réception du mail de Tallulah. Comment le vit-elle de son côté ?

En salle des professeurs, je surpris Monsieur Lebarde en grande lecture, paire de lunettes sur le bout du nez. Ce qui était plutôt rare chez lui, qui aimait revendiquer sa bonne vue malgré son âge. Je le saluai, mais tellement pris dans sa lecture il ne remarqua même pas ma présence.

-Il est comma ça depuis son arrivée, me fit Miss Platry qui me proposa un café tout en me saluant.

-C'est sérieux ce qu'il lit, on dirait, soulignai-je, un petit sourire en coin tout en acceptant l'offre de mon aînée.

-Ce serait les travaux d'une étudiante je crois, j'ai jeté un petit coup d'œil, ça transpire le mémoire à plein nez !

-Ah…une fan d'art antique ?

-Vu ses retards je ne crois pas non, marmonna soudain André qui retira ses lunettes, semblant avoir fini sa lecture : M'enfin…

Encore une étudiante qu'il a pris en grippe !? m'étonnai-je en déposant des documents dans mon casier.

-Je l'ai peut-être jugée un peu trop vite, renchérit-il. Elle organise mal son temps, mais reste une bosseuse acharnée.

Attends…il n'est quand même pas en de parler de…

-Tu as déjà lu ses travaux, c'est ça ?

Je croisai le regard de Miss Paltry, légèrement incrédule, avant de le reposer sur André.

-J-je vous demande pardon ?

-Mais, les recherches de Tallulah Loss, pardi ! (Il soupira) Qui aurait pu croire qu'elle viendrait solliciter mon aide un jour pour son travail ? Je la pensai insensible à mes cours, peut-être était-elle juste timide ?

Non, elle n'aime vraiment pas votre cours… eussé-je envie de lui dire, mais je m'abstins de le faire tout en essayant de retenir mon rictus crispé. Ce qui m'intriguait fortement, était que ma cadette en vienne à réclamer l'aide de Monsieur Lebarde pour ses recherches. C'était étrange mais…j'eus espéré de n'être que le seul. Ce fut alors que je compris que mon intérêt pour elle commençaient sûrement à empiéter son ma neutralité professionnelle.

-Mme Klamis me disait que son mémoire collait avec de la sociologie et de l'art moderne mais en soit, il y a plus d'une matière qui peut lui être utile.

J'ouvris la bouche pour prendre la parole, puis, me souvins qu'effectivement, Mme Klamis eut dit avoir déjà eu affaire avec les recherches de Tallulah. Ma… jalousie ne fit que s'accroître un peu plus.

-Q-Que vous a-t-elle demandé exactement ?

Il jeta un dernier coup d'œil aux feuillets sous plastiques.

-Elle tenait à ce que certifie si les informations qu'elle a trouvées au sujet d'œuvres et d'artistes stigmatisés par la censure et victimes d'injustice, se référant au Moyen-âge, pouvaient être un bon appui pour introduire l'obscurantisme dont sont accablés des artistes d'art moderne, m'expliqua-t-il en accompagnant une gestuelle expressive. Puis, après s'être frotté le menton, l'air dubitatif, il haussa une épaule et reprit : Il serait plus judicieux de partir dès l'antiquité. Faire une comparaison sur la politique étonnamment moderne pour l'ère concernée et ce qu'il en est aujourd'hui dans certains pays. L'Art et la philosophie étant les points centraux de cette époque…

-Vous parlez bien tous les deux de cette élève qui te sort par les yeux, André ? ricana Miss Paltry, son café fumant en main.

-Tout à fait ! Bon… je dois reconnaître qu'une fois en cours, elle reste correcte…D'autres arrivent à l'heure mais se permettre de chahuter tout le long du cours. C'est problématique !

Tiens ! Maintenant qu'elle vient réclamer ton savoir, elle devient « correcte » ! Mais quel hypocrite j'avais sous les yeux.

-Certains étudiants ont déjà leurs superviseurs, d'autres vont bientôt se voir être affublés d'un enseignant qu'ils ne désirent sûrement pas et qui ne s'intéresseront pas du tout à leurs travaux ! Je vais en toucher deux mots à l'administration. Je vais également envoyer un mail à Tallulah, pour la rassurer que je serais prêt à superviser son travail si cela lui convenait.

Accompagnant le geste à la parole, je le vis sortir son mac de sa sacoche tout en agitant les feuillets.

-Ce n'est sûrement qu'un dixième de son travail, je suis assez curieux de voir ce qu'il en est du reste, avoua-t-il en commençant à taper frénétiquement sur son clavier.

Il est sérieux ? Il pense vraiment pouvoir la faire avancer ?

-Haha…M-mais enfin, commençai-je dans un rire nerveux : Peut-être que son travail touche plusieurs matières mais ce n'est absolument pas centré sur l'antiquité !

-J'espère que Mme Klamis lui fera une proposition aussi, mais il me semble qu'elle supervise déjà quelqu'un... marmonna-t-il devant son écran sans même relever ce que je venais de lui dire.

Bah qu'elle s'en tienne à ça ! pestai-je en mon for intérieur. Je secouai la tête, ne pouvant contenir mon agacement que très difficilement avec cette fichue migraine. Puis, me sentant observé, je fis volte-face et constatai que Miss Paltry me lançait un regard intrigué tout en laissant ses lèvres s'étirer en un sourire qui ne semblait pas dévoiler ses véritables pensées. Je pris une gorgée de mon café et baissant les yeux.

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, Monsieur Lebarde leva le nez de son écran et s'étira.

-Voilà, envoyé ! J'ai pu lui donner quelques conseils en même temps, ça ne pourra que lui être bénéfique, au moins pour l'ouverture du corps de texte.

Je haussai un sourcil avec un soupçon de mépris qui je me gardai bien de partager. Bon sang, il veut simplement l'aider Rayan… Si c'était pour les recherches de Tallulah, je devais vraiment faire le point sur moi-même et ne pas mélanger tous mes sentiments et ressentiments qui me traversaient pour un oui ou pour un non.

-Bon, je vais vous laisser, je m'en vais me battre avec le rétroprojecteur de l'amphi F 500.

-Haha, tu as le temps quand même, ton cours ne commence que dans trente minutes, non ? fit Miss Paltry.

-Justement ! en trente minutes, j'ai tout juste le temps de faire fonctionner ce machin…

Alors qu'il allait passer la porte que nous avions l'habitude de laisser grande ouverte la journée, mon aîné se stoppa dans sa marche en s'exclamant avec satisfaction et surprise.

-Ah ! Je suis content de vous voir !

-Plus que tout à l'heure je présume ! entendis-je rétorquer une voix rieuse que je reconnus sans peine.

-Bon…c'est mérité, je n'ai pas été très accueillant, fit Monsieur Lebarde qui sembla faire demi-tour : Vous rendriez-vous en salle des professeurs par hasard ? Venez avec moi, je dois vous parler un instant si je peux abuser de votre temps.

Accompagné de ma cadette -qui nous adressa un grand sourire à Miss Platry et moi- Monsieur Lebarde reposa ses affaires en y prenant les feuillets qu'il lui rendit.

-Je sais que j'ai fait preuve d'une profonde mauvaise foi tout à l'heure et avant toute chose je tenais à m'excuser pour ce que j'ai dit. C'était déplacé, et un tel discours ne devrait pas sortir de la bouche d'un professeur ayant une ancienneté comme la mienne.

Tallulah haussa en premier lieu les sourcils avec un fort étonnement avant de sourire avec une profonde bienveillance qui sembla charmer notre aîné qui afficha un sourire sincère. Comment ça ? Que lui a-t-il dit encore ?

-Je sais que je n'ai pas fait forte impression avec mes retards… « intempestifs », répliqua-t-elle en agitant ses doigts en guillemets.

-C'est sûr ! M'enfin…mieux vaut en rire qu'en pleurer, et pour en revenir à ce que je voulais vous dire, sachez que vos recherches et votre raisonnement sont curieusement intéressants. Et si je dis « curieusement », ce n'est pas en mal, comprenez juste que cela fait longtemps que je n'avais vu de thèse si engagée et surtout, étoffée si sérieusement. (Il croisa les bras et la toisa avec intérêt) qu'en est-il de votre projet professionnel ? Savez-vous où vous tourner après le Master ?

Le visage de Tallulah s'empourpra intensément. Je crus l'avoir compris la dernière fois, mais ses projets d'avenir semblaient être un sujet sensible pour elle.

-J-Je…c'est-à-dire que je n-

-Ne vous mettez autant de pression, ce n'est qu'une question Mademoiselle, intervint gentiment Miss Paltry : Il est bourru et rentre dedans, mais Monsieur Lebarde n'est pas un mauvais bougre !

-Je vais prendre ça pour un compliment…grogna notre aîné, ce qui arracha un petit rire cristallin à notre cadette.

Je sentis mon cœur battre plus fort en moi à l'entente de ce son si doux et enchanteur. Plus sereine, elle reprit :

-Honnêtement, je n'y pense pas… Mon mémoire me passionne beaucoup, me préoccupe beaucoup, je crois que j'ai mis de côté la réflexion sur le « après » mes études.

-Je vois… Sachez tout de même, qu'une fois abouti, et s'il reste sur le chemin du sérieux, votre mémoire pourra vous ouvrir des portes d'extraordinaires opportunités, ça je vous le garanti. Et comme je n'ai toujours pas d'étudiant à superviser, je me porte garant pour vous si cela vous intéresse. Au moins, je serai sûr de me donner à fond dans les recherches, soyons honnêtes, parfois il est dur d'être objectif sur un sujet qui nous dépasse…

-Oh, eh bien…

Elle ne va pas accepter, si ? Voici la question qui ma trotta durant ce lapse de temps où Tallulah resta muette, semblant chercher ses mots avec soin avant de répondre.

-Prenez votre temps, vous êtes loin de la date limite pour faire votre choix, intervint une nouvelle fois Miss Paltry dans l'espoir de la calmer un peu, mais notre cadette ne se laissa pas démonter. Elle m'adressa un coup d'œil furtif, avant de reprendre, le sourire aux lèvres. Un sourire…que je lui sus malicieux.

-Pour tout dire, j'ai déjà porté mon choix sur quelqu'un, j'attends juste une réponse claire et définitive.

-Bon, au moins j'aurais essayé ! rit Monsieur Lebarde avant de reprendre ses affaires : Je vous laisse, vous deviez sûrement avoir des choses à faire et j'ai un rétroprojecteur qui m'attend ! Gardez en tête que je vous aiderai de mon mieux pour vos recherches, et je vous ai envoyé un mail, prenez le temps de bien lire mes notes à tête reposée. Bonne fin de semaine et bon week-end à vous Tallulah.

-Merci, vous de même Monsieur, lui sourit-elle avec reconnaissance.

Un silence aplanit l'atmosphère et il y eut un moment de latence avant que l'un de nous trois prenne la parole.

-Vous aviez besoin de quelque chose, avant que mon collègue de vous interpelle ? sourit Miss Paltry.

-Oh ! O-oui, je… (Elle se tourna vers moi, l'air soucieuse) Mélody m'a informée que vous désiriez me voir ?

-C'est exact ! m'exclamai-je en me levant de mon siège, rassemblant nerveusement mes affaires sans trop savoir pourquoi je le faisais : J'ai pensé à quelque chose pour votre mé-

Ma voix mourut au bord de mes lèvres lorsque je vis de nouveau ma collègue me scruter avec un farouche amusement plaqué sur le visage. Bon sang…je commençai à avoir chaud et mon mal de tête n'arrangeait rien à ma subite agitation. Me raclant la gorge, je demandai à ma cadette si elle avait du temps à m'accorder. Même en sachant qu'elle ne travaillait pas cet après-midi, peut-être avait-elle prévu autre chose…

-Rien dans l'immédiat, m'assura-t-elle en prenant la direction de la sortie, comme pour m'inviter à la suivre.

-Très bien, a-attendez-moi dans le couloir je vous rejoins tout de suite !

Tallulah salua poliment notre aînée qui en fit de même, un sourire rayonnant sur le visage, puis s'en alla. J'entendis ses talons raisonner dans le couloir, semblant aller assez loin de la salle des profs. Une fois toutes mes affaires rassemblées, je finis le reste de mon café d'une traite et m'apprêtai à partir quand Miss Paltry proposa à ce que nous nous installions ici-même pour travailler.

-Pas sûr qu'elle se sente à l'aise ici, fis-je, l'air sûrement pressé en m'appuyant à l'encadrement.

-Elle ? Ou bien toi ? tenta-t-elle de rectifier avec une fausse incertitude dans la voix. J'ignorai si sa provocation était malsaine ou innocente. En tous les cas, je compris qu'il était tard d'essayer feindre une quelconque ignorance avec elle. Si peu eut-elle compris, elle le comprit très bien et suffisamment…

-B-Bon après-midi à vous, dis-je avant de partir.

-Mais toi de même, Rayan !

J'entendis son rire amusé, nullement moqueur, depuis le couloir dans lequel je me pressai pour m'éloigner au plus vite. Tallulah m'attendait devant la cage d'escaliers, adossée au mur, les jambes croisées et son sac de cours tenu dans son dos. Elle avait les yeux perdus dans le vague, au loin, en direction du couloir opposé. Lorsqu'elle me remarqua, ses lèvres retrouvèrent leur sourire délicat et son regard scintilla avec charme.

-Vous détestez tant que cela être en salle des professeurs que vous me faites chercher par Mélody pour discuter mémoire ?

Je pouffai en étirant un petit sourire en coin avant de secouer la tête. Elle n'en rate pas une…

-Je peux toujours prévenir Monsieur Lebarde que vous désirez le voir à la fin de son cours ? rétorquai-je en m'arrêtant pile en face d'elle.

Dans la posture ou nous étions, et les regards que nous nous adressions, il était difficile d'imaginer que nous échangions sérieusement, d'un professeur à son étudiante, d'un point de vue externe. Fort heureusement, ce couloir était toujours vide.

-Dois-je comprendre que vous me conseillez d'accepter sa proposition ? m'interrogea-t-elle en ne décrochant pas de mon regard.

Je haussai un sourcil, comme pour lui demander si cela était sérieux ou non. A force de laisser parler mes émotions, je devenais de plus en plus confus face à sa subtilité.

-S-Seulement si vous jugez qu'il est inutile de collaborer avec moi…murmurai-je en baissant les yeux.

Elle secoua la tête en souriant posément avant de soupirer et de prendre une posture plus stricte.

-De quoi vouliez-vous me parler ? reprit-elle en s'en allant dans la direction de l'escalier.

Je lui emboîtai le pas tout en sortant mes notes pour les lui donner. Elle se mit à les lire, ralentissant le pas. Elle vint se mordre le pouce avec une pointe d'agacement. Cela ne va pas ?

-Bon sang, ce n'est pourtant pas sorcier…je me prends trop la tête, je tourne en rond et vous en, je suis sûre, même pas dix minutes vous me formuler correctement ma problématique !

Le visage rouge, de colère aux vues de son ton aigri, elle soupira longuement en me redonnant mes notes. Je lui dis de les garder, en souriant avec bienveillance :

-Tallulah, voilà pourquoi il est important que vous trouviez rapidement un directeur de recherches. Vous avez du mal à prendre du recul, et comme vos idées se consolident de plus en plus, le doute va finir par s'installer si personne ne supervise votre avancée. Vous vous devez de partager votre pression avec quelqu'un qui comprendra votre point de vue. (Je pris une profonde inspiration en me massant la nuque) V-vous en plaisantiez, mais en essayant d'être le plus objectif possible, je ne peux que vous conseiller de choisir un professeur qui s'intéresse sincèrement à votre travail. Les entretiens ne se dérouleront que mieux… Monsieur Lebarde, Madame Klamis et moi-même sommes déjà investis, il ne tient qu'à vous de venir chercher l'un d'entre nous pour réellement débuter la rédaction de votre mémoire.

-Et comme je l'ai sérieusement dit tout à l'heure, mon choix est déjà tourné sur vous, assura-t-elle. Lorsque nous touchâmes le sol du rez-de-chaussée, elle vint se planter devant moi, droite, semblant attendre avec patience que je rétorque quoi que ce soit.

Je papillonnai…détaillai les traits de son visage. J'eus l'impression de nous revoir, ce fameux soir où elle m'invita à prendre un verre au café. Confus, et sentant que j'allais franchir une limite qui ne serait plus jamais imposable suivant sa réponse.

-V-Vous parlez toujours du mémoire, n'est-ce pas ? soufflai-je, hésitant, apeuré de savoir tout en étant impatient.

Je la vis déglutir, se pincer les lèvres, les mêmes que j'eus effleurées par mégarde la veille. Vérifiant autour de nous, nous remarquâmes que des élèves passaient dans le hall sans vraiment faire attention à nous. Néanmoins, je lui indiquai un couloir dans lequel nous devrions pouvoir trouver une salle inoccupée. Je la guidai, sortis mon trousseau de clés et lui proposa de s'installer où elle voulait pendant que je refermai la porte sur nous.

Presqu'aussitôt, elle dit clairement.

-Remettez-moi à place si vous jugez que je vais trop loin, mais demain, ce n'est pas un simple entretien transpirant le professionnalisme que je souhaite passer avec vous.

Tressautant un peu, ne m'attendant pas à ce qu'elle s'ouvre si brutalement, je fus au moins éclairci sur ce point. Cela la taraudait aussi… Presque malgré moi, je soupirai d'aise en me sentant soulagé d'un poids.

-J-Je ne savais plus quoi penser de tout cela. Votre mémoire compte tant pour vous, et je prends plaisir à vous aider, mais hier quand je vous ai écrit ce mot… Je dois me montrer honnête au risque d'outrepasser mes fonctions mais je brûle d'envie de passer plus de temps avec vous, sans devoir forcément passer par l'excuse de nous rencontrer pour votre mémoire.

Elle cacha un rire derrière sa main.

-Avouez que c'était bien trouvé !

Mon sérieux chuta en un rire nerveux, me faisant crouler le menton sur ma clavicule tant ma tête s'affaissa de mes épaules lâches.

-J'vous jure…mais comment faites vous pour rester si naturelle ?

-Ne vous fiez pas aux apparences, je me cache beaucoup derrière la dérision…m'avoua-t-elle en passant une main dans ses cheveux qu'elle ramena en arrière, les faisant s'effiler entre ses doigts fins et parsemés de tâches de rousseur : Mais je n'ai jamais rien autant pris au sérieux que l'intérêt que je vous porte. J'ai déjà eu l'occasion de prendre un repas, de passer une soirée en compagnie de mes professeurs de mon ancienne fac, mais cela ne se faisait jamais de mon plein gré. C'était souvent un concours de circonstances, un peu comme la plupart de nos rencontres ces derniers temps…Mais voilà, pour une fois, j'attends plus qu'un coup du hasard et je préfère vous avouer vouloir en apprendre plus sur vous, que de passer à côté de quelque chose, sûrement, d'exceptionnelle.

Un ange passa. Dans l'instant, j'ignorai ce qui m'impressionnait le plus : qu'elle ait dit tout cela d'une traite ou qu'elle le fasse sans détourner une seule seconde ses yeux. La bouche entrouverte sous la fascination, je finis par abandonner mes doutes pour retrouver une confiance qui m'eut manquée toute la journée :

-Dans ce cas laissez-moi reformuler plus clairement ma proposition d'hier, par des paroles audibles et non des mots gribouillés sous la nervosité : Voudriez-vous prendre un café avec moi demain ? En tout bien tout honneur !

Tallulah s'apprêta à me répondre lorsqu'elle vint arquer un sourcil sceptique en m'adressant un sourire narquois. Muette, elle attendait de moi une toute autre formulation et je le compris bien.

-…En toute amitié, repris-je alors en souriant tendrement.

Elle me rendit mon sourire avec une satisfaction non dissimulée. Sur une page de son agenda qu'elle arracha d'un geste vif, elle écrivit l'adresse du café dans lequel nous devions nous retrouver.

-Le premier attend l'autre à l'intérieur, proposa-t-elle alors que je glissai la note dans mon propre carnet.

Opinant du chef, je lui proposai ensuite de nous intéresser à nouveau à ses recherches, et à la manière dont nous pourrions procéder dans l'organisation de nos prochains entretiens. Finalement, la date qu'elle m'eut proposée par mail servirait de point de départ dans notre collaboration. Au fil du temps, nous en vînmes à examiner plus en détails l'ensemble de ses recherches, de ses analyses vidéo et d'articles, tout en essayant d'incruster les conseils que notre aîné Lebarde lui eut envoyés.

-Je comprends que vous vouliez intégrer cela comme ouverture et une comparaison, mais inutile de plonger dans le détail politique non plus, n'oubliez pas que vous êtes en histoire de l'art, pas à science po.

-Mais si on retire ça (elle pointa du doigt la partie que j'eus trouvée de trop), comment je peux faire le lien avec les dogmes du Classicisme, et plus antérieurement, de l'Art Antique ?

Je glissai devant elle les trois bilans des documentaires qu'elle eut regardés.

-Aidez-vous de ça ! Il n'y a pas plus transitoire que cette partie ! Faire une comparaison, d'accord, mais ne vous éloignez trop de votre problématique au risque de partir sur « l'influence de l'obscurantisme Antique ».

Tallulah se colla au dossier de sa chaise, les bras croisés, les sourcils froncés et le regard fixé sur les documents et les notes que nous avions brouillonnées ensemble. Une ride de lion se forma et je ne sus guère si cela était dû à de la contrariété ou une profonde réflexion. Merde…je m'impose peut-être un peu trop alors que ce n'est que le début, me dis-je en me mordant la lèvre inférieure avec anxiété.

La laissant réfléchir dans son coin, je pris ma tête entre mes mains, ne supportant plus cette fichue migraine qui me tuait les yeux et semblant à deux doigts de faire exploser mes sinus. Je l'entendis griffonner sur une feuille.

-D'autres idées vous viennent ? demandai-je alors que je massai mes yeux.

-Vite fait, pour ne pas oublier ce que vous venez de dire… le reste, je verrai ce week-end pour éclaircir tout ça. Je n'ai pas assez de recule sur mon travail pour être tout à fait d'accord, et je ne veux pas entrer dans un conflit inutile juste parce que je n'ai pas su faire preuve de bon sens.

Je reniflai un rire, avant de coucher ma tête sur mes bras croisés sur la table. Un sourire amusé au coin des lèvres, je lui dis qu'elle était dure avec elle-même. Mes paupières devinrent incroyablement lourdes et je luttai pour parvenir à la regarder encore.

-Je suis têtue…ça m'aide de temps en temps mais le plus souvent ça me porte préjudice.

-C'est vrai… vous êtes un véritable mulet même, raillai-je en sentant mes yeux se fermer.

-Il prend ses aises le prof, dites-moi ! grogna-t-elle en reposant son stylo.

-C'est agréable de passer du temps avec vous…marmonnai-je, n'ayant plus que le noir comme écran : Vous êtes têtue…vous êtes…

Mon esprit se fit emporter par un tourbillon onirique inévitable qui apporta avec lui un parfum d'huiles essentielles. Quand j'ouvris à nouveau les yeux. Je me sentais plus serein bien que toujours fatigué. Je baillai à m'en faire décrocher la mâchoire. En m'étirant comme un chat sur la table, je sentis quelque chose alourdir mes épaules. Mon manteau ? En me redressant sur mon siège je réalisai alors que je m'étais endormi alors que nous travaillions ensemble, Tallulah et moi. Un peu paniqué, je croisai son regard taquin qui reflétait la lumière bleue de son écran d'ordinateur.

-Bien dormi ?

-J-Je…je vous prie de m'excuser, je-

-Il n'y a pas de mal, Monsieur. J'avais bien remarqué que vous étiez fatigué, mais je ne pensai pas que c'était à ce point…Ce serait plutôt à moi de m'excuser, dit-elle en refermant son ordi.

Je remarquai que les lumières artificielles qui éclairaient le campus étaient allumées. J'ignorai combien de temps j'eus dormi, mais ce fut suffisamment longtemps.

-Vous excuser ? Pour ? souris-je, encore groggy.

-Eh bien, de vous avoir accaparé si longtemps pour mon mémoire… Vous vouliez seulement me montrer vos notes et je vous ai entraîné dans-

-Tallulah… l'appelais-je d'une voix profonde.

Elle se tut, et malgré l'ombre qu'étendait la lumière sur son profil, j'aperçus de la curiosité dans son regard.

-Vous m'avez dit, Lundi, que vous aimiez me voir.

Gênée, elle sourit en détournant les yeux. Levant une main jusqu'à son visage, je replaçai une mèche de ses cheveux derrière son oreille tandis que d'autres vinrent chuter et s'effiler entre mes doigts. En dessous, la partie tondue de ses cheveux était aussi douce que du duvet.

-Le sentiment est partagé, sincèrement partagé. Alors ne vous excusez pas lorsque nous sommes ensemble.

Semblant attendrie, je vis son sourire s'élargir bien qu'elle ne dit plus un seul mot. Dans un calme agréable, nous rangeâmes nos affaires, puis, je refermai à clé la porte derrière nous une fois dans le couloir. Le détecteur de mouvement fit allumer les néons qui éclairèrent, partie par partie, l'étendue du couloir vide est sans bruit.

-Fait froid et c'est carrément glauque ici… marmonna ma cadette qui resserrait ses bras autour de sa poitrine.

-Massacre à Anteros Academy ! m'écriai-je en la bousculant gentiment avec le coude.

Je m'en reçus un coup trois fois plus fort que le mien.

-Aïe !

-Je deviens violente quand j'ai peur…réflexe.

-Oui, eh bien rappelez-moi de ne jamais vous inviter à aller voir un film d'horreur avec moi ! pestai-je en massant mon bras endolori.

-Ah, est-ce que ça laisse sous-entendre que vous seriez apte à m'inviter aller voir un autre genre de film avec vous ? tenta-t-elle.

Je souris en coin, légèrement grillé dans mes intentions. Faisant mine d'être incertain, je haussai une épaule.

-Pourquoi pas… ? Vous aimez les comédies romantiques, ça peut se tenter, un soir… non ?

Comme je ne recevais aucune réponse de sa part, je vins la regarder du coin de l'œil et je croisai son regard malicieux qui en disait long sur ce qu'elle essayait de me faire cracher.

-Roh, ne me regardez pas comme ça ! grondai-je dans un rire nerveux : Dites ce que vous avez à dire ou fichez-moi la paix…

Tallulah partit dans un rire léger qui raisonna allègrement contre les murs du couloir complètement vide de monde, ne pouvant guère combler tout l'espace à nous deux. Une fois dehors, je refermai les portes en utilisant la digicard que seuls les enseignant et le personnel technique et d'entretien possédaient. Le froid du couloir était dérangeant mais celui du dehors était juste insoutenable. Des ronds de buée s'échappaient de nos bouches lorsque nous parlions. Du moins, lorsqu'on y parvenait au lieu de claquer des dents. Je pensai alors à Samedi soir.

-Bon sang, quelle idée de faire une compétition de surf en pleine hiver…

-D'après Kelly, les vagues sont meilleures en cette saison !

-Kelly ? C'est bien une des étudiantes de votre classe, non ?

-Oui…Mais pourquoi vous parliez de la compétition ? Vous y allez ?

-Hm, un ami m'y a invité, j'espère juste qu'on ne sera pas dehors.

-Normalement, il y a le bar d'extérieur l'été et le bungalow l'hiver. C'est une sorte de bar/restaurant ambiancé.

-Ça va alors…, soupirai-je. Je tiltai : Vous y allez aussi ?

-Oui ! Ma meilleure amie veut que l'on s'y rende avec Alex'. Cela fait longtemps que je n'ai pas mis un pied sur cette plage, je me demande à quel point ça a changé.

-Et moi dont…

Nous marchâmes quelques pas avant que je ne me remémore le visage du garçon qu'elle venait de nommer. Je me stoppai net, tandis que leur échange me revenait en mémoire, telle une brise glacée qui fouettait mes joues. « Papa Leigh… » Puis…lors de mon repas avec mon ami : « Tu la rencontreras Samedi, avec son meilleur ami ! ».

-C'est vous…soufflai-je, un peu désarçonné.

Ayant un peu plus d'avance que moi, ma cadette s'arrêta avant de se tourner à demi dans ma direction et de m'interroger du regard.

-Vous êtes la meilleure amie de Rosalya, la compagne de Leigh, n'est-ce pas ?

Son visage stupéfait suffit à me faire ma réponse. Incrédule, elle me pointa du doigt.

-L-L'ami de Leigh ?

Sans voix, je ne pus qu'hocher la tête.

-Bah ça, fit-elle, si on me l'avait dit…

-I-Ils ne vous avez pas dit que-

-Mais non ! Rien du tout ! (Elle leva les yeux au ciel en souriant) Enfin…avec ce qu'ils vivent en ce moment, je suppose que ça leur a passé au-dessus du casque !

-Haha, c'est plausible en effet, acquiesçai-je.

-Du coup… si c'est avec vous que l'on débute la soirée avant l'arrivée des autres (elle marmonna) -eux c'est pareil, je ne sais toujours pas qui doit nous rejoindre- je suppose que vous êtes au courant pour eux deux, non ?

Comprenant de quoi elle faisait référence, je hochai la tête simplement en lui adressa un sourire.

-Oui, Leigh m'en a informé.

Nous avançâmes jusqu'à n'avoir que quelques centimètres de distance entre nous, les pans de nos manteaux se frôlaient presque. Nous nous sourîmes, et je pus sentir cette enjôleuse ambiance nous envelopper. Je fus le premier à l'employer.

-J'étais impatient d'être à Samedi pour décompresser de ces dures semaines, je ne pensais pas pouvoir l'être plus encore…

-Devrons-nous jouer les innocents ? Faire comme si nous ne savions rien ? demanda-t-elle en souriant avec malice.

-Pourquoi pas ? Cela peut être amusant, mais il sera difficile de me montrer convainquant après notre rendez-vous de demain, je dois être honnête que je vous attendrai sûrement avec impatience…

-Dans ce cas, doit-on annuler le rendez-vous demain ?

Tallulah arqua un sourcil, semblant m'interroger avec sérieux bien qu'elle eût conserver son petit sourire. Un peu porté par la crainte de voir tous nos efforts s'envoler, je vins prendre sa main comme si ce geste l'éloignerait de cette idée saugrenue.

-N'annule-pas…lui dis-je dans un murmure suppliant.

Je me rendis compte du rapprochement verbal, mais ne m'en excusai pas cette fois-ci. Ce ne fut pas plus volontaire que cela, mais il fut bien rude pour moi de conserver mon masque d'enseignant plus longtemps. Je n'étais qu'un homme après tout… Je la vis baisser les yeux sur nos doigts joints. Lundi…elle avait brisé le contact. Tout comme je l'eus fait le soir où elle revenait de ce concert que tout le monde eut tant attendu. Ce soir, l'un comme l'autre, nous attendîmes de voir qui irait faire le premier pas qui briserait ce rapprochement. Ce ne fut pas moi. Et elle n'en fit rien.

-Dans ce cas à demain, chuchota-t-elle en croisant à nouveau mon regard.

-Seize-heures, n'est-ce pas ?

-Plutôt huit-heures, rit-elle en prenant de la distance. Marchant à reculons, elle se dirigea vers les dortoirs. Nos doigts finirent par se démêler.

-Hein ? ne fus-je capable de souffler, hébété.

-Votre cours, il est annulé ?

Mais je suis vraiment… Secouant la tête d'un air désabusé, je me dis qu'il était temps pour moi d'aller dormir. Elle me sourit par-dessus son épaule, ses cheveux se balançant sous la secousse de sa démarche et me fit un signe de main en guise d'au revoir. J'y répondis par un autre, avant de plonger mes mains dans les poches, la mallette coincée sous le bras, et la tête dans les étoiles. Une fois dans ma voiture, je fis chauffer le moteur mais avant de prendre la route, je sortis mon portable, posa une dernière fois mon regard sur mon fond d'écran que je changeai, enfin, après des années à avoir passé et repassé les contours de son visage des yeux, pour le remplacer avec une photo de groupe, datant de cet été passé avec des amis.

On n'est plus à cette époque. Le monde changeait et moi avec. Le cœur battant d'un nouvel espoir, je pris la route de chez moi.

A suivre…