Auteur : Ariani Lee
Bêta-lecture : Shangreela
Note : Je dois dire que je ne sais pas très bien où cette histoire va, vu que maintenant KH3 est sorti et que j'ai depuis le début un problème et de plot et d'antagoniste... N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez. Sacrifier une fic me permettrait d'investir plus dans les autres et objectivement, celle-ci est celle qui a le moins d'avenir même si je l'aime beaucoup et que j'adore l'univers de Persona...
I am You and you are Me
~ 12 : Oblivion – Mea Maxima Culpa ~
There's no blood, there's no alibi
'Cause I've drawn regret
From the truth of a thousand lies
So let mercy come and wash away
What I've done
I'll face myself to cross out what I've become
Erase myself
And let go of what I've done
What I've done, Linkin Park
Axel retrouva avec délices le vaste espace de l'extérieur et son apaisante lumière crépusculaire. La brise était tiède et caressante et il inspira à pleins poumons, se gorgeant de l'air marin et de ses senteurs salines.
Sa tête lui faisait mal comme si son cerveau avait doublé de volume et palpitait pour protester contre son logement devenu trop exigu, aussi ne prit-il pas part au petit conciliabule qui s'éleva à l'instant où ils mirent le pied dehors. Sora parlait atrocement vite et Axel s'éloigna pour aller s'assoir sur un tronc d'arbre. Les autres, absorbés dans leur conversation, ne le retinrent pas.
Installé sur son palmier, il regarda l'océan qui scintillait assez doucement pour ne pas ajouter à sa douleur en lui blessant les yeux, essayant de se laver l'esprit. C'était trop, tout ça. Trop, trop vite, trop violemment, trop éprouvant pour son cœur à peine rôdé. Si l'urgence de la situation n'avait pas exigé qu'ils passent à l'action dès que possible, il serait allé se coucher et (il) aurait passé tout le weekend à dormir.
Captant un mouvement du coin de l'œil, il se tourna vers le petit groupe à côté de l'embarcadère. Sora lui faisait de grands signes et Roxas le regardait. Le bac était sur le point de partir et Axel les salua sans faire mine de les rejoindre. Ils étaient pressés mais lui, personne ne l'attendait. Peut-être qu'il resterait là, il y avait sans doute plein de bons endroits pour faire une petite sieste ici. L'été mourant qui s'attardait, quand la brume surnaturelle ne le gâchait pas, promettait que la chaleur durerait autant que le soleil.
- Tu m'expliques ?
Axel se tourna vers Riku, se souvenant que lui non plus, personne ne s'inquiétait de le voir rentrer pour le dîner. Difficile d'imaginer sa curieuse fratrie passant à table pour manger autre chose que des pizzas.
- T'expliquer quoi ? Dit-il histoire de s'accorder le temps de considérer sa demande.
- T'as pas dit un mot depuis que t'as vu Zexion. C'est pas que tu sois particulièrement bavard en temps normal, mais le mec revient quand même d'entre les morts dans un corps qui n'est pas le sien et toi, tu dis rien du tout.
Axel soupira. Même s'il n'avait pas envie d'en parler, l'histoire finirait par se savoir. Il n'y avait pas de rancune entre Roxas et Zexion, Sora ne l'avait même jamais rencontré et si lui et Riku s'étaient affrontés par le passé, c'était de bonne guerre, il n'y avait rien de personnel. Même si Ienzo ne crachait pas le morceau, les autres n'étaient pas stupides, ils comprendraient vite où était le nœud du problème. Autant le dire lui-même et il ne pouvait pas rêver meilleure oreille que celle de Riku pour commencer. Mais il y avait un paquet de trucs à mettre au clair pour qu'il comprenne.
- Il y a quelques années, toi et Sora, vous êtes passés par le Manoir Oblivion. Six d'entre nous y étaient, dont moi et Zexion. La Mission Oblivion avait pour but d'étudier les capacités de Naminé et l'endroit lui-même. Sora a éliminé Larxene, Marluxia et Vexen – avec un petit coup de main de ma part parce que le vieux taré était sur le point de lui apprendre l'existence de Roxas. Roxas a toujours été obsédé par l'idée de savoir de qui il venait. Il était le seul à ne pas s'en souvenir et la dernière chose que je voulais, c'était que Sora se mette à sa recherche.
- Je vois.
- Marluxia était censé se servir des facultés de Naminé pour recruter Sora, mais dans les hautes sphères de l'Organisation, on le soupçonnait de fomenter un putsch alors j'y ai été envoyé en tant qu'agent double. J'étais censé gagner sa confiance et révéler sa trahison. Achever Vexen, qui était mourant de toute façon, y a largement contribué. Et Marluxia était bien un traître. Sous couvert de suivre les ordres, il cherchait à manipuler le cœur de Sora pour servir ses propres intérêts. Il était fasciné par la Keyblade et il voulait se servir de son pouvoir pour prendre le contrôle de l'Organisation. Je l'ai saboté en douce. Ça m'a surpris mais je me suis rendu compte que j'aimais bien Sora, et que la façon dont Marluxia et Larxene traitaient Naminé était révoltante, même si je ne ressentais pas de révolte à proprement parler. Aujourd'hui, oui, quand j'y repense. Mais à l'époque, c'était plutôt… théorique, tu comprends ?
- Oui.
- Marluxia était un traître trop ambitieux et Larxene une sadique notoire. Vexen était un fou dangereux. Ils méritaient ce qui leur est arrivé. Les autres membres qui étaient présents, Lexaeus et Zexion, eux étaient loyaux. Vexés d'être aux ordres du Numéro XI alors qu'eux étaient des fondateurs, comme Vexen, mais ils obéissaient aux ordres et ils se méfiaient de Marluxia comme de la peste.
- À raison, visiblement, remarqua Riku, les sourcils froncés. Je me souviens de Lexaeus. C'était une montagne et il ne parlait pas beaucoup, c'est ça ?
- Le Héros Silencieux, on l'appelait. Inébranlable. Ça m'a impressionné que tu réussisses à le vaincre.
- Seulement parce que je me suis servi du pouvoir des Ténèbres, déclara Riku sur un ton qui signifiait qu'il préférait ne pas s'étendre sur le sujet.
- Axel n'insista pas. Il arrivait à la partie pénible, et il cherchait par quel bout l'aborder.
- Tu as aussi affronté Zexion, et il s'est enfui. Il était très doué dans son domaine, mais les stratèges sont pas faits pour le champ de bataille. Après qu'il a réussi à t'échapper, il s'est réfugié dans les étages inférieurs. C'est là qu'il a été tué.
Sa voix trembla un peu sur les derniers mots. Riku le remarqua et se tourna vers lui.
- Comment ?
- Tu n'as pas pu oublier la Réplique. C'est pas tous les jours qu'on tombe sur soi-même dans un couloir.
Riku hocha la tête.
- Repliku – c'est comme ça qu'on disait – était une création de Vexen. Quand je te dis que c'était un grand malade… Tu lui as servi de cobaye sans le savoir. Avec toutes les données qu'il avait collectées sur toi, il a créé un pantin et avec l'aide de Naminé – elle n'a jamais voulu participer à ça mais ils l'ont obligée – ils lui ont implanté la même mémoire factice que celle qui effaçait les vrais souvenirs de Sora pour en faire des rivaux. Repliku n'était rien de plus qu'un homonculus, sauf qu'il était doté de sentiments. Jalousie, désir et souffrance surtout. Il voulait être réel, un peu comme nous – les Similis – nous voulions être complets. Marluxia et Vexen lui faisaient croire que c'était possible. Que pour ça, il devait te vaincre, toi.
- C'est dégueulasse.
- Totalement. Et moi, j'ai fait exactement la même chose, peut-être même encore pire. Quand Zexion est arrivé au sous-sol, affaibli et blessé par toi… j'ai fait croire à cette malheureuse marionnette que le tuer l'aiderait à se créer une existence propre. Zexion était plus en état de se défendre et Repliku l'a achevé. Ça ne lui a servi à rien, évidemment.
Il n'osait pas regarder Riku. Il savait qu'il devait être horrifié, il l'était lui-même. Le dire rendait la chose pire, alors qu'il avait toujours su que son geste était injustifiable. Il n'avait même pas eu les tripes de faire le sale boulot lui-même.
- Pourquoi tu as fait ça ? Demanda Riku sur un ton on ne peut plus neutre.
- Parce que contrairement à Zexion, moi, j'étais un traître. Ou j'obéissais aux ordres d'un traître, et ça revient au même.
- Je croyais que tu avais été envoyé là-bas pour démasquer des traîtres.
- Par Xemnas. C'était une mission en sous-marin, et qui faisait bien l'affaire de quelqu'un d'autre. Saïx, celui qui a enlevé Kairi après qu'elle m'a échappé et qui l'a gardée dans les geôles d'Illusiopolis. Cheveux bleus, une énorme cicatrice en croix sur la tronche et un caractère de merde.
- Oui. Il avait un truc avec la lune, il me semble ?
- Pas qu'un peu. Dans la confrérie, c'était le seul à être autant obsédé par Kingdom Hearts que le Supérieur. Et un peu par le Supérieur aussi, je crois. On était très proches avant l'arrivée de Roxas. On avait grandi ensemble et c'était mon meilleur ami. On a été les premiers à rejoindre l'Organisation, lors de sa fondation, mais on ne faisait pas partie du noyau dur – l'entourage direct d'Ansem, ceux qui l'ont trahi pour suivre son apprenti. Nous, on s'est juste trouvés au mauvais endroit au mauvais moment parce qu'on fouinait toujours autour du château. Tous les huit, on est devenus des Similis en même temps, lors de cet accident dans le laboratoire. Mais on était quand même des membres lambda, Saïx et moi, et il l'a jamais digéré. D'après lui, on aurait dû être des Fondateurs au même titre que les autres. Alors quand Xemnas m'a donné carte blanche pour démasquer et éliminer les traîtres, Saïx y a vu une opportunité de grimper les échelons.
- J'avais jamais réalisé qu'il y avait une telle hiérarchie dans l'organisation.
- Roxas en a jamais rien eu à foutre et moi non plus. Mais j'avais pas de scrupules et je croyais que l'amitié de Lea et Isa signifiait encore quelque chose pour Saïx alors je l'ai laissé se servir de moi. La disparition de Larxene et Marluxia ne lui servait à rien puisqu'ils étaient plus bas sur l'échelle. Ses cibles, c'étaient les trois fondateurs de la Mission Oblivion. Tu es bien placé pour savoir que je n'ai rien à voir avec la mort de Lexaeus et en ce qui concerne Vexen, j'ai juste précipité un peu sa fin pour lui faire fermer sa gueule. Mais Zexion… Lui, je l'ai tué parce qu'il en savait trop. Pour couvrir ce que j'avais fait, parce que cette enflure de Saïx voulait devenir le bras droit de Xemnas.
Axel soupira. Il ne s'était pas attendu à éprouver du soulagement, pourtant il se sentait un peu moins oppressé. Riku n'était pas parti et ne semblait même pas le juger. Mais quelqu'un comme, disons Sora, ne pourrait qu'être épouvanté. C'était épouvantable.
- Déjà avant la désertion de Roxas, je regrettais. J'ai réalisé que l'amitié au nom de laquelle j'avais fait ça était morte avec Isa. J'étais pas dévoré par la culpabilité non plus, pas à cette époque. C'était plutôt que ça me dérangeait profondément de m'être à ce point compromis pour lui. J'aurais pu me faire tuer en mission, il en aurait rien eu à carrer. Il aurait refait le planning en faisant la gueule et il serait passé à autre chose. Moi je m'étais mis du sang sur les mains pour lui. Encore une fois, c'est pas que les remords me torturaient, mais…
Il peinait à trouver une formulation claire, mais Riku la lui fournit.
- Tu t'es fait entuber. C'est dur d'admettre qu'on s'est laissé prendre pour un con, surtout par affection.
- C'est exactement ça. J'aurais pas eu à tuer Zexion si j'avais pas tué Vexen, et j'aurais pu faire taire Vexen sans le tuer. J'aurais pu le secourir plutôt que de l'achever. C'était juste facile – d'une pierre trois coups. Je l'empêchais de lancer Sora sur la piste de Roxas et je gagnais la confiance de Marluxia tout en éliminant un des pions que Saïx voulait voir disparaître de l'échiquier. Sauf que ça m'obligeait à me débarrasser des témoins, parce que j'étais devenu un traître. Saïx n'aurait eu qu'à nier toute implication, il s'en serait tiré comme une fleur. Il l'aurait fait. Il avait bien joué son coup.
Axel serra les poings, s'émerveillant malgré lui des émotions qui se déchaînaient en lui. Il n'avait pas vraiment pu sentir la colère que tout ça lui avait inspiré du temps où il était un Simili. Il la ressentait maintenant, pour la première fois. Il brûlait de rage et d'une sombre joie à l'idée que le Numéro VII était mort, mort et oublié de tous. Seul Isa survivait dans les mémoires, Saïx s'était achevé en même temps que sa non-existence. Axel trouva réconfortant de penser qu'il était encore là alors que Saïx, lui, avait disparu sans laisser d'autre trace qu'une pierre tombale et une épitaphe que nul ne lirai jamais, dans une forteresse perdue à la lisière de l'univers. Lui, il était en vie. Roxas aussi. Et maintenant, Zexion. Il y avait peut-être une justice après tout.
Sora déteint sur moi.
- C'est moche, lâcha finalement Riku. C'est après ça que tu es devenu ami avec Roxas ?
Axel leva les yeux pour regarder le ciel. Ce bleu, pur, limpide…
- C'est pas exactement ça. Saïx a bien essayé de me détourner de lui, peut-être parce qu'il voulait me garder à disposition, j'en sais rien. Mais il était tellement incapable de ressentir même un écho de quelque chose ou de simuler la moindre émotion que l'entendre parler d'amitié était absurde. Avec Roxas, il s'est passé un truc à l'instant même où je l'ai vu. C'était irrationnel et pas logique. Depuis que j'avais perdu mon cœur, j'avais des simulacres d'émotions, ces échos d'avant que Saïx n'avait même plus. Je m'y accrochais de toutes mes forces parce que je voulais garder cette part d'humanité. Mais avec Roxas, c'était quelque chose de neuf, c'est ça qui était incroyable. Et c'est vrai qu'après la Mission Oblivion, je me suis consacré à lui. Il était la seule chose valable dans ma pseudo-vie. Et après avoir compris quel genre de type Isa était devenu, après ce que j'avais vu, ce que j'avais fait…
- C'est comme une source d'eau fraîche après une traversée du désert, pas vrai ?
- Tu sais que ça devient flippant, ta façon de formuler ce que je pense en le faisant mieux ?
- C'est juste l'Effet Sora. Je sais ce que ça fait. Quand tu t'es tellement enfoncé dans l'obscurité que tu vois plus rien, et puis d'un seul coup, tu te retrouves face à la lumière.
- C'est ça. Roxas était tellement différent. Il ressentait beaucoup, il était curieux, il posait trop de questions, il criait, il lâchait jamais rien. Sora est une bonne nature mais Roxas sait être une teigne. Pourtant son regard… c'était comme de regarder le ciel. Une pureté, une innocence invraisemblable dans un endroit comme la Citadelle. Ça m'avait attiré depuis la première fois qu'il m'avait regardé – vraiment regardé, je veux dire, parce que les premiers jours son regard était vide.
- Tu veux dire comme quand le Roi l'a ramené ? Sora m'a raconté comment ça s'est passé.
- C'est ça. Pareil sauf que ça a duré plusieurs au début, quand Xemnas me l'a confié, il m'intriguait juste un peu. J'avais envie de le faire réagir parce que rien ne semblait l'atteindre. Ça a changé quand il a pris conscience. C'était fascinant de voir une telle humanité chez lui. Et quand je suis revenu du Manoir, c'est carrément devenu la chose la plus précieuse du monde. (Puis après une seconde, il ajouta :) Tu donnerais tout pour que Sora reste aussi candide, pas vrai ?
- Ah, tu vois ? Ça fonctionne dans les deux sens. On a juste vraiment beaucoup en commun, toi et moi.
- Axel hocha la tête.
- Roxas est au courant à propos de Zexion ?
L'ambiance, qui s'était allégée, replongea à moins dix en dessous de la surface.
- Il ne sait rien. Seulement que j'étais le seul survivant de la Mission Oblivion. Il a à peine connu ceux qui y sont morts, il ne faisait partie de l'Organisation que depuis quelques semaines à ce moment-là.
- Tu crois qu'il va réagir comment ?
- Mal, sans doute. Pour quelqu'un d'aussi foncièrement bon, je vois pas comment ça pourrait ne pas être impardonnable.
Axel se tut un instant avant de formuler à voix haute une chose qui lui pesait depuis longtemps.
- Je suis pas une bonne personne.
Riku balaya sa confession d'un revers de main désinvolte.
- Moi non plus. Pourtant Sora m'a toujours tout pardonné.
- J'avais pas besoin d'un truc en plus à me faire pardonner.
Il soupira et se leva. Sa tête lui faisait de plus en plus mal.
- Je devrais être content, en fait. C'est comme si je recevais une chance d'effacer mon ardoise, en tout cas vis-à-vis de Zexion. À l'époque, exception faite des sentiments neufs que Roxas me faisait éprouver, tout ce que je ressentais était… assourdi. C'était étouffé, à peine perceptible. Mais depuis que je suis revenu, ce que je lui ai fait me bouffe vraiment. Qu'il soit vivant maintenant ne l'efface pasmais au moins, je vais pouvoir faire amende honorable. Enfin, essayer.
- Ça, c'est le bon esprit, dit Riku en l'imitant. Et si tes remords t'empêchent de dormir la nuit, alors c'est que tu n'es pas non plus une mauvaise personne, Axel. Si c'était le cas, tu t'en foutrais.
- J'espère que t'as raison.
- Tu veux aller quelque part ou tu veux aller le voir maintenant ? On a le temps.
Axel hésita une seconde.
- Non. La priorité pour l'instant, c'est Kairi. Mes états d'âme peuvent attendre. J'ai besoin de réfléchir à ce que je vais lui dire, et à ce que je vais dire à Roxas. « Je suis désolé de t'avoir tué », c'est pas terrible.
- Qu'est-ce que tu veux dire d'autre ?
- Justement. Je sais pas. Je crois que rien n'est de circonstance. On est pas censé pouvoir demander pardon dans ces cas-là, tu vois ce que je veux dire ? Ces remords-là, normalement, on apprend à vivre avec.
- T'as raison. Tu veux faire quelque chose, en attendant ?
- Je voudrais passer chez moi. Tu viens ?
Riku opina du chef. Le bac se profilait sur l'eau turquoise, signe que leur conversation avait été longue puisqu'il n'effectuait la traversée que toutes les trente minutes. Quand on le ratait, il fallait attendre une demi-heure pour le voir revenir, puis encore une demi-heure pour qu'il reparte. Ceux qui le pouvaient faisaient le trajet par leurs propres moyens, avec de petits canots en bois, une paire de rames et de l'huile de coude.
- Tu vas faire quoi ?
- Chercher un truc.
Roxas aurait volontiers assommé Sora avec la crosse de son Evoker. La tentation était si forte qu'il en regrettait de ne pas l'avoir remis dans la mallette d'où Ienzo l'avait sorti plutôt que de le glisser dans sa poche. Sora était intenable. C'était comme si tout ce qu'il avait dû contenir pour afficher un comportement normal à table et arriver à manger quelque chose était remonté décuplé. La chambre était saccagée.
Pendant que Roxas s'allongeait sur le lit pour se reposer après l'expérience qu'il venait de traverser – il s'était tiré une balle dans la tête, il avait assez fréquenté Xigbar pour savoir les dégâts que pouvaient causer les armes à feu – Sora avait d'abord voulu faire semblant de travailler. Il avait sorti classeur après cahier jusqu'à ce que l'ensemble de ses cours (et même une partie de ceux de Roxas parce qu'ils avaient le même matériel) soit étalée sur le bureau et que celui-ci disparaisse dessous. Puis il avait sélectionné les vêtements qu'ils allaient porter pour l'expédition, en choisissant des matières résistantes et des manches longues de manière à laisser le moins de peau exposée possible. Une riche idée, celle-ci, sauf que la commode dégueulait maintenant l'intégralité de son contenu sur la moquette. Puis il s'était installé sur la portion de lit disponible et avait retourné dessus une boîte remplie à ras-bord de porte-clés pour la Keyblade. Il s'était mis à les essayer les uns après les autres ce qui, entre les gerbes d'étincelles et les flashs lumineux, avait de quoi provoquer une crise d'épilepsie. Roxas lui avait demandé, non sans à-propos, comment il comptait expliquer ça à sa mère si elle débarquait et le trouvait en pleine séance d'équipement pré-bataille. Sora avait cessé de les tester pour se contenter de les examiner – « Là je pourrai toujours dire qu'on évoque des bons souvenirs ! ». Roxas s'était abstenu de lui faire remarquer que lui n'avait guère de bons souvenirs, il ne servait à rien de discuter avec le genkidama de positivité qu'était Sora (depuis qu'il avait regardé les vieilles cassettes d'épisodes enregistrés de DBZ « Pour sa culture générale », d'après Riku, il trouvait que ce qu'ils avaient tous traversé ressemblait à une promenade de santé). Il avait fini par dégager du lit après s'être pour la quatrième fois piqué le cul sur un truc pointu. Et maintenant, Sora faisait les cent pas en jetant des coups d'œil angoissés par la fenêtre toutes les quatre secondes, comme si le soleil avait pu se coucher en traître pendant qu'il ne regardait pas. Roxas gardait ses fesses sagement collées à la chaise de bureau en résistant à ses pulsions violentes.
- Sora, dit-il enfin très calmement. Je t'aime du fond du cœur, t'es mon frère, vraiment, mais si tu t'assieds pas, genre tout de suite, je descends attendre la nuit devant la télé avec Mam.
Rosa avait dit « tu peux m'appeler maman ». Roxas s'était étranglé trois fois, avait viré au rouge suffocation et s'en tenait à « Mam ». Il était issu de Sora, ce qui, techniquement, faisait bel et bien d'elle sa mère (ce qu'elle avait compris, et dit) mais c'était trop bizarre. Sora le regarda. « Tu me ferais pas ça », disaient ses yeux. « T'es sûr de toi ? Tu veux vérifier ? », répondirent les sourcils de Roxas. Dans le doute, Sora s'assit. Bondit avec un cri de douleur (« Ah mince ! Sleeping Lion ! ») et commença à rassembler tous ses porte-clés. Roxas soupira. Pourquoi fallait-il que les journées soient encore si longues ?
Au moins, on aura pas l'air suspect en allant se coucher avec le soleil.
- Comment tu te sens? Demanda Sora.
Roxas se frotta les yeux avec ses poings fermés.
- Je me suis déjà senti plus frais mais ça va. T'inquiète pas, je suis opérationnel.
- Ne pousse pas trop quand même. Ça nous avancerait à rien s'il t'arrivait quelque chose.
- Je sais. Mais ça va, Sora, vraiment. J'ai juste été un peu secoué, pas de quoi en faire une montagne.
- D'accord. Mais n'en fais pas trop quand même.
- Je ferai ce qu'il faudra. On n'a pas tellement le choix tu te souviens ? Si il n'y a que moi qui puisse éliminer les Ombres pour le moment, ce n'est pas en me ménageant qu'on arrivera à sauver Kairi.
Sora fit la moue et ne répondit pas. S'il y avait un argument qu'il ne pouvait pas contrer, c'était bien celui-là.
- Et le « nouveau » ? Ienzo. Tu le connaissais bien ?
Roxas secoua la tête.
- À peine. Je t'ai expliqué qu'après mon entrée dans Organisation je suis resté un bon moment dans une espèce de coma ambulant. La Mission Oblivion a eu lieu peu de temps après que j'émerge, si tu vois ce que je veux dire. Il vaut mieux demander à Axel.
Sora n'insista pas et resta silencieux. Roxas ne le relança pas, trop content de ce silence providentiel. Mais cela ne dura pas et il se rendit rapidement compte que dans son accès de bougeotte acharnée, Sora l'avait distrait de son propre stress.
La demi-heure que mit encore le soleil à se coucher leur sembla durer une journée. Lorsque la nuit fut enfin tombée et qu'ils se faufilèrent hors de la maison, Roxas était aussi agité que Sora. Il ne l'exprimait pas autant mais il n'eut pas à se forcer pour le suivre quand Sora se mit à courir. C'était un soulagement de s'activer enfin.
Le bac ne circulait plus à cette heure et même dans le cas contraire, ils ne l'auraient pas pris. Si leur présence à l'extérieur si tard dans la soirée revenait aux oreilles de Rosa, ce serait un autre genre de catastrophe, mais c'en serait une pour sûr. Ils prirent donc la petite barque de Sora. Celle de Riku était toujours amarrée, signe que les deux garçons arrivaient les premiers. Ils se mirent en route aussitôt. Mieux valait patienter là-bas qu'ici et peut-être que ramer aiderait Sora à évacuer un peu de son trop-plein d'énergie. Et au moins, de l'autre côté, il pourrait s'agiter tout son soûl sans risquer d'attirer l'attention des passants éventuels.
Ce fut donc sans aucun scrupule que Roxas laissa Sora ramer. La traversée ne prenait que quelques minutes et il s'efforça de se détendre. Le doux clapotis des vagues, la brise marine et le roulis de la barque l'endormaient un peu. Par miracle ou parce qu'il était concentré sur ce qu'il faisait, Sora garda le silence jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'île où ils débarquèrent.
Roxas s'installa sur un tronc couché dans le sable pendant que Sora amarrait la barque, puis lui prêta sa Keyblade. Il resta assis pendant que Sora s'exerçait au maniement des deux en même temps, et toujours en silence. Il était plus calme, tout à fait concentré. C'était probablement l'obligation de se tenir tranquille qui l'avait rendu si nerveux à la maison.
Ils étaient là depuis dix minutes quand la seconde barque se profila à l'horizon. Les mouvements de Sora laissaient dans leur sillage des rubans scintillants, un spectacle aussi joli qu'étonnant. Roxas savait déjà que la Keyblade produisait des étincelles quand il la maniait mais à observer Sora dans cette obscurité nocturne, il voyait qu'il y en avait beaucoup plus qu'il ne l'avait cru. Ces sillons produisaient plus de lumière que les étoiles et la lune qui étaient maintenant levés.
- Sora, demanda-t-il après un instant d'hésitation. Est-ce qu'on est assez loin pour être sûrs que ça se voie pas ?
- De quoi ? Répondit Sora en s'arrêtent.
Les astres célestes reprirent leurs droits en même temps que les gerbes d'étoiles s'arrêtaient.
- La lumière.
- Depuis le rivage, tu veux dire ? Peut-être que de là-bas on peut voir comme un point qui clignote, ou un truc qui ressemble au miroitement de la lune sur l'eau. Regarde, on distingue à peine les lumières de l'autre côté.
Roxas plissa les yeux pour tenter d'isoler même vaguement, un lampadaire sur l'autre rive. Il eut beau fixer de toute l'intensité dont il était capable l'espèce de brume lumineuse qui s'étendait de l'autre côté de l'eau, il ne parvint à repérer que le mouvement d'une embarcation en approche.
- Ils sont là, dit-il.
Sora lâcha les deux armes qui s'évanouirent aussitôt. La Keyblade réapparut dans la main de Roxas qui la lâcha à son tour. De fait, la barque qui arrivait touchait déjà presque la rive. Il l'aurait repérée bien plus tôt si Sora n'avait pas été en train de s'exercer au beau milieu de son champ de vision.
L'esquif accosta avec un son sourd et Riku en descendit, suivi d'Axel. Le ciel était dégagé et la lune et les étoiles éclairaient assez la plage pour que Roxas puisse distinguer, même de là où lui et Sora se trouvaient, un détail d'importance. Il frémit brusquement, une onde brûlante se lovant dans le creux de son ventre pendant qu'une autre chaleur – trop familière, celle-ci - se répandait sur son visage. L'idée qu'il était de nouveau en train de rougir ne fit qu'empirer les choses et il s'empourpra encore plus. Sa bouche s'assécha.
Axel avait délaissé sa nouvelle garde-robe, le jean noir, le t-shirt blanc et l'éventuelle veste en cuir héritée d'un type du Jardin Radieux dont Roxas n'arrivait pas à revenir sur le nom. Il portait son manteau de l'Organisation XIII et celui qu'on appelait naguère la Clé du Destin était incapable de détourner les yeux. Il avait oublié à quel point la ligne pure et continue du manteau épousait parfaitement le corps d'Axel, soulignait le moindre de ses mouvements, la façon dont il parachevait tous ses gestes en flottant autour de ses jambes. Axel avait toujours eu la taille étroite et ses épaules et ses hanches étaient très pointues pour celles d'un homme et ça avait toujours été beau. À l'époque où ils portaient ce manteau tous les jours, Roxas le regardait sans émoi particulier, juste parce que sa silhouette et la façon sinueuse qu'il avait de bouger quand il se déplaçait ou se battait constituaient un spectacle agréable. Alors que là, tout à coup…
- Roxas ? Lui parvint la voix de Sora.
Elle paraissait lointaine alors qu'il était juste à côté de Roxas et ce dernier répondit :
- Hein ?
- Ferme la bouche.
Roxas s'exécuta avec un sursaut et se tourna vers Sora qui lui souriait de toutes ses dents.
- T'inquiète pas, lui assura Sora à voix basse, souriant toujours. Il fait trop sombre, ça se voit pas.
Roxas comprit qu'il parlait de son visage probablement écarlate mais ne répondit pas. Riku et Axel arrivèrent à leur hauteur et Sora les salua et engagea aussitôt la conversation, de sorte que Roxas put rester en retrait et garder le silence sans attirer l'attention sur lui. Il lui pardonna instantanément sa moquerie et suivit le groupe qui se dirigea vers l'entrée de la grotte. Il regarda droit devant lui, empêchant autant que possible son regard de dévier vers la silhouette d'Axel qui marchait à côté de Sora.
Il fallait qu'il se concentre, se tança-t-il il franchissant l'entrée de la grotte. Il serait toujours temps demain de se pencher sur ce phénomène mais ce soir, trop de choses reposaient sur lui.
Ce soir, ils sauvaient Kairi.
