Tallulah

Après avoir suivi les conseils de Rayan, je quémandai les conseils de Hyun au sujet de notre idée de campagne de sensibilisation, si celle-ci était validée par le directeur. Je reçus le mardi matin, un mail de la part de Miss Paltry qui m'expliquait pour le moment, que le directeur se gardait de donner toutes réponses, mais qu'il conservait l'idée et qu'il l'étudierait avec sérieux au vu de ce qu'on lui proposerait et des fonds que cela demandera. Nous profiterions sûrement des vacances pour en discuter plus amplement tous ensemble.

Ce Mardi fut assez rude de mon côté. Entre la reprise du boulot le matin, notre entretient officiel avec Rayan pour mon mémoire, ma première séance de kiné et enfin, la fermeture du café, je traînai ma carcasse autour des tables, non sans l'aide de Hyun qui était resté avec moi, pour m'éviter de rentrer seule. Mon agression ne resta pas sous silence, la presse locale avait mit le nez dedans, et cela fut retranscrit dans les faits divers, surtout que c'était lié à Anteros dont la réputation était assez remarquable dans la région. Par la suite, Hyun en eut parlé avec Clémence, et à ma grande surprise…

« Tu sais, je refuse de voir du flirt entre mes clients et mes employés, ni même entre mes employés d'ailleurs. Mais je sais à quel point le métier est dur, avant de me retrouver à diriger une telle enseigne, j'ai longuement travaillé à bas échelon dans l'hôtellerie, et il faut savoir oser s'imposer pour y arriver. Tu l'as fait. De nouveaux clients se fidélisent depuis que tu travailles avec Hyun, et aussi dure puis-je paraître par moment, je me fais du souci pour la réputation de mon café et je pense au bien être de mes employés. Qui serais-je pour laisser l'insécurité dans mon établissement ? Hyun m'a parlée de ce voyou qui s'en est pris à toi au début d'année. Vous l'avez revu au café n'est-ce pas ? Je sais que tu as demandé des heures supplémentaires, mais Hyun et moi nous sommes concertés, et nous nous sommes mis d'accord de répartir différemment les emplois du temps. Tu garderas tes jours de fermetures habituels, le Mardi et le Jeudi soir, mais plus toute seule. En contre-parti, je te demande d'être disponible le samedi, toute la journée, et tu remplaceras Hyun pour ses heures d'ouvertures comme nous prenons ta place pour les fermetures que je t'avais confiée. »

Mes heures gonflèrent, mon salaire suivit, et avec les pourboires et la prime étudiante, je me voyais mal ne pas pouvoir m'en sortir, maintenant que je savais mon futur loyer être divisé !

-Pas trop crevée ? me demanda Hyun : T'es levé depuis 5h ce matin, et ça va être comme ça toute la semaine.

Je pouvais sentir un brin d'inquiétude dans la voix de mon ami.

-Oui, bon…je n'vais pas m'amuser à faire un Monopoly en rentrant, ça c'est sûr ! Puis, tu bossais déjà plus que moi avant, tu t'en sortais très bien.

-Haha, oui, mais je travaillai depuis plus longtemps et je te l'ai dit, avec le restaurant de ma famille j'étais déjà habitué. Mais, je sais que tu t'y feras vite, t'as su amadouer Clémence, tu peux tout réussir ! plaisanta-t-il en levant le poing serré autour de son chiffon, tel un superhéros.

Je ris aux éclats et cela me redonna un brin d'énergie. Après quoi, nous en vînmes à discuter du nouvel an. Nous avions déjà papoté partiels pendant notre service, et force était de constater que nous étions bien stressés l'un comme l'autre et on ne se rassurait absolument pas…Autant éviter le sujet pour le moment donc.

-Tu savais qu'ils ont réussi à trouver un gîte ? se stupéfia Hyun en rassemblant les bouteilles vides dans la caisse de tri pour ensuite les évacuer par la porte de service qui menait à la ruelle.

Je me trouvai en cuisine, en train de ranger la vaisselle avec la nouvelle machine flambant neuve !

-Oui, j'ai croisé Rosa avant de partir au café ce soir. Mais la vache, ils ont eu du bol de tomber sur un désistement de dernière minute ! Mais ta famille, elle n'a rien dit ? Tu ne passes pas les vacances avec eux ?

-On se verra déjà du 21 au soir au 26, me sourit-il en refermant la porte avant de se frotter les mains l'une contre l'autre pour ses les réchauffer : bon sang ! Qu'il neige un peu, ce froid devient inutile là !

-Haha, Hyun s'énerve contre la météo !

-Mais c'est vrai, c'est quand même mieux un Noël blanc, non ? Sinon le froid ne sert pas à grand-chose…

-Mais si ! A des choses très utiles comme boire des chocolats chauds avec de la guimauve, à regarder des films plus niais que jamais en famille ou entre amis ! Jouer à des jeux de sociétés éclairés à la bougie quand il n'y a plus d'électricité !

-Ouais, enfin ça, t'as pas besoin du froid…

-A faire des câlins pour te réchauffer ! Porter des chaussettes plus épaisses que tes chaussures ! Ecouter un ami qui râle contre l'inutilité du froid de l'hiver !

-Hé ! s'outra-t-il non sans rire en me fouettant la cuisse avec son chiffon.

Nous essayâmes de nous calmer et reprîmes à nettoyer le café. Je terminai la vaisselle et Hyun me demanda s'il pouvait ranger les chaises.

-Oui, je me suis occupée des tables !

J'entendis les pieds de chaises racasser.

-Mais pourquoi…vous ne restez pas tous les deux pour le nouvel an ?

-Pardon ? Je passai ma tête dans l'ouverture de la cuisine.

Hyun, une chaise entre les mains, semblait préoccupé.

-Je parle de toi et Mons-…Enfin, toi et Rayan. D'accord, il n'a pas pu se désister pour Noël, mais comme il a pu le faire pour le nouvel an, pourquoi ne pas le passer uniquement avec toi ? Pourquoi il a accepté la proposition de Rosa et Leigh.

-Hyun, soupirai-je en plaçant la dernière tasse qu'il me restait, avant de fermer la machine et sortir de la cuisine : Tu ne dis pas ça parce que tu ne veux pas le voir à la soirée, j'espère ?

-Non ! assura-t-il en se braquant un tantinet. Puis, plus doux il reprit : C'est juste…Si j'avais été à sa place, je pense que je t'aurais gardé pour moi.

Je pouffai, en m'approchant de lui.

-Sans me concerter ?

-Quoi ? Mais si ! Si tu avais été d'accord, je t'aurais gardée pour moi pour ce genre d'évènement.

-Hé bien là, nous nous sommes concertés tous les deux, et ce qui nous faisait vraiment plaisir c'était d'être ensemble, mais surtout avec nos amis, assurai-je : D'autant plus que j'avais déjà accepté la proposition de Rosa avant même que Rayan ne se désiste du côté de sa famille.

-Il aurait pu te présenter à sa famille, surtout que…si j'ai bien compris il connait la tienne depuis un moment.

-Seulement mon père ! rectifiai-je : Mais non, on en a également discuté, la présentation à la famille, en tant que couple, c'est un peu tôt pour nous. Même si ça fait quelques mois qu'on s'est cherché lui et moi, ça ne fait même pas une semaine qu'on sort ensemble.

-Et alors ? Il t'aime non ?

-Hyun…(je levai les yeux au ciel) ce n'est pas la question, on ne se sent pas prêt c'est tout. Mes parents savent qu'on se côtoie, mais toujours pas qu'on sort ensemble et ça va attendre encore un peu. Si toi tu es à l'aise pour des présentations plus promptes, ça te regarde mais respecte notre choix, dis-donc…râlai-je un peu en lui ajoutant un clin d'œil pour ne pas me montrer trop rabat-joie.

Je l'entendis grogner une affirmation avant de ranger la dernière chaise de la salle. Je partis m'occuper de la terrasse. C'était vrai qu'il faisait de plus en plus froid. Mais cela restait agréable pour ma part, car il n'y avait pas d'humidité et surtout…je trouvai toujours le ciel plus étoilé et plus beau. Il était dégagé ce soir, la lune était presque pleine et éclairait drôlement bien. Mais en ville, l'intensité restait tout de même moindre à cause des lumières artificielles. Un gîte…dans les Vosges ! Rosa et Leigh sont les meilleurs ! Je réalisai soudainement qu'ils n'avaient pas demander de participation si ce n'était pour les courses lorsque nous serions tous là-bas. Ce n'est pas possible, ils ne peuvent pas tout payer avec seulement le salaire de Leigh. J'avais déjà envoyé mon chèque à Monsieur Castillon, et la chambre était déjà payée. Entre cet été, et le début de mon travail au café, j'eus fait quelques bonnes économies quand même, je me dis que je pouvais taper dedans pour aider mes amis à payer le gîte.

-Demain, je leur en parle ! me dis-je en rentrant la dernière chaise : Bon, on va pouvoir faire une dernière vérification et on va dodo ?

-Bonne idée, je rêve déjà de mon lit ! s'amusa Hyun qui bouclait la caisse : Tu peux mettre le code.

Je m'attelai, puis, comme des gamins nous nous mîmes à courir hors du café pour ne pas rester enfermés. Je dus bien avouer, que traverser cette fichue ruelle aux côtés de quelqu'un me rassura. En chemin, nous en vînmes à parler du marché de Noël de la ville et des attractions alentours. Cela me disait bien d'y aller, un soir…le marché étant nocturne, impossible de prévoir ça l'après-midi. Il ne se trouvait pas très loin de mon nouvel immeuble qui plus est, dommage que je n'y fusse toujours pas installée avec Chani. Après m'être séparée de Hyun sur de chaudes embrassades, je sortis mon portable et vis plusieurs messages en attente d'être lus. Cela s'amoncelait entre Rayan, Chani, ma mère et un d'Alexy, qui m'eut envoyée une photo de Rosa en train de manger une mascotte au chocolat dont le coulis dégoulinait de l'autre côté du pain. Je gloussai dans les couloirs en me mordant la lèvre pour ne pas faire trop de bruit.

-Ah, Camille aussi m'a…HAHAHA !

Je hurlai de rire dans le couloir en tombant sur plusieurs photos de Camille et Charly, unis par les liens sacrés de la mauvaise coupe de cheveux selon Kelly, qui s'était amusée à leur crêper les cheveux l'un à l'autre et tous deux faisaient de réelles têtes de déterrés.

Je vins plaquer brutalement ma main contre ma bouche pour m'efforcer d'atténuer mon rire, d'autant plus que je me rapprochai de la chambre. Yeleen dormait profondément lorsque j'entrai, et je m'éclipsai dans la salle de bain, des affaires sous le coude, pour me changer, me brosser les dents avant d'aller me coucher. J'en profiter pour lire mes derniers textos, en gardant Rayan pour la fin. Quoi que, trop faible, je le lus en premier : « C'est bon, maintenant que j'ai tous tes dossiers, notre collaboration pour ton mémoire commence ! Il faudra songer à rédiger un rapport entre chacun de nos entretiens, mais ne t'en fais pas, on n'en fera pas non plus toutes les semaines. Seulement quand tu sens que t'as besoin de mon aide et surtout quand je sens que tu pars en vrille dans tes textes ! »

Je souris, et lus le suivant : « Cela m'a fait tout drôle de te vouvoyer pendant l'entretien. J'sais pas, devant les autres encore sa passe, mais seul avec toi… Pas moyen qu'on se tutoie la prochaine fois ? »

Non, vilain ! voulus-je dire à haute voix mais je me souvins que ma colocataire dormait. On eut déjà bien fait nos amoureux transis Lundi matin avant le cours, pour nous permettre de nous tutoyer de la sorte, même pendant un entretien en tête à tête pour mon mémoire.

Je lus le troisième message.

« Non, oublie, j'ai laissé mes envies parler mais te prends pas la tête avec ça ! » suivi d'un smiley à l'air accablé.

-Moh, ne te torture pas non plus…soupirai-je à voix basse.

« Je ne pourrais pas passer au café ce soir, trop de travail, désolé… » et ce fut le dernier.

Je lui répondis, en reprenant tous ces petits tracas puis, lui demandai si nous ne pouvions pas nous trouver un soir pour faire le marché de Noël ensemble. Ignorant s'il dormait ou non, je n'attendis pas sa réponse et partis lire les autres messages. Chani me parla d'une maison au plein cœur d'une clairière qui se trouvait à une heure de la ville. Apparemment plusieurs experts en explorations urbaines et recherches d'activités paranormales et autres amateurs d'aventure s'étaient rendu là-bas, et la maison commença à obtenir une certaine notoriété dans la région. Elle se souvint de mon envie de faire de l'urbex avec elle, et me demandait sérieusement si j'étais toujours intéressée.

Moui… Je le fus un peu moins lorsque je visitai les sites qu'elle m'eut envoyée par lien et qui relataient tous des histoires plus improbables les unes que les autres, différents témoignages visuels et auditifs que je n'osai justement pas entendre pour le moment. Puis, ses messages qui suivirent changèrent totalement de sujet : « Je ne sais pas si tes parents te l'ont déjà dit mais la date pour le déménagement est tombée, ma mère vient de me dire, qu'elle, ma belle-mère et tes parents avaient convenu de faire ça le 21 comme nous n'avons aucun partiel ce jour-là toi et même et qu'ils ont pu tous se libérer. »

Je relus le message, prise d'un bug pendant un moment en lisant « qu'elle, ma belle-mère… » puis me traitais d'idiotes en me souvenant que la mère de Chani s'était remariée avec une femme. Mon amie m'en eut parlée lorsque nous nous occupions du dossier locatif, avec un Hyun qui dormait dans mon lit. Hé oh, il l'est tard, je suis crevée, j'n'ai pas la lumière à tous les étages ! me justifiai-je envers moi-même.

Très important d'entretenir de bonnes relations avec soi-même.

Oubliant ma bêtise, je fus gagnée par une excitation certaine ! En revanche, je compris que nous nous devions de faire la peinture avant vendredi prochain. Pas le choix, ça allait tomber ce week-end. Ou alors… Ma tante a bien un matelas gonflable…

Gardant ma proposition dans un coin de ma tête, je lus ensuite le message de mes parents qui confirmait juste celui de mon amie. Le lendemain, je me réveillai avec un message de Rayan qui s'excusait de ne pas avoir répondu la veille -il dormait- et me souhaitai un bon courage pour mes premières heures au café. Il ajouta également que le marché l'intéressait et que nous verrions ensemble pour un prochain rendez-vous.

J'eus une soudaine envie d'entendre sa voix. Mais ce n'était pas vraiment possible, je n'avais pas de pause comme je ne travaillai qu'une heure et demi et qu'il embauchait aussitôt que je débauchai du café pour aller en cours. Pourtant, rien qu'à penser à lui, mon cœur battait la chamade et je me languissais tellement de ses bras. Nous allions nous revoir cet après-midi. Bon sang, c'était long à tenir. Mais je devais me calmer, il ne s'agissait que d'un cours…Mais j'allais le voir et l'entendre…Et à mes yeux, ça n'avait pas de prix !

A la pause de midi, je retrouvai mes camarades qui s'étaient déjà installés pendant que j'eus traîné à poser mes questions au professeur à la fin de notre précédente heure de cours. Camille me rabibocha avec la géographie !

-Alors, alors ! Chani nous a dit que vous alliez quitter le nid ? s'enjoua Kelly : Il n'y a pas une chambre supplémentaire faisable, z'êtes sûres ? se plaignit-elle.

-Haha, la colocataire de Kelly ronfle comme une véritable locomotive et lui tient tête que c'est faux, expliqua Chani.

-Mets-lui un oreiller sur la tête, railla Camille devant lequel je vins m'installer : Vous avez besoin d'un coup de main pour les cartons ? Charly a sa moto.

-T'es drôle toi, pesta son ami : Tu me vois porter un carton comment sur ma moto ? Il n'y a pas marqué, « déménageur de l'extrême » sur ma plaque ! (Nous rîmes) Non, par-contre pour les peintures je peux venir, j'aime bien ça en plus, sourit-il avant de déposer un regard complice sur Chani qui lui rendit son sourire.

-En parlant de ça, je voulais savoir Chani… Pour les peintures, on s'y prend quand ? Je pensai à ce week-end…

-Ce week-end ? Tu ne veux pas plutôt profiter d'un peu chaque soir de la semaine ? Je dis ça surtout par rapport aux partiels en fait, j'aimerai bien garder le week-end pour bosser. Et puis, t'es pas au café le samedi ?

J'ouvris la bouche et me tus aussitôt en remarquant qu'elle avait raison.

-Petite tête !

-Du coup, faudrait qu'on s'y atèle maintenant en fait. Genre, ce soir on dort là-bas, et tous les soirs en rentrant faut peindre. Les chambres sont propres, mais Monsieur Castillon voulait poser du lino, je n'ai pas eu de nouvelle de mon côté, et toi ?

-Non plus, il faut qu'on l'appel pour savoir. On dort dans ma chambre du coup ? Comme il y a déjà le lit.

-Ça va craindre avec l'odeur de la peinture, non ? soulignai-je en grimaçant : J'ai un matelas gonflable si tu veux. Ou alors on déplacera le matelas de ton lit ?

-Attention, elles sont parties pour un chantier de six mois, se moqua Kelly et nous rîmes tous, dont Chani et moi qui rougîmes un tantinet.

Nous finîmes par conclure notre échange sur le chemin en direction de l'amphi où se déroulerait le cours de Rayan. Camille et Kelly certifièrent qu'ils pourraient nous donner un coup de main pour les peintures ce soir et demain soir où Charly pourra également nous rejoindre. A nous cinq, ça ne devrait pas non plus durer trop longtemps, d'autant plus que les pièces n'étaient pas immenses.

-Le mieux serait que vous dormiez avec nous, proposai-je à Camille qui descendait les marches derrière moi : J'ai un matelas gonflable, vous logerez au moins à deux dedans.

-Hors de question que je dorme avec lui ! Je l'ai fait une fois, il m'a cassée le nez ! aboya la surfeuse qui semblait reprocher une histoire à notre ami qui se mit à rire.

-Qui a cassé le nez à qui ? S'étonna une voix qui était derrière nous.

Mon cœur s'emballa tandis que je reconnus ce timbre rauque et légèrement grimpant, dû à la curiosité qui perçait sa voix. Rayan dévalait les marches, sa mallette en main et son manteau sous le bras. Il nous sourit et nous le saluâmes tous poliment. Il en fit de même, nous demandant comment nous nous portions à l'approche des partiels.

-On s'en soucie tellement qu'on part jouer les « Valérie Damidot » chez Tal' et Chani.

-Pardon ? s'offusqua quelque peu notre aîné qui nous regarda tour à tour ma petite colocataire et moi.

-Camille…grondai-je en le fusillant du regard.

-Ça va, il est cool comme prof ! geignit Camille en haussant les sourcils, surpris par ma réaction.

Cela me faisait juste…bizarre, de parler de ma vie à Rayan dans ce contexte, d'autant plus qu'il était déjà au courant pour mon déménagement. Je me rendais alors compte que c'était si dur de faire semblant…J'étais quelqu'un d'entière, soit je parlais soit je ne disais rien. Mais trouver un compromis entre cette situation et ce que je vivais avec Rayan, je me dis que j'eus sûrement parlé trop vite, dimanche matin.

-Ah oui, vous m'en parliez encore hier, s'enquit Rayan en faisant mine de se rappeler : Vous déménagez c'est bien ça ? Surtout évitez de rentrer seule le soir, essayez de rester ensemble.

-Bah en plus tu lui en parles pendant l'entretien, bravo le sérieux Madame râleuse ! railla Camille qui s'installa à une rangée.

-Vous avez donc trouvé du monde pour vous aider ?

-Oui, sourit Chani qui expliqua donc à notre aîné notre « organisation » au sujet de la peinture et comment nos amis en étaient venus à nous aider.

Ce fut plus fort que moi mais mon regard se posa avec chaleur sur sa personne. Mon soupçon de panique s'était volatilisé par son interruption des plus intelligentes, et voir Chani jouer le jeu avec tant d'aise, me conforta dans l'idée que je n'avais pas à me mettre plus de pression que nous en avions déjà. Je trouvai ça beau de voir, que chacun de nous deux, à notre façon parvenait à rassurer l'autre et à l'extirper des situations les plus embarrassantes ou encore à l'aider à apaiser ses peurs.

Autant nous en avions beaucoup à apprendre sur l'un l'autre, autant notre complicité et notre confiance en l'autre n'étaient plus à douter. Les deux heures se passèrent assez lentement, pas vraiment à cause de Rayan qui faisait tout pour animer le cours, mais plus à cause de chacun d'entre nous, qui étions très accaparés par nos partiels, à tel point que cela eut un effet anesthésiant qui semblait avoir brûler chacune de nos terminaisons nerveuses.

-Hé bien…ce n'est pas grâce à vous que le programme va se clôturer, souligna notre aîné, qui tapotait son manuel sur son épaule et qui nous détaillant d'un air sceptique.

-Donnez-nous le sujet pour Lundi matin, on sera plus motivés ! rétorqua une étudiante au centre.

-Bien joué, mais non. Tout ce que je peux vous dire pour vous rassurer, c'est que votre classe m'a prouvé que vous étiez tous, ici, capable d'étoffer vos points de vue en combinant votre savoir personnel et celui acquis en cours. Même si je n'aime pas fonctionner avec ce système de moyenne, car pour moi la connaissance n'est pas un amas de numéros, je sais que ça vous conforte dans l'idée que vous réussissez, alors laissez-moi vous dire que parmi tous les élèves d'histoire de l'art, toute options principales confondues, vous êtes la classe où se trouvent les meilleures moyennes. Et pour connaître le sujet de Lundi, croyez-moi, je ne me fais du souci pour aucun d'entre vous.

Il y eut une exclamation attendrie qui survola la salle et je pus voir certains élèves redresser fièrement le menton, semblant plus à même à travailler.

-Bon, maintenant que j'ai fini de faire semblant de m'intéresser à votre bienêtre, est-ce qu'on peut s'y mettre sérieusement ? nous charia-t-il en nous adressant un sourire carnassier.

Je ris de bon cœur avec mes camarades, quoi que mon amusement m'enveloppât rapidement d'une chaleur tendre dont j'étais seule à comprendre les raisons. Je revis mon aîné, craintif, et en pleine crise d'angoisse dimanche matin, apeuré de perdre tout son professionnalisme et de commettre la pire des erreurs contre son gré, à trop laisser ses émotions parler. Mais, à le voir ainsi, fidèle à son charisme et à sa passion, aux côtés de son altruisme et de son œil critique…Rayan n'avait rien à craindre de son émotivité lorsqu'il était à la fac. Je savais…que cette posture droite et ce ton portant et parfois tranchant, il le laissait derrière lui une fois chez lui. Cette assurance face au public, il la cherchait partout lorsque nous nous retrouvions entourés du regard des autres, dans un cadre moins formel. Ces yeux sombres s'éclairaient lorsqu'il laissait parler cette curiosité juvénile poussée par sa soif de connaissance. Cet humour intelligent se laissait surplomber par ses allusions salaces lorsque nous nous cherchions, l'âme impudique.

C'était comme étudier les deux faces d'une même pièce. On avait beau la voir sous un angle différent à chaque tour, elle restait unique, elle restait la même.

J'aimais Monsieur Zaidi.

J'aimais Rayan.

Ces deux facettes faisaient de lui un homme unique mais qui restait pourtant le même à mes yeux. Il reste l'homme que j'aime…

A la fin des deux heures, mon envie de le voir plus intimement s'était décuplée, et je dus me faire violence pour ne pas lui proposer de se retrouver quelque part, loin de la fac. D'autant plus qu'il avait encore cours et nous avec. Cependant, alors que mon cœur poussa mon regard à se poser une énième fois sur lui, il rata un battement lorsque je le vis faire de même et son expression parut aussi surprise que la mienne.

Un agréable frisson gagna mon ventre tandis que je me mordis la lèvre avec hésitation. Puis, secouant la tête, je retrouvai mes amis. Plus tard, je partis trouver Hyun au café pour faire la fin d'après-midi avec lui et Clémence, jusqu'à ce que je les laisse pour la fermeture. Je saluai ma patronne, embrassa mon ami puis, envoyai un texto à Chani pour lui demander si elle était ébauchée.

« Dans vingt-minutes. Normalement Kelly et Camille t'attendent au dortoir pour t'aider à porter les pots de peinture jusqu'à l'immeuble. Je vous rejoindrai une fois débauchée ! »

Je prévins Kelly et Camille de mon retour au dortoir et nous nous retrouvâmes au salon. Kelly avait pris un sac avec de quoi se changer et se doucher à l'appart, à l'instar de Camille qui eu même pris ses affaires de Rugby.

-Entraînement demain matin ! expliqua-t-il en soulevant son sac.

-Ça va aller ? m'inquiétai-je : c'est gentil de nous aider, vraiment, puis tous ensemble ça va être cool, mais je ne veux pas que ça empiète su-

Un doigt se posa sur le bout de mes lèvres pour m'indiquer de me taire.

-Shh, pauvre brebis égarée. Le seigneur est là pour t'aider !

-Mais qu'est-ce que t'as fumé toi… ? railla Kelly, secouant la tête d'un air désabusé.

Je couinai un ricanement, comprenant qu'il ne servait à rien de m'inquiéter, il était bien assez grand pour savoir ce qu'il faisait après tout. Nous prîmes le bus jusqu'à chez ma tante afin de récupérer, et les pots de peinture, et le matelas gonflable, et des couvertures puis nous prîmes une autre ligne en direction de mon immeuble. Je trépignai comme une enfant qui se rendait dans un parc d'attraction. Enfin, le déménagement approchait, ainsi que le jour de notre installation définitive avec Chani. D'autant plus que nous eûmes reçu une confirmation de la part du gérant des dortoirs, stipulant que nous avions jusqu'au 9 janvier pour plier bagages, maintenant que notre dernière facture avait été réglée et que tout était en ordre du côté de l'administration.

-Oh, hé…j'suis surfeuse-moi, pas coureuse…. Se plaignit Kelly qui s'était arrêtée au palier du troisième étage, épuisée.

Camille se moqua allègrement d'elle, tandis que je lui proposai de me passer un de ses sacs, entre celui de cours et celui pour ses changes.

-Non, pas avec son épaule luxée, ma belle ! soupira-t-elle en se relevant : Allez ! Moh…quand je vais dire ça au coach Samedi.

-Va pas en revenir ! rit Camille.

Ricanant à leurs côtés, je repris la marche en tête et, une fois au cinquième étage, même Camille dut avouer qu'il avait mal aux mollets.

-Je vais avoir la forme pour demain matin après avoir dévalé toutes ses marches ! Ouf !

-J'irais nous acheter de quoi petit déjeuner quand on aura fini de s'installer.

-Te prends pas la tête, on peut toujours manger au réfectoire, souligna la surfeuse qui posa son sac au sol tandis que j'ouvrais la porte d'entrée. S'il ne faisait pas chaud dans les couloirs, il le faisait encore moins à l'intérieur.

La première chose que je fis, fut d'allumer le chauffage qui se trouvait à côté de la porte du balcon.

-Woh… vous ne mentiez pas quand vous disiez qu'il était beau votre appart' ! s'extasia Camille qui contemplait la carpe que représentait les portes fenêtres qui menaient au balcon.

-Classe la cuisine ! renchérit Kelly.

-Moui ! souris-je : Ma pièce préférée, mais juste pour sa beauté ! ris-je.

-Futur femme d'intérieur du dimanche, va ! me charia Camille.

-Je cuisine, mais c'est loin d'être mon activité préférée dans une maison honnêtement. Je préfère m'occuper de la déco, de l'exploitation de l'espace, et surtout je kiff les rénovations ! Roh, à toi les plans et bonjour la nouveauté !

-Ah ouais, t'as raté ta filière toi… fit le Rugbyman qui me regardait avec stupeur.

-Bah non, pourquoi ? Au contraire, je peux en apprendre plus sur l'évolution de l'art décoratif et de la manière dont il peut avec un impact dans notre société actuelle. On a toujours l'impression que ça passe au second plan, pourtant, plus la décoration d'un lieu s'harmonisera avec le sentiment que nous voulons y partager, l'esprit des gens change radicalement, allant d'une augmentation de concentration, à de la relaxation progressive. Ne t'es-tu jamais demander pourquoi une salle de sport comportait autant de miroirs et de couleurs électriques ?

-Non, et de toi à moi ce n'est pas la facette de l'histoire de l'art qui m'intéresse le plus, tranche Kelly qui souleva un pot : L'est où ta piaule ?

Avec Camille, nous nous échangeâmes un sourire complice avant de nous mettre tous les trois au boulot. Chani ne tarda pas à nous rejoindre, nous avions tout juste déballé nos affaires lorsqu'elle entra.

-Au fait Tal', j'ai eu le proprio au téléphone, et la pose du lino a été faite rapidement mais il a oublié de nous contacter.

-Ah oui tiens, je n'y pensai plus, avouai-je en allant vérifier le résultat.

Finalement, le sol des chambres et le couloir avait été refait. Ce n'était pas plus mal, le plancher se faisait vieux, et avec la moisissure qu'il s'était mangée, une doublure ainsi qu'un nouveau revêtement ne faisait pas de mal.

-Heureusement qu'on va profiter de la nouvelle isolation, soupira Chani qui m'eut rejointe.

-Grave… il est quasiment neuf en fait. (Je fis volteface pour lui sourire) Avoue qu'une bonne étoile veille sur nous !

-Haha, je pense avoir moins de mal à y croire que toi ! rit-elle avant de rejoindre sa propre chambre pour la repeindre avec Kelly.

Marchant bizarrement, Camilla apporta mes deux pots à lui seul.

-Mais t'es fou ! t'aurais dû me prévenir ! m'affolai-je en le soulageant d'un pot.

-Wah, j'ai voulu faire mon bonhomme mais on va se maintenir au petit étudiant d'art que je suis !

-T'es bête parfois…dis-je, amusée et le trouvant adorable.

Nous préparâmes le sol en étendant une bâche protectrice que nous avions prise en double, ainsi que de l'adhésif pour recouvrir les plinthes.

-Alors, ce côté, en ivoire et moi je m'occupe du bleu ici ! organisai-je.

-La porte aussi ?

-Oui, on a eu son accord. Je sais qu'il les a changées pour nous, souris-je.

Nous mîmes bien cinq minutes à galérer pour ouvrir les pots. Heureusement que je fus aidée par un petit étudiant en art capitaine du club de rugby. Autant, deux pots de peintures ensemble faisaient lourds, autant les couvercles ne lui résistèrent pas. On frappa ensuite trois coups à la porte, fermée, qui s'ouvrit aussitôt sur une Kelly morte de rire qui nous demandait ce qu'on faisait.

-Hé bien, on allait commencer à peindre, pourquoi ? souris-je, sceptique face aux éclats de rire de la surfeuse.

-Fais 3h qu'on vous appel depuis la chambre de Chani ! On galère avec le couvercle.

Au moins j'étais fixée, les murs des chambres séparées par la salle de bain, ne laissaient pas traverser nos voix. Des pensées peu catholiques me traversèrent mais je n'y pouvais rien…L'intimité primait ! Camille et moi demandâmes à Kelly ce qui pouvait bien la faire rire ainsi, et notre amie nous demanda simplement de la rejoindre dans la chambre de Chani.

-Oh m… !

Une main plaquée devant ma bouche pour camoufler mon rire, Camille lui, ne se gêna pas de glousser tout en s'approchant du pot de peinture à demi ouvert autour duquel nous constations les dégâts. Des taches de peintures gisaient çà et là mais le pire, était le visage et les cheveux de Chani, mouchetés de rouge. Cela se concentrait beaucoup sur le menton.

-Une barbe rousse !

Ma petite camarade était dans le même état que Kelly et pouffait, les larmes aux yeux, au milieu de la pièce, la tête enfoncée dans les épaules comme pour se méfier d'un nouveau projectile. Je remarquai le tournevis qu'elle tenait.

-Mais t'as trouvé ça où ?

-Dans la cuisine, il y a un tiroir rempli d'outils, je crois que Monsieur Castillon n'a pas tout récupéré.

-Il y a aussi une vieille boîte en ferraille, vide, un peu comme une boîte à biscuits tu sais, dans un placard, renchérit Kelly qui remercia Camille pour son aide précieuse : A mains nues !

Le rugbyman nous fit une démonstration de sa force en prenant des poses herculéennes, aussi ridicules les unes que les autres.

-Allez viens champion, maintenant que tu nous as démonté les capots viens tremper le rouleau !

-Oh ! Je t'ai connue plus subtile ! s'indigna Camille qui riait à l'instar de nos amies qui me toisaient avec stupeur.

-Hein ? fis-je, peu sûre de comprendre. Puis, me mettant à rougir à l'entente de leurs éclats de rire, j'eus une vague idée de ce qu'ils venaient de comprendre : Bandes d'obsédés !

Camille me rejoignit dans la chambre alors que je m'afférai avec mon rouleau.

-On ne protège pas le plafond ? demanda Camille qui dépliait son manche télescopique.

-Ah mince, on devait mettre de l'adhésif aussi là-haut…

Nous prévînmes les filles qui y avaient déjà pensé, en utilisant les chaises du salon. Nous dûmes demander à Kelly de s'en occuper, comme elle était bien plus grande que tout le monde ici. Pendant ce temps, nous commençâmes à peindre le bas des murs avec Camille.

-Au fait…je n'osai pas te poser la question mais je suis assez curieuse, commença Kelly qui déposait de larges bandes adhésives du les coins du plafond : tu te souviens lorsque tu as dit qu'un gars de la fac te plaisait… ?

Je déglutis et sentis mes joues s'empourprer.

-Ah oui tiens ! s'enjoua Camilla : plus de jungle speed dans ma chambre alors ? bouda-t-il, faussement.

-Tu penses qu'à ça ma parole ! gronda la surfeuse, nous faisant rire notre ami et moi. Puis, elle reprit en se mordant la lèvre : C'est lui qui t'a…

Elle stoppa son activité pour croiser mon regard et tapoter son cou en jetant un signe concis en ma direction. Aussitôt, je portai une main contre ma gorge et rougis de plus belle non sans sourire. Camilla me taquina gentiment, mais spécifia que je n'avais pas à rougir devant eux pour ça. Pour répondre à la question de Kelly, je fronçai du nez en souriant malicieusement et hocha vigoureusement la tête.

-Ouh~ ! s'écria-t-elle avec charme : On a le droit à un petit nom ?

-Laisse-la, petite fouineuse, va ! se moqua Camille qui semblait un tantinet outré : Elle a déjà dit qu'elle ne voulait pas parler de lui.

-Roh, je t'ai connu moins rabat-joie ! se vexa notre amie qui se remit à l'œuvre.

Un peu embarrassée, je ris en assurant à Kelly que je viendrai à en parler, mais pour l'instant, tout était encore jeune entre « lui » et moi et que seuls les amis que nous avions tous deux en communs étaient au courant.

-Il vous connait trop peu…mais je sais qu'il vous apprécierait, assurai-je, sincère.

-Il nous connaît trop peu ? Donc on lui a parlé ? C'est quelqu'un qu'on connaît ? s'enquit Kelly qui reprit du tac au tac.

Mon pouls s'accéléra. Anxieuse, je réalisai ma bêtise tandis que Rayan ne se trouvait pas dans le coin. Au pire je n'ai pas dit son prénom…

-Euh…n-non, j-je lui ai parlé de vous c'est pour ça, rattrapai-je tant bien que mal. Mon amie prit une expression à la fois enjouée et surprise.

-Tu parles de nous à tes proches ?

-Bah quand même ! dis-je en haussant les sourcils avec évidence. Je ne racontai pas tout dans les détails mais mes amis et mes parents connaissaient le plus gros de nos délires ensemble et surtout, la bienveillance dont ils faisaient tous preuve à mon égard.

-Trognon, sourit-elle en redescendant de la chaise maintenant qu'elle eut fait tous les coins : Je comprends si c'est le début, j'suis pareil au début de mes relations. Enfin, sauf dans le cas où c'est une personne que tous mes proches connaissent là, pas moyen de faire beaucoup de cachoterie ! (Elle me sourit et vint caresser mes cheveux avec tendresse) Mais j'te souhaite du bonheur ma belle, t'en as besoin après…enfin…

Le cœur serré, et touchée par la compassion de Kelly, je vins me blottir contre elle et, chaudement, elle me rendit mon étreinte.

-Ouais ! Câlin groupé ! s'écria le rugbyman qui se fit repousser par la surfeuse qui posa son pied contre son abdomen afin de le propulser en arrière.

-Nah !

Outré, les cheveux en bataille et le rouleau de peinture en main, Camille me dévisagea longuement, incrédule avant de se remettre à peindre non sans bouder. Riant aux éclats Kelly repartit avec sa chaise et retourna auprès de Chani.

-Roh, viens-là ! ris-je en me jetant sur Camille à qui j'offris une chaude étreinte qui nous fit basculer. D'une main, il nous retint tous les deux et rit comme un gamin. Nous en profitâmes pour faire une photo, rouleau en main, que nous envoyâmes ensuite à Charly qui ne put nous rejoindre ce soir.

Nous poursuivîmes notre boulot non sans discuter les uns avec les autres en laissant les portes ouvertes pour s'entendre correctement. Lorsque la nuit fut des plus sombres dans le ciel, je m'inquiétai de l'heure et me rendis compte qu'il ne restait pas beaucoup de temps avant que les supérettes ne ferment.

-Mi-mille, appelai-je mon ami : on va peut-être se stopper, il est déjà 20h45…les supérettes ferment à 21h30 dans le coin, on va faire des courses ?

-Faut pas que ça vous gêne, hein… fit-il en terminant son coin de mur.

Nous avions vraiment bien bossé, j'étais tellement fière du résultat que donnèrent nos efforts. On était tous sûrs que demain soir serait le dernier. Je réalisai alors.

-Merde ! J'suis de fermeture au café demain ! m'écriai-je en écarquillant les yeux sous la panique et m'étirant les cheveux d'une main, comme si ce geste arracherait mes soucis.

-Tes cheveux, Tal', rit Chani qui me fit remarquer que j'avais de la peinture sur les doigts.

Oh non… Pouffai-je en mon for intérieur en constatant que je m'étais teinte une mèche. Douche ce soir !

-Mais ne t'inquiète pas, Charly sera là, on termina ta chambre lui et moi, assura Camille qui me réconforta en passant un bras autour de mes épaules.

-C'est pas trop cool de vous laisser faire tout le boulot…dis-je, penaude.

-Mais on te dit que tout ira bien ! Puis, de toi à moi je me suis bien marrée ! souligna Kelly, et Chani ne put que confirmer à travers des éclats de rire.

-Je vous paye un coup à boire quand je rentre du boulot ! m'exclamai-je : Chani et moi n'avons pas encore eu l'occasion de célébrer la signature de notre bail !

-J'suis d'accord, on doit le fêter quand même, renchérit ma colocataire qui tapa du pied avec détermination.

D'un commun accord, nous décidâmes de faire une petite soirée demain soir, dès mon retour du café, tous les cinq, avec un Charly qui confirma sa présence par texto lorsque Chani lui proposa de rester pour la nuit, jeudi.

Tandis que Chani et Kelly s'occupaient d'installer le matelas gonflable et refermer les pots de peintures, Camille et moi, décidâmes de nous occuper des courses. Dans le bus, je vis plusieurs textos de Rayan qui me demandait si nous pouvions nous appeler ce soir. Le cœur serré, je lui expliquai ce que j'eus fait de ma soirée et avec qui je me trouvai en ce moment. Il me répondit « Tout s'est bien passé ? Et ton épaule ? Heureusement que je t'avais dit que je viendrai t'aider… »

Je rétorquai : « Je sais…Mais Kelly et Camille ne sont pas au courant pour nous deux et je ne sais pas comment ils pourraient réagir. On ne se connait encore pas tous très bien, même si on s'apprécie tous beaucoup ! »

« Je comprends, mais pour le déménagement, comment ferons-nous ? Ils seront là ? » s'inquiéta-t-il.

J'allais répondre mais il ajouta : « Même s'ils sont là, je ne vais pas m'empêcher d'aider ma petite amie pour son déménagement tu sais… »

Je soufflai un rire attendri. Ce que je pouvais avoir envie de le voir. Soudain, me souvenant de quelque chose, je demandai à Camille qu'elle jour on était aujourd'hui…

-Euh…Mercredi. Pourquoi ?

-La date !

-Le 12, rit-il mais pourquoi ?

-Comme ça, j'avais un trou…marmonnai-je en me reconcentrant sur Rayan : « Demain, entre 1h et 2h du matin tu fais quoi ? »

« A part dormir tu veux dire ? Pas grand-chose ! » il ajouta un smiley qui pleurait de rire.

-Hin hin, nou-nouille… pouffai-je.

-Hé bien, ça envoie dur de ce côté ! me surprit Camille.

Me rendant compte de ce que je faisais, je rougis et rangeai aussitôt mon portable dans mon sac à main.

-Haha, mais non, répondit lui à ton chéri ! Je n't'ai pas vu toucher à ton portable de la soirée, étonnant quand on débute une relation.

-On travaillait aussi, soulignai-je alors que nous nous préparâmes à descendre du bus.

Nous eûmes seulement besoin de traverser la rue pour nous retrouver devant un city-market et aussitôt, je sortis une petite liste.

-Je suis déçu, lâcha-t-il soudainement en croisant ses bras derrière la tête tandis que nous traversions les rayons.

-Hm ?

-Mon totem s'impatientait de visiter ta jungle ! (Il soupira dramatiquement) Ah, adieu mes espoirs de jouer un jour à Indiana Jones !

-Haha, Abruti ! Tu rencontreras bien quelqu'un d'autre, partante pour un tour en Amazonie !

-Je n'en doute pas, fit-il en gloussant : Mais… Non, je dis n'importe quoi là…

-Camille ?

-Tal', je ne suis pas déçu… rectifia-t-il soudainement, en s'arrêtant au milieu d'un couloir : En fait, depuis ton agression, tout a radicalement changé… je-…ou plutôt je réalise certaines choses et…

Mon cœur s'emballa. Depuis notre rencontre, je n'avais jamais trouvé notre relation très romantique, et j'espérai que cela ne change jamais. Mais au vu de la tournure que prenait la conversation, je ne pus m'empêcher de douter un peu… Après tout, cet accident fut plus ou moins notre déclencheur pour Rayan et moi. Si ça avait été le cas pour Camille ? Non ! Je me devais d'écouter mon ami sans le juger.

Non sans porter un regard soucieux sur sa personne, je l'écoutai.

-Merde, soupira-t-il en se massant la joue, l'air mal à l'aise : je me sens bien con d'avoir ressenti tout ça pour toi maintenant… (Il se mordit la lèvre) Tu te souviens, je t'ai dit que j'avais des sœurs.

-Oui…dis-je alors que nous reprîmes notre marche, le regard porté sur nos pas.

-J'en ai deux, une aînée de 28 ans, et…une jumelle mais qui n'est plus à l'école. Elle a fait un BTS et est maintenant chez un patron.

Camille fouilla dans la poche de sa veste en jean et sortit son portable. Aussitôt, il me montra des photos de ses sœurs.

-Ici, t'as Coralie, avec son fils, Jimmy. (Il sourit) Un futur rugbyman comme son oncle ! s'enjoua-t-il en me montrant le petit garçon. Je souris… Le petit avait le même sourire que sa maman. Et là… (il tourna de quelques photos plus loin) …là c'est ma jumelle, Chris…Enfin, Christelle, mais elle trouvait ça injuste de ne pas avoir de prénom unisexe comme le mien, alors elle préfère se faire appeler Chris.

Camille et Chris se serraient l'un contre l'autre, joue contre joue, leurs yeux étaient de la même couleur, ainsi que leur peau, parsemé de taches de rousseurs et leurs cheveux…

-Elle est mieux coiffée que toi ! ris-je.

-Haha ! Ouais, mais faut pas croire, elle se fait toujours des queues de cheval, c'est pas ouf non plus, hein !

Je posai un regard attendri sur sa personne, tandis que son regard se fit plus chagriner.

-En fait, elle voyage beaucoup pour son travail. Ça fait 8 mois qu'on ne s'est pas vue. (Il sourit, crispé) Je ne sais pas…si toutes ces légendes autour des connexions que peuvent avoir les jumeaux sont vraies, mais j'avoue que ça me manque plus de rester loin de ma jumelle que de Coralie. Je les aime toutes les deux, ne faut pas croire ! En plus Coralie est hôtesse de l'air, elle aussi voyage beaucoup et n'est pas souvent au pays ! Mais…j'sais pas, avec Chris, c'est différent.

-Je vois ce que tu veux dire, même si je suis fille unique, j'ai pu constater cela à travers la relation qu'entretiennent Alexy et son frère jumeau, Armin.

-Alexy… ? Le grand aux cheveux bleus ?

-Oui ! Armin est loin lui aussi, et ne revient pas voir sa famille souvent, Alexy en souffre beaucoup, bien plus que de ne pas voir son frère aîné. (Je secouai la tête et lui sourit) Peut-être devriez-vous en parler ensemble, je ne sais pas, ça vous ferait peut-être du bien de vous confiez à quelqu'un qui ressent la même chose que vous ?

Camille haussa une épaule.

-Peut-être… (il secoua la tête) mais si je te parle d'elle, c'est surtout pour t'expliquer…c-ce qui se passe dans ma tête ces jours-ci.

Je haussai un sourcil, intriguée. Soudain, il remonta ses manches et dévoila son avant-bras nu, et le posa à côté de moi. D'un signe concis du menton, il me demanda de faire pareil. Un peu gênée de dévoiler mes poignets toujours bleuis par la brutalité de Jordan, je m'exécutai et collai mon bras au sien. Nos peaux s'unissaient par nos taches.

-Ce n'est pas courant, des peaux comme les nôtres. Et j'ai toujours aimé ça chez ma sœur et moi. Je ne sais pas si t'as été emmerdée par ça, mais ma sœur et moi, c'était monnaie courante pour nous d'être moqués ainsi.

Le cœur lourd, je me souvins d'une période de mon adolescence et de mon enfance qui ne fut pas des plus faciles à supporter. « Tu prends des douches ? » « Regarde-là ! Elle s'est encore roulée dans la boue ! » « T'es malade ? » « Beurk ! Ne me touche pas, tu vas me salir ! » « Vas-y ! Fais-la rougir, tu vas voir sa tronche c'est hideux ! haha ! »

-Mais voilà, nous, on se suffisait à nous deux. On se trouvait beaux, on se trouvait gentils, et notre sœur aînée n'était jamais loin pour corriger ceux qui s'en prenaient à nous, rit-il avant de se racler la gorge : Quand j'ai retrouvé tes affaires…que j'ai vu ce sang sur la poubelle…(il leva les yeux au ciel alors qui semblait contenir sa voix) Merde…

Fermant les yeux, il me tourna dos et aussitôt je compris ce qu'il lui arrivait. Avant même d'entendre ses sanglots, ces épaules se mirent à trembler. 38% des hommes pensent qu'ils ne doivent pas pleurer… me dis-je, en me souvenant du témoignage déchirant du professeur, lundi.

Attrapant la capuche du sweat, sous la veste en jean, de Camille, je vins cacher sa tête. Si cela peut l'aider…

-J-je n'ai pas pu… (il sanglota) J'n'ai pas pu m'empêcher, de penser à ma sœur ! Chris…Tu ressembles à Chris ! (Les yeux toujours fermés et crispés, ses larmes coulèrent sur ses joues) Je m'en veux tellement…de ne pas avoir pu arrêter Jordan ! J'n'ai rien fait pour t'aider ! Et j'peux pas m'empêcher de te voir comme une sœur depuis ce jour-là ! J'n'arrête pas de me dire que tu ressembles tellement à Chris ! (Il pleura plus fort) J'suis tellement désolé… ! J'étais son capitaine, j'aurais dû être plus-

Je vins le faire taire dans une chaude étreinte dans laquelle je mis toute la force que j'avais, pour lui faire ressentir que j'étais bien là, avec lui.

-Merci d'avoir été chercher du secours, Camille…Merci, de ne pas m'avoir laissée tomber…lui murmurai-je, suave, au creux de son oreille, avec toute la sincérité que mon propre cœur encore blessé par cette agression pouvait lui offrir.

Camille avait toute ma reconnaissance. Car mon sauvetage commença par sa réactivité et son inquiétude. Un bras après l'autre, mon cher ami me serra contre lui, et vint sécher ses larmes contre mon épaule. Je souris, en frottant fermement son dos, dans un geste qui se voulait réconfortant.

Après ce trop plein d'émotions évacuées, nous reprîmes nos emplettes, bras dessus, bras dessous, et retournâmes à l'appartement, chargés de courses ! Les filles nous accueillirent chaudement mais surtout, affamées. Elles avaient pris leur douche et s'étaient déjà changées. Je réalisai que je n'avais pas pris de vêtement pour la nuit, mais seulement de quoi me changer pour demain et mes soins.

-Haha ! J'ai mes affaires de sport si tu veux. Sont propres, hein…enfin jusqu'à demain matin ! me sourit Camille qui me donna son maillot et un legging qu'il portait sous son short.

Je lui souris chaudement, les joues un peu rouges et partis me doucher tandis que je les laissai préparer nos casse-croutes pour ce soir. Nous avions opté pour des pâtes et du jambon. La gamelle se mangea à nous quatre et le jambon aussi. Pendant que Camille partit se doucher, Kelly, Chani et moi déplaçâmes le matelas du lit de Chani et le plaçâmes à côté du matelas gonflable où je dormirai avec Camille. Quand ce dernier revint, il sauta dessus, et me fit tomber du matelas dans le soubresaut que provoqua sa chute.

-Oups…

-Hgn… ! beuglai-je, face contre plancher.

-Son épaule, babouin ! prévint Kelly.

Je me redressai, fusilla le rugbyman du regard avant de le pousser avec mon pied hors du lit de fortune. Je fis l'étoile de mer au milieu, lui interdisant l'accès.

-Haha, bien fait ! rit Chani qui relisait ses cours, allongée sur le ventre sous la couverture qu'elle eut récupérée dans sa chambre.

Après avoir retrouvé un peu de calme, nous révisâmes tous ensemble une bonne heure en se basant sur des sujets de partiels d'années passées. Au moment où nous commençâmes à piquer du nez et à se dire qu'on n'allait pas tarder à aller dormir, je prévins que je devais mettre mon réveil pour le boulot. Si cela ne gêna pas Camille qui avait un entraînement de bonne heure, les filles nous dirent qu'elles essaieraient de se rendormir. De toutes façons, Camille et moi ne pouvions faire autrement.

Au matin, nous fîmes preuve de beaucoup de discrétion avec le rugbyman, qui, pourtant, se cogna les orteils contre le coin de porte. Il secoua la main comme si cela l'aiderait à chasser la douleur tout en plaquant l'autre contre sa bouche. Quant à ma moi je me fis violence pour ne pas hurler de rire.

Décidément, ces premiers instants dans notre nouvel appartement à Chani et moi, commençaient bien !

A suivre…