[Petit mot d'avant lecture: J'espère que la 3eme personne ne vous a pas trop dérangé dans le chapitre précédent ! Allez, plus que ce chapitre et par la suite nous reviendrons à la 1er personne ! :D Le Gala, se clôture dans ce dernier ACTE ! Et la tension risque d'être à son comble...

Néanmoins, comme toujours je vous souhaite une très bonne lecture ! :) ]


GALA – ACTE II – scène 1 : « Dites-moi oui ! »

-T'es sûr ? questionna Rayan.

-Je viens de m'embrouiller avec lui, un quart d'heure, au téléphone ! Dimitri ne sera avec nous que pour les enchères.

Soupirant, tiraillé entre l'agacement et le soulagement, Rayan balaya la salle de réception du regard, où les invités mangeaient soit assis, debout, ou s'adonnaient à des danses rythmées sous l'ambiance jazzy de l'orchestre. Puis, pour les plus opportunistes, ils se glissaient entre les cercles de discussions, venant débattre sur l'Art pour mieux présenter leurs atouts et tirer profit de celui des autres.

-Ils ne sont absolument pas là pour soutenir l'Académie, je ne sais pas ce à quoi jouait le Directeur en les invitant.

-Je dois bien admettre que ce n'était pas la sélection la plus judicieuse, néanmoins, on peut tout de même s'assurer que Sybille saura attirer les plus belles bourses. Elle a tant d'estime pour cette vieille école…

-Et toi, tu sembles la dénigrer, gloussa Rayan.

-Il n'y a pas si longtemps -bon quelques années tout de même ! -, j'ai été témoin d'un « fabuleux » scandale digne d'un documentaire traitant sur l'homophobie de banlieue…Ce cher Culann me tenait la jambe pour que je fasse profiter mes « performances » au sein de son Académie, pour les Arts Appliqués, et deux jeunes demoiselles passaient par là, roucoulant gentiment, main dans la main, un peu comme tous les autres étudiants en couple qui rejoignaient les amphis… Et là, t'as une prof, pour ne pas dire une pétasse, qui sort d'on ne sait où et commence à se plaindre au dirlo que la fac n'est pas un lieu de rencontre pour la Gay Pride, qu'elle n'avait rien contre « ces gens-là » mais qu'ils n'avaient pas à se pavaner avec tant d'impudence.

Rayan haussa les sourcils, assez surpris et surtout décontenancé.

-Elle a dû se recevoir une bonne remontrance de la part du Directeur, gloussa-t-il. Il sirota une gorgée de son champagne, après avoir décalé son masque.

Léon pouffa :

- « Je leur dirai », je n'appelle pas ça une bonne remontrance, tu vois.

S'étranglant avec son breuvage, Rayan remit son masque sur son faciès mais la lueur dans son regard ne détrompa pas son outrance.

-Je lui ai dit d'aller se mettre mes performances où je pense et je suis parti. Il m'a bien évidemment recontacté, m'assaillant de politesses et de courbettes, je lui ai demandé s'il ne me prenait pas pour une potiche… C'est tout de même insultant, d'insister à ce point et se faire ridiculiser par un mannequin de renom. Je lui ai demandé sans cérémonie si tous ces élèves étaient tous considérés de la même façon, outre l'élitisme véreux qu'il se plaît à démentir l'existence. Il ne semblait pas comprendre ma question, je lui ai donc rafraichi la mémoire en lui demandant s'il avait discuté avec ses deux jeunes femmes qui se tenaient la main pour leur rappeler que votre Académie n'était un lieu pour la Gay Pride ? Aussitôt, il a voulu changer de sujet, mais j'ai eu le temps de le remettre en place. Tu sais, celle d'un être humain qui n'a pas plus de droit que les autres quant à leur liberté sexuelle.

-J-j'ignorai ça, souffla Rayan, embarrassé.

-Cela a sûrement changé, et il y a tout intérêt, d'autant plus que les différents spectres sexuels commencent à faire fureur chez les performeurs et les artistes. Pour un Directeur supervisant un bâtiment d'Art, son comportement était plus indigne que la mauvaise gestion de ses finances.

-Léon… gloussa son beau-frère, dépité par la dent dure qu'il avait.

Le blond pouffa hautainement non sans lever fièrement le nez ciré de son masque. Soudain, son regard s'éclaira et il vint secouer le bras de Rayan avec entrain.

-Elle est là-bas ! Viens, on va lui parler…

-Non, enfin, sans moi…Les rumeurs vont de bon train ces jours-ci.

-Mais qu'est-ce qu'on s'en fiche ! pesta Léon qui tira Rayan : Allez, on y va ! Vite, elle s'en va !

-M-mais… !

Soudain, alors que les deux hommes se dirigèrent vers Tallulah, celle-ci se fit courtoisement interpeller par un artiste. Celui-ci n'avait que le regard de masqué, ses joues, son nez, ses lèvres et son menton étaient nus. Léon et Rayan se stoppèrent dans leur avancée, semblant essayer de lire sur les lèvres de l'homme. Tallulah secoua la tête, apportant un refus. L'homme fit une galante courbette avant de tendre sa main et Rayan comprit qu'il lui proposait une danse. A côté, Léon tapota son menton masqué en posant un regard en coin, l'air malicieux, sur son beau-frère.

Quant à Rayan, il restait là, figé, le regard fixe sur les lèvres de cet homme qui insistait pour obtenir une danse avec sa petite amie. De Raoul ou de Rayan, ils ignorèrent de qui jaillit cet élan de spontanéité et, ce fut d'une démarche quelque peu lourde, et déterminée, qu'il abandonna son aîné, traversa la foule au risque de bousculer quelques épaules, et les atteignit.

-Excusez-moi, mais nous étions-

-Aussi longue sera cette soirée nous sommes en droit d'en profiter. Accordez-moi la première de vos danses, à défaut de toutes les garder pour moi.

Ayant un geste de recul, sa cadette le toisa derrière son masque, cherchant ses yeux anis, comme pour y déceler les raisons de cette intervention. Et un instant, elle crut voir une vague de chagrin…

-Raoul…susurra-t-elle.

Aussitôt, sa taille fut prise et, alors que le rythme de la musique se fit plus langoureux, son aîné l'attira vers lui et proposa sa main libre. Souriant sous le masque noir et bleu, elle accepta sa proposition, glissa sa main dans la sienne et tous deux s'en allèrent engendrer la première valse lente de la soirée. Déconfit, l'Artiste ôta son masque comme pour s'assurer qu'il venait d'essuyer un misérable refus. De son côté, Léon gloussa sarcastiquement et s'en alla en quête de gens pas trop pompeux pour débattre avec légèreté. Puis, joueur, il partit taquiner le Directeur qui se ratatina sur lui-même à ses côtés.

Sur la piste, les deux amants tournoyèrent sur eux-mêmes et autour des autres couples de danseurs qui les joignirent dans la valse.

-Je craignais que cela ne soit pas raisonnable, dit-elle.

-Voilà un mot que je n'eus encore jamais entendu sortir de votre bouche. Dites-moi, pourquoi vous inquiéter ainsi ?

-Et voilà une question que je ne m'attendais pas venir de vous, Raoul.

-Vous me rendez curieux. Et inquiet pour vous…pour nous.

Tallulah secoua la tête, et regarda au loin afin d'éviter les yeux de son amant. Ce dernier vint observer, sous la discrétion de son masque, le Directeur qui se faisait charrier par Léon.

-Nous avons pourtant une opportunité hors du commun, cette nuit, Christine ! s'enquit-il en cherchant ses yeux vairons. Il ne vit qu'un seul œil, le gauche, ornée de deux taches, bleue et grise sur l'iris brun.

-Que dites-vous ?

-Voyez cet homme là-bas, avec le masque d'or : Il s'agit de Léon.

-L-Léon ? Votre beau-frère ?

-C'est exact.

Tallulah se souvint alors de son échange assez troublant avec cet homme, tandis qu'elle l'accueillait pour la soirée. Son compagnon…

-Mais alors, votre frère, sera-t-il…

Rayan secoua la tête, faisant tomber des boucles de cheveux sur le front de son masque blanc et doré.

-Il devait, mais un empêchement l'a retenu.

-Je vois…Mais je ne comprends pas comment Léon serait une opportunité en or pour nous ?

-Il pourrait la créer. Je vais sûrement paraître fourbe à vos yeux, mais je me blesse chaque jour à vous voir souffrir des remarques de ces autres. Autant crevé l'abcès, en profitant de son influence sur le Directeur pour obtenir ses faveurs.

-Vous êtes soit ivre, soit fou !

-Ivre d'un amour fou !

Lui arrachant des éclats de rire, Tallulah jeta sa tête en arrière, dévoilant sa gorge mouchetée de taches de rousseurs, lisse, simplement habillée d'un ras de cou. Rayan admit la trouver plus que ravissante dans cette tenue et regretta presque de l'avoir choisie…Il les voyait, les regards des autres qui attendaient que la valse prenne fin, ce qui leur donnerait le champ libre pour aborder son amante.

Loin d'être d'une nature jalouse, Rayan ne redoutait nullement des retours favorables de la part de Tallulah. Néanmoins, les souvenirs du corps blessé de cette dernière, évanouie sur la terrasse du Bungalow, et les débris de sa précédente montre, lui étaient encore bien ancrés dans son esprit.

-N'avez-vous pas une amie qui vit avec son professeur ? lui fit-il remarquer.

-L'école était plus grande, Anteros est assez fermée, d'où l'oppressant esprit de compétition que dégage mes camarades… Et ce Gala…Votre place…

-Nous surmonterons cela ensemble, Christine… souffla chaudement Rayan en approchant son visage masqué de celui de sa cadette : Je vous en prie dites-moi, oui !… Allons parler au directeur.

La valse prit fin. La musique devint plus rythmée, et les couples se mêlèrent les uns aux autres, dansant, et riant ensemble tandis que les deux amants se tenaient toujours par la taille, leurs yeux reliés par un fil invisible et ténu, qui se brisa lorsqu'ils se firent emporter par la foule.

-Christine ! héla Rayan en tendant la main, mais la jeune femme se fit emporter par un invité qui la fit danser avec lui.

Puis, il la perdit des yeux. Se dressant par-dessus la masse mouvante Rayan chercha sa petite amie, mais les masques se confondaient les uns avec les autres ainsi que les robes et les costumes. Il sursauta brusquement, lorsque la Directeur, accompagné de Sybille, vint l'interpeller en posant une main sur son épaule.

-Vous m'aviez caché que vous aviez un lien de parenté avec Monsieur Van Fenema !

Aussitôt, le visage déconfit derrière son masque, Rayan interrogea du regard son beau-frère qui lui fit un clin d'œil derrière le sien.

GALA – ACTE II – scène 2 : « L'Invité fantôme »

Après de nombreux refus, et des subterfuges pour échapper aux étudiants et artistes désireux de passer du temps avec elle, Tallulah se réfugia de l'autre côté des rideaux, qui séparaient la vente aux enchères de la salle de réception. Il n'y avait pour le moment que peu de lampes à huile d'allumées de ce côté-ci et la jeune femme souleva le bas de sa robe afin de facilité sa démarche entre les chaises vides. L'écho de ses talons fut étouffé sur le tapis installé sur le parquet du gymnase. « Dites-moi oui, allons parler au Directeur ! »

-Et pourquoi pas, hein ? J'étais la première à le vouloir. Je suis bien trop anxieuse à cause de ce Gala.

Essayant de reprendre ses esprits après un tel échange avec son amant, Tallulah déambula entre les chaises, les effleurant d'une main, le pas lent, la robe traînante derrière elle, et un instant, elle s'autorisa à retirer son masque.

Le visage de Rayan se dessinant sous ses paupières, elle se mit à fredonner la chanson qui la faisait et la ferait éternellement vibrer…

- « Comme…une pierre que l'on jette…dans l'eau vive d'un ruisseau… »

Son masque se balançait sur son flanc alors qu'elle le tenait par le creux, avec seulement deux doigts.

- « Et qui laisse derrière elle…des milliers de ronds dans l'eau… »

Elle fit le tour d'une rangée, puis d'une autre…

- « Comme un manège de lune, avec ses chevaux d'étoiles… »

…Avant de plaquer le masque contre son giron, le cœur battant et le sourire aux lèvres, aimante, tendre, et pleine d'amour dans sa voix.

- « Comme un anneau de Saturne…Un ballon de carnaval… »

Sa voix était grave, tantôt vrillant comme la débutante qu'elle était, tantôt plus posée et aigüe comme l'élan d'amour qu'elle s'adonnait à libérer en secret.

- « Comme le chemin de ronde…que font sans cesse les heures… »

« Dites-moi oui !… » Lui eut-il supplié. Oh…Rayan…

- « Le voyage autour du monde…D'un tournesol dans sa fleur… »

Rayan… Raoul… Christine et elle, ne savaient plus comment contrôler ce flot de passion.

- « Tu fais tourner de ton nom… Tous les moulins- »

Une voix masculine la couvrit.

- « …De mon cœur. »

Aussitôt, Tallulah renoua son masque telle une enfant pensant pouvoir se cacher des autres si elle ne les voyait pas. Qui est-ce… ? s'inquiéta-t-elle en son for intérieur, tandis qu'elle reculait de la scène, celle du gymnase où eurent autrefois performé les anciens membres du club de théâtre. Son talon cogna contre le pied d'une chaise qui racla contre le tapis.

-Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous effrayer. Sachez-même, que je me croyais seul, votre voix m'a sorti de mes pensées.

-Qui est là ?

La voix resta dissimulée derrière les rideaux fermés de la scène. Tallulah se planta dans l'allée centrale, avant de fixer l'estrade sans trop savoir sur quel angle concentrer son regard.

-Veuillez m'excuser, je ne me sentais pas à mon aise parmi toutes cette foule, et comme je ne suis intéressé que par les enchères, je me suis réfugié ici.

Le cœur Tallulah battait à tout rompre. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, en direction des rideaux noirs qui séparaient cette partie-là de la salle de réception. Puis, tandis que le claquètement de talons sur le parquet de la scène se fit entendre, elle reposa promptement son attention dans la direction du bruit.

-Vous aimez cette chanson ? « Les moulins de mon cœur » … en voilà un texte à la poésie que nous ne retrouverons plus dans aucun chant. Saviez-vous qu'elle fut reprise dans de nombreuses langues ?

-Je connais sa version anglaise et…arabe, d'Hiba Tawaji.

-Aah… « La Bidayi Wla Nihayi », chantonna-t-il, d'une voix rauque qui sonna étrangement familière à l'oreille de Tallulah.

L'homme s'était arrêté de marcher, et sa voix sembla plus près encore des rideaux. L'imitant, la jeune femme s'approcha un peu de l'estrade, comme hypnotisée par l'ondulation du tissu chutant en une cascade pourpre assombrie dans la pénombre. Les lampes à huile étendirent des jeux d'ombres et de lumière sur eux et le parquet. La silhouette de Tallulah se fit géante derrière elle, se tordant sur les chaises vides, comme si son ombre tenait à y prendre place.

-Vous la connaissez ?

-La chanteuse ? Ou la chanson ?

Tallulah dépassa le tapis et laissa ses talons à côté de l'estrade, ses pieds commençant à être endoloris. Puis, relevant son jupon elle gravit les marches, faisant grincer le parquet sous son poids.

-Les deux…

-Eh bien, pour avoir amené mon Grand-père à l'un de ses concerts, j'ai pu avoir la chance de discuter avec l'artiste, mais nous ne nous connaissons nullement personnellement. La chanson, la musique, n'est pas mon milieu de prédilection. Quant à la chanson, oui, je la connais. Plutôt bien même.

-Seriez-vous capable de la chanter… ?

-Ne venez-vous pas de le faire ?

-Je ne parle pas un mot arabe… le corrigea-t-elle.

-Qui vous dit que je le parle mieux que vous ?

-Je vous demande justement parce que vous avez été au moins capable de citer le titre. Mais je n'ai nullement prétendu que vous le parliez.

-Je le parle, confirma-t-il : couramment.

-Vous ne m'avez toujours pas dit qui vous étiez… souligna la jeune femme qui stoppa son avancée face aux rideaux fermés, qui la séparait de l'invitée fantôme qu'elle ne faisait qu'entendre sans voir ni toucher.

-Cela a-t-il de l'importance ? Je ne faisais qu'accompagner quelqu'un…

-Et vous restez seul ?

-Que racontez-vous, je suis bien avec vous.

Approchant sa main, Tallulah glissa ses doigts entre les rideaux, tremblante, et, prise d'une bouffée d'adrénaline elle les écarta d'un geste et tomba nez à nez avec un masque ciré en argent.

-Hhh !

Elle aspira un cri, tandis qu'elle croisait le regard luisant dans la pénombre de l'homme bien plus grand et massif qu'elle. Telle la foudre s'abattant sur le sol, la silhouette de son amant revint à son esprit. Rayan !? Non, cet homme semblait plus petit. Et la voix…aussi semblable fut elle, restait étrangère à son cœur.

-Vous aussi vous trouvez ce masque effrayant ? rit-il, sans joie.

-N-non, pardonnez-moi c'est juste… Je crois que je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un.

-Oh… Pourtant, il fallait bien que quelqu'un soit là pour vous parler comme je le fais.

-Oui, c'est ridicule n'est-ce pas ? pouffa la brune en se sentant rougir sous son masque. Bon sang qu'il fait chaud.

-Pas si l'on croit en l'existence des revenants, mais cela rendrait la soirée bien intrigante, voire dérangeante si vous voulez mon avis, reprit-il en lui tournant le dos pour se fondre dans l'ombre profonde du fond de la scène.

La soirée battait son plein de l'autre côté, et la musique parvenait jusqu'ici tout comme les rires et le brouhaha des discussions. S'engouffrant entière derrière le rideau, Tallulah lâcha celui qu'elle tenait et plus aucune lumière n'éclaira la scène. Se fiant au son des pas de l'inconnu, elle le suivit et continua à le faire parler pour ne pas perdre sa trace.

-Je dois également avouer que les histoires d'épouvantes dans d'anciens théâtres ne sont nullement ma tasse de thé.

-On peut pourtant en faire de belles histoires d'amour…Un artiste déchu, revenant du passé pour présenter son ultime spectacle en prenant possession d'un être fait de chair et de sang. Et d'un cœur…

-Cœur pour lequel…il s'enticherait.

-Il s'enticherait oui, et le garderait jalousement près de lui.

Soudain, un rai lumineux se fit apercevoir au sol. Ils atteignaient l'autre sortie de la scène. Ses yeux s'habituant au noir, Tallulah perçut une main se tendre vers elle. L'homme descendait les marches et tenait à l'aider. Elle accepta, posa sa main dans la sienne qu'il vint serrer du bout des doigts. Elle alla se retirer une fois descendue, mais il garda sa main. Confuse, la jeune femme posa ses yeux sur son masque d'argent et croisa à nouveau les siens. …exactement les mêmes.

-Vous ne voulez pas le rejoindre ? demanda-t-il, sourdement.

Soudain, certaines paroles firent sens dans son esprit. « Léon… », « J'attends mon compagnon. ».

-Vous avez pu venir finalement.

Libérant la main de Tallulah, l'homme, plus aussi inconnu que cela aux yeux de la jeune femme, redressa le menton non sans la surplomber de ses yeux anis.

-J'ai toujours été là. Mais je vous l'ai dit, le monde m'insupporte.

-Mais Léon…pense que vous-

-Mon mari sait où je suis. C'est moi, qui lui ait demandé de mentir à Rayan.

-Mais enfin pour quelle raison !? s'outra Tallulah en secouant la tête avec incompréhension. Tenant son jupon elle s'en retourna vers la salle de réception.

Puis, ferme, et rapide, une main enserra son poignet lui arrachant un frisson aussi désagréable que le soir où ces deux hommes l'agressèrent dans la ruelle.

-Lâchez-moi ! gronda-t-elle avant de le gifler. Le masque d'argent se décrocha de moitié et l'homme se retrouva avec le profil gauche de son visage de dévoilé sous la lumière tamisée des lampes à huile.

Son iris anis ne scintilla que plus fort encore. Après l'avoir relâché, il dit :

-Cela manquait de délicatesse, je vous prie d'accepter mes excuses. Les violences laissent forcément des séquelles.

-Comment vous-

-Je lis les journaux…, lui fit-elle remarquer : Navré, si mon geste vous a fait vous rappeler un mauvais moment. Mais j'ai une raison pour vous avoir retenu.

-Laquelle est-ce ? questionna-t-elle, du tac au tac, aussi curieuse que défiante.

Tallulah détailla ce profil semblable à l'homme qu'elle aimait. Pourtant, c'était comme faire face à un faux jumeau, aux traits plus âgés.

-Ne dites pas à mon frère que je suis ici.

-Pourquoi cela ?

-Parce que je ne veux pas l'avoir dans mes pattes, il me compliquerait la tâche que notre père m'a confié. Soit, cibler les meilleurs donateurs pour l'Académie afin de m'assurer qu'il ne perde pas stupidement son poste d'enseignant chercheur.

Agacé, il remit son masque à sa place d'origine.

-Rayan a autre chose à faire de rester « dans vos pattes », et cela ne sert à rien de lui cacher votre présence ici, voyons !

-Lorsque de lourds enjeux sont de mises, croyez-moi, un mensonge vaut mieux qu'une scandaleuse vérité.

Le cœur de Tallulah sembla être transpercé par mille éguilles de fer. « Dites-moi oui !… » La voix de son amant fit écho dans sa tête jusqu'à ce que la voix de son frère aîné l'efface avec violence. « Un mensonge vaut mieux qu'une scandaleuse vérité. »

-Ce Gala…Cette reconnaissance dans les yeux du Directeur. On peut dire que pour une étudiante, vous avez fait sacrément fort, reprit-il en triturant ses boutons de manchettes.

Tallulah resta silencieuse, le laissant poursuivre :

-Il ne m'a pas fallu discuter avec beaucoup d'étudiants et de professeur, pour apprendre que la légende du « il faut coucher pour réussir » vous poursuivait.

-Des imbéciles arriérés… gronda Tallulah qui posa son regard sur une lampe.

-Qui détiennent des paroles menaçant bien plus la place de Rayan et la réputation de l'Académie que cette déplorable gestion financière. Arriérés ou non, seul Culann détient le pouvoir de tout faire basculer à la fin de ce Gala.

-A croire qu'il n'a aucune main ce soir, à vous entendre parler.

-Ce soir ? Ha ! Ce soir, ce Gala est mon terrain de jeu. Culann le sait. Il me suffit d'un mot bien placé entre deux conversations et il peut dire adieu au soutien des artistes ici présents. Et, il ne perdrait pas seulement une filière, sa place elle-même serait remise en cause par l'Académie régionale.

-Je n'aimerais pas me mesurer à vous sur une partie de bataille navale, pouffa la jeune femme, sarcastique.

-Tiens, on ne m'avait encore jamais sorti cette comparaison. D'habitude, on assimile ma façon de faire à un jeu d'échec.

-Pourtant, ça ne correspond pas à votre façon de faire, du moins, c'est l'impression que vous me donnez ce soir. Jouer aux échecs, c'est mettre sous les nez de l'adversaire nos faiblesses en les dissimulant au mieux par une défense et des attaques stratégiques mais visibles. La concentration et l'œil avisé de l'adversaire sont de mises. La bataille navale, tout est caché. Comme ce soir… Vous avouez agir, tenir le jeu en main, pourtant personne ne sait ce que vous avez fait ou dit. Cela ne m'étonnerait guère que seuls Léon et le Directeur savent que vous êtes ici.

-Vous voulez dire, que seul Léon sait.

Le cœur de Tallulah rata un battement. L'ayant vu se raidir, l'homme sourit derrière son masque et reprit :

-Le Directeur sait, qu'en ayant le soutien de Sohan Arles, il m'aurait également sur le dos. Il a beau ne pas me connaître, ne m'avoir jamais vu, il sait qu'une personne a protégé, protège et protègera toujours les arrières des studios Arles. Un faux pas de sa part, qui mettrait en péril les accords avec le studio de mon père, et il peut dire adieu à son poste.

Cet homme… Tallulah eut un geste de recul. Est…

-Et si cela venait à mettre en péril la carrière de Rayan, mon père n'a qu'un mot à dire que je m'exécute.

« Il a toujours protégé notre famille… » Soudain, se remémorant une conversation avec son amant, le soir où ce dernier s'était épanché sur ce qu'il éprouvait à l'encontre de son frère, Tallulah se mit à réfléchir sur les véritables intentions de ce dernier, qui se tenait en face d'elle, la posture solennelle et à bonne distance d'elle. Il veut rester seul… pour agir sans faire éclater de scandale entre son frère et lui. « On ne s'entend pas aussi bien que Leigh et Lysandre… » lui eut dit Rayan. « C'est délicat, mais je ne peux pas me défiler le 25, on se réunit tous » Elle songea à tous ces rituels que Rayan prenait à cœur de respecter pour sa famille. « J'étais si fier de lui… il a été mon modèle mais je n'ai pas su me montrer si fort que lui. Je n'ai pas assumé ma relation avec Dana, et je le regrette. »

-Ce n'est pas pour votre père que vous faites tout ça… C'est pour vous.

Son vis-à-vis tira si fort sur son bouton de manchette qu'il l'arracha.

-Je vous demande pardon ?

-Vous vous fichez bien de cette Académie. Mais vous savez que votre petit frère perdra sa place si vous n'agissez pas.

-C'est ce que je viens de vous dire, oui.

-Non… Votre mission est de cibler les donateurs, par de menacer l'équilibre du Gala. Mais vous vous donnez pour mission de protéger votre frère de toutes les menaces autour de sa carrière.

« Il a toujours l'impression que je lui volai son père…encore maintenant ! » lui confia son amant. Cette…constante jalousie.

-Car vous savez que si Rayan venait à perdre son travail à cause de l'Académie, votre père en souffrirait. Sohan a peur pour Rayan, qui a toujours refusé son aide alors il vous envoie vous, sous couvert d'un mensonge ridicule, pour vous assurer que les négociations entre les artistes et le Directeur se déroulent sans encombre. Mais vous tenez également à protéger l'identité de votre père, en niant votre lien avec lui et votre frère. Alors vous restez caché. « Léon Van Fenema », je n'ai pas du tout fait le lien avec le beau-frère de Rayan, puisque le nom de famille n'était pas Zaidi. Pourtant, Rayan m'a confirmée qu'il avait pris votre nom.

Entre eux, un lourd silence s'immisça. Seul le crépitement des flammes des lampes à huile bourdonnait ainsi que le brouhaha grave venant de la salle de réception.

-Vous êtes… stupéfiante, Mademoiselle Loss. Pour ne pas dire désarmante. J'ignore d'où vous tenez cette faculté à déceler les gens, mais sachez que vous feriez une parfaite chasseuse de tête. Et il serait mieux pour moi de ne plus prendre de gant avec vous. Oui, je me soucis du bien-être de ma famille, de façon personnelle, et cela passe par la carrière de mon frère et du studio de mon père. Est-ce un mal ?

Tallulah secoua lentement la tête, assurée.

-Nullement. Le sentiment est noble, la façon de faire est juste répugnante, pardonnez ma franchise.

-J'en ai vu d'autre. Mais excusez également ma franchise, cependant je vous trouve pire que moi.

Tallulah oscilla curieusement le menton, l'interrogeant en silence.

-Tenir à ce point à nouer une relation avec un professeur sans même se soucier de sa carrière grimpante je trouve ça déplorable. Rayan a travaillé très dur, et comme vous le savez déjà, sans l'aide de personne pour en arriver où il est. Aujourd'hui, 5 écoles se l'arrache et c'est à Anteros qu'il veut poursuivre ses recherches. Force est de constater que cela lui réussit, vu la promotion qui lui pend au nez et les séminaires qu'il va bientôt organiser. A 34 ans, cela est plutôt remarquable.

Enfin, il tua la distance, d'un pas vers elle comme Tallulah l'eut déjà fait lorsqu'elle le perça à jour.

-Et vous… Vous trouvez cela judicieux de vous lier d'amitié, que dis-je, de l'attirer dans vos bras, au risque de tout voir s'effondrer autour de lui ?

-Il-

-Rayan a suffisamment souffert à cause de personnes inconsidérées telle que vous. Vous devez être au courant…pour Dana. (Il attendit en silence qu'elle opine du chef) Vous n'imaginez pas ce que j'ai dû faire pour calmer le scandale que cette outrageante relation a engendré. Une époque où Rayan ne démentait pas d'être le fils de Sohan Arles. Notre famille était pointée du doigt par sa faute et lui se voyait refuser chaque inscription dans de nouvelles écoles. J'ai dû « effacer » des esprits de personnes les plus influentes ce scandale au point de faire détacher tout lien entre Rayan Zaidi et Sohan Arles. On peut clairement parler d'un sacrifice ! Aujourd'hui, l'histoire se répète encore. Et maintenant que la réputation du studio de mon père est également de mise, sachez Mademoiselle que je désapprouve la relation que vous entretenez avec mon demi-frère. (Il serra les dents) Vous… Il sera encore temps pour vous de recommencer vos études si un scandale venait à ternir la réputation de Rayan, mais lui, vous n'imaginez même pas ce qu'il devra endurer pour retrouver un jour un post comme celui-ci. Vous savez très bien, comment fonctionne Anteros. Les choses ont peut-être changé, mais certaines traditions perdurent et cela ne se détruit pas d'un claquement de doigts et par de belles paroles pleines d'espoir d'un avenir radieux. La plupart de vos camarades doutent de l'honnêteté de vos intentions derrière ce Gala, la compétition est partout, vous-même, mettez votre réussite en péril.

-Je me fiche de ce qu'ils pensent.

-Donc vous leur donnez raison ?

-Il n'y a rien de faux ! Je sors bien avec Rayan !

-Mais les rumeurs ne s'arrêtent nullement à cela, et si vous vous fichez de ce que pensent les autres, alors vous êtes foncièrement égoïste et dépourvue de bon sens. Personne ne peut se détourner du regard des autres sur soi-même, en cas contraire, vous leur donnez raison sur tout ce qu'ils pensent de vous. « Tout ça pour son mémoire ? », « Tellement simple d'écarter les cuisses pour obtenir sa place devant les jurys ! », « Un sourire, un stage, plus besoin de travailler pour réussir, elle a osé la décadence ! »

Soudain, des rires s'élevèrent de l'autre côté des rideaux qui virent faire écho dans l'esprit de la jeune femme, déjà fort confuse par les paroles de son vis-à-vis. M-mais non…j'aime Rayan ! s'écria-t-elle en son for intérieur.

-Je n'ai pas la prétention d'être en droit d'intervenir dans votre liaison avec mon frère. Mais si cela doit toucher notre famille, Académie ou pas, vous le regretterez.

-Dimitri ! intervint fermement une voix derrière eux.

Tallulah et Dimitri détournèrent leurs regards masqués en direction de l'homme au visage d'or qui les surplombait depuis la scène.

-Léon… souffla la jeune femme, décontenancée.

-Je te prie de bien vouloir accepter mais plus plates excuses, reprit le blond en ôtant d'un geste son masque, il dévoila ainsi sa peau pâle et ses yeux sombres, empli de peine et de dureté : J'ai menti à Rayan, et par ce biais je t'ai menti aussi. Moi qui me faisais une joie de te rencontrer, je dois te décevoir. Pardonne-moi.

-Je…

-Que fais-tu là ? s'enquit le brun, perplexe.

-Je t'interdis de m'adresser la parole ! gronda son époux visiblement excédé et en colère. Dimitri eut un geste de recul qui surpris Tallulah. C'était la première fois qu'elle le sentait fébrile depuis le début de leur échange.

-Rayan…te cherche, reprit-il à l'attention de Tallulah : Tu devrais retourner là-bas, tu es l'organisatrice après tout. Cependant, après ce qu'il vient de se passer, j'ai beau ne pas être pour cette idée, je crains qu'il serait plus judicieux pour le bien-être de la soirée que Rayan ne sache rien de tout cela. (Il se tourna vers son époux) Quant à toi je ne te quitte plus d'une semelle et tu peux m'envoyer sur les roses cela ne changera rien.

Dimitri resta muet, et détourna le regard sans rien ajouter de plus. Alors qu'elle osa poser une dernière fois ses yeux embrumés d'incompréhension, Tallulah finit par s'en retourner vers la réception, laissant seuls les deux amants qui l'observèrent se fondre derrière les rideaux noirs. Lâchant un profond soupire, Dimitri ôta son masque, et se retrouva égal à son époux qui lui adressa un regard courroucé. Puis, souriant en coin il finit par rire avec une profonde moquerie dans sa voix. Semblant agacé, Dimitri croisa les bras et pris appui contre le bord de l'estrade.

-Quand tu auras terminé, tu pourras peut-être me dire ce que tu fiches ici.

-Je ne t'avais encore jamais vu perdre face devant quelqu'un ! Hahaha ! Avoue qu'elle t'a bien surpris cette petite, rit-il à gorge déployée.

-T'es impénétrable parfois…

-Oh, ne joue pas sur terrain-là, nous sommes seuls, je pourrais te surprendre !

Réalisant les libidineux sous-entendus de ses propos, Dimitri vrilla au rouge vif et remit son masque sur son visage.

-T'es qu'un obsédé, Léon.

-Ne me tends pas la perche, ça t'évitera ce genre de situation, chéri, gloussa le blond qui remit également son masque : Quoi qu'il en soit, je suis persuadé qu'elle doit avoir l'impression d'avoir perdu face à toi. Alors qu'en réalité…

-…Elle m'a mis une belle raclée, je dois bien l'admettre, trancha l'autre : Je me suis emporté. Je regrette un peu, elle n'a pas l'air méchante… Mais je…

-Tu as encore fait ton « Dimitri », voilà ce que t'as fait. Mais sache que je place beaucoup d'espoir en elle… J'en ai assez de tous ces mensonges, de toutes ces tensions.

-Je n'accepterai pas qu'elle fasse déchoir mon frère et mon père pour une stupide amourette… Reconnais qu'ils jouent à jeu dangereux l'un comme l'autre.

-Est-ce une raison valable pour les abandonner ? N'avons-nous pas joué à un jeu dangereux au début de notre histoire, à une époque où tout était si difficile pour des personnes comme nous ? Ton père nous a-t-il abandonné pour autant ?

-C'était différent.

-Tu rends tout, très différent. A mes yeux… Elle te ressemble beaucoup.

Pouffant, Dimitri tourna les talons pour se diriger vers la sortie de secours. Avant de passer la porte, il demanda :

-Que comptes-tu faire ?

-Faire ce que j'ai toujours fait. Observer. (Il ricana) Tout en jugeant de qui, entre Rayan et toi, est le plus idiot.

-Eh bien, tu vas finir par t'ennuyer.

-Disons qu'avec l'arrivée de cette petite, j'ai bon espoir de voir les choses prendre fin… Et surtout…

Dimitri plongea ses mains dans ses poches et l'écouta terminer :

-…Je crois toujours que cette fin sera la meilleure pour vous deux.

Secouant la tête, il sortit dans la nuit, et laissa la lourde porte grincer et claquer derrière lui.

-Une fin qui te permettrait, de te dévoiler enfin à tous sans avoir peur de leur regard.

Il porta sa main gauche aux lèvres de son masque, le souleva, et embrassa tendrement de ses chaudes lèvres l'alliance à son annulaire.

-Mon Amour.

GALA – ACTE II – scène 3 : « Sans espoir »

La respiration haletante, Tallulah se mit à fuir l'espace des enchères en se retrouvant oppressée par le regard de ces autres, cachés derrière des masques aux couleurs chatoyantes. Messes basses, rires, regards enflammés, sourires en coin, rumeurs, suppositions… Elle semblait voir au-delà de la décoration, au-delà du superflu, au-delà du cache misère qu'elle eut organisé avec mon amant pour enfin se rendre compte du véritable visage de tous ces gens autour d'elle.

En un seul soir, ils venaient de concentrer le plus gros risque pour leur couple. Pour la carrière de Rayan… « Nous ne faisons rien de mal ». Comment avait pu-t-elle être aussi naïve ? « Il n'y a rien d'inconvenant. » L'inconvenance venait de l'égoïsme même de son désir à avoir voulu lui parler comme à un homme.

-Enfin je vous trouve ! entendit-elle parmi toutes ses voix étrangères qui semblaient la juger.

-Ra…Monsieur ?

Peu importait à quelle distance il se trouvait elle le reconnaitrait et l'entendrait toujours. A croire que mon cœur est aimanté au sien… se dit-elle tandis qu'il l'atteignait enfin. Tallulah ne vit pas le visage de celui qu'elle considérait comme son unique homme, mais la jovialité dans ses yeux et sa voix claire lui firent comprendre qu'il était très heureux ce soir. C'est tout ce que je souhaite, qu'il reste ainsi, heureux…

-Accordez-moi un moment, s'il vous plaît, je dois vous annoncer quelque chose ! s'empressa-t-il de lui confier, ses mains sur ses épaules.

Tallulah sembla être épiée, et aussitôt elle s'éloigna de son aîné qui laissa ses mains dans le vide, benêt, ne comprenant pas son geste de recul.

-Que se passe-t-il ? Qu'avez-vous ?

-J-je dois prendre l'air, excusez-moi…

Aussitôt, Rayan, vint la soutenir, la sentant fébrile. Il regarda autour d'eux et fit s'écarter les autres sur leur passage. Tallulah tenta de se défaire de ses bras mais son aîné insista.

-Vous désirez tomber ? Je vous sens trembler, vous avez besoin d'air, je vais vous guider.

-Tout le monde nous regarde…précisa-t-elle dans un fort murmure.

-Ils sont inquiets, bien sûr qu'ils nous regardent !

Tous deux passèrent l'antichambre, puis, accueillis par la fraicheur de la nuit, ils se trouvèrent enfin dehors, loin de la foule et de la cacophonie. La jeune femme remarqua les invités qui prenaient également l'air, et, prise de panique elle se mit à trotter derrière le gymnase, ses talons toujours nus s'enfonçant sur les graviers, là où rien n'était éclairé et surtout, là où l'accès avait été interdit pour la soirée.

-Attendez ! s'écria Rayan qui la suivit : Stop, attendez, expliquez-moi ce qu'il vous arrive bon sang !

Il retira son masque mais Tallulah le força à le garder sur le visage.

-Voulez-vous qu'on vous reconnaisse ! s'emporta-t-elle. Pourtant, Rayan n'en fit rien et jeta son masque sur l'herbe.

-Ils savent qui je suis, avec ou sans ce masque ridicule !

-Dans ce cas partez, et laissez-moi… se plaignit-elle en le repoussant.

-Partir ? Vous laisser ? Voilà une troublante demande qui ne vous ressemble pas… Si j'avais su que cette soirée vous angoisserait autant, soyez sûre que je n'aurais jamais mentionné votre prénom quant à l'exposition de cette idée.

-Cela n'a plus d'importance… c'est trop tard maintenant, tout le monde pense que je profite de votre influence…

Rayan fronça les sourcils et serra les dents au point d'en faire crisper les muscles de sa mâchoire. Bien sûr que je les entends…se dit-il avec affliction dans son for intérieur.

-Justement, j'étais venu vous annoncer qu'on a enfin une chance de faire éclater la vérité au grand jour et sans tabou. Certains mettront du temps à réaliser mais tous ne sont pas si stupides, Hélène la première !

-Miss Paltry est au courant !? s'offusqua Tallulah.

-O-oui, ne vous l'avais-je pas dit ? (Il secoua la tête) Peu importe, Léon, mon beau- frère a finalement révélé à Culann que nous avions un lien de parenté. Par alliance, certes, mais, il sait que nous sommes de la même famille. Léon nous couvrira, il me l'a juré ! J'ai confiance en lui, c'est un homme foncièrement bon vous savez…

Tallulah se remémora la pénible douleur dans le regard du mannequin qui venait s'excuser platement pour les mensonges autour de la présence de Dimitri en ce lieu.

-Oui…murmura-t-il : Il est gentil.

« Ma famille est maintenant reliée à la réputation de l'Académie. »

-Mais jamais il n'aurait dû dévoiler publiquement votre lien. J-je veux dire…Maintenant tout le monde va savoir pour votre père. Je croyais que vous ne vouliez pas…

-Personne ne sait que Sohan Arles est en réalité mon père. Arles reste Arles à leurs yeux, bien que je sache qu'il se nomme Zaidi. Ils savent juste que j'ai un frère maintenant, marié à Léon Van Fenema.

La jeune femme secoua la tête, désabusée :

-Petit à petit, de révélation en révélation cela va finir par ce savoir et ça ne peut que mal se terminer. Imaginons que la filière soit bel et bien sauvée, prendrons-nous le risque de vous faire perdre votre place alors que nous sommes justement tous là pour la maintenir ?

-Vous ne croyez donc pas en l'acceptation du Directeur.

-Il y a une seule chance sur deux qu'il accepte et aucune raison de le faire ! Tandis qu'il a suffisamment de raisons ce soir, avec toutes ces négociations, toutes ces réputations à maintenir s'il ne veut pas tout perdre, et voir partir des enseignants et des centaines d'élèves qui ne pourront plus étudier à Anteros, pour refuser de vous garder si nous maintenont notre liaison !

-Mais enfin que vous arrive-t-il ce soir ? s'inquiéta d'emblée Rayan, dans un souffle aigu et incrédule : Vous qui m'avez fait ouvrir les yeux, vous qui me répétiez sans cesse que nous étions responsables de actes mais pas de ce que les autres voient et pensent de nous !

-J'avais tort ! Nous devrions y faire attention…

-Non ! Non, je refuse de vous entendre parler ainsi ! Vous aviez raison depuis le début, et je n'en ai jamais été aussi convaincu que cette nuit…Chri-…Ta-… (il secoua la tête avant d'encadrer son visage masqué de ses mains) Mon amour, je vous en prie allons lui parler.

Un horrible silence rompit leur échange…jusqu'à ce qu'un faible sanglot étouffé derrière le masque ne fasse serrer le cœur de Rayan.

-Pitié… Ne dites rien…

Chacune de ses convictions s'anéantirent à l'entente des pleures de son amante qui semblait plus épuisée que jamais. Glissant ses doigts dans ses cheveux pour retirer son masque, il fit tomber sa coiffe et ses mèches chutèrent en une cascade de boucles chocolat sur ses épaules nues et sa clavicule.

-N-non ! paniqua-t-elle voulant garder son masque, mais Rayan le lança au sol avec le sien.

-Je ne dirai rien… Si c'est ce que vous souhaitez. Ne pleurez pas, je vous en prie… (Il glissa son pouce pour récolter une larme) Ne pleurez plus…

Délicatement, il embrassa sa joue épicée par ses larmes chaudes avant de nicher son visage dans son cou et ses cheveux. Un soupire se libéra lorsqu'il resserra son étreinte autour de bien aimée qui sembla se détendre dans ses bras. Rayan retrouva comme un second souffle, alors qu'il fleurait son parfum sur sa peau. Il ne comprenait pas…un tel revirement d'opinion de la part de Tallulah. Il se dit que cette soirée la pesait bien trop. Elle n'a pas tort, il y a beaucoup d'enjeu à travers ses négociations. Il savait également qu'elle s'inquiétait pour lui… tout comme il s'inquiétait pour elle et de la sûreté à terminer correctement son année sans encombre. Et ces satanées rumeurs ! Il pressa son corps entre les cuisses de sa cadette qui s'agrippait à ses bretelles comme à une bouée de sauvetage. Elle a en souffert ces deux dernières semaines ! Plus fervent, plus enflammé, il vint dévorer sa gorge et le haut de sa poitrine. Avec l'appui de Léon cela aurait pu changer !

-Raoul… ! gémit-elle sous ses caresses.

D'une traite, il la souleva, plaquant ses cuisses autour de sa taille et vint l'embrasser à pleine bouche. Mais si c'est pour la voir se ronger les sangs par la suite… Reposant Tallulah au sol, ses mains sous son jupon qui dévoilaient ses jambes nues, Rayan crut pouvoir fondre sur elle tant leurs corps s'échauffaient l'un contre l'autre.

Ils restèrent ainsi un moment, éloignés des autres, n'ayant que pour seul témoin de leur amour, une lune qui se faisait voiler par des nuages vaporeux.

GALA – ACTE II – scène 4 : « Salutations finales »

Lorsqu'ils se fondirent à nouveau dans la masse, ce fut le cœur en peine que Rayan décida de ne plus adresser la parole à son amante, du reste de la soirée. En contrepartie, il demanda à Tallulah s'il leur était possible de quitter le Gala avant les enchères. Il ne tenait pas à y assister, et le discours de clôture se ferait à la fin de la réception. La jeune femme accepta sens hésitation, déjà lassée par toutes ces mondanités hypocrites. Il était presque l'heure pour elle de monter sur scène de toute façon. Et lorsque ce fut le cas, Rayan se tint au fond de la salle, dos au mur, sans son masque, mais le regard rivé sur sa petite amie qui ne le lâchait pas non plus des yeux.

L'orchestre se tut, pour donner la parole à la jeune femme qui les remercia d'un signe de tête respectueux. Elle avait refait si chignon, remit sa coiffe mais avait abandonné également son masque dans l'herbe, au côté de celui de Rayan.

-Ce soir…commença-t-elle en balayant les invités d'un regard : ne sont réunis que des opportunistes.

Une lourde atmosphère plana dans la salle, et tous, semblaient à la fois redouter et attendre impatiemment la suite de son discours dont elle remplaça le contenu préparé avec Rayan pour celui de son cœur meurtri par cette soirée.

-Etudiants, professeurs, artistes, galeristes…Nous sommes tous pareils ce soir. Nous désirons ardemment obtenir ce qui soutiendra nos objectifs personnels. Emploi…carrière…recherches…études…finances…réputation. Masqués ou non, il n'y a personne capable de venir me dire que nous sommes différents les uns des autres. Nous n'avons jamais été aussi semblables que cette nuit.

Au fond, le rideau noir se mouva légèrement. Tallulah le vit. A l'extrême opposé du mur où se trouvait Rayan, Dimitri vint croiser son regard avec elle, avant de disparaître une nouvelle fois tel l'invité fantôme qu'il s'adonna à être.

-Est-ce là tout ce que nous sommes ? Des opportunistes ?

Léon, debout au milieu de la foule, tenait entre ses doigts son masque doré, et laissa son visage à la vue de tous. Petit à petit, les autres les imitèrent, tout en restant attentifs à ses mots.

-Je n'ai pas envie de voir ça ainsi. Car avant d'agir, nous avons tous des raisons de le faire. Et ce sont ses raisons que je veux garder en moi. Je pense… aux inquiétudes de mes enseignants, pour les centaines d'élèves qu'ils ont en charge. Tous, ont répondu présents pour aider à organiser ce Gala. Mes camarades, qui ont dû supporter mes colères quant à l'arrangement de la salle. (Elle arracha des rires tandis qu'elle leur sourit) Nous n'avions jamais été aussi solidaires que ces deux dernières semaines pourtant, pour beaucoup d'entre nous, c'est à peine si nous nous sommes déjà parlé une fois depuis le début de l'année. Car nous avions toujours des raisons d'agir. Et ce sont ses raisons, et ce soutien que je veux retenir de cette soirée. Demain, nous redeviendrons des étrangers… Ce soir, masqués ou non. Nous sommes semblables par nos inquiétudes et notre solidarité. Ce soir, masqués ou non, je veux retenir que nous avons tous mis de côté une part de notre fierté pour répondre présent à une cause qui vaut la peine d'être soutenue.

Avant même qu'elle ne les remercie, de premiers applaudissements retentirent et une vague suivit.

-Merci à tous, souffla-t-elle avec un sourire bien amer qu'elle étendit après s'être humecté les lèvres.

Tallulah les salua sous leurs applaudissements, se courbant devant eux. Dans le mouvement, de nouvelles larmes chutèrent de ses yeux avant qu'elle ne se redresse, fière et impassible, et ne rejoigne le Directeur qui l'aida à descendre les marches.

-Ce serait à moi de vous remercier pour tout ce que vous avez réussi à faire ce soir, Mademoiselle Loss. Soyez sûre, que je n'oublierai jamais cette soirée. (Il chercha Rayan des yeux) Je pensai pouvoir trouver Rayan avant qu'il ne parte, je suppose qu'il est déjà rentré. C'est légitime, la pression a besoin de redescendre et pour vous aussi. A moins que vous teniez à assister aux enchères ?

Elle lui sourit et secoua poliment le menton. Des artistes et galeristes vinrent à eux, dans le but de poser quelques questions à la jeune femme et au Directeur.

-Je vais rentrer, j'admets être épuisée.

-Un instant ! J'ai discuté avec l'un de vos professeurs, André Lebarde, il m'a parlé de votre mémoire. Pouvez-vous m'en dire un peu plus, oh, attendez ! Prenez plutôt ma carte.

-Prenez la mienne également, l'histoire d'Aria n'est pas si connue, je suis étonnée de voir qu'une étudiante s'intéresse à son parcours et à l'injustice que son pays lui a fait endurer.

Finalement, Tallulah se retrouva ensevelit de questions et dut se résoudre à rester plus longuement avec eux. Sybille intervint également, s'interrogeant sur la façon dont Tallulah appris l'existence de cette autrice exilée. Elle lui expliqua donc que son père était rédacteur en chef, et qu'il eut affaire à un ancien éditeur qui eut rencontré Aria, lorsqu'elle faisait encore le tour du monde pour des séminaires avant de se faire exiler. L'interview s'était faite chez ses parents et Tallulah finit par échanger quelques mots avec l'éditeur.

-Cela m'a…révoltée, j'ai souhaité en apprendre davantage jusqu'à me rendre compte que notre propre pays, la pression politique, religieuse et l'opinion publique n'approuvaient pas toujours l'Art qu'ils jugent à tort de crime ou de blasphème.

-Craignez-vous un retour puritain qui enliserait l'Art et le soumettrait à des lois dont il devrait être émancipé ?

-Bien sûr, et c'est déjà le cas. Allez donc poser votre question à toutes ses performeuses que l'on condamne pour avoir exposé leur corps dans des musées. Oui pour un buste de marbre, non pour un buste de chair ? Foutaise…

De plus en plus entourée par la foule, la chaleur devint insoutenable et son front commençait à suer. Cherchant son amant du regard, un dangereux tournis la pris et alors qu'elle voulut faire un pas, Tallulah vacilla sur le côté jusqu'à ce que des bras forts viennent amortir sa chute. « Ecartez-vous ! » Entendit-elle avant de sentir ses pieds, toujours nus, se décoller du sol. « Bande de vautour, vous ne voyez pas qu'elle est épuisée ! »

-Léon… ? marmonna Tallulah dont l'esprit embrumé l'empêchait de réaliser ce qu'il se passait autour d'elle. Un fort acouphène la rendit momentanément sourde, jusqu'à ce qu'une bouffée d'air frais ne caresse ses narines et fasse s'évaporer la brume dans son regard.

Ses cheveux s'effilaient sur son visage, et lorsqu'elle ouvrit les yeux en grand elle s'aperçut qu'elle se trouvait dans la voiture de Rayan, qui conduisait en silence. Sa vitre était ouverte, et, l'air pénétra l'intérieur du véhicule qui roulait lentement.

-Comment tu te sens ? susurra-t-il après avoir remarqué qu'elle s'était réveillée : Léon t'a rattrapée, tu t'es évanouie…

-J'avais si chaud, marmonna-t-elle en se redressant sur son siège qui était incliné en arrière.

Rayan sourit, et caressa sa joue avec une phalange non sans garder ses yeux sur la route. Sa cadette sourit également à ce contact et vint aussitôt prendre sa main. Elle caressa ses doigts un instant, et lorsque Rayan voulut changer de vitesse, elle s'éloigna. Surprise, eux qui avaient l'habitude de garder leurs mains jointes, il osa l'interroger du regard, mais le sien s'était déjà détourné sur le rétroviseur de son angle.

-J'ai dit à Chani que tu dormirais chez moi ce week-end, mais tu veux sûrement rentrer chez toi ?

-Non, chez toi ce sera très bien, assura-t-elle d'une petite voix.

-D'accord… (Il activa son clignotant avant de s'engager sur la voie qui les ramènerait chez lui) Alors on y va.

Tallulah alluma la radio, changea plusieurs fois les stations, jusqu'à ce qu'elle reconnaisse l'air de la musique principale du « Fantôme de l'Opéra » interprétée par Lindsey Stirling, mêlant classique au rock, mariant violon et guitare électrique. Aussitôt, son échange avec Dimitri, avec cet homme au visage d'argent, se rejoua dans sa tête et comme pour faire taire sa voix, elle monta le son.

-Baisse un peu T-…

Rayan tressauta lorsque sa petite amie vint agripper la jambière de son pantalon, tremblante. Aussitôt, il vint saisir sa main qu'il garda dans la sienne le reste du trajet. Sur un son plus moderne que jamais, Christine et Raoul s'adonnèrent à l'écoute de cette hypnotique mélodie qui semblait leur faire hommage.

A suivre…


[Prochains chapitres, la semaine prochaine ! :D J'espère que ce Gala vous aura autant plus que celui dans le jeu, personnellement, j'ai pris énormément de plaisir à l'écrire et à m'imaginer les scènes, les personnages et leurs ressentis à travers cette soirée ! Alors, qu'adviendra -t-il du Tayan après une soirée haute en rebondissements ?:) ]