Rayan

« Tu fais quoi entre 1h et 2h du matin, jeudi ? » m'eut demandé ma cadette, qui me laissa sans aucune explication. Je la savais avec ses camarades de classe, je me dis qu'elle n'osait pas échanger avec moi de peur qu'ils se rendent compte de quelque chose, mais tout de même, je me sentis un peu contrarié de ne pas avoir pu passer du temps avec elle. Depuis la reprise de cours, on ne s'est pas vu un seul soir… soulignai-je en mon for intérieur autour de mon café, le portable posé sur la table en face de moi.

Je n'avais pas voulu insister, j'eus bien compris qu'elle ne se sentait pas à l'aise avec l'idée que je les rejoigne pour les aider à peindre. Quand bien même, pour le déménagement hors de question que je sois mis de côté. J'étais bien plus en confiance avec l'idée de la rencontrer en dehors des cours, Tallulah avait raison en mon sens, nous pouvions nous voir sans crainte et au diable ceux qui nous verraient. Je veux la voir…Voilà ce que je n'eus de cesse de me répéter pendant le trajet pour aller en cours.

Une idée me traversa l'esprit. Elle travaille le matin… me souvins-je en examinant l'heure sur mon portable. Je suis en avance… Le café était sur mon chemin, et même si j'eus pris un bon petit déjeuner chez moi, rien de pouvait m'empêcher de prendre un autre café et surtout…passer la voir. Ce que je fis, la tête haute et le sourire aux lèvres, je me rendis au cosy bear et je fus accueilli par la patronne qui se trouvait au comptoir. Puis, poussant la porte d'un geste usuel, Tallulah sortit de la cuisine, un plateau dans chaque main, remplis. Il était vrai que la salle était plutôt chargée, je reconnaissais même des collègues à moi, enseignant dans d'autres bâtiments. Il y avait des élèves aussi…En même temps, vu la proximité de l'établissement, c'est un peu normal.

Ma cadette me vit, alors que je m'installai au comptoir pour demander un café à m'apporter en terrasse. Nous nous sourîmes et elle semblait radieuse. Je fronçai les sourcils en indiquant une mèche de cheveux pleine de peinture bleu. Elle me tira la langue en levant les yeux au ciel.

-On vous apporte cela tout de suite, me sourit la patronne tandis qu'elle me guidait à une table libre en terrasse.

-Merci.

Aussitôt, je l'entendis appeler Tallulah pour s'occuper de ma commande. On dirait que Hyun n'était pas là ce matin. Un groupe d'étudiants monopolisèrent deux tables et la patronne vint prendre leur commande. Quelques minutes plus tard, ce fut ma cadette qui revint, plus chargée que jamais et je ne pus faire autrement qu'allait lui donner un coup de main. Et encore, elle avait un plateau dans chaque main et un posé sur son avant-bras. On sentait qu'elle avait vraiment pris le coup de main et parvint à alterner, seule, chaque plateau jusqu'à ce qu'elle se retourne et me voie me tenir debout, ne sachant pas quoi faire de mes mains.

-Mais assieds-toi voyons, sourit-elle en tendant un plateau où se trouvait mon café.

Un sourire en coin, et le cœur battant, je m'approchai d'elle, posai une main sur sa taille et me pinçai les lèvres en ressentant l'irrésistible envie de l'embrasser. Depuis dimanche, on n'a eu presque aucun contact si ce n'est lundi… Les pommettes légèrement rosies, elle me sourit, et je ne tins pas plus longtemps. Nous nous embrassâmes brièvement, en nous disant bonjour, avant que je ne reprenne place.

-Si ma patronne m'a vue, tu peux être sûr que je suis cuite !

-Roh, tu fais bien la bise à Rosalya et Alexy lorsqu'ils viennent te voir, non ?

-Haha, ce n'est pas faux, sourit-elle en m'adressant un clin d'œil : Alors, pas de mandarine ce matin ?

-Non, la semaine dernière non plus j'te rappelle ! soulignai-je en lui souriant : Au final, il n'y a que quand t'es dans le coin que je suis en retard.

-Hé ! s'outra-t-elle en me donnant un petit coup de plateau sur le bras : Tu ferais mieux de partir alors, puisque je suis « dans le coin ! » bouda-t-elle.

-Je voulais te voir, avouai-je en prenant une gorgée de mon café. Je fronçai les sourcils alors que je me fus brûlé le bout des lèvres.

-Encore désolée pour hier soir, me souffla-t-elle en plaquant ses trois plateaux contre son bas ventre : On a révisé et on s'est endormi.

-Ne t'en fais pas, j'ai boudé un peu mais je m'en remets ! la taquinai-je. Je la vis sourire et lever les yeux au ciel : Par-contre, c'était quoi ton délire pour cette nuit ? Tu veux faire quoi à 1h du matin toi ?

-Hmm, si tu savais…me provoqua-t-elle en haussant les sourcils d'un faux air enjôleur.

-Sérieusement, repris-je en faisant abstraction de toutes mes plaisanteries salaces qui me vinrent à l'esprit.

-Voilà…cette nuit c'est-

-Tallulah ! Un coup de main en cuisine ne serait pas de refus !

-Tout de suite !

Sans plus de cérémonie, ma cadette me quitta sans avoir pu terminer sa phrase. Je soupirai…Alors que j'allais replonger mon nez dans ma tasse, une dame vint s'asseoir devant moi. Confus, je levai les yeux pour rencontrer ceux de…

-Hélène ? m'écriai-je, surpris de voir ma collègue assise devant moi.

-Tu ne m'as même pas vue quand tu es rentré. J'ai voulu t'appeler, mais la patronne t'amenait en terrasse. Je ne voyais pas où tu étais assis…mais quand t'étais debout… (elle afficha un grand sourire carnassier) Alors ? ça fait longtemps ?

Me sentant rougir, je ris nerveusement avant de reprendre.

-Je me doutai bien qu'on finirait par nous voir. Mais c'était plus fort que moi, on ne peut pas se voir comme on veut… (Je la vis grimacer un sourire compatissant) Pour répondre à ta question, non, ça ne fait pas longtemps. Enfin…Officiellement, non, mais officieusement on a flirté ensemble pendant quatre mois.

-Ah oui ! Tu m'avais dit que vous vous côtoyiez mais je ne m'attendais pas à ce que soit depuis si longtemps. Enfin bon, ça n'a rien de bien surprend, quand je repense à ta tête lorsqu'André a annoncé vouloir superviser le mémoire de cette jeune femme ! Haha !

Me souvenant de mon début de cinéma, je rougis de plus belle en détournant les yeux.

-Si elle l'avait choisi, j'aurais compris, hein…baragouinai-je, la voix étouffée dans ma tasse.

-Quoi ? Comme petit ami ?

-HEIN !? Ah non, ça je n'aurais pas compris…balbutiai-je en reposant ma tasse un peu violemment. Le bruit du choc fit se retourner quelques têtes vers nous, et mon aînée se mit à rire de plus belle tandis que je m'excusai pour le raffut.

-Je te taquine ! rit-elle, avant de baisser le ton : Mais rassure-moi, je n'suis pas la seule au courant, non ?

-Non, nos amis communs savent, assurai-je.

-D'accord, mais les collègues ?

-Quoi ? T'es folle, on reste professeur et étudiante à la fac.

-A la fac ! Mais vous restez quand même ensemble, rien ne t'empêche de parler d'elle à tes collègues quand même !

-Oui, enfin, à part toi, Nathan et Mme Klamis, je ne parle pas à grand monde. André c'est limite…Marine, c'est mort. Et les autres on ne se croise pas plus que ça. Puis, pourquoi je parlerai de Tallulah à mes collègues ?

-Cela arrive qu'on vienne à parler de notre vie privée, d'ailleurs, c'est comme ça qu'on a appris que tu étais toujours célibataire alors que tu mettais des râteaux à toutes celles et tous ceux qui te faisaient des avances. On pensait tous que c'était parce que tu avais quelqu'un !

-Haha, non, fis-je simplement en gloussant : Ne m'intéressaient pas, c'est tout.

-Mais Loss, oui ? insinua-t-elle en arborant ce même sourire carnassier qu'au début de notre échange.

-Voilà…terminai-je en avalant d'une traite la fin de mon café : Bon, je vais embaucher. Tu restes là ?

-J'te suis !

Je partis régler ma note, puis, après avoir cherché des yeux Tallulah qui devait se trouver en cuisine, je me rendis en salle des profs en compagnie d'Hélène qui m'avoua être contente de savoir enfin un couple prof/élève de formé dans cette université !

-Mais et Véronique ? Je croyais qu'un étudiant lui avait proposé d'aller boire un verre il y a quelques semaines.

-Oui, mais après avoir fait face à la réaction de notre imbécile de collègue coincé de l'oignon ça n'a abouti à rien. Elle a marqué fin à tout flirt supplémentaire. (Elle soupira) J'ai revu l'étudiant récemment, si j'ai bien compris il ne vient plus à ses cours. Bien sûr, il ne m'a pas dit pourquoi, mais je me doute bien des raisons…Le pauvre, il doit avoir le cœur brisé.

Le mien se serra à l'entente de cela. Si ça se trouve, j'aurais pu blesser Tallulah si j'avais laissé le souvenir de Dana prendre le dessus. Je me souvins dans quel état je fus après qu'elle eut mis fin à notre relation, avant même que je ne sache pour sa maladie. J'étais dévasté… Je dois la protéger de ça.

-Cela me rassure bien plus que je ne l'aurais imaginé, qu'une de mes collègues nous voie en dehors des cours, avouai-je, tandis que nous étions dans le couloir, non loin de la salle des profs.

-Tu craignais tant que ça qu'on vienne te faire des reproches ? Vous ne faites rien de mal ! s'énerva-t-elle un peu, et ça me toucha.

-Haha, oui mais…je me souviens de ce que tout le monde disait à table l'autre fois, justement quand vous parliez de Véronique. Les plans d'un soir semblent faire moins peur que le véritable engagement…

-Il ne faut pas s'arrêter de vivre et d'aimer à cause de quelques collègues qui ont du mal à comprendre qu'on est au 21e siècle, souligna Miss Paltry.

-Haha, Tal' m'a dit la même chose !

-Alors tout va bien, Rayan…rétorqua mon aînée qui nous arrêta un peu avant d'entrer en salle. Elle me frictionna affectueusement le bras et ajouta : Ne t'inquiète pas, je n'irais pas étaler votre vie privée sur tout le campus ! Mais tu n'as pas à faire semblant de ne pas en avoir justement une, de vie privée. Ce ne serait pas honnête envers cette jeune femme.

Un peu embarrassé, mais très touché et reconnaissant face à la bienveillance de mon amie, je souris en hochant la tête d'un air entendu. Les temps ont changé… Me dis-je, avec plus de sûreté que jamais. Une fois en salle des profs, Hélène ne reparla effectivement pas de ma vie privée, bien qu'il nous arrivât, dans le courant de la journée, notamment au déjeuner, d'échanger au sujet de nos galères à Tallulah et moi pour nous voir plus intimement en dehors de la fac. Le coup du mail pour le mémoire l'eut impressionnée mais l'eut surtout bien amusée.

-Elle m'a l'air d'avoir de sacrées ressources, haha !

-Oui ! ris-je : Mais elle a ses moments de doutes aussi, c'est pour ça, on y va doucement. Puis…après ce qu'il lui est arrivé, je ne veux pas qu'elle ressente plus d'émotions fortes pour le moment.

-Je suis d'accord avec toi, opina-t-elle en agitant vigoureusement la tête : Mais n'oublie pas, n'ayez jamais honte de ce que vous vivez, de votre amour.

-Jamais, assurai-je en me demandant comment je pouvais avoir honte d'elle…

Un soir de plus, je restai tard à la fac pour accumuler d'autres heures supplémentaires. De toutes façons, Tallulah était au café ce soir, impossible pour nous de nous voir une fois de plus. Ma jambe tressautait sous mon bureau, je ne fis que penser à elle aujourd'hui. Je sus animer mes cours avec engouement mais je me languissais d'elle.

-Puis zut ! râlai-je en rassemblant mes affaires. J'envoyai un texto à ma cadette pour lui annoncer que je passerai la voir ce soir. Elle me répondit promptement et j'en fus étonnée : « Ouiii ! C'est tellement mort ce soir, tout le monde est déjà dans les bars de nuit… Avec Hyun on se fait une bataille ! » suivit d'un smiley qui pleurait de rire et d'un as de pique.

Plein d'entrain, je pris le chemin en direction du cosy bear. La terrasse était plus calme que jamais et Hyun ressemblait déjà les chaises tandis qu'il n'était que 22h15.

-Bonsoir, me dit-il en m'adressant un signe de tête.

Je lui répondis avec le sourire et entrai dans la salle.

-Hé… ! m'interpella doucement ma cadette qui trotta faire le tour du comptoir pour me sauter au cou.

-Ouf ! Eh bien, tu me fais un de ces accueils à chaque fois, souris-je en venant la serrer contre moi. Ce que c'est bon de la savoir près de moi… ne pus-je m'empêcher de songer en sentant mon cœur battre à nouveau et se réchauffer contre le sien.

Nous nous séparâmes et elle me proposa du vin chaud, que Hyun et elle eurent expérimenté dans la journée.

-Il est excellent ! s'enjoua l'un des trois papys que je reconnus : Hé mais c'est notre grand nerveux !

Très vite, je me fis encercler par eux trois sous les rires de ma cadette qui attendait mon accord pour qu'elle me serve.

-Oh, eh bien, allons-y ! m'exclamai-je et je la vis s'en aller en cuisine.

-Alors c'est toi le petit Rodrigue de notre Chimène ?

-P-Pardon ?

-Hyun nous a certifié qu'il s'était pris un râteau par Tallulah et qu'un Don Juan du siècle dernier faisait battre son cœur !

Nous entendîmes un ricanement tandis que Hyun était revenu en salle. Je lui adressai un regard sceptique.

- « Don Juan du siècle dernier ? » rien que ça ?

Le serveur ne fit que pouffer en essuyant des verres rincés. Tallulah revint avec mon verre de vin chaud qui fumait.

-Il reste un peu moins d'un litre, on aura presque tout passé ! s'enjoua-t-elle en souriant à son collègue qui lui répondit avec chaleur.

Ce qui suivit, fut plus fort que moi…

-Ah donc il y a eu confession finalement ? demandai-je en prenant une gorgée du vin. Elle a ajouté du miel ! remarquai-je en trouvant le vin vraiment bon.

-Pardon ? la voix de ma cadette fut sourde et son air incrédule.

-Je n'sais pas, ces messieurs me racontaient que tu avais rejeté Hyun pour un -je cite- « Don Juan du siècle dernier ».

Tallulah se dressa d'un coup. Et l'ombre sur son visage fermé ne me rassura nullement, je réalisai que je venais indéniablement d'entamer un sujet délicat. Je le savais très bien… Elle adressa un regard à Hyun, qui était plus muet que jamais, puis à moi et enfin, aux trois papys qui plongèrent leur nez dans leurs verres.

-Ouh…on va se rentrer Dédé ?

-Oui, allez ! Il y en a une qui va m'enguirlander encore si je traîne !

-Je vous suis !

Bande de lâches ! m'écriai-je en mon for intérieur en déglutissant difficilement. Il n'y avait définitivement plus que nous, à moins de trente minutes de la fermeture du café, dans la salle.

-Comme vous appréciez parler de l'un et de l'autre, vous allez pouvoir en profiter ! J'ai de la vaisselle à faire et un vin chaud à conserver, lâcha-t-elle en nous fusillant sévèrement du regard, le visage rougit par la colère.

La porte de la cuisine claqua et nous fit tressauter les épaules de surprise. Hyun manqua faire tomber son verre que je rattrapai d'une main. Il me le reprit en marmonnant un « merci » à peine audible. Dire que j'étais venu ici pour me détendre et passer du temps avec elle…Je venais de tout gâcher ! Bravo Rayan !

Seul le crissement de son chiffon à l'intérieur des verres qu'essuyait Hyun, se faisait entendre. Tallulah revint, en demandant s'il y avait d'autres plats en salle. Son collègue vérifia le comptoir et dit que non.

-Eh bien, ça ne parle plus beaucoup à ce que je vois !

Pestant dans sa barbe en nous traitant d'abrutis, elle claqua à nouveau la porte et nous ne la vîmes plus. Mettant ma fierté dans ma poche, je m'excusai de m'être moqué du rejet qu'il eut subi. Hyun grogna dans sa gorge avant de soupirer et de poser son verre en laissant tomber sa tête entre ses bras, les mains en appui contre le plan de travail.

-C'est moi, je n'ai pas été malin de vous appeler comme ça devant les papys.

-Tu peux me tutoyer, si ça ne te dérange pas…fis-je, un peu hésitant.

Il haussa une épaule.

-Ok…t'façon on sera bien amené à se revoir, non ?

-Oui…

Un nouveau silence. Nerveusement, ma jambe se remit à tressauter, comme au boulot, plus tôt.

-Tu sais, je pense qu'il va falloir qu'on fasse quelques efforts d'ici le nouvel an, repris-je en levant un regard penaud sur lui.

-J'étais justement en train d'y songer, m'avoua-t-il en se massant la nuque avec embarras : Je sais que je n'ai pas été des plus agréable avec toi, mais j'suis quelqu'un de jaloux.

Honnête comme jeune homme au moins… me dis-je en prenant une gorgée de mon vin avant de rétorquer.

-T-Tu crois que je ne le suis pas, moi ?

Hyun pouffa.

-Tu sors avec une femme superbe et t'es jaloux ? (Il rit) mais de quoi ?

-Mais de ta situation, pardi ! m'outrai-je face à son incrédulité : Déjà, t'as le même âge qu'elle ! Personne n'est là pour te traiter de vieux vicieux ou encore te faire des remarques du style « hé, il pourrait être son père non ? » Merde, on n'a que 12 ans d'écart j'suis pas son père ! m'emportai-je tout seul sous les ricanements du serveur : Ce n'est pas drôle, Hyun !

-Ah si !

Je grinçai des dents et détournai le regard.

-Et puis…vous êtes dans la même fac.

-Toi aussi !

-Je sais bien bien…mais…(je soupirai) Vous, si vous vous tenez la main, ou vous prenez dans les bras, tout le monde s'en fiche, personne ne vient vous faire des leçons de morale !

-On t'en a fait ?

-Non, pas pour le moment, c'est encore tôt mais une collègue est déjà au courant. Bon, son point de vue sur ce genre de relation est loin d'être péjoratif, mais je sais que tous mes collègues ne pensent pas comme ça, et je ne veux pas…

Douloureusement, le souvenir de ma propre expérience et tout ce que l'on put me dire comme horreur me revint en mémoire.

-…Je ne veux pas être un poids pour elle. Les choses auraient été plus simples avec toi.

Un ange passa. Epaules tombantes, je finis mon verre en le repoussant devant moi.

-Je commence à la connaître, même très bien la connaître, et ça m'étonnerait qu'elle pense ça de toi, tu vois.

Haussant les sourcils avec stupeur, je posai un regard curieux sur sa personne. Accoudé sur le plan de travail et penché en avant il posa son menton sur la paume de sa main et me dévisagea avec sérieux.

-Tallulah sait faire la part des choses, là-dessus y'a pas photo. Si jamais des professeurs ou des élèves venaient à apprendre pour vous, et qu'ils viennent lui chercher des poux, je vois mal Tallulah te reprocher quoi que ce soit. Tu ne te rends vraiment pas compte à quel point elle tient à toi, à quel point elle pense à toi. Quand elle parle de toi, c'est avec de la fierté dans les yeux…je ne vois pas comment tu pourrais être un fardeau pour elle. (Prenant une grande inspiration, il se redressant et s'étira) Vraiment, tu n'as rien à craindre et surtout, tu n'as à être jaloux de personne.

-Hyun… soufflai-je, interdit. Il prit mon verre vide et l'agita :

-Un autre ? Je te l'offre…pour m'excuser de t'avoir traité de Don Juan.

Je ris, en secouant la tête, mi amusé, mi désabusé.

-D'accord, pouffai-je : La prochaine fois c'est moi qui offre, déclarai-je en souriant.

Il me lança un regard complice que seuls deux hommes amoureux d'une même personne, pouvaient se lancer. Ce genre de regard, qui marquait le début d'une nouvelle amitié, non sans rivalité, mais avec surtout un grand respect pour l'autre.

-Je viens en paix, s'exclama Hyun qui poussait, avec prudence, la porte de la cuisine avant de s'y engouffrer après autorisation de l'ogresse.

Plus tard, après que nous eûmes finîmes ensemble le vin chaud tous les trois, après avoir rangé toutes les tables et avoir nettoyé les sols, Tallulah s'écria :

-Oh non ! J'ai promis aux autres que je n'traînerai pas !

S'activant derrière le comptoir à la recherche de ses affaires, Hyun et moi nous adressâmes un regard curieux sans comprendre de quoi Tallulah parlait.

-Chani, Kelly, Camille et Charly m'attendent à l'appartement, on avait prévu une petite soirée ensemble pour fêter la signature de notre bail ! expliqua-t-elle.

-Et nous ? se vexa Hyun.

-Oui, nous ? renchéris-je.

Elle nous fusilla du regard.

-Je ne sais pas ce qui est mieux, que vous ne vous supportiez pas ou l'inverse…

Nous ricanâmes avant de nous lever et poser nos verres dans l'évier.

-Tu vas chez toi du coup ? souligna Hyun avant de me regarder : Tu la raccompagnes ?

J'opinai du chef avec sûreté, lui faisant comprendre qu'il n'avait pas d'inquiétude à se faire là-dessus.

-Faut qu'on trouve une épicerie avant, j'ai besoin d'alcool !

-Cette phrase est bizarre, ris-je, un peu groggy.

Les effets du vin chaud commençaient à se faire sentir depuis un moment, Hyun et moi nous étions même fait la remarque un peu plus tôt. Apparemment, le jeune homme n'avait pas l'habitude de boire.

Au vu des rougeurs sur les joues de Tallulah, je compris qu'elle n'était pas mieux que nous.

-T'es sûre qu'il restait moins d'un litre ? gloussai-je en venant le prendre par la taille.

Elle fit une grimace d'incertitude, nous informant qu'elle ne savait plus trop. Le serveur ricana en récupérant son manteau et son sac. Je lui demandai si ça allait aller pour rentrer.

-On rentre avec lui ! déclara Tallulah en sortant du café.

-Le code !

-Ah oui…elle fit demi-tour.

-Non, mais je m'en occupe, rit-il.

-Roooh ! elle repartit dans l'autre sens et je la suivis.

Hyun ne tarda pas à sortir, tout aussi joyeux que nous. Finalement, nous le raccompagnâmes jusqu'à l'arrêt de bus et il fit le reste seul. Nous le vîmes s'engouffrer dans la cour en nous souhaitant une bonne nuit.

Seuls, Tallulah et moi nous abandonnèrent dans les bras de l'autre et je grognai de plaisir à sentir sa fragrance et sa chaleur contre moi.

-J'ai pensé à toi toute la journée, soupirai-je, suave avant de venir embrasser son cou que je dégageai en repoussant ses cheveux.

-Pas de marque, tout le monde me pose des questions…marmonna-t-elle non sans sourire.

-Et bien tu leur répondras qu'on s'est vu…fis-je simplement en dévorant sa peau.

-Ha-Ha, rit-elle avec sarcasme : Ils le savent ! Mais ne savent qui tu es…

Une partie de mon corps s'éveilla.

-Ça m'excite de savoir que je suis ton fantôme de l'Opéra !

Elle rit dans mes bras.

-Pourquoi pas Raoul … ? Un prénom commençant par la même lettre que le tien, qui plus est, sourit-elle en venant quémander un long baiser qui me fit gémir.

-Alors je serais Raoul…soufflai-je alors que nous approfondissions notre échange langoureux.

Merde, j'ai envie d'elle…

-J'ai envie de toi, gémit-elle en venant empoigner mes cheveux.

J'écarquillai les yeux, me demandant si cette phrase venait bien d'elle ou si je m'étais mis à parler à haute voix. Qu'importe, une chose était sûre, nous brûlions d'envie de répondre à cet appel à la luxure.

-On prend un taxi on va chez moi ? Proposai-je entre deux baisers.

Mais le seul appel auquel elle répondit fut celui de son portable qui vibrait dans son sac de cours. Dans un hoquet de surprise, nous nous séparâmes et réalisâmes alors où nous étions. A l'arrêt de bus… Ce dernier approchait justement. Tallulah me fit signe de me préparer à monter.

-Je bande ! chuchotai-je alors qu'elle répondait à Chani.

Elle me fit les gros yeux en venant fermer le reste de mon trench qui était grand ouvert.

-Chani ? J'suis à l'arrêt de bus, je pars acheter des boissons pour ce soir !

Je pestai en haussant les sourcils avec un brin de dédain. Sérieusement, elle pourrait repousser… Fis-je, sachant pertinemment que c'était le manque accumulé ces derniers jours qui parlait. Je secouai la tête en essayant de me calmer. Le bus se stoppa devant nous, et nous montâmes en passant nos cartes puis, au vu du monde à l'intérieur, nous dûmes rester debout. Aussitôt, je vis ma cadette vouloir redescendre, je savais qui lui était difficile d'être ainsi entourée. Oubliant ma frustration, je la ramenai contre moi tandis que je me callai contre une vitre, en face de la porte centrale, là où se plaçaient généralement les fauteuils roulants et les poussettes. Souriant à ma cadette, je lui assurai que tout irait bien et qu'elle pouvait continuer sa conversation. De ce que je compris, ses camarades avaient déjà acheté ce qu'il fallait. Tallulah rouspéta en précisant que c'était à elle de payer. Je ris, retrouvant bien son autorité. Finalement ils trouvèrent un compromis. Tallulah raccrocha en embrassant son amie, et plongea son portable dans son sac.

-Tu vas être en forme demain pour mon cours j'espère, fis-je, narquois.

-Et toi ? Il parait qu'en vieillissant on se remet moyennement des gueules de bois, je me souviens encore du lendemain du bungalow !

Un brin sauvage, je vins chercher son cou que je vins mordre sans violence.

-Viens chez moi Samedi, on reparlera de ma vieillesse dans d'autres conditions tu veux ? murmurai-je, taquin, en sentant mon entrejambe se faire vraiment douloureuse : J'te jure j'n'ai jamais été aussi mal à l'aise de ma vie, ris-je.

Je l'entendis glousser, puis, au creux de mon oreille, elle murmura de regarder sur ma droite en toute discrétion, l'homme assis et endormi sur le siège du début de seconde rangé. Le pauvre, sûrement un peu ivre, vu la canette de bière qu'il cachait dans la poche de son jogging, s'était endormi, la bouche ouverte et…bandait sans discrétion.

-Cela te fait rire ! m'outrai-je tandis que je riais également comme un con.

-J'avoue que notre côté c'est plus discret… rétorqua-t-elle toujours au creux de mon oreille.

Nous étions joue contre joue, les autres devaient voir qu'on s'enlaçait, mais ne nous entendaient pas parler. En tout cas, je l'espérai. De toutes façons, avec le boucan que faisait la bande d'étudiants sur les sièges du fond, en chantant des chansons plus beaufs les unes que les autres à tue-tête, vraiment, je doutai fort que quelqu'un puisse entendre notre conversation.

-Je suis très curieux de connaître l'état dans lequel tu es…chuchotai-je, rauque.

Elle commença à répondre, puis se tut, hésita un moment avant de glousser et reprendre :

-Ah bah il y a tellement de sève dans le slip qu'on pourrait faire du sirop d'érable !

Difficile de camoufler mon rire après avoir entendu ça. Surtout, un brin ivre comme nous étions.

-Un autre trait que j'aime chez toi, ton humour un tantinet grinçant !

Je l'entendis souffler un rire, avant de m'embrasser longuement la mâchoire, de part sa petite taille, était tout ce qu'elle pouvait atteindre pour le moment sans se mettre sur la pointe des pieds. Notre posture ne lui permettait pas vraiment de faire beaucoup de mouvement. Une fois au bon arrêt, nous prîmes chemin en direction de son immeuble. Tallulah marcha non sans garder le nez en l'air.

-Qu'est-ce que tu regardes ? m'enquis-je en regardant le ciel étoilé à mon tour.

-Rien, je trouvai les étoiles jolies, c'est tout, sourit-elle en baissant les yeux sur nos pas.

Je haussai un sourcil, ne la sentant pas franche du tout.

-Raoul, hein… ? fis-je, en triturant le menton, pensif.

-Pardon ?

-Rah, que disait-il déjà ! Ah oui ! « Vous mentez, madame ! Il faut être un pauvre malheureux petit jeune homme comme je l'ai été ! Pourquoi donc par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre silence même, m'avoir, lors de notre première entrevue à Anteros, permis tous les espoirs ? Tous les honnêtes espoirs, madame, car je suis un honnête homme et je vous croyais une honnête femme, quand vous n'aviez que l'intention de vous moquer de moi ! »

Je l'entendis s'esclaffer à gorge déployée, et mon cœur s'emballa.

- « Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles, Raoul (elle roula le R avec sensualité), et je vous pardonnerai… »

- « Non ! non ! (M'écriai-je en me plaçant devant elle alors que je marchai à reculons) Vous m'aviez rendu fou !... (J'agitai à ma main libre dramatiquement et elle prit une expression de douleur) quand je pense que moi, je n'avais qu'un but dans la vie : donner mon nom à une jeune- »

Haussant les sourcils avec stupeur, Tallulah m'interrompit en posant délicatement son index sur mes lèvres. Nous nous arrêtâmes au milieu du chemin, quoi que nous nous rendissions compte que nous avions atteint l'escalier de l'entrée de son immeuble. Mon regard se fit brulant, pourquoi m'avoir interrompu maintenant ? Christine n'interrompit pas Raoul si tôt dans l'histoire originelle…

- « Raoul !... Malheureux !... » Susurra-t-elle en faisant glisser son doigt dessus ma lèvre pour caresser mon menton, ma barbe et laisser tomber son bras le long de son corps.

- « J'en mourrai de honte ! » dis-je sur le même ton, imprégnant la douleur de Raoul en moi.

De cette voix grave, avec laquelle Christine salua son amour, Tallulah reprit, non sans s'éloigner de moi et gagner les marches du perron :

- « Vivez, mon ami…et adieu ! »

Ma gorge resta nouée. Alors qu'elle reculait, je m'avançai d'un pas tout en gardant nos mains jointes, bras tendus entre nous.

-Tu dois me dire adieu, sourit-elle, amère.

-Non, non…Raoul a beau lui dire adieu, ce n'est pas ce qu'il veut, la preuve, il reste encore devant Christine encore après.

Gravissant les mêmes marches qu'elle, je me trouvai à sa hauteur et nos fronts vinrent se rencontrer dans une caresse aimante qui mêla nos mèches de cheveux les plus rebelles entre elles.

-Mais Christine n'a plus le temps…Raoul le sait.

-Il le sait, mais ne comprend pas. Il ne comprend jamais les silences de Christine…

Nos cils s'effleurèrent lorsque nous fermâmes les yeux pour profiter de la chaleur de l'autre.

-Il ne comprend pas…il pleure sa complainte et son amour et jamais Christine ne lui laisse une chance de connaître ses sentiments envers lui.

Je sentis les cils de mon amante frôler mes paupières, et, comprenant qu'elle eut ouvert à nouveau les yeux, j'en fis de même et je tombai sur deux yeux vairons luisant d'un sentiment chaud et hésitant. Son menton s'abaissa alors qu'elle entrouvrait les lèvres pour prendre la parole…et d'une voix profonde, et rauque…

-Raoul…je vous ai-

Dans un fracas grinçant les portes s'ouvrirent et nous firent sursauter violemment non sans aspirer un cri d'effroi. Face à nous, Chani…

-Chani !? s'étrangla Tallulah, de qui je me séparai promptement, le visage en feu d'avoir été interrompu dans un tel moment et surtout…

Contrarié.

Les jeunes femmes se parlèrent entre elle, mais mon esprit, encore accaparé par notre, à la fois si étrange et stimulant, jeu de rôles aux airs de sérénades interrompues, me confina dans une bulle imperméable qui m'isola de tout bruit. Apparemment, les filles me parlèrent mais je ne réagis qu'au contact de la main de Tallulah qui vins caresser le dos de la mienne. Papillonnant avec confusion, je revins à moi et leur souris maladroitement.

-Merci de l'avoir raccompagnée, me dit Chani.

-C'est normal, je n'aurais pas eu l'esprit en paix, assurai-je.

-Je vous laisse vous dire au revoir, je vais prévenir les autres que tu es arrivée !

Sur ces mots, la petite camarade de Tallulah s'en alla rejoindre leur appartement, tandis qu'elle se tourna vers moi, le regard brillant.

-Ta-

-Reviens ici un peu avant 1h du matin…s'il te plaît. Je t'attendrai sur le toit.

Pris au dépourvu, je haussai les sourcils avec stupeur.

-Q-Quoi ? Comment ça, je dois revenir ici ? Mais pourqu-

Une bouche chaude vint s'écraser contre la mienne et me fit grogner de surprise alors que je ravalai mes mots. Après quelques caresses buccales, elle s'éloigna de moi, et d'un regard suppliant ajouta :

-T'as dit que je pouvais faire quelques caprices… Prochaine fois c'est ton tour !

J'allais protester, déjà qu'il était tard mais si en plus elle nous faisait découcher à 1h du matin pour faire Dieu sait quoi, les cours allaient être terriblement rudes demain.

- « Au nom de notre amour !... Raoul ! »

-Tricheuse, murmurai-je dans un souffle non sans baisser les yeux pour cacher les rougeurs sur mon visage.

Quand je les relevai, elle me souriait toujours.

-T'as un prénom à leur donner maintenant, pouffai-je avant de regarder autour de moi : Bon, à tout à l'heure ?

Son sourire s'agrandit, et sur un dernier baiser, le premier acte de notre Opéra prit fin. Je fis le chemin inverse jusqu'à chez moi, et il n'était pas loin de minuit quand j'arrivai chez moi. Je me douchai, mis, des vêtements chauds mais confortables, avant de m'accorder une sieste d'une courte heure, qui fut interrompue par le réveil que j'eus mis. Mais que veut-elle faire à cette heure-là ? me répétai-je, en me préparant une thermos de café au lait chaud. Je troquai mes pantoufles pour une paires de tennis, et, je pris avec moi un plaid épais que je posai sur le siège du copilote. Les bus mettaient du temps à arriver, et il faisait trop froid pour attendre dehors.

-Sur le toit ? Mais pourquoi bon sang !?

Je devais bien admettre que tout ce mystère m'agaça un peu. En fait, j'étais surtout encore remonté d'avoir été interrompu à l'écoute proche d'une déclaration que j'attendais plus que je ne l'eusse imaginée. Bon sang, quatre mois de gâchés par mes doutes et voilà que je lui reprochai à mettre du temps à s'ouvrir à moi ! T'as pas le droit d'être si con Rayan ! Ce n'était pas elle qui eut fait ralentir autant les choses… Elle t'a laissé aller à ton rythme ! « On ira à ton rythme »

Et elle était encore prête à me donner du temps… Je n'avais pas à me montrer si impatient. Pourtant… Pourtant elle était comme Christine, à faire languir Raoul qui s'inquiétait pour elle nuit et jour, à n'attendre d'elle qu'une chose…Qu'elle s'ouvre à lui.

Je me garai sur le parking de l'immeuble, quasiment vide. Pas plus mal lorsque l'on voulait une place. A peine sortit de ma voiture, et alors que je ressemblai mes affaires, mon portable sonna.

« Je te vois ! » s'enjoua-t-elle.

Je levai le nez en direction du toit.

-Pas moi ! dis-je sur le même quoi qu'un peu sarcastique.

« Dépêche-toi ça va commencer ! Heureusement que j'avais dit un peu avant 1h ! Il est déjà 1h12 ! »

-Mais qu'est-ce qui va commencer, Tal' ? m'impatientai-je en pénétrant le hall, non sans grelotter : Sérieux, ils ne connaissent pas le chauffage dans ton immeuble ? Et que va-t-on faire sut un toit ? Il fait seulement 2 degrés Tal' !

Un petit silence suivit.

« Tu vas pas te moquer… ? »

-Quoi ? mais pourquoi je me moquerai ? fis-je, un peu plus doucereux, me rendant compte que j'eus levé le ton.

« Cette nuit c'est la nuit des Géminides » me dit-elle d'une petite voix. Je l'entendis claquer des dents.

-Les quoi ?

« Les Géminides…Chaque année, à cette période de décembre, on a le droit à une pluie d'étoiles filantes…Enfin, de poussières d'astéroïdes plus exactement, qui entrent en collision avec la Terre. » Il y eu un nouveau court silence, de son côté, tandis que du mien, mes pas résonnaient sur les marches de pierre. J'étais au troisième étage, et commençai à me réchauffer. Toujours à l'écoute, je laissai ma cadette poursuivre : « Avec mon meilleur ami de mon ancienne fac, on a pris l'habitude de les regarder traverser le ciel ensemble. Mais cette année, ce n'est pas vraiment possible, et faire le déplacement à l'approche des partiels, c'était plutôt short… »

Je souris en coin, penaud. Bien sûr qu'elle avait laissé des proches derrière elle en revenant ici.

« Je comptai les regarder seule cette année. Mais ça, c'était avant…enfin, avant toi. »

Cette fois, mon sourire fut sincère et tendre. Arrivé au bon palier, que traversai le couloir en lui demandant par où je devais passer. Puis, je vis son numéro d'appartement, le 21. « Il y a une porte métallique à côté de la cage d'escalier. Passe par là et tu vas tomber sur l'escalier qui mène au toit. »

M'étant aventuré du mauvais côté du palier, je fis demi-tour et suivis les indications de ma cadette. Et enfin, une fois sur le toit et après avoir balayé la zone fraîchement découverte d'un regard, je la vis, assise au sol, une couette autour des épaules, le nez en l'air. Le cœur battant, je la rejoignis en lui disant de regarder sur sa droite avant que je ne coupe l'appel. Ce qu'elle fit, le rire portant tandis qu'elle me vit accourir vers elle. Je nous fis basculer tous deux au sol, après que j'eus maladroitement posé mes affaires et je l'embrassai avec fougue entre deux éclats de rire.

-Alors c'est ça que tu voulais qu'on fasse ? Regarder les étoiles ? demandai-je, couché sur elle.

-Je sais que ç'a l'air un peu cu-cul, mais j'aime l'astronomie, m'avoua-t-elle plus sincère que je ne le crus alors que j'eus pris le ton de la plaisanterie.

Me sentant un peu idiot d'avoir réagi ainsi, je nous redressai et vit qu'elle avait étendu son manteau sous elle. Je fis de même et nous nous préparâmes un lit de fortune, tout en nous couvrant de mon plaid et de sa couverture.

-L'astronomie, hein ? repris-je, un peu plus sérieux tandis que nous nous étions mis à observer le ciel.

-Oui, souffla-t-elle plus timide que je ne l'eus encore jamais connue : Et ce genre de phénomène me fascine. (Elle tourna son visage pour croiser mon regard intrigué) Au mois de janvier il y a une éclipse de lune ! me sourit-elle.

Je soufflai un rire attendri, avant de lui dérober un baiser chaste. Tallulah m'expliqua, que les Géminides étaient donc des poussières d'astéroïdes, provenant d'une comète éteinte, aussi nommée 3200 Phatéon. Elle me sortit beaucoup d'autres termes assez compliqués, quoi qu'avec la patience qu'elle prit pour me détailler simplement les faits, tout semblait assez limpide. J'avais une part de tort, la physique ne fut jamais mon fort, et l'astronomie ne rentrait pas dans mes passe-temps favoris.

-Oh ! m'écriai-je en me redressant dessous la couette : C'en était une !?

Mais cette nuit…après avoir vu ma première étoile filante à l'âge de 33 ans, je réalisai que j'avais sûrement raté quelques années aux spectacles extraordinaires.

-Oui ! rit-elle : ça y est, ça commence…J'te préviens, ça ne dure que 15 minutes ! Et encore, nous sommes en ville, je crains qu'on ne puisse pas voir grand cho- Là ! Là ! (Elle pointa du doigt un endroit un peu hasardeux pour mon point de vue) T'as vu !?

Euphoriques, nous retombâmes sur le dos, les yeux rivés sur le ciel étoilé et heureusement dégagé de tout nuage.

-Je suis certain qu'à la montagne ce spectacle aurait été plus beau…l'entendis-je murmurer, avec une pointe de regret : Tu savais que 80% d'entre nous ne voient plus du tout les étoiles à cause de la pollution lumineuse ? (Elle soupira) Je crois qu'il y a un observatoire dans les Hautes-Alpes… Tu viendrais avec moi si je décidai d'y aller ?

Détournant un instant mon regard du ciel, je vins contempler son profil. Je la sentis se crisper.

-En-enfin…si c'est ton truc…enfin non, j'vois bien que ce n'était pas ton truc, m-mais…

-Tallulah…l'appelai-je dans un souffle aimant : C'est superbe ce que tu me montres cette nuit.

Sous la couette, je sentis sa main venir chercher la mienne et je lui offris sans hésiter.

-Alors tout est parfait…rétorqua-t-elle en nouant ses doigts aux miens.

Le cœur battant, le sourire aux lèvres, je me remis à observer la pluie de Géminides avec elle. Il faisait froid, mais nos corps se réchauffaient l'un contre l'autre, tout comme le café au lait que nous buvions ensemble, par petites gorgées. Nous vîmes, respectivement, 4 étoiles pour elle, et 6 pour moi. Et encore, il y'en eut trois pour lesquelles j'eus un doute, comme j'étais un peu fatigué…

Heureusement qu'à cette heure-ci, ce coin de la ville n'était pas énormément éclairé. Même si je dus bien avouer quand montagne tout ceci aurait été plus beau. Il y a bien cette pièce… Je souris, en pensant au chalet où nous allions bientôt nous rendre. J'espérai qu'elle s'y sentirait bien, et qu'elle se délecterait du spectacle nocturne que lui offrirait la région.

-On prendra la voiture, pour se trouver des coins où observer les étoiles pendant les vacances ?

Je ris.

-Décidemment, tu lis vraiment dans mes pensées, haha !

-Tu y pensais aussi ? s'étonna-t-elle en se dressant sur un coude pour se pencher au-dessus de moi. Maintenant que la pluie de Géminides était terminée, je pouvais profiter de sa silhouette que l'éclat de la lune me permettait d'observer.

-Oui, je me disais qu'on aurait plus d'une occasion de partager ça ensemble, toi et moi.

Je la vis se pincer les lèvres.

-Je vais faire ma niaise, mais j'ai trouvé très romantique de passer ce moment avec toi, Rayan.

-Alors soyons niais ensemble, lui murmurai-je en glissant ma main libre contre sa joue.

Je sentis son visage se réchauffer, à défaut de ne pas la voir rougir. Lentement, elle se pencha vers mes lèvres, qu'elle vint apprivoiser avec une infinie douceur. Quand je vins quémander une étreinte entre nos langues, elle captura la mienne qu'elle s'amusa à sucer non sans presser le bout de ses lèvres au passage, entre chaque mouvement de succion. Ma respiration se fit plus haletante, surtout lorsque sa main vint se glisser sur mon ventre qu'elle eut dénudé, demandant l'accès à l'intérieur de mon jogging. Gémissant d'envie, je pris sa main et la guidai en dessous de mon sous-vêtement et la laissai empoigner mon membre durci qui l'eut déjà tantôt réclamée.

Très entreprenante, ma cadette glissa plus bas sous la couverture, se calant entre mes jambes écartées pour lui faire de la place, et avant même que j'eus le temps de dire le moindre mot, je jetai ma tête en arrière non sans libérer un profond soupir alors que l'humidité de sa langue imprégnait ma verge. Si une main resta sur mon ventre, qu'elle caressait comme pour apaiser mes spasmes, l'autre, ne se gêna pas pour masser mon périnée et décupla le plaisir autour de mon érection. Mon ventre se contractait de lui-même, tandis que, ne sachant pas quoi faire de mes mains, je vins toucher mes pectoraux qui se soulevaient et s'abaissaient au rythme saccadé de ma respiration bruyante. Je grognai d'aise, je lui faisais par de mon plaisir qui croissait de mouvement en mouvement.

-Tal… geignis-je en surélevant l'ourlet de la couverture d'une main, pour la voir à l'œuvre tandis que de ma main libre, j'atténuai ma voix en camouflant ma bouche entrouverte sous l'expression sûrement très libidineuse qui jouait avec les traits de mon visage. Les bruits de succion que faisait sa bouche autour de moi, alors qu'elle pompait si vigoureusement me rendirent dingue.

Je vins mordre une phalange en me laissant à nouveau tomber sur le dos, essayant de retenir un cri. Le regard perdu dans les étoiles, je manquai les atteindre en atteignant l'orgasme libérateur qu'elle accueillit.

Epuisé comme jamais, je repris mon souffle alors que je la sentais remonter le long de mon corps. Mollement, je vins entourer sa taille, non sans glisser une main sous son sous-vêtement pour venir agripper une fesse que je malaxai avec autant de force qu'il me restait après un tel orgasme. Je l'embrassai, en lui répétant que je voulais lui faire l'amour et que j'allais lui faire l'amour… Toujours enroulés sous la couverture, je retirai son bas, alors qu'elle commençait à soulever son pull avec hésitation…Elle regarda autour, il y avait bien quelques immeubles, mais tous étaient plein de fenêtres sombres ou fermées. Je tentai de la rassurer, et moi-aussi par la même occasion, en lui stipulant que je ferai tout pour la garder contre moi.

Ce que je fis. Sa couverture était plus large, mais j'ajoutai tout de même mon plaid autour de ses épaules nues. En appui sur ses avant-bras, Tallulah m'offrait ses seins que je dévorai avec appétit. Elle se dressa un peu plus sur mon torse, enroulant ma tête et laissa échapper un gémissement conquis.

La sentant frissonner, je compris qu'il était temps d'augmenter plus encore la température de son corps. Aussi doux que ferme, je glissai mes doigts en elle et un large sourire se dessina autour du téton que je mordillai alors que je la sentais déjà bien accueillante. Puis, étalant sa cyprine un peu partout sur son entrejambe, je vins masturber son tremblant bouton de plaisir qui la fit tressauter et cambrer non sans venir se frotter contre ma main. Dans un râle qu'elle ne retint nullement, elle atteignit l'orgasme et ce fut aussi fier que mon sexe dressé que je vins sourire contre sa bouche encore haletante.

Tallulah ne fit pas plus de cérémonie et, attrapant ma hampe, elle vint s'y laisser glisser autour, entamant aussitôt un roulement de hanche qui me fit pousser un cri à la fois de surprise et de contentement. Finalement, la couverture tomba sur ses reins et sur mes cuisses alors que nous synchronisions nos mouvements plus effrénés que jamais. Dans un mouvement précautionneux, je vins la mettre à genoux, poitrine cambrée au sol et sa croupe contre mon bassin.

Voix mêlée à celle de l'autre, nous partagions nos envies, nous partagions notre satisfaction avec un libertinisme sans limite.

-J-j'en peux plus… ! me prévint-elle, se sentant frôler ses limites.

-Encore un peu…j't'en prie ! gémis-je en la retournant face à moi.

Je m'allongeai sur elle, venant capturer ses lèvres et nos voix firent trembler la gorge respective de l'autre.

- « Chante encore pour moi…Christine… »

- « Raoul… ! »

Mon cœur rata un battement. Je ne me sentis jamais aussi heureux qu'une femme se trompe de prénom pendant nos ébats. Tallulah éveillait une part de moi qui m'était encore inconnue, des fantasmes se libérèrent peu à peu, et je me sentais suffisamment en phase avec elle pour les poursuivre avec sérieux, passion mais surtout avec amour.

Je sentis ses ongles griffer mes reins alors qu'elle se contracter autour de moi. Son propre orgasme attisa le mien qui me surprit plus qu'à l'accoutumée. Cambré au-dessus de mon amante, je vins taire mon cri au creux de son cou tandis que les derniers roulements accompagnaient mon éjaculation. Ses hanches continuèrent à se mouver pour masser mon sexe qu'elle libéra ensuite avec douceur pour le confort de l'un comme de l'autre. D'une main, elle tira la couverture sur mon dos en sueur, et frissonnant autant à cause du froid ambiant que des spasmes électriques qui parcouraient mes muscles.

-Ooh Rayan…, soupira Tallulah : C'était vraiment bon…

-Oui…haletai-je : Vraiment bon, oui… !

J'ignorai ce qui nous eut autant excités et sensibilisés mais une véritable satisfaction brute torsadait encore nos tripes. Pour ma part, j'étais encore tout chose…et au vu de ses derniers soupires, l'extase était encore là pour ma cadette.

Frustration libérée, contrariété apaisée, cœur délivré, amour partagé, je me sentais vraiment bien dans ses bras. Nous apprîmes encore une fois à nous connaître…Moi qui désirait de Tallulah qu'elle s'ouvre à moi elle me partagea sa passion avec beaucoup de romantisme.

Et à nous deux, nous nous découvrîmes un amour certain pour le théâtre, pour les jeux de luxure dramatiques et un brin d'exhibitionnisme.

En tous les cas, un sentiment était sûr en moi comme en Raoul… Le bonheur. Nous y baignions, dans les bras de nos chères et tendres.

A suivre…

[J'espère que la lecture de ces deux nouveaux chapitres se sera bien passée ! Pour ma part la rédaction a été un régale, un peu de fantaisie et d'amour pour nos amants, et cela perdurera encore les deux voire trois chapitres suivant ! Profitez bien, les problèmes ne sauraient tarder ! J'espère que le passage au sujet du Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux vous aura plus, j'adore ce texte, et je trouvai que ça collait bien avec le caractère du Tayan ! Bisou à tout le monde, on se dit à plus tard pour la suite de leurs aventures! ]