Tallulah
Malgré m'être présentée à lui dans mon pyjama, voir Monsieur Zaidi de bon matin me fit un bien fou ! Je l'eus trouvé bien épuisé en revanche et il n'était pas loin d'arriver en retard à son propre cours. J'espère qu'il n'a rien eu de grave… m'étais-je inquiétée en retournant finir mon petit déjeuner avec Hyun, Alexy et Morgan. Mon meilleur ami me passa sous interrogatoire mais je fis le sourde oreille en lui répondant à chaque fois que c'était en rapport avec mon mémoire.
-Et la mandarine et les gâteaux ? C'était pour le mémoire ?
-Quoi, il était en retard et n'avait rien mangé ! me justifiai-je tandis que nous marchions dans les couloirs des dortoirs. Hyun et moi commencions les cours plus tard le jeudi matin. Tandis qu'Alexy et Morgan avaient décidé de sécher la première heure. Ou plutôt, ils avaient oublié de mettre leur réveil et ce fut celui du Hyun -une heure plus tard- qui les réveilla en même temps que lui.
Morgan soupira, en demandant à Alexy de me laisser tranquille, sur le ton de l'amusement. Le couple prit la tête de la marche tandis que Hyun traînait un peu les pieds, les mains dans son jogging, et un petit sourire en coin alors qu'il fixait droit devant lui. Curieuse, je lui demandai ce qui le faisait sourire ainsi.
-Je suis plutôt fier… Même si je me suis pris un râteau, j'ai quand même eu le droit de passer la nuit avec toi ! (Il me regarda en coin, taquin) Ton prof peut en dire autant ?
-Ah, c'est malin ça… ! pouffai-je en le bousculant doucement. Il rit avant de passer un bras autour de mes épaules et me ramener contre lui.
J'étais contente, car malgré ce qu'il s'était passé entre nous, nous ne perdîmes pas nos gestes affectueux, ce qui m'eut effrayée un tant soit peu. Hyun semblait même moins hésitant.
-Pff, c'était qu'une partie de la nuit, d'abord…rectifiai-je sur un ton enfantin : Mais je dormais bien, je dois bien l'avouer !
-Toi aussi, tu vas venir squatter ma chambre ? Oh non… soupira-t-il avec un air faussement agacé sur le visage.
Nous nous séparâmes pour retourner dans nos chambres respectives. Du moins, Alexy les suivit quand même, puisqu'il avait plus ou moins élu domicile chez eux. Yeleen avait quitté la chambre depuis un moment, et je pus prendre mon temps pour me doucher et me passer de la pommade sur mon genou et mon épaule avant de m'habiller. La bretelle de mon soutien-gorge me faisait tellement mal, qu'une fois de plus, je laissai cet instrument de torture à poitrine au placard. Je remis ma robe pull, des bas en laines avec des chaussures montantes en suédine noire, à lacets.
Le médecin m'eut également prévenue qu'il avait mes résultats sanguins, je passai donc le voir pour savoir ce qu'il en était. Il m'invita à m'asseoir et me demanda comment ça allait depuis la veille.
-Pas trop de changement, je ne boîte plus grâce à la pommade et les anti-douleurs font leur boulot, mais j'ai beaucoup de mal à remuer mon épaule.
-Oui, il va falloir la laisser se reposer un moment encore. T'as pris tes rendez-vous ?
-J'ai du temps ce matin, je vais m'en occuper.
Il opina du chef avant de me donner les résultats de ma prise de sang. Je l'inspectai en même temps qu'il parlait.
-Bon, il y a une importante carence en fer et en magnésium… va falloir surveiller tout ça. Je sais que c'est ta période de menstruations, mais je t'ai tout de même prescrit de quoi t'aider à stabiliser tout ça. On va reprendre ta tension, viens là.
Il fit le tour de son bureau tandis que je le suivais jusqu'au lit médicalisé sur lequel il m'installa. Une fois la tension prise, il grogna dans sa gorge en fronçant les sourcils.
-Ce n'est pas vraiment mieux qu'hier. On va rester vigilant et on reprendra ta tension la semaine prochaine. Il se peut que ce soit dû à une mauvaise alimentation ou une gestion stressante du quotidien. Tes menstruations durent combien de temps en général, la perte de sang surtout ?
-Quatre jours. Les deux premières journées sont les plus abondantes, mais les deux dernières, très faibles. Cela peut aller jusqu'à cinq jours, mais c'est rare.
-T'est-il déjà arrivé d'avoir plusieurs fois tes règles en un mois ?
Je secouai la tête pour réfuter.
-Non, là-dessus je suis vraiment réglée comme une pendule.
-On a prit ton poids hier, mais je n'ai pas comparé avec la dernière fois que tu as mesuré ta masse…(Il plissa un œil) Tu n'aurais pas perdu deux-trois kilos ?
-Un peu, d'après des amis, avouai-je en détournant le regard. Puis, je sortis mon carnet de santé : La dernière fois que je me suis pesée chez mon médecin traitant, c'était en Juin.
-Oui, il y a quand même six kilos de différence, souligna-t-il en arquant un sourcil : Les examens sont pour bientôt, non ? Essaie de garder quelque chose à manger sur toi, riche en protéine et magnésium si possible. Certaines eaux minérales le sont, le chocolat aussi ! fit-il en m'adressant un clin d'œil, puis il reprit avec sérieux : les céréales complètes, les fruits secs…tout ça tu peux le manger sur le pouce entre deux cours. Penses-y.
-Oui, Monsieur.
-Raphaël ! Monsieur ça me vieillit…
-Haha, d'accord Raphaël.
-Tu fais du sport à côté de tes études et de ton boulot ?
-Je suis inscrite à la salle, pas loin de la fac, mais ça fait un moment que je n'y ai pas mis les pieds.
-Bon, on va éviter d'y aller pour le moment, hein, mais une fois l'épaule et le genou guéris, je te donne mon feu vert ! Mais essaie d'y aller pour gérer ton stresse, te défouler évacuer la nervosité, pas pour maigrir et ressembler aux sacs d'os des magasines people. Je ne critique pas ces gens-là, car dans un sens ce n'est pas entièrement de leur faute, mais pas un kilo de moins, je te préviens je vais me fâcher sinon !
-Ma meilleure amie a dans l'intention de ma gaver comme une oie, donc ça devrait aller.
-Bon, ça va alors, haha ! Plus sérieusement, tu n'es pas loin d'être en dessous de ton IMC, fais attention les conséquences peuvent être graves. On peut te faire entrer à l'hôpital et là ce n'est pas un jour de cours que tu vas rater mais plusieurs semaines.
Je pris très au sérieux ses recommandations et opinai vigoureusement du chef. Nous discutâmes un moment, puis, il me prévint qu'un radiologiste se trouvait dans la clinique du campus. C'était un centre de soins universitaire, mais on y trouvait quand même des pôles importants comme la gynécologie, un dentiste, une psychologue, un radiologiste, un centre de repos, et une pédiatrie pour les étudiants ayant des enfants. Ainsi que des salles de discutions contre les agressions sexuelles, physiques, et verbales et une aide contre les addictions telles que le tabagisme et l'alcoolisme en plus des quatre médecins. Ils étaient en voie d'accueillir des kinésithérapeutes d'ici le début de l'année prochaine.
Il me restait une bonne quarantaine de minutes avant le début de mon premier cours, et j'en profitai pour demander un rendez-vous avec le radiologiste de la clinique avant de retourner dans ma chambre et m'occuper du scanner et de l'IRM. Si le scanner fut tôt, je dus demander à Raphaël de forcer un peu pour l'IRM, pour que l'hôpital de la ville accepte de me prendre plus rapidement. « Je m'en charge ! Ils vont t'en trouver de la place, ne t'en fais pas ! » Je reçus un message de la secrétaire sur ma boîte vocale, pendant mon heure de cours, m'expliquant que mon rendez-vous pour l'IRM était pour la semaine prochaine. Ah oui ! convainquant le toubib…
Accompagnée de Chani, Camille, Kelly et Charly, je me rendis au réfectoire pour que nous prenions tous ensemble un repas digne de ce nom. J'optai pour une salade de tomates, un panini tout chaud, et un fromage blanc en dessert.
-Au fait votre soirée jungle speed ? demanda Charly qui tentait de nous trouver une place.
-T'as eu le totem ? me fit Chani en jetant un coup d'œil à Camille qui se disputait le dernier panini au chèvre-miel avec Kelly. Elle gagna, et fière, nous rejoignit. Derrière elle, notre ami semblait médusé, et sa tignasse mal peignée accentuait le comique de la situation.
-Pas celui que tu penses, coquine, ris-je en lui faisant comprendre que j'allais voir Camille : Hé ! Prends le mien, j'aime bien l'autre aussi.
-C-c'est vrai ?
-Mais oui, tiens ! (Je lui mis mon panini sur son plateau tandis qu'il me donna l'autre) Je suis encore désolée pour hier soir, je suis partie comme une voleuse.
-Ne t'en fais pas, on aura quand même passé une bonne soirée ensemble, m'assura-t-il en prenant un dessert : J'ai bien compris que c'était important pour toi.
Touchée, je lui souris avant de rejoindre les autres qui avaient pu trouver des places libres.
-Bon, je ne pense pas que ça soit le cas mais…vous sortez ensemble ? Je veux dire, toi et ton pote serveur. Hyun, c'est ça ?
-Hyun oui. Mais non, on ne sort pas ensemble…pas sûre que je me serais permise une telle conversation, comme hier, avec toi si je sortais avec quelqu'un, ou alors je suis une infidèle mais jusqu'à aujourd'hui ce n'est pas le cas !
-Haha, ne t'en fais, c'était juste par curiosité que je demandai ça...
Je levai les yeux au ciel, mais ne poursuivit pas le sujet. La déclaration de Hyun était encore fraîche dans mon esprit et bien que tout se soit calmé entre nous, j'avais l'impression que ce serait manquer de respect que de déblatérer au premier venu nos histoires. Même si j'appréciai Camille et que j'avais bien conscience du désir charnelle que nous ressentions l'un envers l'autre, nous avions encore beaucoup à apprendre de l'un l'autre pour vraiment prétendre à une solide amitié.
Je m'assis à côté de Chani qui lançait quelques œillades à Charly. Celui-ci mangeait calmement, en relisant ses fiches de cours. Me mordant la lèvre inférieure, je donnai un coup de coude à mon amie pour attirer son attention. M'adressant un regard curieux, je vins désigner le jeune homme d'un coup d'œil, comme pour lui demander : « Alors, alors ? » Chani ricana non sans rougir mais secoua la tête qu'elle vint ensuite pencher vers moi pur me murmurer :
-J'ai trop de choses à te dire, pas tout de suite, fit-elle avant de se remettre correctement sur son siège.
J'enrageai intérieurement. Puis, en repensant à Monsieur Zaidi, je ris en me penchant vers elle aussi :
-Moi aussi j'ai des choses à te raconter !
-Nah ! Tu dis ça uniquement pour que je me dépêche de manger et te raconter ma soirée, fit-elle en me toisant avec impatience : Le…prof ? essaya-t-elle en voyant que j'étais très sérieuse malgré le sourire amusé plaqué sur mes lèvres.
Je haussai les sourcils avec provocation et je la vis fourrer ses gâteaux dans son sac, et prendre son panini avec elle.
-Prends-le tien ! m'ordonna-t-elle en attrapant son plateau d'une main.
Je m'exécutai en comprenant ce qu'elle voulait faire. Nos trois acolytes nous observèrent avec des yeux ronds remplis d'incompréhension.
-On file, on doit passer à la BU ! mentit-elle tandis que je tenais mon panini entre mes dents.
-A fout'a l'heure ! baragouinai-je à tous en ébouriffant les cheveux de Camille.
Il rit en voulant m'agripper le poignet. Je m'éloignai en lui lançant un clin d'œil et il lâcha son emprise tandis que nos doigts glissaient les uns contre les autres. Je bloquai une profonde inspiration pour calmer les frissons que me procura ce geste. Pas permis d'avoir les mains si douces. Une fois nos plateaux rendus aux personnels, nous nous rendîmes dans la cour avec nos paninis en bouche et nos desserts en mains. Chani avait des gâteaux dans un sachet fraîcheur, pour ma part, je me retrouvai en train de me balader avec mon fromage blanc dans un pot, et sans cuillère…
-Alors, repris-je en avalant une bouchée de mon panini : votre rencard ?
-Ça n'a pas super bien commencé, haha ! Charly voulait me montrer un bar rock qui se trouve à la sortie Sud de la ville. Le souci est que le proprio a exceptionnellement fermé le bar, et on n'avait absolument par vérifié l'info sur le net…
-Ah merde…
-Comme tu dis, oui, rit-elle avant de croquer dans son panini. Nous trouvâmes une table de pique-nique libre sur la pelouse, et nous nous y installâmes pour finir, et notre repas, et notre discussion. Mon amie m'expliqua que Charly et elle durent improviser la suite de la soirée, et qu'aux vues des bons moments qu'ils passèrent, elle ne regrettait rien ! Et c'était tout ce qui comptait dans le fond…même si le lieu avait changé, ils purent discuter une bonne partie de la nuit ensemble, et le sentiment d'appréciation était réellement partagé, à tel point que le rendez-vous de Samedi était confirmé.
-J-J'espère que tu ne m'en veux pas…me demanda-t-elle d'une petite voix.
-T'en vouloir ? Chani ! On aura d'autres occasion de se faire des soirées, ne t'en fais pas, et puis c'était déjà prévu pour vous deux, haha !
Elle sourit avec beaucoup de tendresse en époussetant son haut sur lequel étaient tombée des miettes de pain.
-Interrogatoire suivant, s'amusa-t-elle en s'accoudant sur la table et en posant son menton sur le dos de ses mains aux doigts joints.
-Héhé, il est bientôt l'heure d'aller en cours, et puis tu sais…commençais-je pour la taquiner.
-Je vais te faire manger ton fromage blanc par les trous de nez si tu n'ouvres pas ton bec ! me menaça-t-elle : Mieux, je trace un cercle d'invocation avec et je fais appel à un démon qui fera en sorte que tu tombes malade dès que tu mangeras un aliment qui contient du lait !
-Haha, c'est possible ça ? ris-je en écarquillant les yeux avec étonnement. Elle rit en haussant les épaules ma faisant comprendre qu'elle n'en avait pas la moindre idée non plus : Bon, j'ai…comme qui dirait usé d'un subterfuge pour inviter Monsieur Zaidi à un rendez-vous.
-Non… ? T'as vraiment fait ça !?
-Attends, attends…tu te souviens du mot sur ma feuille, hier ? (Elle hocha la tête) On est d'accord que ça ressemble beaucoup à une invitation ?
-Ah ! Si c'en n'est pas une j'me fais nonne ! prévint-elle en tapant le plat de main sur la table, tel un juge.
-Eh bien, le soir-même, un peu avant que je ne rejoigne Camille pour manger, j'ai envoyé un mail au prof. Un mail qui, à première vue, fait croire que je veux le rencontrer pour un entretien au sujet de mon mémoire, mais…
-Mais qui est en fait un bon gros mytho pour le pécho ?
-Roh ! Dis pas ça comme ça ! Il m'intéresse, d'accord, mais pour l'instant je ne veux rien de sexuel…
-Ah, Camille serait une exception ? hm ?
Je baissai la tête sur ma clavicule, désabusée par ses propos.
-Mais t'as le feu, haha ! Disons qu'ils sont une exception à leur manière, mais pour en revenir à Monsieur Zaidi, j'ai vraiment envie d'en savoir plus sur lui.
-Et vu qu'il a le premier, fait une telle suggestion sur ton papier, hier, c'est que ça m'a tout l'air d'être réciproque, qu'en penses-tu ? Sourit-elle en ajoutant un clin d'œil taquin.
-Bah…j'en ai bien l'impression. Et puis…
Je finis par raconter à Chani toutes mes rencontres un peu insolites avec notre aîné, que ce soit en pleine rue, dans les couloirs, ou encore à mon lieu de travail. Petit à petit, en faisant le bilan de tout ce qu'il s'était passé entre lui et moi depuis le début de l'année, je constatai que les coups du hasard s'étaient changés en rencontres plus ou moins planifiées. Sa veste…mon mémoire…le café…
Repensant à mon ancienne fac et aux profs avec lesquels j'eus passé quelques soirées sans que cela ne soit de mon bon vouloir, je réalisai, qu'avec Monsieur Zaidi, j'eus bien plus envie d'être maîtresse des évènements et de prendre le contrôle sur ce que nous vivions. Sans lui imposer mes envies tels des caprices, mais plutôt en lui faisant de plus honnêtes propositions et ne plus craindre de le voir en dehors des cours. Ce n'était pas le premier prof avec qui je parlais librement, mais bien le premier que je voulais revoir encore et encore… Et ce matin, je compris que ça se confirmait de plus en plus. Lui aussi, tenait à ce que nous entretenions ce lien qui nous attirait l'un vers l'autre.
Un long soupire m'échappa, tandis que mes pensées se tournaient vers mon aîné…
-Sinon, pardon de changer de sujet si brusquement mais…Monsieur Castillon ne t'a toujours pas appelé ? Perso', je n'ai rien eu de mon côté.
Brisant ma bulle de pensées niaises, je papillonnai, hébétée, en me rendant compte que nous étions déjà Jeudi, et que je n'eus, effectivement, aucun retour de la part du propriétaire de notre peut-être futur appartement. Nous secouâmes la tête et toutes deux nous semblâmes avoir perdu espoir vis-à-vis de cette si belle opportunité.
-Je l'appellerai Samedi, assurai-je en mangeant comme je pouvais mon fromage blanc avec mon doigt.
Chani se fit couler un café et récupéra une touillette pour que je puisse racler mon pot. Après quoi, nous rejoignîmes nos amis dans l'amphi où se déroulerait le cours de Monsieur Lebarde. Je lui adressai un grand sourire, fière d'être enfin à l'heure à son cours. Il me grogna une « bonjour » auquel je répondis avec plus d'entrain pour lui prouver que sa mauvaise tête ne m'impressionnait pas. Un peu avant la fin du cours, Chani me demanda si j'avais pris sur moi, mes nouvelles recherches que j'eus poussées, pour introduire l'obscurantisme du Moyen-Age sur l'expression de l'Art de cette époque. Ah oui, je voulais poser des questions à Monsieur Lebarde. Lorsque ce dernier annonça la fin de son cours, Chani dut voir que j'hésitai un peu à m'avancer et montrer une partie de mon travail à notre professeur. Exposer son travail à l'œil critique d'un enseignant chercheur était toujours très stressant…d'autant plus que je n'étais pas une étudiante des plus fans de Monsieur Lebarde, mais je passai outre mon ressentiment, et me jetai l'eau…avec Chani comme bouée de sauvetage.
-M-Monsieur, pardon de vous déranger alors que le cours est fini, mais j'aurais une question à vous poser…
C'est bien Tal' ! m'encourageai-je.
-Ah oui ? Pour une élève qui arrive en retard ou ne vient pas du tout à mes cours, pardonnez que je ne puisse cacher mon étonnement…rétorqua-t-il avec sarcasme.
Mes épaules en tombèrent. Je me souvins du cours de Lundi, auquel je ne pus venir à cause de mes règles qui m'eurent vidé de mon énergie. Je vis rouge, pour qui il se prenait ? Cela ne regardait que moi, je trouvai injuste qu'il me traite ainsi pour une seule et unique absence alors que trois autres de mes camarades entrecoupaient l'heure de cours avec leurs commentaires irrespectueux !
-Si c'est pour savoir de quoi parlait le dernier cours, il fallait venir Mademoiselle. Je ne suis pas payé pour me rabâcher.
Sur ces mots, il me tourna le dos et fit mine de rassembler ses affaires. Frustrée, j'allais lui lancer une réplique cinglante lorsque Chani intervint.
-Si je peux me permettre Monsieur, Tallulah avait une excellente raison de ne pouvoir aller en cours…Une raison que, malheureusement, vous ne pourrez jamais totalement comprendre puisque vous êtes un homme et que la nature ne vous demande pas d'être préparé à une éventuelle fécondation !
Aussitôt, notre aîné se détourna en affichant un air aussi confus que honteux tout en détaillant ma petite camarade de la tête aux pieds, puis, se raclant la gorge, il s'adressa à nouveau à moi.
-Bon, outre le fait que ceci ne me regardait pas…J-je vous dois des excuses, je l'admets.
Si je pus sentir mon cœur rater un battement face à la subtile véhémence de mon amie, je ne fus pas si gênée que cela par son intervention. Je repensai aux paroles de Camille, qui disait que rien ne devait être tabou au sujet du sexe féminin, si l'homme prenait plaisir à l'explorer charnellement. Comme il nous eut déjà parlé d'un de ses voyages qui devait l'aider dans ses recherches, et qu'il fit avec son épouse et ses enfants, je savais d'emblée qu'il avait dû donc, plus d'une fois y être confronté…
Le visage déconfit de notre aîné m'amusa et je dus me faire violence pour contenir mes gloussements.
-Que vouliez-vous me demander ?
Oubliant ma précédente colère, je levai mes documents sous plastique vers lui et lui posais toutes les questions qui m'eurent taraudées. Nous discutâmes le temps de notre pause à Chani et moi avant notre prochain cours.
-Je dois rejoindre la salle des professeurs, sachez, Mademoiselle, que je vais jeter un œil attentif à vos travaux.
-Merci pour tout, Monsieur, lui-souris, sincèrement heureuse d'avoir pu me libérer d'un poids, quoi que j'espérasse obtenir une lumière sur le reste de mes questions.
Une fois cela fait, nous nous rendîmes en cours d'Anglais. J'ignorai si le fait de s'être confiée l'une à l'autre eut un quelconque effet sur nous, ni même notre échange avec Monsieur Lebarde, mais mon amie et moi eûmes une patate d'enfer en cours ! La prof en fut très satisfaite, tant et si bien qu'elle nous garda un peu à la fin du cours, faisant attendre l'autre groupe qui s'installait après avoir laissé les autres élèves sortir de la salle. Nous discutâmes en anglais avec un réel engouement, toutes les trois. Puis, nous nous fîmes interrompre par Melody qui s'excusa pour son intervention. J'allais m'écarter, pensant qu'elle voulait s'adressa à la prof quand elle me retint :
-Il faudrait que tu passes en salle des professeurs, Monsieur Zaidi voulait te parler de ton mémoire…dit-elle non sans me détailler de la tête aux pieds. Houlà, qu'est-ce qu'elle a maintenant ? me dis-je en plissant un œil, sceptique.
J'acquiesçai en la remerciant d'avoir porté le message, puis je saluai notre professeure et mon amie qui me prévint qu'elle ne pouvait m'accompagner, car elle se devait de rejoindre son lieu de travail.
-Bien sûr ma puce, on se voit ce soir au dortoir, dis-je en lui souriant.
Chani me fit un petit signe de la main tandis que j'allais sortir. Une fois de plus, Melody me retint, un peu plus discrètement.
-O-oui ?
-Depuis quand Ra-…Monsieur Zaidi supervise ton mémoire ? Je suis son assistante, et on n'en a jamais parlé jusqu'à aujourd'hui, lâcha-t-elle d'un ton qui laissait entendre qu'elle attendait vraiment des explications.
Je me dégageai de sa poigne d'un geste brusque et fronçai les sourcils.
-T'es que son assistante, lui dis-je : Ce qu'il fait pour mon travail ne te concerne pas, Melody.
Elle haussa un sourcil en me lançant un regard vraiment méprisant. Elle était loin la Melo du début d'année, complètement sur les rotules, qui s'était incrustée à ma soirée !
-Miss Loss, can you, please, leave… the class we'll begin ! me demanda gentiment notre aînée avec sourire un peu gêné.
-I will ! Sorry for disturbing your lesson.
-See you next week !
Je quittai la salle après avoir salué une dernière fois ma prof, puis, pris le chemin pour le couloir qui desservait la salle des professeurs. Je n'entendais pas un bruit… Lorsque j'arrivai enfin à la porte, je manquai percuter Monsieur Lebarde qui s'en allait. Visiblement, bien qu'il ne s'attendît pas à me rencontrer, il n'en fut pas déçu ! Il m'invita rapidement à le suivre et mon regard croisa celui de Monsieur Zaidi qui semblait fort étonné. Je lui souris pour le saluer, tout comme Miss Paltry qui se tenait près de nous.
Monsieur Lebarde sortit les feuillets que je lui avais précédemment confié pour qu'il puisse les lire tranquillement et examiner ce qui n'allait pas. Ou ce qui allait ! Ne pars pas défaitiste Tallulah, voyons ! Chani déteignait sur moi, ça pouvait avoir du bon pour gérer mon stress.
-Je sais que j'ai fait preuve d'une profonde mauvaise foi tout à l'heure et avant toute chose je tenais à m'excuser pour ce que j'ai dit. C'était déplacé, et un tel discours ne devrait pas sortir de la bouche d'un professeur ayant une ancienneté comme la mienne.
Wouah ! Mon aîné s'était déjà excusé, mais cette fois-ci, je pus sentir le remord faire trembler sa voix. Trop sensible pour lui en vouloir plus que nécessaire, je sentis mes lèvres s'étirer un sourire sincèrement reconnaissant.
-Je sais que je n'ai pas fait forte impression avec mes retards… « intempestifs », dis-je non sans rire avec légèreté.
Mon professeur appuya mes dires, avant de reprendre plus sérieusement : Pour en revenir à ce que je voulais vous dire, sachez que vos recherches et votre raisonnement sont curieusement intéressants. Et si je dis « curieusement », ce n'est pas en mal, comprenez juste que cela fait longtemps que je n'avais vu de thèse si engagée et surtout, étoffée si sérieusement. Qu'en est-il de votre projet professionnel ? Savez-vous où vous tourner après le Master ?
J'ouvris des yeux ronds comme des billes de loto. Je me sentis pâlir même…voilà un sujet pour lequel je n'étais pas prête à creuser pour l'instant. Miss Paltry dut ressentir ma panique, et me prévint que malgré l'ours mal léché qu'aimait paraître Monsieur Lebarde, il n'était rien de plus qu'un petit ourson.
-Honnêtement, je n'y pense pas… Mon mémoire me passionne beaucoup, me préoccupe beaucoup, je crois que j'ai mis de côté la réflexion sur le « après » mes études.
-Je vois… Sachez tout de même, qu'une fois abouti, et s'il reste sur le chemin du sérieux, votre mémoire pourra vous ouvrir des portes d'extraordinaires opportunités, ça je vous le garanti. Et comme je n'ai toujours pas d'étudiant à superviser, je me porte garant pour vous si cela vous intéresse. Au moins, je serai sûr de me donner à fond dans les recherches, soyons honnêtes, parfois il est dur d'être objectif sur un sujet qui nous dépasse…
-Oh, eh bien…
Alors là, je ne m'y étais guère attendue ! Monsieur Lebarde qui voulait superviser mon mémoire, j'ignorai si c'était une chance ou une sentence prématurée. Je restai néanmoins très flattée, sans pour autant être capable d'exprimer ma reconnaissance envers sa proposition tant j'étais confuse. Tandis que Miss Paltry m'assura que j'avais encore du temps pour me décider, je ne pus m'empêcher de jeter un coup d'œil à Monsieur Zaidi, à qui j'eus fait cette demande, à la fois subtilement mensongère mais sérieuse. Sa tête était impayable… La bouche entrouverte, il semblait tenu en haleine sous l'attente d'une réponse de ma part. Cela l'inquiète tant que ça ?
-Pour tout dire, j'ai déjà porté mon choix sur quelqu'un, j'attends juste une réponse claire et définitive, dis-je en mêlant sincérité et sous-entendus.
Monsieur Zaidi sembla s'agiter sur son siège. Par la suite, Monsieur Lebarde m'expliqua qu'il était malgré tout prêt à me conseiller pour mon mémoire au besoin. Il m'invita à lire le mail qu'il m'eut envoyée, à tête reposée. Puis, nous saluant pour de bon, il quitta la salle des professeurs. Un ange passa. Miss Paltry fut celle qui mit un terme à cet étrange blanc…
-Vous aviez besoin de quelque chose, avant que mon collègue de vous interpelle ?
-Oh ! O-oui, je… (Je m'adressai à Monsieur Zaidi) Melody m'a informée que vous désiriez me voir ?
-C'est exact ! confirma-t-il en se levant d'un bond de son siège. Il ramassa ses affaires, les mains un peu tremblantes et me dit : J'ai pensé à quelque chose pour votre mé-
Sans comprendre pourquoi, il se tut en jetant un regard par-dessus mon épaule. Je tournai la tête et vit Miss Paltry qui soutenait le sien, avec un sourire étrange plaqué sur les lèvres. Soudain, mon aîné me demanda si j'avais quelque chose de prévu et après midi.
-Rien dans l'immédiat, avouai-je, un peu confuse.
-Très bien, a-attendez-moi dans le couloir je vous rejoins tout de suite !
J'opinai, avant de saluer Miss Paltry qui me rendit mon salut avec un sourire rayonnant. Enfin une prof qui se parfume à la positivité ! me dis-je en m'éloignant de la salle. Lissant les plis de ma robe pull et décrochant le collier qui s'était noué à la laine, je vins m'adosser contre le mur de la cage d'escalier. Je l'ai trouvé vraiment fatigué… me dis-je en songeant à Monsieur Zaidi qui se faisait attendre. Puis, nerveux aussi. Est-ce que tout cela aurait un rapport avec ma réponse à sa proposition ? Je n'aimais pas avoir ce genre de pensées, il devait avoir autres choses en tête de son côté que ce rendez-vous qui ne signifiait peut-être rien pour lui… Ou bien il avait mal compris ? Après tout, c'était bien pour mon mémoire qu'il m'avait fait appeler…
-En même temps, Tal', il ne va pas ouvertement te faire appeler pour parler de la pluie et du beau temps au beau milieu des cours ! me lançai-je sarcastique.
Mais ce fut plus fort que moi, tout ceci me trottait sérieusement dans la tête. Si je m'étais montrée subtile dans ce mail, c'était avant tout pour préserver cette bienséance qui nous liait autant que notre attirance, et qui me plaisait. Mais aussi et surtout…Parce que je le sens très hésitant. Un peu amère, je me souvins de la photo de cette femme en guise de fond d'écran. On ne met pas n'importe qui sur son fond d'écran, elle doit compter pour lui…
Si nous parvenions à franchir le pas et à commencer à se voir plus sérieusement en dehors de la fac, j'étais prompt à lier une réelle amitié avec lui. Tant que je ne savais rien de l'identité de cette femme, il était préférable de rester le plus neutre possible vis-à-vis de certains de mes désirs que j'éprouvais à l'encontre de Monsieur Zaidi. Bien que je ne me voie pas me satisfaire d'une simple nuit sans lendemain avec lui…Amitié ou amour, je voulais du concret quant à son sujet. Pourtant, il a parfois ces gestes si tendres qui me bouleverse. Oserait-il agir ainsi en ayant déjà quelqu'un dans sa vie ? Cela…me décevrait, ne pus-je m'empêcher de m'avouer.
Lorsque j'entendis des pas venir dans ma direction, je tournai la tête sans quitter ma posture, et, sans pouvoir me contenir, mon sourire s'étira de plus belle et mes yeux suivirent son avancée jusqu'à moi. Taquine, je demandai :
-Vous détestez tant que cela être en salle des professeurs que vous me faites chercher par Melody pour discuter mémoire ?
Je le vis sourire en coin en posant un regard chaud et brillant d'un sentiment que je n'osai décrire, de peur d'être emportée par des illusions, sur ma personne avant de se stopper en face de moi. Sa proximité, et sa posture n'avait rien d'un professeur tenant à garder toute bonne distance avec son étudiante. Et cela me troubla… Il peut vraiment se montrer ainsi en ayant quelqu'un ? Je le voyais tellement mal jouer les enjôleurs dans le dos de sa compagne. Les étudiants pouvaient lancer autant de remarques sexistes et libidineuses à son sujet, je ne trouvai rien de provocateur chez lui. Si ce n'était dans ce genre de moment, mais la différence était sensible. S'ils nous voyaient, ils sauraient.
-Je peux toujours prévenir Monsieur Lebarde que vous désirez le voir à la fin de son cours ? tenta-t-il dans l'intention de me chercher sûrement.
Il faisait le malin, mais je me souvenais parfaitement de son agitation lorsque Monsieur Lebarde me fit cette sérieuse proposition. Il veut jouer ? On va jouer !
-Dois-je comprendre que vous me conseillez d'accepter sa proposition ?
Sans grand mal, je l'entendis déglutir avec difficulté. Perdu… Penaud, je le vis baisser les yeux tout comme le ton de sa voix fébrile.
-S-Seulement si vous jugez qu'il est inutile de collaborer avec moi…
Ok, on arrête de jouer là, déclarai-je en mon for intérieur en trouvant pénible de le voir ainsi mêler chaud et froid. Je lui fis comprendre que je voulais rejoindre l'escalier, non sans lâcher un long soupire et demandai :
-De quoi vouliez-vous me parler ?
Aussitôt, il m'emboîta le pas et nous descendîmes côte à côte les marches. Il me donna une feuille avec des notes brouillonnes, et mes yeux captèrent aussitôt la formulation que je peinai depuis des semaines à sortir de mon esprit. Pourtant…il n'y a rien de farfelu ! Je me maudissais… j'eus tourné en rond si longtemps, au point d'accumuler mes recherches sans ne plus savoir qu'en faire et à me rendre malade pour cette putain de problématique ! Je savais que beaucoup de mes camarades trouvaient leur problématique au fur et à mesure qu'ils rédigeaient leur thèse, pour ma part, j'avais besoin d'une base sûre et solide, pour ne pas partir dans tous les sens avec mes recherches, et sélectionner les parties qui me serviraient le plus dans ce que je tenais à exprimer. Je me sentais nulle tout à coup… je serrai le poing autour de la lanière de mon sac de cours, alors que je m'efforçai de garder mon calme, et que ma poitrine se compressait sous la tension. Va falloir te détendre ce week-end ma fille !
-Tallulah, voilà pourquoi il est important que vous trouviez rapidement un directeur de recherches, rétorqua mon aîné face à ma contrariété : Vous avez du mal à prendre du recul, et comme vos idées se consolident de plus en plus, le doute va finir par s'installer si personne ne supervise votre avancée. Vous vous devez de partager votre pression avec quelqu'un qui comprendra votre point de vue.
Monsieur Zaidi s'accorda une pause, semblant chercher ses mots :
-V-vous en plaisantiez, mais en essayant d'être le plus objectif possible, je ne peux que vous conseiller de choisir un professeur qui s'intéresse sincèrement à votre travail. Les entretiens ne se dérouleront que mieux… Monsieur Lebarde, Madame Klamis et moi-même sommes déjà investis, il ne tient qu'à vous de venir chercher l'un d'entre nous pour réellement débuter la rédaction de votre mémoire.
Et après c'est moi la fille bornée !
-Et comme je l'ai sérieusement dit tout à l'heure, mon choix est déjà tourné sur vous, m'emportai-je en essayant de calmer ma voix pour ne pas paraître agressive.
Une fois au rez-de-chaussée, je vins tout de même lui faire comprendre, d'un croisement de regard, que j'attendais de lui une réellement confirmation. Que ce soit pour le mémoire que pour cette relation que nous ne parvenions plus à faire avancer par nos non-dits. Puis, pris d'une fébrilité qui me toucha, il souffla sans pouvoir se comprendre lui-même tant il paraissait perdu :
-V-Vous parlez toujours du mémoire, n'est-ce pas ?
Mon cœur se brisa…Alors il était bel et bien touché par tout ce qu'il nous arrivait. Me pinçant les lèvres j'étais prête à oublier mon statut d'élève pour lui parler de femme à homme, mais je ne pouvais l'embarrasser sur son lieu de travail. Soudain, son regard scintilla d'une détermination que je ne lui connaissais pas et il m'invita à le suivre dans une salle de classe inoccupée pour le restant de la journée.
Une fois la porte close, je fis tomber les gants et les pincettes et dis :
-Remettez-moi à place si vous jugez que je vais trop loin, mais demain, ce n'est pas un simple entretien transpirant le professionnalisme que je souhaite passer avec vous.
Ça y est, tu l'as dit ma grande… Tu ne peux plus reculer. Monsieur Zaidi laissa les clés sur la porte en faisant volte-face dans ma direction. Il semblait à cours de souffle, et le trouble évident sur son visage accentua sa fatigue. Puis, il finit par m'avouer qu'il ne savait plus quoi comprendre de mes mots. Mémoire ? Rencard ? Tout ça pour se perdre dans son émoi et m'avouer qu'il ne parvenait plus à taire son intérêt pour moi. D'autant plus…qu'il semblait déceler de la réciprocité dans chacune de mes approches.
Je ne pus faire autrement que de le trouver adorable devant sa propre défaillance. Douze ans d'écart ne voulaient vraiment rien dire, les relations humaines nous touchaient tous, nous intriguaient tous, tant dans l'indifférence que dans l'intérêt commun.
Je vins détendre un peu l'atmosphère en plaisantant sur le fait que mon idée de mêler mémoire et rencard dans mon mail était une bonne idée ! Dépassé, il laissa ses épaules et ses bras tomber les longes de son grand corps épuisé, tout comme sa tête dont le menton toucha sa clavicule.
-J'vous jure…mais comment faites-vous pour rester si naturelle ? me demanda-t-il en étirant un sourire intrigué.
-Ne vous fiez pas aux apparences, je me cache beaucoup derrière la dérision…dis-je d'un ton lointain en me souvenant de souvenirs peu joyeux qui me poussèrent à adopter une telle attitude pour ne rien laisser paraître et ne plus me sentir vulnérable : Mais je n'ai jamais rien autant pris au sérieux que l'intérêt que je vous porte. J'ai déjà eu l'occasion de prendre un repas, de passer une soirée en compagnie de mes professeurs de mon ancienne fac, mais cela ne se faisait jamais de mon plein gré. C'était souvent un concours de circonstances, un peu comme la plupart de nos rencontres ces derniers temps…Mais voilà, pour une fois, j'attends plus qu'un coup du hasard et je préfère vous avouer vouloir en apprendre plus sur vous, que de passer à côté de quelque chose, sûrement, d'exceptionnelle.
J'eus dit tout cela d'une traite au point que ma voix dérailla sur la fin par manque de souffle mais pas l'intensité de mes sincères sentiments à son égard. Ses yeux anis me détaillaient sans pouvoir se détacher de mon visage, comme s'il s'assurait que je ne plaisantai pas.
-Dans ce cas laissez-moi reformuler plus clairement ma proposition d'hier, par des paroles audibles et non des mots gribouillés sous la nervosité : Voudriez-vous prendre un café avec moi demain ? Me demanda-t-il en bon et due forme. J'allais laisser mon cœur lui répondre par l'affirmation lorsqu'il osa ajouter : En tout bien tout honneur !
Je grimaçai un sourire mécontent et lui lançai un regard qui en disait long au sujet de ma contrariété. Il était bien parti pourtant !
-…En toute amitié, rectifia-t-il en souriant un adorable embarras.
Le mien, de sourire, afficha ma joie explosive qui faisait battre mon cœur à cent à l'heure. Après quoi, je lui notai correctement l'adresse sur café lecture dans lequel je nous proposai de nous rendre en ajoutant que le premier devrait attendre l'autre. Il acquiesça, puis, dans une ambiance plus sereine, nous nous plongeâmes sérieusement au travail. Nous vîmes ensemble, la manière dont je pouvais intégrer mes dernières recherches ainsi que les conseils envoyés par Monsieur Lebarde. Il y eut des désaccords…pas trop virulents, mais j'avais un peu de mal avec le fait de devoir supprimer certaines de mes parties. Je ne trouvai pas cela superflus, et plus Monsieur Zaidi insistait sur ce fait, et plus je trouvai de raisons de garder mes textes.
Puis, me souvenant de ses précédentes paroles dans la cage d'escalier, j'essayai de prendre sur moi en n'oubliant pas que nous étions là pour collaborer, voir ensemble ce qui allait et…n'allait pas pour que je puisse prendre du recul vis-à-vis de mon propre travail. Je ne peux pas être entièrement objective, pas avec les heures de recherches que j'ai passées, me dis-je en me plongeant dans une intense réflexion après qu'il m'eut une énième fois conseillée de changer telle partie pour une autre.
De son côté, je le vis se masser le front et l'arête du nez tout en lâchant un bruyant bâillement. Il s'est plaint d'un mal de crâne tout à l'heure… me fis-je remarquer en me dépêchant de prendre en notes ces derniers conseils. On ne va pas y passer la nuit non plus, il est bien trop épuisé…
-D'autres idées vous viennent ? l'entendis-je me demander dans un marmonnant groggy.
-Vite fait, pour ne pas oublier ce que vous venez de dire… le reste, je verrai ce week-end pour éclaircir tout ça. Je n'ai pas assez de recul sur mon travail pour être tout à fait d'accord, et je ne veux pas entrer dans un conflit inutile juste parce que je n'ai pas su faire preuve de bon sens, assurai-je avec sérieux tout en griffonnant sur ma feuille.
Je l'entendis lâcher un petit rire essoufflé avant de venir reposer sa tête sur ses bras croisés. C'était la première fois que je le voyais arborer une telle posture, lui qui mettait un point d'honneur à se tenir droit et garder son attitude d'enseignant, j'avais là, affaire à un homme tout à fait ordinaire qui réclamait sûrement en son for intérieur le confort de son lit.
-Vous êtes plutôt dure avec vous-même, je trouve…
-Je suis têtue…ça m'aide de temps en temps mais le plus souvent ça me porte préjudice.
-C'est vrai… vous êtes un véritable mulet même, renchérit-il, sa voix se faisant plus lointaine encore. Je levai les yeux en faisant mine de réfléchir tandis que je le trouvai particulièrement détendu pour parler ainsi.
-Il prend ses aises le prof, dites-moi ! pestai-je en reposant mon stylo.
-C'est agréable de passer du temps avec vous…me glissa-t-il subitement. Posant des yeux tout étonnés sur lui, je le vis marmonner dans son sommeil : Vous êtes têtue…vous êtes…
-…Crevé, voilà ce que vous êtes, soupirai-je en éloignant mes documents pour faire de la place.
Je fais quoi, moi, maintenant ? me questionnai-je soucieusement en posant mon sac sur la table à la recherche d'un baume contre les migraines aux huiles essentielles, que j'eus trouvé en pharmacie en allant récupérer ce que le médecin m'eut prescrite.
-Monsieur Zaidi… ? tentai-je d'une voix assez forte afin de m'assurer qu'il soit endormi ou non.
Une inspiration profonde me répondit. Bon…
-Je vais devoir le faire moi-même, dis-je en enduisant un peu de baume sur son front que je vins masser avec mon pouce, tandis que mes autres doigts étaient posés légèrement sur le côté de sa tête comme appui.
Puis, distraitement, je laissai ma main se perdre dans ses cheveux que je vins tirer en doucement pour dégager son visage. Il boucle drôlement ! Prenant son manteau dessus le dossier de son siège, je vins le déposer sur ses épaules pour le protéger au mieux du froid de la pièce. Après quoi, je sortis mon ordinateur et me perdis dans les méandres d'internet en connectant mon réseau mobile à mon pc. Je suivis les liens que m'eut donnée Monsieur Lebarde pour m'aider dans mon mémoire, essayai de regarder plus objectivement les changements que voulait apporter Monsieur Zaidi -qui marmonnait Dieu sut quoi dans son sommeil- et ce jusqu'à ce que le nuit tombe définitivement. Plongée dans la lecture de mon article, j'entendis mon aîné grogner avant de s'étirer le long de la table. Confus, il regarda autour de lui en se frottant le visage comme pour l'aider à se réveiller puis, croisa mon regard en coin.
-Bien dormi ?
-J-Je…je vous prie de m'excuser, je-
-Il n'y a pas de mal, Monsieur. J'avais bien remarqué que vous étiez fatigué, mais je ne pensai pas que c'était à ce point…Ce serait plutôt à moi de m'excuser, déclarai-je en refermant l'écran de mon ordi.
-Vous excuser ? Pour ? son sourire éclaira sa mine ensommeillée.
-Eh bien, de vous avoir accaparé si longtemps pour mon mémoire… Vous vouliez seulement me montrer vos notes et je vous ai entraîné dans-
-Tallulah…
Sa voix rauque et encore emprunte de sommeil m'arracha un frisson qui me fit rougir. Intriguée, je l'interrogeai en silence.
-Vous m'avez dit, Lundi, que vous aimiez me voir.
Bon sang, oui… Oui, j'aime passer du temps avec vous, voulus-je lui dire en laissant exploser un virulent émoi. Mais je m'abstins, craignant dévoiler des pensées qu'il était encore trop tôt de libérer. Alors que je détournai le regard pour combattre mon trouble, il vint me faire rater un battement dans une simple caresse qui m'attendrit. Glissant ses doigts contre ma joue, il replaça une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Sa peau…n'était pas aussi douce que celle de Camille, mais la longueur de ses doigts et la largeur de sa paume semblaient accueillir ma joue avec affection et chaleur. Bien que j'eusse l'irrésistible envie de venir caler mon visage contre elle, j'étais trop surprise pour remuer le moindre cil.
-Le sentiment est partagé, sincèrement partagé. Alors ne vous excusez pas lorsque nous sommes ensemble.
Sincèrement touchée par ses mots, j'acquiesçai en silence avant de nous mettre à ranger nos affaires. Le froid du couloir me fit grogner et m'obligea à fourrer mon nez dans le col de ma robe pull. Le couloir se fit éclairer de néon en néon, d'ombre en ombre…comme pour accentuer sa longueur presque interminable. On n'entendait rien d'autre que le cliquetis des clés de mon aîné qui refermait la porte de la salle où nous eûmes travaillé.
-Fait froid et c'est carrément glauque ici…
-Massacre à Anteros Academy ! s'écria-t-il d'un coup en se montrant joueur. Eh bah la sieste lui a fait du bien ! Mais bien que j'appréciasse un bon film d'horreur de temps en temps, je ne restai pas moins très parano lorsque je me retrouvai seule dans un établissement scolaire. Je me souvins avoir fini enfermée avec mon ami Kentin au lycée…je crois que ça m'eut nettement traumatisée. Pour le punir, et surtout parce que mon bras bougea tout seul, je cognai mon coude contre son bras.
-Aïe !
-Je deviens violente quand j'ai peur…réflexe.
-Oui, eh bien rappelez-moi de ne jamais vous inviter à aller voir un film d'horreur avec moi ! râla-t-il en se massant le bras.
Tiens, tiens…message subliminal ou bien… ?
-Ah, est-ce que ça laisse sous-entendre que vous seriez apte à m'inviter aller voir un autre genre de film avec vous ?
Je souris taquinement.
-Pourquoi pas… ? Vous aimez les comédies romantiques, ça peut se tenter, un soir… non ?
Il avoue ! ris-je en mon for intérieure. Presque stupéfaite, je le détaillai malicieusement tandis qu'il regardait droit devant lui. Puis, se lorsqu'il me sonda du coin de l'œil, je le vis virer au rouge à la vitesse de la lumière, m'arrachant un éclat de rire.
-Roh, ne me regardez pas comme ça ! Dites ce que vous avez à dire ou fichez-moi la paix…
Lorsque nous atteignîmes la cour, nous en vinrent à discuter de la compétition de surf, enfin, surtout de la soirée qui avait lieu au bungalow. Au fil de notre discussion, nous comprîmes que nous nous y rendions tous les deux avec nos groupes d'amis respectifs…du moins…
-C'est vous… s'exclama-t-il avec stupeur. Ayant avancée quelques pas de plus que lui, je me tournai vers lui pour croiser son regard, attendant qu'il m'en dise plus car je ne saisissais pas tout.
-Vous êtes la meilleure amie de Rosalya, la compagne de Leigh, n'est-ce pas ?
Aussitôt, je me souvins d'une discussion entre Rosalya et Leigh, au sujet d'inviter une personne pour la soirée de samedi. C'était avant qu'elle ne m'invite, et j'étais persuadé qu'elle ne m'eut pas donné plus d'information sur l'invité mystère.
-L-L'ami de Leigh ? (Il hoche simplement la tête) Bah ça, si on me l'avait dit…
-I-Ils ne vous avez pas dit que-
-Mais non ! Rien du tout ! Enfin…avec ce qu'ils vivent en ce moment, je suppose que ça leur a passé au-dessus du casque !
-Haha, c'est plausible en effet, renchérit-il en se passant une main dans ses boucles brunes.
-Je suppose que vous êtes au courant pour eux deux, non ? osai-je demander.
-Oui, Leigh m'en a informé, m'assura-t-il tandis que nous revînmes l'un vers l'autre. Il était si grand comparé à ma taille plutôt moyenne, que lui devait baisser la tête pour plonger dans mon regard tandis que je devais lever la mienne pour m'agripper à ses yeux.
Le charme ambiant sembla opérer sur lui, car, d'une voix mielleuse et chaude il m'avoua :
-J'étais impatient d'être à Samedi pour décompresser de ces dures semaines, je ne pensais pas pouvoir l'être plus encore…
-Devrons-nous jouer les innocents ? Faire comme si nous ne savions rien ? suggérai-je sur le ton de la taquinerie.
-Pourquoi pas ? Cela peut être amusant, mais il sera difficile de me montrer convainquant après notre rendez-vous de demain, je dois être honnête que je vous attendrai sûrement avec impatience…
-Dans ce cas, doit-on annuler le rendez-vous demain ?
Je restai dans la provocation légère, mais une ombre vint voiler ses yeux anis empreints d'une fébrilité qu'il me partagea en un souffle suppliant.
-N'annule-pas…
A l'instar de ce qu'il s'était passé Lundi, Monsieur Zaidi vint chercher une de mes mains pour la ramener entre nous. Nos vêtements se pressaient contre ceux de l'autre, et la buée que formait nos souffles à travers la chaleur de nos corps qui défiaient le froid, se caressaient comme nos doigts qui se nouaient plus fermement. Rien qu'un instant, je veux oublier cette photo... Me dis-je en portant un regard aimant sur nos mains jointes.
-Dans ce cas à demain, fis-je en commençant à m'éloigner. Je le vis amorcer un pas comme pour me retenir, et voulut s'assurer :
-Seize-heures, n'est-ce pas ?
-Plutôt huit-heures, pouffai-je en pensant à son cours de demain matin. Bras tendus, je me séparai de lui pour rejoindre le dortoir. Dans une dernière caresse, nos doigts se détachèrent et nos bras retombèrent le long de nos corps.
Comprenant qu'il était un peu perdu parce que je venais de dire, j'ajoutai :
-Votre cours, il est annulé ?
Il eut un hoquet de surprise avant de lever les yeux au ciel et grogner quelque chose dans sa barbe. C'est l'heure d'aller se coucher ! me dis-je en le saluant. Il fit de même avant de prendre la direction opposée. Heureusement pour moi, le réfectoire ne fermait pas tout de suite, j'envoyai un message à Chani pour lui partager que j'avais du nouveau à lui confier. Sa réponse ne se fit pas attendre.
« Je débauche à l'instant, on se rejoint au salon ? J'n'ai pas cessé de me poser des questions depuis que ton amie est venue te chercher haha ! »
Je souris comme une bien heureuse tout en mangeant, et je lui répondis que j'étais d'accord pour le salon. Lorsque nous retrouvâmes, Chani m'assura qu'elle avait mangé avec sa patronne et qu'elle était tout ouïe. Sans omettre aucun détail, je lui racontai mon après midi avec Monsieur Zaidi, ainsi que la façon dont nous nous étions séparés à contre cœur, pour ma part.
-Bon, eh bien je ne suis plus la seule à trépigner comme une gamine qui attend Noël ! rit-elle : N'empêche, ça doit sacrément le toucher aussi, s'il en est venu à oublier son cours de demain !
-Il m'a tuée, j'te jure… Mais bon, il avait l'air aussi épuisé, on ne peut pas lui en vouloir.
-J'espère pour toi qu'il aura meilleure forme demain soir, pas cool s'il s'endort au café, haha !
Je hurlai de rire en imaginant la scène et me reçus des regards excédés de la part des autres étudiants qui étaient au calme autour de nous. Je rougis en bloquant ma voix avec mes deux mains, face à une Chani qui se rongeait la lèvre inférieure pour ne pas rire. « On va se coucher ? » mimai-je avec ma bouche. Elle acquiesça volontiers et nous nous rendîmes à notre étage. Après une chaude étreinte nous retrouvâmes nos chambres. Je fus accueillie par une Yeleen en pleine lecture, ses écouteurs vissées aux oreilles, elle en retira une en me demandant ce que venait faire là un sourire si béat.
-Hm ? Vois-pas de quoi tu parles…ris-je en feignant l'ignorance.
Je posai mes affaires de cours sur mon lit, et partis me doucher. Quand je revins dans la chambre, j'ouvris mon placard en grand en cherchant quoi me mettre pour demain. Enfin…pour demain après midi surtout. J'eus beau me dire que mon aîné s'en fichait sûrement royalement de la façon dont j'allais me saper, c'était plus fort que moi, j'avais ce besoin de choisir la tenue idéale pour ce genre de rendez-vous, autant pour la situation que pour la saison et mon confort !
-Je ne vais pas remettre une robe…si ?
Mes robes ne me disaient rien du tout. Du moins pas celle à jupon, encore un long pull ou un long t-shirt… Puis, mon regard se posa sur un short suédine de la même couleur que mes cheveux.
-Avec un collant épais et des boots ?
-Qu'est-ce que tu fais ? Tu sors ce soir ?
-Hm ? Non, dis-je en sortant un collant noir.
Yeleen rampa jusqu'au bout de son lit mezzanine pour me regarder faire.
-Genre…je suis une fille, je sais lorsqu'on choisi une tenue pour une occasion spéciale, hein.
Je ne pus m'empêcher de sourire en sentant mes joues s'empourprer.
-Bon, c'est pour aller où ?
-B-Boire un café, mais ce n'est pas pour ce soir…
-T'as naturellement du style, c'est déjà un bon point, mais vous prévoyez plus que boire un café ou bien…
-Houlà, houlà ! Non ! fis-je en secouant mes mains pour réfuter avec virulence ses sous-entendus libidineux.
-Ok, ok ! haha ! T'as une idée déjà de ce que tu veux mettre ?
-Je pensai à un short (je lui montrai le vêtement en question) et un épais collant mais pour le haut je sèche…
-Enfile ça pour voir, on triera au fur et mesure en superposant le haut.
-Pas bête, dis-je en partant dans la salle de bain. Je revins, habillée du collant et du short et un t-shirt de nuit pour cacher ma poitrine. Yeleen sortit quelques-uns de mes hauts, sûrement ceux qu'elle jugeait les plus adaptés.
J'essayai chemises longues rayées, à carreaux, en passant ensuite par les sous-pulls moulants à coll remontée, puis les pulls en laines et les sweat-shirt unis. Elle opta pour un pull pêche, aux manches larges qui se resserraient sur mes poignets. Mais ça ne me convaincu point…Puis, je tombai sur un haut chauve-sourit couleur moutarde que je portai soit en tunique longue soit rentré dans le pantalon comme je le fis avec le short.
-Ah oui, ça ressort bien avec tes cheveux. Mais le short…perso je pencherai plus sur un legging, j'aime les shorts, j'en porte tout le temps, mais t'es plus grande que moi, un petit legging noir…proposa-t-elle en jetant un coup d'œil à mon placard.
-Regarde sur la deuxième étagère ! Je dois en avoir un qui devrait faire l'affaire !
-Je l'ai !
Elle sortit le vêtement qu'elle secoua d'une traite pour le déplier et me le tendre. En ayant un peu mare de faire des allers et retours depuis la salle de bain, je retirai le short et le collant pour essayer directement le legging et voir devant notre miroir ce que ça donnait.
-Ouais… ! m'enjouai-je en tournant sur moi-même enfin de me mater dans tous les détails : Une ceinture pour harmoniser et hop !
En plusieurs soirs, je devais bien avouer que Yelenn et moi avions franchi quelques étapes. Ce fut une bonne soirée que nous passâmes à nous raconter quelques anecdotes sur nos relations amoureuses. Puis, tombant de sommeil nous conclûmes qu'il était l'heure d'aller se coucher. Je dormis vraiment bien et profondément…Tant et si bien que ce fut ma colocataire qui éteignit mon réveil et me bouscula gentiment pour que j'ouvre mes yeux.
-Allez, tu vas arriver en retard encore ! Je dois rejoindre des amis, tu te lèves hein ?
-Hmmm….grognai-je, la tête sous les draps.
-Rah, t'es pas possible, soupira-t-elle en sortant de la chambre.
-Je me lève… marmonnai-je en sentant mes yeux se refermer. Je pensai avoir simplement grignoter cinq minutes, mais c'était un peu moins du temps qu'il me restait si je ne voulais pas arriver en retard à mon premier cours.
-Oh bordel de… ! Tallulah tu fais vraiment chier ! Bouge ta graisse ! me hurlai-je dessus en virant les couvertures au pied de mon lit. Tant pis, je le ferai plus tard, là je n'avais plus le temps du tout de faire un quelconque brin de ménage.
J'avalais mes comprimés rapidement et pris au moins le temps de m'occuper de mon épaule endolorie. Dents propres, cheveux tressés à l'arrache et habillée je pris mes cours et courus aussi vite que mon pauvre genou me le permis pour arriver au cours de…
-M-Monsieur Zaidi ! Fermez-pas la porte ! hurlai-je dans le hall en le voyant laisser la porte se refermer derrière lui.
D'un geste, il retint le bas de la porte avec son pied et m'observa courir jusqu'à l'amphi où tout le monde était déjà installé.
-Heureusement que j'avais oublié des documents en salle des professeurs, glissa-t-il à voix basse.
Essoufflée comme jamais, je lui souris en secouant la tête, lui faisant comprendre que je manquai d'air pour lui répondre. Il rit, en laissant cette fois-ci la porte se refermer. Un frisson me parcourut et je frictionnai mes bras en cherchant Chani des yeux. Elle me fit un petit signe de la main, l'air désolée, désignant la place prise à côté d'elle par un étudiant. Camille me fit comprendre qu'il pouvait le virer si je voulais mais je secouai la tête et descendis au premier rang, fui d'un peu tout le monde, où j'eus l'habitude de m'installer avec Chani durant les précédents cours. J'ai oublié de prendre un manteau… me fis-je remarquer. J'étais tellement retard, que je mis simplement ma tenue choisie avec Yeleen la veille au soir, et ne pris ni veste ni rien pour me recouvrir.
Une fois à ma place, je me sentis drôlement seule. Il y avait d'autres camarades mais je ne m'étais spécialement rapprochée d'eux.
-Bon, comme prévu, aujourd'hui on va se préparer aux examens qui approchent. J'espère pour vous que vous avez vos manuels, comme je l'ai demandé Mercredi.
Ça, j'ai ! me félicitai-je pour avoir préparé mon sac la veille. Toute contente, je sortis mon manuel en me disant qu'au moins, même seule, je pouvais étudier sans souci. Un léger brouhaha s'installa tandis que tout le monde terminait de sortir ses affaires. Je levai les yeux en direction de l'estrade où se tenait Monsieur Zaidi. Il croisa mon regard et me sourit de toutes ses dents. Je me fis violence pour retenir mon rire nerveux, et, baissai la tête afin de camoufler mes joues rouges. Bien vite, nous nous mîmes tous à réfléchir sur un sujet tombé il y a trois ans. Nous travaillâmes l'intro ensemble, puis, nous dûmes faire le corps de texte de notre côté, sans entrer dans les détails, juste apposer les idées générales que nous devrions ensuite partager avec tout le monde.
Ayant clairement mon cours en tête, ainsi que mes propres réflexions qui venaient s'ajouter, je sortis rapidement une seconde page et me perdis dans une rédaction interminable d'idées et segmentations de plan. Je ne fis pas vraiment attention, mais le prof demanda à poser les stylos pour que l'on puisse passer au partage d'idées. Mais trop absorbée par mes écrits, je laissai les autres parler et continuai dans mon coin. Du moins, jusqu'à ce que mon aîné vienne m'arracher la feuille…
-Cinq fois que je vous appelle, j'ai pourtant été clair, on pose les stylos ! fit-il en fronçant les sourcils.
Je me ratatinai sur mon siège, et, soutenant son regard je m'excusai. Discrètement, il m'adressa un clin d'œil et un sourire tandis qu'il s'en allait avec mes deux feuilles.
-Voilà typiquement ce qu'il faut éviter de faire lors d'un examen. Que vous couchiez vos idées, c'est un fait, mais que vous tombiez dans la rédaction automatique sans joindre les bouts, c'est un risque de faire du hors sujet. Je sais que pour certain et…(il me regarda avec taquinerie) certaine ! c'est quelque chose de compliquer que de former un plan avant la rédaction. Même en M2, je dirai même, que c'est de pire en pire plus on va loin dans les études. On vous demande de rédiger tellement de choses dans le courant de votre scolarité que ça devient un toc. Mais veillez à ne pas vous éparpiller. De ce qui a été dit à l'oral, on a dû retirer beaucoup d'éléments car, même s'il y avait un micro lien avec la problématique, ça nous faisait ensuite partir sur du hors sujet. Il n'y a pas qu'un seul plan juste, attention, mais ça doit coller d'un bout à l'autre et rester centré sur la problématique. (Il zieuta mes plans) Là, je vois beaucoup de juste, mais aussi beaucoup de hors sujet ! On sent que vous maîtrisez votre cours et que vos propres connaissances s'accordent parfaitement avec ce que vous avez appris, mais vous voulez en dire de trop ! Apprenez à lire votre plan à l'envers, ça peut-être une bonne méthode pour voir qu'il manque une transition, ou bien qu'il y ait de l'incohérence avec vos précédentes idées. (Il posa mes feuilles sur son bureau) Confisqué ! On va faire la conclusion à l'oral, et votre punition sera de commencer ! me dit-il en me prenant clairement au dépourvu.
Je voyais à lui qu'il jubilait de me voir rager sur mon siège. Il sait que je n'aime pas ça… Cependant, comme j'eus brouillonné une partie de conclusion sur mes fiches et que mes idées fusaient encore, à l'aide de l'intervention de Chani, à l'autre bout de l'amphi, nous lui pondîmes, à nous deux, une conclusion pour laquelle nous fûmes très fières de nous ! Les élèves se mirent à rire autour de nous, en nous voyant nous emballer toutes les deux, et se congratulant l'une l'autre malgré la distance qui nous séparait.
-C'est bon, je m'incline ! déclara-t-il dans un rire sincèrement amusé et d'une expression admirative : On va terminer le cours là-dessus. Je vous laisse descendre pour prendre en photo le tableau pour celles et ceux qui pensent en avoir besoin, et oust ! Du balais et bon week-end à tous !
Chani dévala les marches, accompagnée de Charly, Kelly et Camille qui nous firent remarquer qu'on était deux sacrés numéros toutes les deux.
-Ah, il m'a cherchée ! me défendis-je : Et puis Chani est mon garde-fou, quand je m'emporte, elle sait doser mes réflexions pour que j'évite le hors sujet.
-Tu balances les idées, moi je fais le plan ! renchérit-elle en secouant la tête avec une fausse prétention : Cela s'appelle le talent !
Nous partîmes dans un rire clair et sincère tandis que je terminai de rassembler mes affaires. Puis, tandis que je suivais Camille qui remontait les marches, Chani m'attrapa le poignet. Curieuse, je l'interrogeai d'un regard et elle me fit un signe concis du menton en direction de l'estrade où se trouvait Monsieur Zaidi. Il se tenait à côté de son bureau et vint se masser la joue d'un air gêné alors que je croisai son regard.
-T'as pas oublié tes feuilles ? me glissa-t-elle en ajoutant un clin d'œil complice : Dépêche-toi avant qu'il ne se fasse retenir par des sauvages assoiffés de questions pour le contrôle de la semaine prochaine !
-Haha, d'accord, je vous rejoins vite !
-Mais prends ton temps, on a trente minutes avant le prochain cours de toute façon !
Chani prit la main de Charly pour le tirer, lui et les autres, hors de l'amphi. Camille m'adressa un regard confus, et je lui fis comprendre que ce n'était rien et qu'on se rejoindrait plus tard. Pour une fois, ce n'était pas lui qui me demandait de rester à la fin du cours, je le fis moi-même ! Il sembla apprécier, vu le petit sourire charmé qu'il arbora lorsque j'atteignis l'estrade. Cependant, d'autres élèves se tenaient également là, et je ne voulais pas passer pour une privilégiée malgré l'amitié qui naissait entre nous. A cette heure-ci, je restai son élève comme tant d'autres. Une élève lui posa une question, et il sembla hésiter à répondre, me lançant un coup d'œil furtif. Je secouai la tête pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas à s'inquiéter, et que j'attendrai mon tour.
Je m'assis sur le rebord de l'estrade en frictionnant mes bras qui réclamaient la chaleur d'une veste au moins. Les amphis étaient plutôt mal chauffés… Un étudiant assis à côté de moi, prit ses affaires et suivit son ami qu'il sembla avoir attendu. Puis, quand je vis tout le monde partir, je compris que je pouvais à mon tour poser ma « question » au professeur qui me tendait la main pour m'aider à monter sans passer par les marches.
-Bon sang, je n'ai pas osé vous retenir, je l'ai souvent fait, j'avais peur que ça ne vous gêne… avoua-t-il en me rendant mes copies.
-Ç'aurait été pour une bonne cause ! J'ai failli oublier mes copies, fis-je remarquer en les rangeant dans mon trieur.
-Oui, enfin je vous les aurais rendues tout à l'heure.
Je souris, détournai le regard un instant avant de les lever et croiser les siens, pétillants et charmeurs.
-Je comptai partir en avance, mais si vous faites comme pour les cours, je peux partir à l'heure de notre rendez-vous, non ?
-Hé ! m'outrai-je en me retenant de lui donner un coup de trieur.
Il rit en faisait mine de s'écarter, avant de glisser ses mains dans les poches et prendre appui sur son bureau.
-Pourtant comme ça, je serai sûr qu'on arrivera ensemble, renchérit-il en me suivant du regard tandis que je me plaçai face à lui.
Je levai un sourcil, mi- amusée mi- vexée, lui demandant s'il était sérieux. Mon aîné ricana à en faire secouer ses épaules alors qui soutenait mon regard.
-Bon, j'avoue je n'ai pas assuré ce matin, avouai-je en me raclant la gorge pour chasser ma gêne.
Je frictionnai mes bras en regardant ailleurs.
-Oui…même pas eu le temps de prendre de quoi vous couvrir plus chaudement, dit-il sérieusement en glissant une main ferme le long de mon bras pour ensuite enserrer ma main : Vous êtes gelée…Je ne veux pas remplacer votre père, mais ce serait idiot de se rendre malade à l'approche des partiels.
-Vous êtes trop jeune pour remplacer mon père, il n'y a pas de risque que je vous confonde cet après-midi, plaisantai-je en acquiesçant avec humour.
Il rit avec légèreté tandis que nous brisions le contact entre nos mains.
-Ce serait bizarre, ajouta-t-il en reniflant, sceptique.
Je souris, avant de le demander soucieusement :
-A mon tour de ne pas vouloir faire votre mère, mais vous sentez vous mieux ? Hier, vous…
-Je vous remercie de vous en préoccuper, mais je vais mieux oui. Je n'ai pas fait de vieux os en rentrant chez moi. Disons que je suis suffisamment reposé pour ne pas piquer un somme pendant notre rendez-vous, rétorqua-t-il en fixant ses chaussures.
Mon rire s'échappa tout seul, peut-être plus moqueusement que je ne le voulus. Intrigué, il m'interrogea en silence et je lui avouai que je m'étais déjà imaginé la scène.
-Mais que vous êtes mauvaise langue, railla-t-il en levant les yeux au ciel, faussement outré.
Mon portable vibra, et je m'excusai avant de voir de qui provenait le message et ce qu'il disait. C'était Chani : « Le cours ne va pas tarder à commencer, on part devant, lâche-le, vous vous verrez tout à l'heure ! »
-Bon sang ! J-je suis navrée mais je dois filer mon cours va bientôt commencer.
-Je comprends tout à fait, allez-y, vite.
Son ton était très sérieux mais aussi très doux. Sa bienveillance se lut sur son visage et je lui adressai un sourire tendre avant de descendre de l'estrade. Je m'assis sur le rebord pour ensuite me laisser glisser et je sentis les mains de Monsieur Zaidi se poser sur ma taille alors qu'il me disait de faire attention à mon genou. Il m'aida à descendre, et je le remerciai avant de vite quitter l'amphi. Arrivée, en haut, je m'écriai :
-Promis, je serai à l'heure !
-Je compte sur vous, rit-il avant de mettre son manteau.
Chani m'accueillit avec un grand sourire. Discrètement, pendant le cours, j'envoyai des messages à Alexy et Rosa afin de prendre de leurs nouvelles et éventuellement, leur demander s'ils étaient disponibles pour prendre un brunch demain. J'envoyai aussi un gros message de courage et d'amour à Hyun qui devait s'occuper du café sans moi. Je lâchai un rire surpris alors qu'ils me répondirent tous les trois en même temps, à la minute près !
« Un brunch ? T'as cru qu'on avait 40 ans ? » plaisanta Alexy, sur notre conversation à trois. « Oh mais trop, on se rejoint où ? » dit Rosa, avant d'ajouter : « Dis celui qui se couche à 21h quand on part en soirée ! Fais gaffe, Samedi tu restes jusqu'au bout mon coco, je t'attends ! » Alexy ajouta : « Depuis que j'ai rencontré Morgan, je me couche bien plus tard… » non sans oublier un petit smiley qui regardait en coin en souriant malicieusement, laissant planer bon nombre de sous-entendus.
-Y sont mignons ces deux-là…gloussai-je en lisant ensuite le message de Hyun : « T'es trop chou ! Mais tout va bien, le temps n'est pas terrible aujourd'hui, les clients ne sortent pas beaucoup. Je sens que je la soirée va être longue, pff… »
Le cours sembla s'éterniser, ainsi que les suivants jusqu'à la pause déjeuner. Ou bien était-ce dû à mon impatience d'être enfin à mon rendez-vous avec Monsieur Zaidi, j'ignorai si je pouvais me montrer très objective aujourd'hui. Mon ventre, lui, l'était bien plus que moi et m'eut ramenée plusieurs fois à la réalité en grondant comme un ogre, frustré de n'avoir pas été nourri ce matin à cause de mon réveil plutôt… retardé !
-Tu vas t'étouffer ! s'écria Kelly qui me voyait engloutir ma cup de soupe. Le réfectoire essayait d'autre façon de présenter les plats, je trouvai ça sympathique ! Le design des cups de soupe était provisoire, et des élèves d'art appliqué devaient se charger de les façonner à l'image de l'Academy.
-Je n'ai pas eu le temps de manger ce matin ! fis-je remarquer une fois ma soupe terminée.
-Jolie moustache, se moqua Camille qui me tendit une serviette en papier. Je le remerciai en m'essuyant la bouche.
Tous ensemble, nous discutâmes de la soirée de Samedi. Kelly me demanda si j'allais venir l'encourager pendant la compétition, et je lui dis que j'essaierai de venir la voir avant la soirée à laquelle je me rendais avec mes meilleurs amis.
-Ta prestation est à quelle heure ?
-Quinze heures, tu as autre chose de prévue ?
-Nope ! J'essaiera d'amener mes amis, on t'encouragera ensemble, souris-je avant de m'adresser à Camille : Tu iras la voir ?
-Bien sûr ! J'ai la chance de ne pas avoir mon match en même temps cette année, avec des membres de mon équipe on va encourager notre future championne, héhé !
-Houlà, pas de pression inutile, l'interrompit Kelly : J'ai déjà la coach sur le dos, ne vas pas t'y mettre.
Quand le repas fut terminé, nous partîmes ensemble suivre nos prochains cours. Et enfin, quinze heures…Nos cours étaient terminés, hormis pour les sportifs qui partaient squatter les gymnases et les terrains. Chani partit travailler, accompagnée de Charly qui n'avait plus rien non plus. Je me retrouvai seule et excitée comme une puce. N'ayant pas pris le temps de récupérer un vêtement chaud à ajouter à ma tenue, je retournai à ma chambre pour, d'une, déposer mes affaires de cours qui me seraient plus encombrantes qu'autre chose ! Me réchauffer avec une douche chaude et enfin, trouver une veste. Un cardigan en laine noire fit l'affaire.
-J'ai encore une peu de temps, me dis-je en m'installant à mon bureau. J'essayai de calmer mon impatience en traînant sur les réseaux sociaux. J'envoyai également un message à Hyun pour savoir s'il était disponible Samedi après-midi. Devant sûrement travailler, il ne me répondit pas. J'en profitai donc pour proposer à Alexy et Rosa d'aller encourager Kelly avec moi. Rosa passa son tour, mais Alexy semblait avoir déjà prévu d'y aller et était d'accord pour qu'on s'y rende ensemble après notre brunch. Nouant un chignon, j'ajoutai un peu de rouge à lèvres avant de prendre la route pour le café lecture où j'espérai retrouver Monsieur Zaidi. Pourquoi il ne viendrait pas … ? Mon sac de ville sur le dos, je pris le bus en espérant déjà le pire. Bon sang, mais calme-toi ! J'étais surtout si impatiente de le retrouver que j'avais peur qu'il ne soit retenu par la fac ou bien pour une toute autre raison… Cette femme… Je repensai à notre proximité d'hier soir, et de ce matin après le cours. Il serait vraiment capable d'agir ainsi en étant déjà avec quelqu'un ?
Arrivée à mon arrêt, je chassai ce genre de pensée nuisible à ma sérénité et suivis le chemin jusqu'au café, non sans garder ma montre sous les yeux. Dix minutes…j'ai, dix-minutes d'avance ! hurlai-je en mon for intérieure avec une fierté incommensurable. Ah bah oui, il m'en fallait peu, mais pour moi c'était un exploit. Enfin…
-M-Mais laissez-moi tranquille ! entendis-je venir du coin de la rue.
-Lâche-ça la vieille !
Mon cœur s'emballa sous l'angoisse que me faisait ressentir l'entente de ces cris. Mes jambes tremblèrent, et aussitôt, les images de cette…horrible fin de soirée me revinrent en mémoire. Ne voulant pas qu'il arrive la même chose à quelqu'un d'autre, je sortis de mon sac, le spray au poivre que j'emportai partout avec moi et je parvins tant bien que mal à rejoindre le coin de rue où je tombai sur une dame d'un certain âge qui tenait avec force son sac à main qu'essayait de lui arracher un type pas plus grand que moi, mais d'une carrure assez imposante.
-Allez, dégage ! cria-t-il en poussant violemment la grand-mère que je vins réceptionner dans mes bras. Dans le feu de l'action, la lanière du sac céda, et le type tomba à la renverse. D'autres passants nous virent et accoururent en hurlant sur l'agresseur qui finit par prendre ses jambes à son cou, tandis qu'une dame avec son enfant appelait la gendarmerie.
-M-madame, bon sang, Madame ! Comment allez-vous !? paniquai-je en l'entourant toujours de mes bras tremblant d'émois.
-Je…oh…
Sous le choc, la dame fondit en larmes en avouant qu'elle venait d'avoir la peur de sa vie. La sentant défaillir, je la fis s'asseoir sur le sol afin qu'elle ne se fracasse pas le crâne sur le sol en cas de malaise.
-Les secours arrivent ! prévint la mère qui s'approcha de nous avec son enfant : Comment va-t-elle ? Et vous mademoiselle, rien de cassé ?
-N-non, j'ai juste eu le temps de la rattraper, j-je…
Les souvenirs de mon agression et de celui de cette vieille dame s'entremêlèrent et je sentis mon souffle se faire plus difficile. Dans mon poing, je serrai toujours le spray que je ne fus pas en mesure d'utiliser. Je le serrai plus fort, en essayant de calmer mes tremblements. La gendarmerie arriva rapidement et prit en charge la vieille dame qui semblait encore prise par l'émotion. On nous posa à tous des questions, et lorsque ce fut mon tour, la confusion ne m'aida nullement à me souvenir du visage de l'agresseur. Je ne me souvenais que de son bonnet bleu marine et de son bombers kaki. Le reste, tout était arrivé trop vite pour que je fasse attention aux détails.
-Vous serez prochainement contacté, on va joindre la famille de la victime pour qu'on la prenne en charge.
Je donnai mon numéro, tout en présentant ma carte d'identité. Après quoi, ils me demandèrent si je n'avais rien, je répondis que je me portai très bien en omettant de parler de ce trouble émotif qui enserrait ma poitrine. Ils raccompagnèrent la dame chez elle, et petit à petit, les autres repartir là d'où ils venaient sans que je sache quoi faire.
Confuse, je parvins à me souvenir du café lecture, où je devais me rendre. Ce que je fis sans vraiment faire attention où je marchai. Le carillon de l'établissement raisonna comme un réveil, et je me souvenais de Monsieur Zaidi qui devait m'attendre. Hébétée, j'eus un temps de latence avant de répondre aux salutations du gérant derrière son comptoir.
-B-bonjour…soufflai-je en essuyant mes chaussures sur le tapis de l'entrée.
Je regardai autour de moi, vis le rayon de livres sans vraiment les voir, l'escalier sans pouvoir vraiment le distinguer et un bourdonnement me donna le vertige.
-…lah… ? …ous allez bien ? Tallulah !
-Hhh !
Tressautant, je repris mes esprits en papillonnant des yeux alors que je retrouvai la vue et l'ouïe. En face de moi, se tenait mon aîné qui me détaillait avec un air vraiment inquiet sur le visage.
-Hé, m'appela-t-il avec douceur, vous êtes pâle… Vous ne vous sentez pas bien ?
-Un souci ? s'enquit le barista qui nous proposa un verre d'eau.
-Je veux bien oui, je vais la faire s'asseoir là-bas.
-Je vous apporte ça, assura-t-il tandis que nous traversions l'allée qui menait aux tables.
Dans un coin de la salle, une banquette en velours bleu canard entourait une table carrée, et Monsieur Zaidi m'installa à la place de l'angle. Essayant de reprendre contenance, je m'excusai pour mon retard, finalement je ne parvenus absolument pas à prendre de l'avance sur notre rendez-vous.
-Je dois vous dire que je ne suis pas plus surpris, et que je m'en fiche à l'heure actuelle ! Il vous est arrivé quelque chose… ? S-si vous ne pouviez pas veni-
Il s'interrompit sans que je comprenne pourquoi. Puis, lorsque sa main se passa sur mon poing tremblant, il força mes doigts à s'écarter pour laisser apparaître le spray au poivre. Son regard resta fixe sur la petite bouteille, les sourcils froncés. Ce fut à son tour de pâlir, et lorsqu'il croisa à nouveau mon regard, le barista vint nous servir deux grands verres d'eau.
Monsieur Zaidi fut celui capable de le remercier, tandis que je resserrai mon poing autour du spray. De nouveau seuls, il me demanda avec sérieux :
-Tallulah…dites-moi que ce n'est pas ce que je pense ?
Je secouai légèrement la tête avant de lui expliquer ce qu'il venait de se passer, d'une voix entrecoupée tant ma gorge était serrée.
-J-je me sens si bête… je n'ai même pas était capable de…Mon bras tremblait, mes doigts aussi…Si les autres n'étaient pas-
D'un bras, mon aîné vint entourer sans force ma tête qu'il vint ensuite déposer contre son cou. Son menton se posa sur le haut de mon crâne, à côté de mon chignon. Il m'assura que je n'avais rien à me reprocher, et que le simple fait d'avoir eu le courage de ne pas ignorer la détresse de cette vieille dame, était bien plus que ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place. Tout comme le fait que je me portai garante pour témoigner si poursuite il y avait de la part de cette dame.
-Pour le reste… Personne n'a le droit de te jeter la pierre parce-que tu n'as pas su presser sur le bouton du spray. Déjà, tu as évité à cette dame de se blesser ! (Il s'éloigna pour ensuite examiner mon visage) Et toi ? Avec toutes les blessures que tu t'es faites cette semaine, ce serait bien que-
-Je n'ai rien, assurai-je en rangeant dans mon sac le spray au poivre.
-Oh moins, tu l'as toujours sur toi, sourit-il en faisant tomber son bras sur le dossier de la banquette, juste derrière moi.
-Oui, j-je…(Je tiltai sa manière de s'adresser à moi)… « toi » ?
-D-désolé, mais sur le moment, j'ai…angoissé. Cela m'a échappé, mais je dois t'avouer que je commence à m'habituer.
-J'ai vu ça, ris-je un peu en sentant ma pression redescendre d'un cran.
Je n'étais plus seule, plus dehors, et loin de tout ce raffut… Je repensai à Nathaniel, le soir où il vint me sauver des griffes de ce pauvre type avec qui il semblait encore traîner. Je réalisai ensuite, qu'il n'avait pas appelé la gendarmerie…Moi non plus…me fis-je remarquer en baissant les yeux. Mais…mais il ne s'est rien passé ? tentai-je de me convaincre.
-Tu veux que j'arrête ? s'enquit-il.
-Non, au contraire…Au café déjà, j'avais trouvé ça plus naturel de t'entendre me parler ainsi, avouai-je en tentant également une approche plus impersonnelle.
Mon aîné me sourit de toutes ces dents, avant de me faire signe qu'un des verres était pour moi, qu'un peu d'eau me rafraîchirait un peu. Quand j'eus retrouvé entièrement mon sang froid, ma précédente joie d'arriver à notre rendez-vous refaisait doucement surface mais j'étais bien moins angoissé qu'auparavant. Au contraire, Rayan fit tout pour me mettre à l'aise et lui-même semblait plutôt serein.
-Ce café n'existait pas à mon époque, me dit-il : c'est hallucinant de voir à quel point cette ville a évolué !
-Il s'est installé deux ans avant mon arrivée au lycée sweet amoris, si je me souviens bien. Je venais souvenant ici avec mes parents, mon père et moi étions fous des expositions à l'étage.
-Une expo ? s'étonna mon aîné.
-Chaque année, le gérant faisait découvrir les œuvres d'artistes débutants pour les aider à se faire un nom et à attirer l'œil de maisons d'éditions. Mais attention, il ne dit pas oui à tout le monde, il détaille les œuvres avec soin, et possède une critique assez tranchante, haha !
-Wah, et ça porte ses fruits ?
Je lui fis signe de me suivre tandis que je le guidai à nouveau jusqu'au rayonnage des livres. Il y avait d'un côté, ceux que nous pouvions emprunter librement et ceux vendus par le gérant en partenariat avec des maisons d'éditions. Il y avait même des auteurs indépendants.
-Je me souviens d'un jeune écrivain…(j'effleurai le bord de l'étagère du bout du doigt) Ah ! ici… J'ai pu assister à sa première exposition.
Sortant le recueil de nouvelles, je lis un passage à Rayan qui resta attentif.
-C'est avec cette nouvelle qu'il s'est fait connaître.
-Tu me lis la suite ? proposa-t-il en souriant, charmeur. Je vins mordre le bout de ma langue en grimaçant un sourire taquin.
-J'en ai un exemplaire dans ma chambre au dortoir, je pourrai toujours te le prêter, il n'est pas long à lire. (Je fis mine de réfléchir) Enfin, je sais que les cours te prennent pas mal de temps…
-Je vais être obligé de te l'emprunter, comme tu ne veux plus me faire la lecture, déclara-t-il en haussant le sourcil d'un air faussement vexé.
-Tu peux toujours l'acheter, lui-fis remarquer en lui donnant un coup de coude.
-C'est moins drôle, termina-t-il en feuilletant le recueil.
Son regard se perdit sur une page, et je vis son regard s'allumer d'intérêt. Je le laissai à sa lecture, contemplant son visage serein et souriant aux yeux qui se mouvait de gauche à droite en parcourant les lignes de l'imagination de l'auteur. Il est beau… songeai-je en me disant qu'on pouvait avoir du mal à croire qu'il était enseignant chercheur à l'université, avec un visage exprimant la jeunesse et la curiosité. Et par moment, il pouvait déployer de si sages paroles que l'on ressentait l'écart d'âge.
-Ça y est, je me souviens de toi ! s'écria le barista derrière-nous : T'es la petite copine de ce jeune chanteur, qui aimait bien composer à l'étage ! Rah…comment c'était son prénom déjà…
Ma voix sortit d'elle-même, ne pouvant la retenir tout comme mon cœur dont le pouls s'était emballé.
-Lysandre.
-Voilà ! Fait longtemps que je ne l'ai pas vu traîner dans le coin, que devient-il ? Je sais qu'il écrivait des poèmes aussi, je lui avais proposé de participer à une de mes expositions mais il s'est toujours entêté à refuser.
Il s'entêtait pour beaucoup de choses…me dis-je, en tournant le dos au barista pour faire mine d'examiner un autre livre.
-Il a quitté la ville pour des raisons personnelles, et il ne reviendra sûrement jamais ici, expliquai-je en ne lisant que distraitement l'ouvrage que j'avais en mains.
-Ah, c'est bien dommage…Il est doux comme garçon. Il restait discuter tard avec moi, avant de rentrer chez son frère. Belle boutique de vêtements d'ailleurs ! Vous êtes toujours ensemble ? Passe-lui le bonjour de ma part, tu veux ?
-J-je…c'est-à-dire que nous ne sommes plus ensemble et je n'aurais sûrement jamais l'occasion de le revoir pour le moment…
-En voilà une triste histoire…Dieu que vous étiez amoureux pourtant !
-Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait des choses à voir à l'étage ? intervint subitement Rayan qui prit une voix claire et portante.
-Oh, s-si… vous exposez toujours les planches des illustrateurs là-haut ?
-Mais bien sûr ! C'est d'ailleurs ce qui attire le plus les clients et les éditeurs ces temps-ci ! Je vous prépare quelque chose pendant votre observation ?
-Volontiers, un mocca long, et un de vos muffins à la myrtille pour moi s'il vous plaît, demanda mon aîné.
-Une part de cheesecake avec un coulis de framboise, et un chocolat chaud avec de la guimauve pour moi…et de la cannelle dans le chocolat s'il vous plaît !
-Haha, je vous appelle quand c'est prêt.
Après quoi, Rayan me tendit la main dans laquelle je vins glisser la mienne et il me guida jusqu'à l'étage en prenant la marche en tête. Cette odeur de vernis et papier jaunît nous sauta en plein visage. Nous fûmes entourés de toiles et d'aquarelles, parfois accrochées aux murs, et par moment au sol, dans des bacs et placées sous plastiques pour ne pas se faire ronger par la poussière.
Juste à côté, se trouvait une petite pièce réservée à l'achat des BD, surveillée par une caméra plafonnière.
-Je ne me serai pas douté qu'il soit si…adepte de commérage ! ricana nerveusement Rayan en marchant à pas feutré sur la moquette de l'étage, tout en évitant de cogner les bacs où se trouvaient les dessins. Tout était exposé sur le pallier étroit, éclairé par la lumière naturelle que filtrait les grandes fenêtres qui donnaient sur la rue et fast-food d'en face.
-Et moi j'avais oublié qu'il était comme ça…soupirai-je en triant les illustrations à la fois nouvelles et d'autres plus anciennes qui me revinrent en mémoire : Merci, glissai-je timidement.
-J'ai bien compris que tu n'étais pas à l'aise, je n'allais pas te laisser te décomposer sur le parquet…
-Haha, oui c'est vrai, ris-je en serrant un peu plus sa main.
Il écarta mes doigts pour entremêler les siens. Si débutante était notre relation, il n'y avait que ce contact qui s'imposa entre nous. Ce fut plus fort que nous, je le ressentais, et je ne faisais rien pour le briser, tactile comme j'étais… Et j'ai l'impression qu'il est un peu pareil. Rayan avait le geste tendre facile. En tout cas, avec moi…restait à savoir si, comme moi il était comme ça avec tous ceux qu'il appréciait, ou si cela avait une toute autre signification pour lui. Dans tous les cas, je me sentais bien ainsi et tant que cela lui convenait, c'était l'essentiel.
Tandis que nous examinions les illustrations d'auteurs de bandes dessinées, mangas et comics, du plus connu à l'amateur fraîchement découvert, nos échangeâmes avec légèreté nos points de vue sur la place de la pop culture aujourd'hui. De l'extérieur, peut-être que ça ressemblait à un sérieux débat, surtout sorti de son contexte…pourtant…
-Tout le monde se plaint de la sexualisation des femmes dans les comics, mais franchement…quand on sait avec quoi sont habillés Superman, Batman et Spiderman, j'vois pas de quoi je dois me plaindre, ris-je en ouvrant un comics de spiderman où se trouvaient des croquis exclusifs que l'auteur dessina pour l'exposition de l'année dernière, pendant l'un de ses déplacement chez nous : c'est juste que c'est moins porté sur le détail ! (Je montrai l'entre-jambe du héros) Si on veut vraiment être réaliste…, repris-je en laissant le reste de ma phrase en suspens.
Rayan laissa s'échapper un rire étranglé avant de me faire fermer la bd.
-J'ai compris, j'ai compris ! Si tu veux, on essaiera d'en parler en cours mais j'ai peur que ça s'enflamme un peu.
-Hm, pas faux…
Le gérant vint nous trouver, un plateau garni de notre commande en nous demandant de bien rejoindre la salle de service. Nous nous exécutâmes et reprîmes place sur notre banquette, heureux qu'aucun des nouveaux clients ne l'eurent accaparée.
-Cheesecake et son coulis, avec un chocolat chaud aux guimauves et sa cannelle pour la demoiselle ! (Il déposa mon encas avant de se tourner vers Rayan) un mocca long et son muffin à la myrtille pour monsieur ! Bon appétit ! Sourit-il avant de prendre la commande de clients à l'autre bout de la salle.
-Je ne suis pas mécontent de ce choix pour notre rendez-vous, dit mon aîné en balayant l'espace d'un regard, un sourire charmé sur les lèvres.
-C'est à la fois populaire et tranquille. Mais le mercredi après-midi c'est bondé de monde, le week-end aussi, comme les collégiens et les lycéens n'ont pas cours et qu'ils forment sa principale clientèle. Je me demande si beaucoup d'étudiants y viennent…
-Tu y allais souvent au lycée ? Je veux dire, hormis avec tes parents.
J'opinai en prenant une gorgée de mon chocolat.
-Pendant les heures de permes, ou bien après les cours quand le CDI était trop bondé, j'y passai pour commencer mes devoirs. Et pour lire surtout…le gérant possède des œuvres que je ne trouvai pas forcément ailleurs.
-Oui, je comprends.
Le nez plongé dans sa tasse, un sourire distrait au coin des lèvres et le regard dans le vague, je me demandai à quoi pouvait bien songer mon aîné. Puis, il entrouvrit la bouche, qu'il referma aussitôt, comme pour s'abstenir de prononcer quoi que ce soit et continua à chercher ses mots.
-Qu'y a-t-il ? demandai-je d'une voix qui se voulait bienveillante, espérant que sa l'encouragerait à poursuivre.
-Est-ce que… (il retint un soupire, ferma les yeux en serrant ses doigts autour de la tasse) Tu serais d'accord pour que l'on se retrouve ici le vendredi ? me demanda-t-il finalement dans un murmure rauque et ses yeux anis posée sur moi avec une intense inquiétude me firent comprendre qu'il redoutait vraiment ma réponse.
Cela me toucha, et, si l'on oubliait son statut d'enseignant à l'université et le mien, d'étudiante, nous nous trouvâmes en cet instant sur un même pied d'égalité, confrontés à nos doutes et nos espérances.
-Disons que cela sera possible tant je ne reprendrai pas le travail, mais après… Le vendredi, je-
-Une autre date, m'interrompit-il doucement : Quand on a le temps, quand on veut se voir…nous n'aurons qu'à revenir là, proposa-t-il en reposant son regard troublé dans le fond de sa tasse.
Comblée de le voir ainsi prendre l'initiative de multiplier nos rencontres, je souris en me pinçant les lèvres dans l'espoir de dissimuler mon trop plein de joie qui m'émoustillait. Finalement, nous convînmes de nous revoir vendredi prochain après mon IRM. Et pour Mardi, nous jugeâmes tous deux plus sages de faire se dérouler notre entretient au sujet de mon mémoire dans une des salles de classe du bâtiment d'art, comme nous nous trouvions dans la même Academy. Et cela nous aiderait un peu plus à garder un semblant de professionnalisme. Pour le moment nous nous sentîmes convaincus de pouvoir gérer notre amitié et nos devoirs.
Je sentais Rayan être d'ailleurs moins angoissé, le simple fait qu'il demandait qu'on continue à se voir dans ce café le prouvait bien. Cela me rassurait… Nous restâmes longuement à discuter ensemble, il me parla de ses voyages d'études pour lesquels il ressentait une certaine nostalgie.
-Tu m'as dit vouloir interviewer cette auteure exilée au Québec, tu penses t'y rendre dans le courant de l'année ?
Je secouai la tête en haussant les épaules.
-Je ne sais pas, je pense avant tout à mon budget…
-Si c'est pour tes études, l'Academy est disposée à te verser des fonds, m'assura-t-il en se tournant un peu plus sur son siège pour me faire face : d'autant plus que nous sommes reliés à trois universités québécoises, tu serais disposée à te faire héberger par un étudiant, voire un professeur.
-Comme pour un stage à l'étranger ?
-C'est ça ! Faudrait voir les conditions exactes d'obtention de cette aide avec l'administration.
-Buh… je vais devoir me coltiner l'amabilité du responsable administratif ?
-Haha, j'en ai peur oui ! (Il haussa une épaule) Il est comme ça avec tout le monde, je crois qu'il a raté sa vocation…
-C'est bien dommage pour nous ! ris-je en examinant l'heure sur ma montre. 19h53, déjà !?
Je vis Rayan se pencher par-dessus la table pour voir l'état du ciel à travers la vitrine.
-Il fait déjà nuit… on va se rentrer peut-être.
J'opinai du chef, en ne voulant pas tellement traîner dans les rues la nuit. Je regardai sur mon calepin à quelle heure mon bus passerait, tout en sortant ma carte bancaire de mon porte-monnaie. Rayan se tenait déjà au comptoir et je vins à ses côtés pour payer avec lui.
-Bonne soirée à vous et revenez quand vous voulez ! salua le barista alors que je lui tendais ma carte.
A côté de moi, mon aîné me sourit et me fit signe de le suivre dehors. Je compris qu'il eut payé pour nous deux. Resserrant mon manteau et mon cardigan que je coinçai dans le croisement de mes bras plaqués contre ma poitrine, je me tournai face à lui pour le remercier de cet agréable après-midi.
-Encore navrée pour mon retard…soupirai-je.
Il secoua la tête.
-Même si ce n'est pas de ton fait, ce n'est pas plus mal que tu sois arrivée en retard, me partagea-t-il soudainement. J'arquai un sourcil pour lui faire comprendre que j'avais besoin de précision : être à l'heure, ce n'est pas naturel chez toi ! plaisanta-t-il.
-T'as de la chance que je ne m'en prenne pas aux personnes âgées ! répliquai-je, avec une pointe de sarcasme qui le fit exploser de rire, non sans serrer les dents.
-Ok, j'lai pas volé… (Il plongea ses mains dans les poches de son manteau) Pour demain, on fait toujours semblant de ne rien savoir ?
-Hmm, j'hésite… je ne sais pas si je vais savoir jouer la comédie toute la soirée, haha !
-Je ne vais pas être très fort à ce jeu là non plus, encore en cours, je vais faire en sorte de ne pas me montrer trop amicale, mais demain ce sera une toute autre ambiance. Après, ça nous fera un bon exercice, admit-il en commençant à marcher dans la direction opposée de mon arrêt de bus.
-O-oh, je vais te laisser, je dois passer par là pour le bus, dis-je en pointant du doigt le sentier.
-Pas après ce qu'il s'est passé cet après-midi, déclara-t-il sérieusement : Je me sentirai mieux si je te savais dans une voiture que seule dans la rue. Je ne vais pas t'obliger non plus, mais j'insiste, je te ramène.
Mon cœur rata un battement. Je trouvai cela tout particulièrement touchant de le voir s'inquiéter pour ma sécurité. D'autant plus, que cela lui parut aussi naturel de me proposer cela que de respirer et boire de l'eau. Il me laissait le choix, ne s'imposait pas, mais resta sérieux dans ses propos. Je parvins à sentir son pragmatisme et sa bienveillance. Il ne me proposait pas de me raccompagner juste parce qu'il était d'usage de le faire lors d'un rendez-vous le plus clair du temps. D'autres auraient sûrement trouvé cela galant, pour ma part, j'aurais trouvé cela de trop si cela ne fut que pour le paraître. Mais pas lui…Sans hésitation, je fis un pas vers lui, et ce fut côte à côte que nous traversâmes la rue.
Nous pûmes ainsi continuer à converser allègrement jusqu'à ce que nous atteignissions sa voiture au parking souterrain de la grande place où allait être installée la patinoire ouverte ainsi que le marché de Noël. Je réalisai alors…
-Mais, en fait ce n'est pas loin…
-Quoi donc ? s'étonna Rayan.
-Je t'ai parlé de notre projet de colocation avec Chani, et l'immeuble où se trouve l'appartement qu'on a visité se trouve juste en face de la place. On passera sûrement devant comme la voie est à sens unique.
-Vous avez eu des nouvelles ? (Il monta dans le véhicule et je l'imitai) Vous ne deviez pas avoir une réponse cette semaine ?
-Si, dis-je en bouclant ma ceinture : Mais non, toujours rien. Demain matin je vais essayer de le joindre.
Rayan fit chauffer le moteur et laissa le temps à la buée de partir pour une meilleure visibilité. Je voulus poser mon sac entre mes pieds, mais je sentis quelque chose se froisser.
-Oh m… ! (Je soulevai un sac en papier qui venait de la boutique de Leigh) Haha, je sais où tu t'habilles maintenant !
-Grillé ! Enfin, d'autres boutiques sont sympas, mais quand on est ami avec le patron c'est mieux, plaisanta-t-il en haussant un sourcil.
J'eus un éclat de rire.
-J'ai l'impression d'entendre Rosa !
Lorsque nous passâmes devant l'immeuble où se trouvait l'appartement de Monsieur Castillon, je dis à Rayan de regarder sur sa gauche et il ralentit, ouvrit la fenêtre pour mieux voir. Il libéra un sifflement d'admiration et pencha sa tête.
-J'ai un coup de cœur pour les fenêtres et les gravures sur les balcons !
-Je crois que c'est ce qui fait tout son charme, et encore, il fait trop noir, mais la porte est impressionnante à elle seule.
Mon aîné reprit une posture correcte sur son siège et referma la fenêtre. Sur la route, il me posa des questions sur l'appartement. Il craqua quand je lui eus parlé de la cheminée.
-Rah, ça y est, je regrette d'avoir sauté sur le premier logement venu ! Je voulais quelque chose pas trop loin de la fac, pour éviter de prendre la voiture mais si j'avais su qu'un tel immeuble existait…
Nous arrivâmes non loin du campus, et je lui indiquai de s'arrêter un peu avant. Il s'exécuta, semblant comprendre mes raisons.
-Jamais à l'abri des regards indiscrets, murmura-t-il en posant sur moi ses yeux illuminés par les phares de sa voiture.
Je détaillai son visage tout en retirant la ceinture qui s'enroula d'une traite. Louchant sur ses lèvres, je me remémorai avec amusement la manière dont nos bouches s'étaient effleurées Mercredi, avant le début de son cours. Détournant la tête, je chassai ces pensées tentatrices et ouvris la portière.
-A demain soir ?
-Hm ? Je ne vois pas de quoi vous parlez…ricana-t-il en me donnant mon manteau que j'eus retiré avant de monter en voiture.
-C'est malin, souris-je en me sentant un peu bête.
Rayan me fit un clin d'œil avant que je ne referme la portière. Je ne fis que poser mon manteau sur mes épaules, m'éloignai et le regardai s'en aller. Ses vitres étaient teintées, je ne pouvais absolument rien apercevoir de lui depuis l'extérieur. La tête chargée d'allégresse et de douceur, un brin nostalgique, je rentrai au dortoir pour me changer avant d'aller manger seule et me coucher seule, Yeleen n'étant pas là…J'ignorai si ce fut ce rendez-vous avec Rayan qui me mit dans cet état, au fond de mon lit, un sourire tendre mais amer plaqué sur les lèvres, j'eus envie d'être bercée et enroulée dans des bras chauds et aimants. Cette nuit, mes rêves repassèrent en boucle cette fin d'après-midi.
A suivre…
[Prochain chapitre, la soirée au bungalow vue par notre professeur favori ! ;) Leur relation va drastiquement bouger, déjà avec le rapprochement pendant leur premier rendez-vous, nous avons eu le droit à du contact, le prochain c'est danse endiablée ! A très vite :) ]
