Auteur: Ariani Lee

Bêta-lecture : Shangreela

Note: Pour apprécier le chapitre, et surtout bénéficier d'un surplus d'ambiance dans la première partie, je recommande vivement d'écouter en le lisant le morceau "Aria of the Soul " de Shoji Meguro. Il s'agit du thème de la « Velvet Room », qui est récurrent dans la série Shin Megami Tensei. Vous pouvez le trouver sur YT.


I am You and you are Me

~02 : Velvet Room ~

Come on, let go of the remote
Don't you know you're letting all the junk flood in?
I try to stop the flow, double clicking on the go
But it's no use, hey ! I'm being consumed

Pursuing my true self, Shoji Meguro


Il entend une femme qui chante, et aussi le son d'un piano.

Il sent comme une vibration régulière, sans parvenir à en déterminer la source.

De la lumière filtre à la jonction de ses paupières closes. Il ouvre les yeux.

Il ne sait pas où il est, et son environnement, pour le coup, à de quoi laisser ébahi de stupéfaction. Mais curieusement, il ne ressent ni surprise ni étonnement. Il devrait, pourtant. Parce qu'il est dans une voiture.

Et pas n'importe quelle voiture. Autour de lui, tout est bleu. Les lumières de la route invisible, cachée par un brouillard épais, qui défile à l'extérieur, sont bleues, mais il n'y a pas que ça. L'intérieur capitonné – on dirait bien du velours, tout en est couvert, et bleu – semble émettre un rayonnement luminescent, et bleu. Bleu. La moquette est bleue, les rideaux qui garnissent les fenêtres sont bleus, le plafond et le lustre en néon suspendu en son centre sont bleus, les banquettes sont bleues, le bar à sa gauche est éclairé de bleu, la table ronde posée sur le sol est recouverte d'une nappe bleue. L'habitacle est très grand, trop pour être celui d'une voiture normale. Il pense que c'est probablement plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur, pour peu que cet endroit existe.

En face de lui sont assises deux personnes, et bien qu'il ne ressente toujours aucune confusion, il serait bien en peine de déterminer laquelle présente l'aspect le plus étrange.

Tout au bout de la banquette sur sa droite est assise une femme, vêtue d'une robe bleue. Elle porte des bas noirs, des escarpins gris à talon-aiguilles et ses mains sont sagement posées sur un énorme livre relié de velours bleu. Sa chevelure blanche, ornée d'un bandeau bleu, encadre son beau visage pâle d'ondulations neigeuses. Son expression est sereine, et ses iris sont jaunes, mais même ça ne semble pas surprenant.

À côté d'elle, en face de lui, un petit homme est assis devant la table. Il se tient très voûté, accoudé à ses genoux, son menton repose sur ses mains gantées de blanc, aux doigts entrelacés. Il est tout de noir vêtu, et il sourit comme si la situation lui semblait hautement amusante. Il a le nez le plus long du monde, interminable et crochu, et des oreilles pointues. Le sommet de son crâne est lisse et chauve, mais il possède en revanche des sourcils noirs étonnamment fournis et sur les côtés de la tête, il a de longues mèches de cheveux lisses et gris. Ses yeux proéminents sont si grands qu'en proportion, on dirait qu'il ne possède pas d'iris, seulement des pupilles noires, comme Maître Yen Sid.

Son menton quitte ses mains, il se redresse, et en fait, il n'est pas voûté mais bossu. Il ouvre la bouche pour parler.

- Bienvenue dans la Velvet Room, dit-il.

Sa voix est grinçante, un peu haut perchée.

- Cet endroit existe entre le rêve et la réalité, l'esprit et la matière. Mon nom est Igor, et voici mon assistante, Margareth.

La jeune femme hoche la tête en guise de salut muet et esquisse un petit sourire. Igor décroise les mains et en lève une comme pour attraper quelque chose qui pendrait du plafond, sauf qu'il n'y a rien.

- Il y a bien longtemps que je n'avais pas reçu de visite, poursuit l'étrange petit homme. Tu es ici parce que ton pouvoir est sur le point de se réveiller.

Quelque chose apparaît au-dessus de sa main levée. C'est une carte, bleue d'un côté, et de l'autre décorée d'un motif impossible à distinguer, à cette distance. Elle tourne doucement, puis Igor s'en saisit entre deux doigts et la pose sur la table, face cachée, puis la retourne. Le motif est toujours indiscernable, mais le petit homme remédie à cela sans qu'il soit nécessaire de le lui demander.

- Ton pouvoir est celui de la dix-huitième Arcane, la Lune. Ta force est encore endormie, mais elle se manifestera bientôt.

Il voudrait demander de quelle force il parle, et si elle doit se manifester, quand, et comment. C'est ainsi qu'il s'aperçoit qu'il ne peut ni bouger ni parler. C'est comme s'il n'était pas vraiment là, assis sur cette banquette capitonnée, dans cette voiture bleue comme le ciel et l'océan et la nuit. Comme s'il n'avait pas corps. Peut-être que c'est le cas. Mais comme s'il avait lu dans ses pensées, Igor lui dit :

- Cela, tu devras le découvrir par toi-même. Je ne suis là que pour t'annoncer que le jour est proche, mais que tu ne seras pas seul. Il y aura d'autres Arcanes, bien que je ne puisse pas les voir pour l'instant.

Margareth ouvre son livre. Il est rempli d'images mouvantes qu'il ne peut distinguer de là où il est, mais il la voit prendre la carte et la déposer sur une page blanche, avant de le refermer.

- L'identité sera la clé qui vous libérera, dit-elle, et sa voix résonne bizarrement.

Tout à coup, tout lui semble lointain. Il a l'impression de quitter la voiture, et pourtant il ne bouge pas.

- Le moment est venu de partir, dit Igor. Jusqu'à notre prochaine rencontre, adieu.

Puis tout se fond, le bleu, le noir, le gris et le blanc.

Sur la toile tendue d'ombre et de lumière qui s'étend devant lui apparaissent en transparence des images à la fois familières et étrangères. Il voit un garçon aux cheveux rouges et qui porte une écharpe jaune. Ils se sont battus pour s'amuser et le garçon roux, qui a perdu, les a déclarés amis sur le champ. Il voit l'homme aux cheveux rouges, debout dans l'encadrement d'une porte, et son regard posé sur lui est d'une tristesse qu'il peine à soutenir. Il ne sait pas pourquoi ses pas l'ont conduit ici, chez cet inconnu pour qui sa présence est manifestement un supplice. Pourtant quelque chose en lui l'attire irrésistiblement vers lui. Une autre trouée, et cette fois il y a deux hommes roux. Ils se ressemblent terriblement mais ils ne sont pas frères. Ils sont amants et il sait qu'il les aime mais la vision est plus floue que les autres, et la regarder lui fait tellement mal...

Et tout à coup… plus rien.

Roxas et Axel adoraient la vie à Destiny. Ils y étaient depuis dix jours et s'étaient parfaitement adaptés, aidés par Riku, Sora et Kairi. Ces derniers leur avaient fait découvrir la ville. L'endroit était agréable et paisible, et s'il n'y avait pas grand-chose à y faire, ils avaient tous eu leur compte de sensations fortes ces dernières années, aussi n'en étaient-ils pas mécontents.

La rentrée était pour bientôt, et les inquiétudes de Roxas à ce sujet s'étaient un peu calmées. Kairi, qui était la seule à s'être rendue à l'école régulièrement, avait réuni tout le monde pour tenter de les « remettre à niveau ». Elle et Riku seraient dans la classe supérieure à celle de Roxas et Sora. Ces derniers s'étaient pliés à ses directives sans trop rechigner, car Sora, d'avoir perdu la mémoire et dormi pendant un an, avait constaté un certain désordre dans ses « connaissances ». Le bon côté, cependant, c'est que la rupture de la chaîne de ses souvenirs qu'avait provoqué Naminé, et qui avait engendré la « fuite » d'une bonne partie de ces derniers vers Roxas, avait pour conséquence que celui-ci semblait partager sa base de mémoire générale. Il en savait donc autant que lui, mais dans le même état de fouillis, et avait besoin de faire l'inventaire, de trier et de ranger. Ils s'y employaient donc depuis quelques jours, lorsqu'Axel débarqua dans le salon de Riku où ils étaient tous en train de travailler. Ils seraient bien allés faire leurs révisions sur la plage, mais depuis un moment, un brouillard épais traînait sur la ville et ils préféraient rester à l'intérieur. Ils étaient donc assis autour de la table basse, absorbés dans un exercice de Français quand l'aîné du groupe arriva.

- …fait plus d'un mètre quatre-vingt, point virgule, il est dans la force de l'âge, point virgule, pour sa taille, virgule, il a de petits pieds, point virgule, il porte des brodequins à – oh, bonjour Axel.

Kairi leva les yeux de l'exemplaire des Aventures de Sherlock Holmes dont elle s'était servie jusque là pour faire la dictée aux trois garçons. Derrière elle, Sora se tourna vers Riku et grimaça, « brodequoi ? ».

- Salut, répondit le nouvel arrivant avant d'abandonner sa veste sur un dossier de chaise et d'aller s'avachir sur le canapé.

Il y resta en silence, l'air sombre. Si sombre, en fait, qu'on aurait juré qu'il traînait une aura négative derrière lui. Il ne lui manquait plus que le nuage noir au-dessus de la tête, qui lui aurait plu sur les cheveux. Sora bondit sur l'occasion d'échapper au reste de l'exercice.

- Hé, ça va pas ? Demanda-t-il en tentant d'affecter un air détaché, tout en évitant avec soin le regard noir que Kairi lui jeta avant de refermer son livre, résignée.

Axel secoua la tête.

- J'aurais jamais pensé que trouver un boulot serait aussi dur, c'est la croix et la bannière, expliqua-t-il. Mais bon, j'ai même pas de CV…

- On peut t'en faire un, intervint Riku.

Axel lui jeta un regard encore plus sombre, si toutefois c'était possible.

- Sauf que les seuls diplômes que j'ai obtenus – et ça fait pas beaucoup – je les ai eus au Jardin Radieux. Même si on pouvait faire abstraction du fait que le gens sont pas censés être au courant de l'existence des autres mondes, et même s'il y avait la moindre chance que je puisse les récupérer, ils sont au nom de Lea.

- C'est vrai, remarqua pensivement Sora.

- Quant à la section expérience professionnelle, je me vois mal revendiquer que le seul travail que j'ai jamais fait c'est de tuer des monstres pour le compte d'une organisation de psychopathes sans cœur.

Roxas grimaça. Il était clair qu'il ne pouvait pas inscrire les coordonnées de Xemnas dans la case « références ». De plus, Axel semblait plus que contrarié. Il avait l'air de penser à quelque chose de précis, mais il n'avait apparemment pas envie d'en parler.

Un instant de silence s'étira, parce que personne ne trouvait rien à dire. L'ex-simili se trouvait dans une impasse, il n'avait pas de diplômes ni d'expérience et personne ne le connaissait. Il aurait vraiment de la chance si quelqu'un acceptait de l'engager. Finalement, Kairi frappa vivement dans ses mains, faisant sursauter tout le monde.

- Allez, remuez-vous, ça sert à rien de rester plantés là à broyer du noir. Si on allait manger une glace ?

Sa proposition provoqua plusieurs réactions simultanées. Axel et Roxas se redressèrent, tout sourires. Riku dit « Mais, et la dict - » et fut interrompu par Sora qui lui écrasa le pied sous la table. La rousse fit mine de ne rien remarquer, puisqu'elle savait très bien que de toute manière, cette séance de révision était définitivement ruinée. Les garçons lui emboîtèrent le pas et sortirent pour se rendre chez le glacier qui se trouvait non loin du petit port d'amarrage.

Sur le chemin, pendant que les autres discutaient avec animation, Roxas jeta un coup d'œil discret à Axel, songeur. Ce dernier portait toujours la veste à col de fourrure blanc, avec un t-shirt blanc et un jean noir. Il semblait décidé à ne porter que ça – des jeans et des t-shirts et cette veste, toujours en noir et blanc. Comme si après tout le temps qu'il avait passé à Illusiopolis, les années durant lesquelles il n'avait jamais porté autre chose que le manteau noir de l'Organisation, il n'envisageait même pas de porter des couleurs.

C'était un problème que Roxas, de son côté, ne rencontrait pas. Il n'avait pas vécu autant qu'Axel au sein de l'Organisation XIII, et ne s'y était jamais réellement senti à la place. De plus, il partageait la garde-robe de Sora, donc il n'avait pas l'embarras du choix. Et il n'aurait de toute façon pas continué de s'habiller exclusivement en noir même s'il l'avait eu. Pour Axel, ça semblait couler de source. De toute façon, ça lui allait bien. Et puis, c'était sans doute plus simple, vu que la plupart des couleurs auraient probablement atrocement juré avec celle de ses cheveux…

Le petit groupe s'assit à l'intérieur de la boutique. Il faisait bon mais avec l'épais brouillard qu'il y avait à l'extérieur, s'assoir en terrasse aurait été déprimant.

Les deux nouveaux-venus étaient désormais privés de glace à l'eau de mer. C'était triste et ça leur manquait, mais ils se vengeaient sur l'imposant choix de coupes glacées et de parfums proposés chez Lanni*. Ils avaient déjà pris l'habitude de choisir deux coupes et de les partager pour pouvoir en découvrir deux à la fois.

Kairi choisit une Baie Royale, un cornet de glace décorée avec des fraises et du chocolat. Riku prit une coupe Faste Vanillé et Sora commanda un Ours Polaire, un esquimau au tofu.

Roxas et Axel réfléchirent longtemps avant de se décider. Finalement, Axel choisit un Volcan Piquant. La photo sur le menu promettait mille morts. Roxas, de son côté, demanda la spécialité de l'établissement qui portait le nom mystérieux de Coupe Destinée. Il n'y avait pas de photo, pour celle-là. Apparemment, c'était une surprise.

- C'est marrant, on dirait le nom d'un des Tournois du Colisée, remarqua Sora.

Lui savait ce qu'il y avait dans cette glace et préféra se taire.

- Alors, c'est pour quand, la rentrée ? Demanda Axel.

- C'est toujours lundi prochain, dans quatre jours, soit un de moins qu'hier, répliqua Roxas avec une pointe de sarcasme dans la voix.

Axel haussa les épaules.

- J'ai perdu la notion du temps. Dans le non-monde, ça ne comptait pas, tu sais.

Roxas hocha la tête, un peu à contrecœur, car en la matière il n'était pas tout à fait d'accord avec lui. Axel le savait, à cet égard à nouveau, il s'était démarqué. Son temps au sein de l'Organisation semblait lointain à Roxas, peut-être à cause de la semaine qu'il avait passée dans la Cité du Crépuscule virtuelle. C'était une époque de sa vie qui semblait lui échapper un peu. Il n'y était resté qu'une année, à peu près, et ne s'était jamais réellement adapté. Mais il avait compté les jours. Trois cent cinquante-huit. Bien sûr, il s'en souvenait très bien. Peut-être même trop bien, songea-t-il en regardant Axel, et son ventre se noua brièvement, douloureusement, avant que le désagréable et désormais familier accès de colère s'apaise.

Ça le prenait régulièrement, ces jours-ci, maintenant que les choses s'étaient plus ou moins stabilisées. Il avait enfin eu du temps pour penser, pour faire le point, et il l'avait fait consciencieusement. Si ce qu'il en était ressorti s'était avéré positif à bien des égards, il y avait aussi quelque chose qui ne faisait aucun doute : il n'avait pas pardonné ses mensonges à Axel. Bien sûr, il comprenait ses motivations, il savait qu'il ne l'avait pas fait de gaieté de cœur – ha ah, ricanait-il mentalement. Il savait aussi que par la suite, il avait fait l'impossible pour le retrouver, pour essayer de le sauver, de le ramener. Il le savait, et il pensait sincèrement ce qu'il avait écrit dans cette lettre d'adieu que – heureusement – Axel n'avait jamais lue. Il pensait vraiment qu'il avait réagi de façon excessive, à l'époque, qu'il s'était conduit comme un gosse qui fait un caprice, que les choses auraient pu se passer différemment si seulement il s'était arrêté pour l'écouter. Il avait vraiment regretté de ne pas l'avoir fait.

Le problème, c'était qu'il ne l'avait pas fait. Et ça, peu importait de qui c'était la faute (« La tienne », lui murmurait une petite voix agaçante depuis un recoin obscur de sa tête), il ne pouvait rien y changer. Et à l'heure actuelle, s'il n'en éprouvait pas moins d'affection pour l'ex-Numéro VIII, pour lui, c'etait loin d'être terminé. Il avait écrit une lettre d'adieu, résigné à ne jamais revoir Axel – en tout cas pas dans cette vie-ci. Ce que Sora avait lu était supposé être ses dernières paroles. Etre en paix avec le souvenir d'Axel et le retrouver en chair et en os, reconstruire quelque chose sur les cendres de ce qu'ils avaient partagé... C'étaient deux choses très différentes.

Il fut coupé là dans ses réflexions par la serveuse qui apportait les glaces, et resta coi devant sa coupe.

- Mais c'est une glace au…, commença Riku, et pour la deuxième fois en moins d'une heure, Sora lui écrasa le pied sous la table pour qu'il la boucle. Cette fois, Kairi elle-même en fit autant de l'autre côté, et l'argenté étouffa un cri de protestation. Roxas était toujours en train d'observer sa glace, fasciné, et n'avait rien remarqué.

La Coupe Destinée était balaise, il n'y avait pasd'autre mot. C'était une glace pour deux personnes, sans aucun doute. Elle se constituait de cinq boules de crème glacée jaune pâle disposées dans les branches d'une coupe transparente en forme d'étoile. Au centre de l'étoile se dressait un artistique monticule de crème chantilly dans lequel était fichée une gaufrette en forme de cœur. L'ensemble était parsemé de petits morceaux de fruit jaune, eux aussi en forme d'étoiles. .

- Oooooookay. Bon, Axel, j'espère que t'as faim parce que là, c'est beaucoup trop pour moi tout seul, bougonna-t-il alors que les autres commençaient à manger.

- Pas de problème, assura l'intéressé avant de prendre une cuillère de sa glace végétalienne surépicée. Mmmmmmh…

- C'est bon ? Demanda le blond.

- Je sais pas si tu vas aimer. C'est poivré.

Roxas prit une cuillère dans la coupe de son vis-à-vis et le regretta aussitôt qu'il l'eut mise en bouche. La glace lui enflamma la langue et les lèvres et il se hâta de prendre un peu de la sienne pour apaiser la brûlure. Il lui fallut quatre ou cinq bouchées avant de pouvoir en percevoir le goût.

- Je t'avais prévenu, lui dit Axel (qui en était déjà à la moitié de sa coupe, pas du tout gêné par la sauce choco-harissa).

Roxas lui fit la grimace et s'attaqua à la sienne. Tout le monde mangea en silence pendant un moment. Le parfum de la crème glacée et le fruit coupé en petits morceaux qui l'accompagnait lui étaient tout à fait inconnus. C'était sucré, doux, mais pas écœurant. La chair du fruit lui-même était juteuse et tendre, c'était délicieux.

Au bout d'un instant, Axel, qui avait fini sa propre glace, se déplaça et s'assit à côté du blond pour pouvoir manger avec lui sans faire dégouliner de la crème sur toute la table car cela commençait à fondre. Roxas s'écarta naturellement pour lui faire de place, et ils partagèrent la coupe sans rien dire. Ils semblaient très absorbés.

Les trois autres les observaient en silence. Finalement, Riku osa chuchoter à l'oreille de Sora :

- Pourquoi tu leur dis rien ? Je veux dire, c'est quand même pas un drame, c'est juste une légende urbaine, cette histoire de destins liés, tu vas pas me dire que t'y crois ?

Sora haussa les épaules.

- C'est pas la question, répondit-il sur le même ton. Y a de toute façon rien que le destin pourrait faire de plus pour les lier, ces deux-là, ils sont déjà au maximum.

- Alors quoi ?

- Alors c'est un peu tendu en ce moment, du côté de Roxas. Ils ont des trucs à régler entre eux et leur parler de fruit Paopou maintenant, ça mettrait un méga-malaise. J'ai pas envie de ruiner l'ambiance.

Sora pensa, mais n'ajouta pas, qu'il était certain qu'Axel pensait mériter la rancœur de Roxas, qu'il l'acceptait comme une punition, mais qu'il ne savait pas combien de temps il pourrait continuer de le supporter avec le sourire. Il semblait que régulièrement, l'autre porteur de la Clé se souvenait qu'il était fâché et que du coup, il devait faire la gueule à son meilleur ami. Sora avait l'impression que ça allait en s'intensifiant au lieu de diminuer. Au final, Axel se faisait rembarrer de manière complètement imprévisible, et il encaissait avec un stoïcisme admirable. Il se comportait naturellement, comme si tout allait bien. Alors si pour une fois, ça allait, il valait mieux les laisser en paix. Sora se serait bien éclipsé avec ses deux comparses s'il avait pu être certain qu'ils ne s'en seraient pas rendu compte. Ça n'aurait pas pu leur faire de mal d'être un peu seuls, mais Roxas semblait tout faire pour éviter que ça se produise.

Quand ils ressortirent de chez le glacier, le brouillard n'était pas retombé, mais de gros nuages s'amoncelaient dans le ciel. Il n'allait sans doute pas tarder à se mettre à pleuvoir, et comme il commençait à se faire tard, ils se séparèrent et rentrèrent chez eu – Riku et Axel d'un côté, Sora et Roxas de l'autre tandis que Kairi restait sur place. Elle avait croisé Selphie et l'attendait pour faire la route avec elle.

Ils se quittèrent devant la boutique, sur la terrasse, et disparurent rapidement dans la brume, sans qu'aucun n'ait conscience du regard doré qui les suivait depuis un recoin d'ombre. Lorsqu'ils furent hors de vue, les yeux disparurent. Un reflet bleuté teinta l'ombre et la brume, puis il n'y eut plus rien.


Nothing's wrong just as long
As you know that some day I will
Someday, somehow
I'm gonna make it alright but not right now
I know you're wandering away
You're the only one who knows that

Someday, Nickelback


*Spéciale dédicace au camion de glace qui m'a pourri toute mon enfance avec sa musique insupportable (laquelle musique faisait peur à mon petit frère qui se réveillait en hurlant dès qu'il l'entendait ; on partageait la même chambre.).