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CHAPITRE III
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Toute la classe riait, même le puritain qui irait quelques heures plus tard dénoncer un cours pornographique.
Sujet de la séance : Qu'est-ce que l'érotisme ? À quoi sert-il ? Est-il nécessaire ?
Le sujet n'était pas ainsi annoncé de but en blanc, mais Éva escomptait que la discussion s'orientât dans ce sens. Officiellement, l'objectif était de produire un récit narratif, de résumer une histoire, puis de discuter. Librement. Elle saurait aiguiller la discussion si le besoin s'en faisait ressentir, mais elle doutait que ce fût nécessaire. Ils aborderaient le sujet qu'elle avait choisi. Un sujet comme un autre... Un peu moins consensuel peut-être que ce que préconisaient les manuels et les biens-pensants, particulièrement avec un public oriental. Éva savait, pourtant, par expérience, qu'on pouvait aborder n'importe quel sujet dans une salle de cours. Sans choquer, même si les apprenants sortaient ensuite en se demandant comment ils avaient pu échanger sur des thèmes que la morale sociale ou la loi prohibaient. Et curieusement, les fâcheux et les hypocrites se faisaient toujours rabrouer par les autres. Ces autres avides de nouveautés, d'échanges, profitant de la liberté de parole qui leur était offerte. Sans risque. Le prof serait incriminé en cas de plainte. Il était étranger, au pire, il serait renvoyé chez lui. Ses élèves innocentés.
Le genre de défi qui amusait Éva. Mais pas avec n'importe qui. Elle n'aurait pas tenté le coup avec sa classe d'intermédiaire. Il y avait bien quelques étudiants sympa, le frère de Raf'a en particulier, mais d'autres... Élias convenait lui-même qu'ils étaient bizarres, particulièrement cette femme d'âge mûre qui pensait que tout lui était dû parce qu'elle payait, qui s'était montrée dans un premier temps extrêmement sympathique, qui avait même invité la jeune Française à prendre le thé chez elle. Pour aller se plaindre ensuite de ne pas avoir réussi ses examens. Elle n'était pas spécialement nulle, mais elle ne travaillait pas. Apprendre une langue étrangère rimait avec travail, répétitions et rigueur.
Éva était plutôt nulle en langue étrangère. Trop de facilité dans sa jeunesse. Elle n'avait jamais appris à travailler, tout lui semblait si évident et ce qui ne l'était pas, l'orthographe par exemple, quelle importance puisque ses maîtres lui avait affirmé en CE1 que l'orthographe ne servait à rien. Cette affirmation l'avait arrangée. Éva avait déjà à cette époque, un rapport plutôt lâche à l'orthographe. Mais du coup, si au collège elle avait pu un temps faire illusion, elle s'était magistralement plantée au lycée, d'autant plus qu'Éva avait un sens aigu de la justice. Elle ne supportait pas l'injustice. Ni la stupidité des règles absolues et illogiques. Bas de tableau et renvois à répétions s'étaient alors succédés. Elle qui se trouvait si sage.
Parfois, elle s'interrogeait sur ce qui avait pu la mener dans une salle de classe. De l'autre côté du bureau. Elle n'avait vraiment réussi à comprendre comment elle avait pu devenir prof. Prof de collège ? Prof de fac ? Prof spécialisée ? Expert, comme la qualifiaient les universités chinoises ? En français ? Une aberration. Il avait dû se produire à un moment ou à un autre, une déchirure dans l'espace-temps pour que cela devînt possible. Il était vrai que face à des étrangers, elle pouvait toujours faire illusion. Même face à ces profs de français syrienne, d'âge mûr, dont elle n'avait pas trop saisi au départ, la raison de leur présence dans son cours.
Ces profs hilares. À leur âge ! Éva les aimait beaucoup.
Elle avait pourtant essayé de s'en débarrasser quand elle les avaient retrouvés dans sa classe. Pas vraiment elle, car dès la première heure, elle les avait trouvées sympathiques. Même l'inspectrice. Par contre, Raf'a avait failli avoir une attaque en découvrant cette dernière dans la classe. Son inspectrice ! Celle qui la notait auprès du Ministère de l'éducation nationale. Celle dont dépendait sa carrière.
Elle s'en était ouverte rouge de honte à Éva, catastrophée :
— Mais elle parle tellement bien ! Je suis tellement faible ! J'ai tellement honte ! Comment je vais pouvoir prendre la parole devant elle ?
Les cinq professeurs étaient surtout de bonnes vivantes. Des joueuses. Prêtes à s'investir dans n'importe quelles activités. Trois chrétiennes. Deux musulmanes. L'inspectrice étaient voilée. La seule de cette classe. Cinq francophones. Niveau S2. La plupart des Français n'atteignaient même pas le niveau S1. Mirna avait une maîtrise du français soutenu supérieur à celui d'Éva. Supérieur, et de loin, à celui de tous ses élèves qui avait suivi Éva de M3 en S1. C'était eux qui s'étaient inquiétés. Maroun, Firas, Zahra, Raf'a, Mohamad, Sharmine, Georges.
Rana.
Rana était volubile, Rana avait du caractère, du répondant, de l'aplomb et une certaine présence. Son regard n'y était pas étranger. Noir. Intensément noirs. Des yeux de biche, ourlées de longs cils.
Les élèves en avaient fait leur représentante.
— Elles sont trop bonnes. On se sent nuls à côté d'elles, avait déclaré Rana à Éva.
Elle roulait agréablement les « r » sous la langue, possédait cet accent légèrement chantant qu'Éva n'avait jamais réussi à imité, simplement parce que les Orientaux, dans cette région, décalaient l'accentuation des syllabes. Un accent doux et sensuel, n'avait jamais pu s'empêcher de penser Éva en écoutant attentivement cette brune aux yeux de braise. Même les étoiles qui brillaient au fond de son regard étaient noires.
— Elles parlent couramment le français, continua Rana. Elles n'ont rien besoin d'apprendre, pas comme nous. Pourquoi sont-elles avec nous dans le même cours ? Nous, nous avons tous le même niveau, mais elles... ? Plus personne n'ose parler quand elles sont là.
Éva comprenait leur malaise, Rana n'énonçait que des vérités.
— Il faut leur proposer un autre cours, conclut Rana.
Le ton était définitif.
— Je suis d'accord avec vous, approuva Éva. Elles devraient être en S2. Mais il ne suffit pas de leur proposer de changer de classe, il faut que je trouve un autre prof et le CCF n'ouvrira pas un autre cours s'il n'y a pas assez d'élèves, j'ai déjà demandé.
— Vraiment ? s'illumina Rana.
— Le niveau est trop disparate. Ce n'est bien ni pour vous ni pour elles.
— Hélène a une classe de S1, elle a peut-être des élèves qui pourraient rejoindre une troisième classe ? proposa Rana.
— Je peux demander.
— Merci, parce que moi, j'ai trop honte d'avoir cours avec elles, ajouta Rana
— Toi ? s'étonna Éva qui avait toujours trouvé Rana extravertie et pas vraiment le genre à avoir honte de quoi que se fût et certainement pas de faire des fautes quand elle parlait. Firas et Rana étaient les moteurs de la classe. Les bavards, les enthousiastes.
— Oui, qu'est-ce que tu crois ? En plus, Mirna habite près de chez moi et je la connais très bien.
— Je m'en occupe, avait assuré Eva.
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Une, très, mauvaise idée.
Éva détestait les négociations. Mais par dévouement pour ses élèves, Éva s'était démenée. Éva avait tout arrangé. Hélène était prête à assurer un cours en plus. Il y avait assez d'élèves pour ouvrir une nouvelle classe de S2. Tout était parfait.
Jusqu'à ce que les cinq élèves concernées l'apprissent.
Dès le cours suivant, à la pause, l'inspectrice, Fatima, prit les choses en main.
Éva relisait ses notes de cours assise sur son bureau. Fatima se planta devant elle. Éva leva le regard de son cahier.
— Vous voulez nous chasser ? lui demanda abruptement Fatima.
Des têtes se tournèrent dans sa direction. Éva posa son cahier derrière elle et ne bougea pas de son bureau. Elle ne trouva rien à répondre.
— On nous a proposé à toutes les cinq de changer de cours, clama Fatima fâchée en désignant de la tête ses collègues qui maintenant, faisaient cercle autour d'Éva. Hostiles.
— Non, je ne veux pas vous chasser, se défendit Éva. Mais vous avez un niveau de français bien supérieur à celui des autres.
— C'est Rana ! accusa Fatima vindicative. C'est elle qui vous a décidée à prendre cette décision.
Ses collègues écoutaient, elles se retournèrent toutes vers Rana qui papotaient avec Raf'a, Zahra et Firas. Les cinq. Furieuses. Accusatrices.
— C'est toi, fit Fatima en la désignant du doigt.
Rana se récria. Elle se leva et rejoignit les cinq profs devant le bureau d'Éva. Elle dénia vivement être à l'origine de cette idée. Les profs la traitèrent de menteuse.
L'insulte était sévère. Infamante.
Firas aimait Rana. Ils partageaient un même sens de l'humour, une même joie de vivre, une même ouverture d'esprit. Deux esprits scientifiques, curieux et vifs qu'appréciait beaucoup Éva. Il vînt défendre son alter-ego, suivi par Raf'a qui avait fait fi de ses réticences à prendre la parole devant son inspectrice. Zahra, Mohamad, Maroun et Sharmine vinrent soutenir leurs deux camarades de leurs présences.
La querelle s'envenima et continua en arabe.
Véhémente.
Éva se devait d'intervenir. D'expliquer. De calmer les humeurs belliqueuses des unes et des autres. Quand elle le voulait, elle était plutôt diplomate. Elle expliqua, défendant habilement l'intérêt de chacun.
Résultat concluant.
Presque.
— Nous sommes d'accord, déclarèrent les cinq profs après un rapide conciliabule.
Parfait, se félicita Éva soulagée.
— C'est vous qui nous assurerez notre cours ?
Oh...
— Non, j'ai déjà trois classes, je n'en prendrai pas une quatrième, fit Éva. Hélène est d'accord pour se charger du nouveau cours.
Le verdict tomba.
Net et définitif.
— C'est non.
— Non ?
— Nous voulons faire cours avec vous. Si vous n'assurez pas le cour de S2, nous ne voulons pas y assister, nous continuerons à suivre celui-ci.
— Mais... essaya de les raisonner Éva. Votre niveau est nettement supérieur à celui des autres et je ne prendrai pas un nouveau cours. Trois me suffisent.
Et n'ai pas envie de devenir alcoolique, ne continua pas Éva qui après huit heures de cours d'affilé ne retrouvait ses esprits qu'après une bonne dose d'arak. Six heures de cours par jour étaient tout ce qu'elle pouvait supporter. Deux le matin. Quatre l'après midi. Ensuite, elle saturait. Son esprit ne suivait plus.
— Alors, nous restons dans ce cours. Nous promettons de ne pas gêner les autres, déclara Fatima. Ce que nous voulons, c'est pratiquer, parler. Vos cours nous plaisent beaucoup, nous ne voulons pas changer de professeur.
Le ton était ferme. La discussion était close.
Il y eu quelques protestations, Firas avait alors usé de son sourire, de son charme. Lui, Georges et Mohamad se mouvaient avec un naturel et une bonhomie désarmante au milieu du public plutôt féminin de la classe. Une fois l'accord passé entre les trois parties, Éva, ses anciens élèves et les cinq profs, ils avaient aplani les difficultés, obtenu des garantis, rassuré leurs camarades. L'affaire avait été conclue. Tout le monde restait. Rien ne changeait.
Les profs se montrèrent exemplaires. Elles ne s'imposaient jamais, ne s'appropriaient jamais la classe, ni l'attention d'Éva. Elles participaient avec enthousiaste à toutes les activités et tiraient tout le monde vers le haut. Aussi bien les élèves qu'Éva. Dans la joie, la bonne humeur et l'excellence.
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Leur enthousiasme ne se démentait jamais, même ce jour-là, même avec un thème de cours si tendancieux.
Le CCF était une mine d'or, particulièrement si Bassem, le secrétaire, n'avait pas pris le soin, ou pas eu le temps, d'inspecter le contenu des ressources mises à disposition du public et des professeurs. Bassem était méfiant, mais il ne pouvait pas tout lire, tout voir et tout écouter.
La revue Lire avait traîné plus d'une semaine exposée avec les autres mensuels auxquels était abonné le CCF. Celle du mois de mars. Le numéro qui contenait un dossier complet sur le Marquis de Sade. Sa vie, ses œuvres. Des extraits de ses œuvres. Entre autres certains passages sulfureux de Justine ou les malheurs de la vertus. Éva, amusée, en avait fait la remarque à certains de ses élèves, à Rana. Celle-ci comme Firas, Mohamad, Sharmine ou d'autres avaient beaucoup ri et s'étaient empressés d'aller y jeter un œil. Ils firent bien. Une semaine plus tard, la revue avait disparu des présentoirs. Jetée au rebuts avec tous ce que le CCF avait pu recevoir de licencieux. De scandaleux.
Aux yeux de Bassem.
Éva avait le don de farfouiller. Les réserves, les rayonnages de bibliothèques oubliés, négligés, les débarras, les caves et les greniers avaient toujours été ses terrains de jeux. C'est ainsi qu'elle avait découvert les deux excellents albums du Sursis de Gibrat. Elle les avait lus, empruntés et gardés. Ils orneraient les rayons de sa bibliothèque personnelle, couverts, pucés, enregistrés, puis effacés des listes.
Un souvenir.
Un sauvetage.
Les mamelons de Cécile sur deux vignettes, son pubis sur une autre, ses ébats, sensuels, mais habillés avec Julien, avaient suffi à rejeter une histoire sensible et noire dans un petit village de la France occupée en 1944. À jeter aux oubliettes pour outrages aux bonnes mœurs un dessin magnifique, un merveilleux travail d'aquarelliste, un scénario tragique et passionnant.
Bassem l'avait lu. Cécile était belle. Jeune, brune, grande, séduisante. Robe rouge à pois blancs année quarante boutonnée sur le devant, plus ou moins bas sur la poitrine, plus ou moins haut sur les jambes, et soquettes blanches. Elle était si jolie sur sa bicyclette. Elle avait ainsi signé son arrêt de mort.
Adieu Cécile.
Malgré son sérieux, malgré, peut-être, son obsession, Bassem ne pouvait tout voir, tout savoir et, ce qui avait échappé à l'œil averti de Bassem, c'était une vielle cassette vidéo contenant une série animée autour des contes extraits des Mille et une nuits. Tous le monde connaît l'œuvre. Chacun saurait citer Shéhérazade, Sinbad le marin, Aladin, Ali Baba. Mais qui a lu le recueil ?
Les Milles et nuits ?
C'est la farce de Fernandel, la princesse gentillette de Walt Disney, les délires à venir de Kev Adams, l'héroïsme de Douglas Fairbanks, la poésie ricanante de Passolini ou le bondissant personnage du jeux vidéo Prince of Persia.
Persia...
On oublie trop souvent que le recueil est un héritage persan. Que l'Égypte a interdit l'ouvrage. Censuré pour pornographie. Bassem ne le sait pas ? Sa représentation de l'ouvrage s'arrête-t-elle à Walt Dysney ? Ou, plus simplement, n'a-t-il pas jugé bon de passer au filtre de sa censure une cassette vidéo sur laquelle était inscrit : Dessins animés, Les Milles et une nuits ? Sur l'étui, divers contes aux titres anodins, Le barbier fâcheux, Le prince et la goule, Le bossu récalcitrant, Le dormeur éveillé, et des durées : 3,30 mn, 4,25 mn...
Une tromperie sur le contenu.
Dans l'un des petits films d'animation, Éva y avait découvert tout l'imaginaire des Mille et une nuits. Le vilain djin, le trésor qu'il garde jalousement, la jeune fille rusée. La séductrice. Sensuelle. Elle séduisait le djin, l'endormait de promesses et lui volait son trésor. C'était joliment dessiné, drôle et impertinent.
Éva avait soigné son cours. Décrire, analyser, commenter, débattre. Se dépêtrer d'un sujet sensible sans s'y perdre, défendre son point de vu avec sensibilité et élégance. Échanger, respectueusement.
Résultat ?
Comme prévu, la classe déborda d'imagination. Le sujet inspira. Zahra et Ahlam, pourtant toutes les deux fort jeunes participent aussi bien que les autres, et chacun s'employa de feindre ignorer le feu qui leur colorait les joues et les oreilles. Les profs s'amusent, Firas et Rana s'envoient des piques. Raf'a rit.
Éva mène les débats, pause des questions, relève certains points, encourage chacun à prendre la parole, à organiser ses arguments, à les illustrer d'exemples. Un cours comme elle les apprécie. Une classe intelligente, un débat vivant, bondissant, des discours intéressants, une vraie sensibilité. Le tout dans une humeur joyeuse et studieuse. Le sujet à la vérité importe peu. Il ne sert que de support. Quand on lui demande quel est son objectif, ce qu'elle désire apprendre à ses élèves, Éva répond toujours : savoir dire n'importe quoi à propos de n'importe quoi à n'importe qui.
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N'importe quoi... n'avait pas le même même attrait pour tout le monde. Antoine tenait à le faire comprendre à Éva.
— Un de tes élèves m'a appris que tu avais traité de l'érotisme en cours, lui dit Antoine contrarié.
— Ce n'était qu'un thème comme un autre, se défendit Éva. Il n'y avait rien de licencieux, en plus nous avons regardé un dessin animé des Mille et une nuits. D'ailleurs, j'ai trouvé la cassette dans la vidéothèque du Centre.
— Nous sommes en Syrie, tu ne peux pas faire n'importe quoi. Tu représentes la France.
Éva laissa un petit sourire narquois étirer le coin de ses lèvres. Le reproche l'avait touchée, désagréablement, mais la dernière phrase du directeur venait de la braquer. Définitivement.
— Je connais bien la région, rétorqua Éva d'un ton frisant l'incorrection, sous-entendant que ce n'était pas le cas du directeur.
Antoine ne releva pas. Il s'écrasa. Il appréciait moyennement Éva. Il y avait quelque chose de trop décalé chez elle, une espèce de j'm'enfoutisme agaçant. En plus, elle parlait arabe. Et puis même si elle ne maîtrisait la langue que très imparfaitement, elle avait un accent si prononcé que ceux qui ne la connaissaient pas, si elle ne parlait pas trop longtemps, pensaient qu'elle était Libanaise.
Et puis, la femme d'un éminent professeur, s'était plainte de ses résultats d'examen. On disait aussi qu'Éva parlait trop vite, notait sévèrement, abordait des thèmes brûlants. Cette fille s'ingéniait à ternir l'image du CCF. Du moins, c'était ce qu'il tentait de lui faire comprendre. C'est ce qu'il aurait bien aimé lui faire comprendre. Et il se garderait bien de lui rapporter autre chose. Il tairait les retours positifs et les discours enflammés que lui avaient tenus certains de ses élèves.
— Il faut faire attention, se contenta-t-il finalement de lui dire.
Et, changeant complètement de sujet :
— Au fait, tu es toujours intéressée pour aller à Palmyre ?
— Oui, bien sûr.
— Je crois que nous ne serons pas assez nombreux, tu pourrais demander à tes élèves si l'un d'eux n'est pas intéressé. Ça nous ferait le voyage moins cher.
— D'accord, je demanderai.
— Quelqu'un de sympa qui parlent bien le français, précisa-t-il.
— Mmm.
— Ça va être bien, ajouta-t-il en se frottant les mains.
Un sourire niais s'épanouit sur son visage.
Oublier les reproches.
Antoine avait tendance à se montrer lunatique. Il énervait Éva qui n'arrivait pas à se décider s'il était ridicule, sympathique ou complètement stupide. Mais elle ne refuserait jamais un voyage dans l'est de la Syrie. La descente de la Vallée de l'Euphrate. Antoine se chargeait de trouver un mini-bus et le chauffeur qui allait avec. Une aubaine, certains site étaient difficiles d'accès sinon impossible à rejoindre si on ne possédait pas de véhicule personnel, entre autre les anciennes cités byzantines, Rasafé et Zénobia. Les villes antiques de Doura Europos et de Myra. Antoine était parfois énervant, mais il pouvait se montrer charmant et les autres passagers étaient sympathiques. Des profs, des femmes. Antoine serait le seul homme si on exceptait le chauffeur.
Éva demanderait. Éva trouverait.
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Éva trouva.
Rana.
— Moi, je veux partir ! s'était-t-elle exclamée, à peine Éva avait-elle transmis à la pause entre deux cours la proposition d'Antoine.
Raf'a eut l'air intéressée, mais elle abandonna l'idée. C'était trop cher. Son salaire n'excédait pas cinq mille livres. Elle vivait encore chez ses parents, mais le voyage, lui coûterait sans doute la moitié de son salaire.
— Combien de jours durera le voyage ? demanda Rana.
— Trois jours.
— J'aimerais bien y aller. Vous partez quand ?
— Le dernier week-end de mars. On partira le samedi, on dormira à Deir ez Zor le samedi, et à Palmyre le dimanche
— Le week-end avant Shaanini ?
Shaanini, la fête des Rameaux.
— Oui, on partira avant Pâques, il y a moins de monde.
— Vous reviendrez quand ?
— Le lundi soir.
— Mmm, c'est bien.
— Et tes enfants ? demanda un peu surprise d'une telle allégation, Mirna, l'une des cinq profs.
Mirna, sa voisine.
— Anouar peut s'en occuper.
— Vraiment ? fit Mirna d'un air dubitatif.
Mais rien ne pouvait entamer l'enthousiasme de Rana.
— Je ne suis jamais allée à Palmyre. C'est honteux. Je suis sûre qu'Anouar sera d'accord.
— Mmm... semblait encore douter Mirna.
Rana l'ignora.
— Éva, je peux donner la réponse après-demain ?
— Pas de problème.
Rana trépigna durant tout le reste du cours. Taquinant Firaz, riant, volubile. Sûre de venir, en rêvant.
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Qu'avait pu raconter Rana à son mari pour qu'il se laissât convaincre qu'elle abandonnât ses deux enfants ? Ses deux fils âgés de deux et trois ans ? Éva ne lui demanda jamais. Rana ne lui dit jamais. Peut-être prévoyait-elle de les laisser à l'une de ses belles sœurs. Rana n'avait qu'une sœur, réfugiée religieuse en France. Son mari, musulman, avait eu la mauvaise idée de se convertir au christianisme, orthodoxe, par amour. La famille du jeune homme avait peu apprécié.
Ce fut donc avec un grand sourire et les yeux plein d'étoiles que Rana apprit à Éva qu'elle ferait partie du voyage. Après tout, même si elle prêtait son nom à une pharmacie, elle recevait en échange un salaire conséquent. Quatre fois le salaire que Raf'a gagnait à la sueur de son front.
À cette époque, Éva n'avait rencontrer Anouar qu'une seule fois, au cours du dîner que Rana avait organisé chez elle au début du mois de janvier, et elle n'en gardait aucun souvenir. Sinon, celui d'un type à la barbe de quatre jours, pas très causant, plutôt effacé. Elle avait dû lui dire bonjour et au revoir. Pas un mot de plus. Peut-être merci aussi.
Rana fut inscrit sur la liste des voyageurs, Antoine était content : elle se débrouillait bien en français, parce que lui, de son côté, ne parlait que deux ou trois mots d'arabe.
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Mais avant Pâques, il y eu les Rameaux et avant les Rameaux, il fallait qu'Éva trouvât un nouvel appartement. Le chéri de sa colocataire allait bientôt débarquer. Rana s'engagea à accompagner Éva dans ses démarches. Cela tombait bien : Éva était d'une incommensurable paresse.
— Je me renseigne, lui assura Rana. Mon père est avocat et je viendrai avec toi. Je suis sûr qu'on trouvera.
— Merci.
— Non, non, c'est normal.
— Mmm.
Rana n'avait laissé à personne dans la classe le loisir de se proposer. Éva n'y avait pas prêté attention et voilà comment Rana s'était retrouvée à piloter Éva dans Alep, à devenir son agent immobilier.
À s'introduire dans sa vie et dans son esprit.
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