Auteur: Ariani Lee
Bêta-lecture : Shangreela
I am You and you are Me
~05 : Charnière~
L'équilibre est fragile
Quand on navigue entre les rives
Je commence, tu termines
L'orage nous tient
Immobiles
L'équilibre, Kyo
Les sensations sont tout à la fois étranges et familières. Il entend le chant, la musique, le ronronnement du moteur. Quand il ouvre les yeux, tout est bleu. Il est à nouveau assis dans la mystérieuse voiture qui file sans fin dans le brouillard, vers une destination inconnue.
En face de lui se trouvent le vieil homme au long nez crochu et la belle jeune femme aux yeux jaunes et aux cheveux blancs comme la neige. Igor et Margareth le regardent, l'air impassible, et pourtant…
- Bienvenue dans la Velvet Room, l'accueille le petit homme au crâne luisant. Je ne m'attendais pas à recevoir de la visite…
Il fait un petit signe de la main à son assistante qui ouvre le gros livre relié posé sur ses genoux.
- Ça ne fait rien, dit l'homme en prenant la carte que lui tend la jeune femme. Il y a beaucoup de perturbations dans l'ordre naturel des choses, ces derniers temps. Pour une raison que j'ignore, l'avenir est devenu très imprévisible. C'est le lot de tous. Je peine à y voir clair, mais ce n'est pas ce qui nous intéresse pour le moment, n'est-ce pas ?
Il ne sait pas quoi répondre. Il ne sait même pas s'il est censé répondre et de toute façon, il ne peut pas. Il n'a pas de bouche, pas de voix. Il n'a aucune idée de ce qu'il fait là.
Igor a posé la carte face retournée sur la table. Il étend ses mains gantées de blanc au-dessus et presqu'aussitôt, de fins traits lumineux se dessinent tout autour, formant une étoile à cinq branches enfermée dans un cercle chargé de signes cabalistiques. Puis il lève les mains et le pentagramme, ainsi que la carte en son centre, s'élèvent dans les airs et se suspendent à mi-chemin du plafond.
Aussi peu étonné par ce prodige que par tout le reste, le visiteur attend que l'homme parle. Il observe la carte. C'est la même que celle qu'il lui a montrée la première fois qu'il est venu ici. En noir, un cœur au-dessus d'un arbre dont les branches, tout en le soutenant, se divisent et s'étendent de chaque côté comme deux routes issues d'une seule. A gauche, sur un fond pourpre, la silhouette noire d'un homme et à droite, sur un fond rose, celle d'une femme.
- Une arcane bien lourde à porter. Tu pourrais créer de grands changements, et puisque tu es mêlé à toutes les fluctuations qui troublent le cours des évènements, cela se produira sans doute. Je sais que les épreuves s'enchaînent les une après les autres, de plus en plus ardues.
Là, il comprend. Il pense que c'est vrai, que sa vie n'a rien d'une partie de plaisir. Mais, en même temps, ça n'a jamais été le cas. Il doit traîner un mauvais karma.
- D'autres épreuves t'attendent encore, poursuit Igor, le regard toujours fixé sur le pentagramme qui tourne en scintillant. (Le visiteur se demande comment il fait pour déchiffrer ce charabia de symboles.) Et les plus importantes, les plus difficiles sont devant toi. Mais n'aies crainte, tu ne seras pas seul, et tu possèdes un grand pouvoir.
Les lignes lumineuses commencent à s'estomper, lentement, et la carte se met à tourner sur elle-même, à l'horizontale, révélant tour à tour son dos et sa face. Igor l'attrape entre le pouce et l'index et le pentagramme se dissout complètement. Il rend la carte à Margareth qui la remet à sa place dans son livre, en silence.
- Bientôt, déclare encore Igor. Je ne peux le voir avec précision tant le Destin est perturbé, mais de ceci, je suis sûr : ça va bientôt commencer.
Il aimerait savoir de quoi il parle. Il voudrait savoir s'il rêve ou si c'est réel, il sait qu'il ne se souviendra plus de rien quand il se réveillera, parce que c'était déjà le cas la dernière fois.
- Le moment est venu de partir, dit Igor. Jusqu'à notre prochaine rencontre, adieu.
Lentement, tout s'assombrit autour de lui. C'est comme s'il fermait des paupières à moitié opaques les unes après les autres, incapable de s'en empêcher. Progressivement, Igor et Margaret disparaissent et, encore une fois, viennent les visions.
Elles sont rapides, fulgurantes, réelles.
Il sent des lèvres pressées contre les siennes, il sent son cœur qui bat. Il sent le contact dur et froid d'une arme – sa poignée est entre eux mais ce n'est rien. Ça fait partie du jeu. Ils sont assassins, ivres d'amour et de sang, et rien ne compte que leur folie commune. Ils tueraient le monde entier l'un pour l'autre, ou juste pour s'amuser. La mort n'est qu'une farce qu'ils jouent.
Il voit le garçon habillé tout en noir qui s'éloigne de lui et il ressent la douleur de l'abandon.
Il attend et rien ne vient. Il rêve, il aime et pleure. Il refuse de se résigner à vivre sans lui et se lance dans une entreprise délirante. Il voit une machine qui ressemble aux capsules de sommeil cachées sous le Manoir de la Cité du Crépuscule. Il sait qu'à l'intérieur de la fleur blanche trouve ce qu'il a espéré toute sa vie.
Quelqu'un lui dit : « Je t'aime. », puis une autre voix : «Je suis tombé amoureux de toi. Je t'aime, et je sais pas depuis quand… ». Son cœur est coupé en deux.
Il entend des pneus qui crissent, il entend quelqu'un qui hurle son nom, puis vient la douleur qui le broie tout entier. Et comme ce jour-là, il se sent projeté dans les airs.
Il vole, puis tout s'arrête enfin.
Le brouillard persista durant toute une semaine, plongeant Destiny dans une ambiance opaque et déprimante qui jouait sur l'humeur de tous ses habitants. Bloqués à l'intérieur, chez eux ou à l'école, Sora, Roxas, Riku et Kairi se sentaient tous fatigués sans réelle raison, et il en allait de même pour le reste des gens. Aussi, lorsque la brume se dissipa enfin, ils décidèrent d'aller manger une glace pour fêter ça.
Cette habitude qu'ils prenaient d'aller manger des glaces pendant leur temps libre rappelait souvent à Roxas les moments passés au sommet du clocher à la Cité du Crépuscule. Sauf que Lanni ne servait pas de glaces à l'eau de mer, bien sûr.
-Vous avez eu litté, ce matin ? Demanda Kairi à Roxas, tandis qu'ils étaient sur le chemin.
- Oui, répondit celui-ci.
- Avec Valentine ?
- C'est ça.
Riku et Sora discutaient entre eux devant et ne prenaient pas part à leur conversation.
- Il vous a déjà donné un livre ?
Roxas hocha la tête.
- Dracula.
- Oh, chouette ! C'est le même programme que celui de l'année dernière, alors. Vous allez vous amuser !
Roxas n'en doutait pas : en guise d'introduction, le prof – qui avait lui-même, à son avis, des allures de vampire moderne, avec sa peau blanche, ses longs cheveux noirs et ses yeux rouges – leur avait lu à voix haute la lettre de Dracula à Jonathan Harker, accent Transylvanien à l'appui. Il avait ri pour la première fois depuis des jours.
- C'est la littérature fantastique, poursuivait la jeune fille. Vous allez avoir droit au film, puis à Sleepy hollow – la Légende du cavalier sans tête - et au Petit Guide à l'Usage des Amateurs de Vampires, plus les nouvelles et Falkenfeltz.
- Tu l'as eu l'année dernière, toi ? Demanda Roxas, étonné de voir qu'elle savait tout ça tout par cœur.
- Oui. Franchement, c'était génial. C'est marrant, le prof a toujours l'air d'être sur le point de se tirer une balle dans la tête ou de croquer une pilule de cyanure, mais ses cours sont super.
- Oh ! Qu'est-ce qu'il fait derrière le comptoir ? S'exclama soudain Sora en s'arrêtant, forçant les autres à faire de même.
Roxas et Kairi suivirent son regard. A travers la vitrine, ils découvrirent Axel. Il portait un tablier blanc et, une coupe dans chaque main, refermait un frigo d'un coup de hanche avant d'aller déposer les glaces devant des clients assis en salle.
- Il travaille là, répondit Riku.
- Oh, depuis quand ? S'étonna Kairi, qui n'était pas au courant et qui, vu la surprise de Sora, n'était pas la seule.
- Cinq jours.
- C'est une bonne nouvelle ! Dit Sora en souriant largement. J'avais peur qu'il se décourage…
- Il va partir de chez toi, alors ? Demanda Kairi.
- Il va me manquer un peu, répondit Riku. On s'entend bien.
- On continuera de tous se voir, t'inquiète pas, le consola Sora et passant un bras autour de ses épaules. Vous venez ? On va le féliciter.
Ils se remirent en route, mais ne firent que quelques pas avant de s'arrêter à nouveau. Sora se retourna.
- Roxas, tu viens ?
Le blond n'avait apparemment pas écouté un mot de leur conversation. Planté là où ils s'étaient arrêtés un instant plus tôt, il avait toujours le regard fixé droit devant lui mais, en le suivant, les autres remarquèrent que ce n'était pas Axel qu'il regardait.
- Kadaj ? Se demanda Kairi à voix haute. Mais je croyais qu'il n'aimait pas les trucs sucrés…, ajouta-t-elle en se tournant vers Riku. Tu nous as toujours dit qu'il ne mangeait même pas de gâteau aux anniversaires et que toi et les autres vous étiez ravis de manger sa part.
- Quelle mémoire, Kairi ! S'esclaffa Sora.
L'argenté hocha la tête, renfrogné.
Son frère était assis au bar, en face d'Axel qui essuyait des verres. Il lui parlait en souriant, et il voyait d'où il était ses mains qui bougeaient au gré de ce qu'il disait, de cette façon un peu hypnotisante qu'il n'utilisait qu'avec les gens qu'il voulait charmer. Il flirtait. L'ex-Numéro VIII l'écoutait avec un intérêt visiblement très modéré, mais il ne le rembarrait pas non plus. Légèrement anxieux, l'argenté se tourna vers Roxas et grimaça.
Le garçon, toujours immobile, avait l'air blessé et furieux. Il était pâle, et ses poings serrés tremblaient à ses côtés.
Finalement, il se détourna, fit volte-face et s'en alla d'un pas vif, sans dire un mot. Riku soupira et Kairi voulut le rattraper, mais Sora la retint.
- Quoi ? Demanda la jeune fille, contrariée. Je veux aller lui parler.
Sora secoua la tête.
- Laisse-le. C'est bon pour ce qu'il a.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Demanda Riku, surpris.
Il savait à quel point Sora aimait son nouveau « frère » et était étonné de l'entendre parler de lui comme ça. Le brun haussa les épaules.
- Peut-être que ça le fera réagir, de se rendre compte qu'il n'est pas seul sur terre.
Kairi baissa la tête, le regard attristé, et Sora la lâcha.
- C'est idiot, dit-elle doucement. Moi, je pense qu'Axel l'attendra toute sa vie.
Sora lui coula un regard rusé.
- Moi aussi. Mais ça, il n'a pas besoin de le savoir, pas vrai ? Je m'inquiète bien plus pour Axel que pour lui.
Là-dessus, Riku était bien d'accord, même si, apparemment, ses amis en savaient plus que lui sur la situation. Mais lui et Kairi emboîtèrent le pas de Sora quand celui-ci repartit vers le glacier, tournant le dos à Roxas qui s'éloignait, presque en courant.
Pourquoi il ne l'a pas rembarré ?
Il courait sans regarder où il allait. Il ne voyait que l'image, imprimée dans sa rétine, de ce type qui se penchait vers Axel, le sourire aux lèvres, qui lui parlait comme s'ils se connaissaient bien. Accoudé au comptoir, il lui parlait et il se tenait plus près de lui que Roxas ne l'avait fait depuis des semaines.
Beaucoup trop près. Pourquoi ne lui demandait-il pas de reculer ? D'arrêter de lui parler comme ça en lui souriant, comme s'ils étaient proches ? Comme s'ils partageaient quelque chose ?
Les réponses fusèrent soudain dans sa tête, surgissant de partout à la fois, filant dans tous les sens, déchirant le silence naturel de son esprit .
C'est un comble de t'entendre penser ça alors que c'est toi qui le rejette.
Faut pas pousser, il n'avait pas l'air de l'encourager non plus.
Ce n'est pas parce que tu n'oses pas laisser les gens t'approcher que c'est le cas de tout le monde.
Tu devrais t'en moquer, tu te rappelles ?
Tu te fais des films. Il n'était pas si près que ça.
Même s'il lui avait souri en retour, tu t'imagines que tu aurais quelque chose à dire ?
Tu lui en veux parce que ce pauvre type était assis près de lui et lui parlait, mais c'est toi qui as arrêté de le faire, toi qui l'as rejeté.
Il fait ce qu'il veut, après tout, pas vrai ?
C'est ta faute.
Et peut-être qu'il a fini par en avoir marre de toi.
Il pourrait te remplacer.
- NON ! Axel n'aime que moi !
Il s'arrêta soudain, une main plaquée sur la bouche. Il avait parlé à voix haute. Il resta debout un instant à regarder autour de lui, pas tout à fait sûr de l'endroit où il se trouvait.
Un coup de vent lui glaça le visage, le faisant frissonner. Il toucha ses joues du bout des doigts et réalisa qu'il pleurait. Le cœur douloureux et la tête en vrac, il pressa ses poings serrés contre ses yeux, les frotta vigoureusement puis se redressa, l'air en colère – sa manière à lui de réagir quand il devait faire face au trouble. Il regarda autour de lui pour tenter de se repérer. Heureusement que ce fichu brouillard avait fini par se lever...
La rue était déserte, et il avait de surcroît la très désagréable impression que quelqu'un l'observait. Il secoua la tête, se forçant à se reprendre. L'endroit ne lui disait rien, alors il regarda vers le haut, ce qu'il pouvait apercevoir par dessus les toits, à la recherche d'un point de repère. Il lui fallut trois tours et demi pour repérer un bout d'immeuble qu'il reconnut comme celui du coin de sa rue – heureusement, il n'était pas très loin. Furieux contre tout (y compris - surtout – lui-même), il se remit en route d'un pas décidé, balayant mentalement le sentiment de malaise qui l'oppressait.
Non loin de là, la silhouette qui l'avait observé, à demi-tapie derrière le coin d'une maison, disparut dans un reflet bleuté.
Lorsque Roxas rentra, la mère de Sora était là et le regarda traverser le salon avec étonnement.
- Tu es seul ? Demanda-t-elle, surprise.
Il s'arrêta, à mi-chemin de l'escalier, et la dévisagea d'un air perplexe avant de comprendre pourquoi elle disait ça.
- Ah, euh, oui. Sora est avec Riku et Kairi, ils sont allés manger une glace.
- Et toi ?
- Je n'avais pas envie de glace.
Rosa pencha la tête sur le côté, hésitante.
- Roxas, tu... Tu as une mine épouvantable. Est-ce que tout va bien ?
Il regretta que son état d'esprit du moment ne lui permette pas d'apprécier réellement cette attention, cette preuve que la mère de celui qui était devenu un frère pour lui ne le considérait pas comme un intrus. Son inquiétude semblait si sincère ! Mais Roxas se contenta de se composer l'expression la plus rassurante de son répertoire et de répondre :
- Non, tout va bien. J'ai juste mal dormi, la nuit dernière, et je suis fatigué.
- Oh, répondit la jeune femme, l'air légèrement dubitative. D'accord. Tu devrais te reposer. Tu veux manger quelque chose ?
- Non merci, répondit-il en secouant la tête. Je crois que je vais aller m'allonger un peu.
Elle s'approcha de lui et lui posa une main sur la tête. Il crut qu'elle allait lui ébouriffer les cheveux [comme Axel-Axel-Axel] mais elle se contenta d'une caresse et d'un sourire réconfortant.
- Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose.
La gorge serrée, il fit « oui » de la tête et partit vers la chambre, la démarche raide, et il alla s'affaler sur le lit. Son cœur battait trop fort, il tremblait de la tête aux pieds et il avait le vertige.
Il attrapa l'oreiller de Sora et enfouit son visage dedans avant d'inspirer à pleins poumons. Son odeur était bien présente et le calma un peu. Il se recroquevilla, les bras crispés autour du polochon, et ne bougea plus.
- Une glace au quoi ? Dit Axel en fronçant les sourcils.
- Au fruit Paopou, répéta Sora.
- Et alors quoi ?
- Et alors, la légende dit que... Enfin, tu peux pas travailler ici si tu sais pas ça ! S'exclama Sora, hilare.
- Les fruits Paopou, ce sont les étoiles jaunes qui poussent sur les arbres de la plage, expliqua Kairi. La légende dit que si deux personnes partagent un fruit Paopou, leurs destins seront liés à jamais.
Axel se passa une main dans les cheveux.
- Oh, c'est pour ça que ça s'appelle la Coupe Destinée... Ah, d'ailleurs, vous voulez quoi ?
- Une Voie Lactée, répondit Kairi.
- Un Croustirock, demanda Sora.
- Et un Citron Vitaminé pour moi, ajouta Riku en s'asseyant.
- Bah t'es tout seul ? Et Kadaj ? Demanda Sora, en regardant à l'extérieur.
- Il a dit qu'il rentrait, répondit posément l'argenté.
Axel sortit l'esquimau aux noisettes de Sora et enclencha la machine à Barbapapa avant de le lui donner.
- Merci, dit le brun en mordant dedans.
- Ah ! Mais ça te fait pas mal aux dents ? S'exclama Kairi en frissonnant.
- Nan.
Axel posa les extrémités d'un bâtonnet fourchu contre la paroi de la cuve en métal tout en ajoutant le colorant et les parfums jusqu'à obtenir les trois nuages colorés recherchés. Il ajouta des étoiles meringuées bleues, et un tout petit avion en sucre au sommet de chaque avant de tendre sa Voie Lactée à Kairi qui ouvrit de grands yeux.
- Incroyable ! On dirait que t'as fait ça toute ta vie ! Dit-elle en inspectant la friandise sous tous les angles. Oh, c'est trop beau pour être mangé !
Axel sourit, un peu gêné. Il coupa un citron en deux et commença à évider une des deux moitiés.
- Mais je les fais justement pour qu'on les mange, Kairi. Je pourrais t'en faire tous les jours.
La jeune fille sourit et mordit dans un des délicats nuages de sucre glacé.
- Mmmmmmmmmh, dit-elle. Je peux mourir heureuse, maintenant...
Sora éclata de rire, mais Riku s'accouda au comptoir derrière lequel Axel, qui avait fini de vider l'agrume découpé, s'employait à remplir ce dernier de sorbet en formant un cône régulier.
- Elle a raison, tu fais vraiment ça super bien.
- Le métier rentre vite, admit l'ex-Simili en ajoutant sur la glace quelques lignes de coulis jaune.
Il découpa dans le demi-citron restant une rondelle qu'il planta sur un côté de la glace et ajouta, sur l'autre, deux petits éclairs en bonbon vert.
- J'aime bien ça, dit-il en tendant sa glace à Riku. Tiens, une cuillère. Les gens viennent ici commander quelque chose que je leur donne, et ils sont toujours ravis. J'avais jamais vu autant de sourires sur une journée. Et puis, c'est vraiment agréable à faire. Comme l'a dit Kairi, chacune de ces glaces est comme une petite œuvre d'art. Et comme on peut en faire tant qu'on veut, on peut les manger. C'est encore mieux.
- Comme c'est normal, remarqua Sora, soudain sérieux.
Les autres se tournèrent vers lui, intrigués.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Demanda Kairi.
- Hé bien... Nous tous, de retour au lycée. Axel qui travaille. La vie qui a repris son cours normal, comme ça, comme si rien ne s'était passé... Parfois, j'ai l'impression d'avoir rêvé tout ça.
- Ça vous manque, des fois ? Demanda Kairi aux trois garçons. Toutes ces aventures ?
- Non, répondit Riku, catégorique. Dès le premier jour de mon « aventure », je n'ai rêvé que d'une chose : revenir ici, et que tout redevienne comme avant.
Sora lui sourit et posa une main sur son épaule.
- On ne peut pas dire que tes voyages aient été plaisants.
L'argenté haussa les épaules.
- Je n'ai eu que ce que je méritais. On récolte ce qu'on sème. Mais toi... Tu as rencontré des gens, tu t'es aussi amusé.
Le brun hocha la tête.
- C'est vrai. Donald et Dingo... Ils sont devenus de vrais amis. J'aurais laissé ma vie entre leurs mains en toute confiance, on a affronté tant de dangers ensemble... Quand je me dis que je ne les reverrai peut-être plus... je suis triste.
Kairi lui sourit.
- On est là, nous ! Gros bébé ! Hé, tu vas pas pleurer, dis ?
- Et toi, Axel ? Demanda Sora, dans une tentative cousue de fil blanc de détourner l'attention de sa personne.
Le roux haussa les épaules, l'air embarrassé, tout en enveloppant la moitié de citron dans une feuille de cellophane.
- Vu que durant mes « aventures », Kairi, je t'ai enlevée et séquestrée, Sora, je t'ai manipulé et j'ai voulu te tuer et, Riku, je t'aurais encore plus volontiers tué parce que tu te mettais en travers de mon chemin, non, je ne regrette pas grand-chose.
Riku se demanda soudain si Axel savait que c'était lui qui avait amené Roxas à DiZ, après avoir utilisé le pouvoir des Ténèbres pour le vaincre. Kairi balaya les objections du rouquin d'un revers de main désinvolte.
- Oui, mais avant, insista-elle. Avant ça ?
Axel baissa la tête, comme s'il réfléchissait, et Riku regretta qu'elle ne se soit pas tue. D'eux tous, Axel était certainement celui qui avait le plus de regrets.
- Vous deviez pas rentrer pour sept heures, vous deux ? Demanda-t-il.
Kairi se désintéressa d'Axel pour regarder sa montre et sursauta.
- Sora ! S'écria-t-elle. Il est moins cinq !
- Aïe, fit le brun. Ma mère va pas être contente.
- Ni la mienne ! Viens ! Oh et puis lâche ce bâtonnet, ça fait cinq minutes que t'as fini toute la glace !
- Ça va, ça va ! J'arrive ! Pas la peine de me tirer, non plus ! Salut les mecs ! Aïe, Kairi !
Axel les regarda passer la porte, Kairi traînant littéralement Sora derrière elle. Après quelques pas, il cessa de se débattre et se mit à courir. Ils disparurent rapidement.
- Magnifique manœuvre de diversion, remarqua Axel, sincèrement admiratif. Impressionnant, vraiment. Je te remercie.
- A ton service, répondit Riku qui grattait l'intérieur du fruit avec la cuillère, l'air un peu distrait.
Il se la fourra dans le bec avant de la reposer, à côté de la pelure vide.
- Délicieux. Ils sont adorables, mais...
Il sourit.
- Ce sont des innocents, ajouta-t-il. Surtout Kairi. Elle croit que tout est toujours utile à quelque chose, elle voit du positif partout. Ni l'un ni l'autre ne savent ce que ça fait d'avoir vraiment envie d'oublier, de pouvoir laisser une partie de ta vie derrière toi. D'avoir honte de ton passé.
Axel débarrassa le comptoir et enclencha le lave-vaisselle. Excepté lui et Riku, la salle était vide.
- Je peux pas dire que j'ai envie de tout oublier, dit Axel. C'est vrai, j'ai fait des tas de trucs dont je suis tout sauf fier. Des trucs que je referais pas, si je pouvais repartir de zéro. Mais... j'ai rencontré des gens, j'ai vécu de bons moments. Il y avait du positif. Pas des masses, mais quand même et les choix que j'ai fait... Les décisions que j'ai prises ont tout détruit. C'est pour ça que j'ai voulu aider Sora, quitte à me tuer s'il le fallait.
Il éteignit la machine à Barbapapa qui tournait à vide.
- Je n'avais plus de raison de me battre. Je n'avais plus rien.
Riku sentit son cœur se serrer et se demanda si Roxas savait ce qu'il représentait pour Axel. Il se demanda s'il survivrait, lui, dans un monde où Sora ne lui adresserait plus la parole, dans lequel il lui aurait reproché ses erreurs passées au lieu de les lui pardonner. Roxas était le meilleur ami d'Axel, il s'était battu pour lui, et quand il avait renoncé à le sauver, il avait renoncé à vivre. Regrettait-il son existence passée ? Riku était certain que oui, mais probablement pas pour les raisonsque Kairi imaginait. Il avait mis fin à sa vie parce que son échec lui avait fait perdre ce qu'il avait de plus cher. Et là... ça recommençait. Il était désolé pour lui.
- T'as dit quoi à ton frère pour le faire décamper comme ça ? Demanda Axel pour changer de sujet.
Quand les adolescents étaient entrés, Riku avait entrainé Kadaj à l'extérieur. Il était revenu seul.
Le jeune homme haussa les épaules.
- Que tu étais mon ami et que j'avais envie que tu le restes. Je l'ai donc prié d'aller emmerder quelqu'un d'autre. J'ai pensé qu'il valait mieux que je mette les choses au clair. S'il s'obstine, il pourra pas dire que je ne l'ai pas prévenu.
Axel haussa les sourcils et rougit un peu, à la fois stupéfait d'entendre Riku parler comme ça et touché par ce qu'il disait. On l'aurait dit prêt à refaire le portait de son frère ainé pour défendre son honneur. Il se gratta la nuque.
- C'est vrai qu'il m'a fait un grand numéro de charme, avoua-t-il, évitant volontairement de répondre à ce que Riku venait de dire. Je savais pas quoi faire pour m'en débarrasser, si j'ose dire, parce que bon... J'ai eu assez de mal à trouver ce travail, j'ai pas envie de me faire remarquer dès la première semaine.
Riku hocha la tête.
- Je comprends. Tu fermes à quelle heure ?
- Sept heures et demi.
Il ne vint plus aucun client et à trente, Axel ferma, posa les chaises retournées sur les tables, nettoya le comptoir et vérifia que toutes les machines étaient bien éteintes. Puis, ils sortirent, il verrouilla la porte à double tour et empocha la clé.
- Tu as la tienne ? Demanda Riku.
- Depuis ce matin. C'est la première fois que je ferme seul.
L'argenté lui envoya une bourrade amicale.
- Grand garçon !
- Dis donc, gamin..., Commença le roux, mais Riku lui fit un sourire qui n'était pas loin de rappeler celui de Sora, et il se tut. « Ami », qu'il avait dit. Axel ne se souvenait pas de ce qu'était une amitié humaine, normale. Les souvenirs de Lea et d'Isa, au Jardin Radieux, étaient deux vies trop loin pour qu'il puisse vraiment les prendre comme référence. D'autant plus qu'il avait fréquenté Saïx presqu'aussi longtemps qu'Isa, au final, et ça ne lui avait pas laissé de quoi être nostalgique. Quant à Roxas... Roxas avait toujours été différent.
Avec lui, rien n'avait jamais été normal. Peut-être parce qu'il avait été humain, perdu dans un monde-lisière en compagnie d'êtres sans cœur qui lui disaient que ses sentiments étaient des illusions, et qu'il était à présent la même personne, perdu au milieu de gens sains et ordinaires. Axel, lui, sentait la différence, mais Roxas n'avait jamais été, comme lui, un simple Simili. Il avait toujours eu un cœur, et on l'avait forcé à le mettre en veilleuse.
Il secoua la tête pour se sortir de ses pensées et vit qu'ils étaient presqu'arrivés. Sa montre l'informa qu'il était déjà huit heures. La nuit tombait ils avaient fait la majeure partie du trajet en silence. Mais alors qu'il allait s'excuser pour son mutisme, il fut interrompu par la sonnerie du portable de Riku.
Une photo de Sora faisant une grimace peu avantageuse s'affichait sur l'écran du téléphone quand l'argenté le sortit de sa poche. Il s'arrêta pour décrocher.
- Allô ?
D'où il était, Axel entendit la voix de l'élu de la Keyblade s'élever du combiné. Il parlait très rapidement, et Axel ne comprenait pas ce qu'il disait, mais comprit rapidement que quelque chose n'allait pas.
- Attends, quoi ? Dit Riku. Comment ça ?
Il avait l'air calme, mais il était pâle comme un mur d'Illusiopolis, et Axel sentit son estomac se nouer. Lorsque Riku éloigna l'appareil de son oreille après un dernier « Ok, d'accord », il avait peur de ce qu'il allait lui dire.
- Qu'est-ce qu'il passe ? Demanda-t-il, anxieux.
Riku le regarda, toujours blême.
- Kairi a disparu.
Oh Baby, how was I supposed to know
That something wasn't right here ?
Oh Baby, I shouldn't have let you go
And now you're out of sight
Show me how you want it to be
Tell me baby cause I need to know now
Oh because, my loneliness is killing me
I must confess, I still believe
When I'm not with you I lose my mind
Give me a sign, hit me Baby one more time
Britney Spears
