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Chapitre XII


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Les différences influences culturelles dont bénéficiait Alep ne se résumaient pas à la seule richesse de la cuisine alépine, ni à la blondeur de Mirna, de Thérèse, de Raf'a et de son frère, ni aux yeux de braise dont bénéficiaient aussi bien Rana que Sharmine, ni à l'appartenance manifeste de Firaz, Georges ou Zahra aux peuples caucasiens, ni aux différentes langues parlées au sein des familles.

Éva avait vécu au Liban, elle avait séjourné dans des petits villages syriens, chrétiens ou alaouites. Et, excepté à Beyrouth et dans quelques endroits choisis où vivait une bourgeoisie établie, les intérieurs domestiques se ressemblaient.

L'argent ou la survivance volontaire des usages anciens, par goût ou par manque d'argent n'apportaient que de simples variations sans réelles importances.

Ces variations se limitaient souvent aux salons. L'influence occidentale préconisait des sofas, des canapés et des fauteuils. La plupart du temps, Éva les jugeait massifs, hideux et inconfortables. Elle préférait de loin les salons arabes. Des banquettes adossées aux murs sur trois côtés de la pièce. Traditionnellement bourrées de feuilles de maïs séchées, ou plus communément, dans de modestes maisons, de simples matelas étroits.

Éva aimait beaucoup ces salons. On y était bien assis et quand il faisait chaud être installé presque à même le sol soulageait agréablement les jambes et les pieds. Manger par terre, puisque dans beaucoup de maisons modestes, le salon faisait aussi office de salle à manger et même parfois de chambre à coucher, apportait aussi une convivialité qui avait toujours séduit Éva.

Elle avait rarement visité des appartements au Liban. À Alep, à part Jérôme Hauss, elle ne connaissait personne qui logeait ailleurs que dans un immeuble. À Alep, l'argent seul, ne déterminait pas l'agencement et l'ameublement des appartements.

Rana vivait dans la précarité. Pas par manque d'argent, mais parce qu'elle occupait un appartement qu'avait gracieusement mis à la disposition du couple de jeunes mariés l'une de ses cousines. Elle et Anouar ne s'étaient donc pas encombrés de meubles et de babioles, même si l'occupation temporaire de leur logement tendait à s'éterniser.

Chez Sharmine et ses sœurs étudiantes à l'université d'Alep, Éva avait retrouvé l'ambiance des maisons paysannes de la campagne libanaise. Un appartement spartiate uniquement meublé de matelas, des édredons pour dormir, de la vaisselle et une hospitalité souriante et chaleureuse. Musicale. Sharmine jouait du tembûr et de grands tambourins se dissimulait dans des niches aménagées dans les murs et fermées par des tentures.

Sharmine était Kurde. Elle habitait dans le quartier kurde et se rendait à l'université en compagnie d'un groupe de Kurdes eux aussi inscrits en licence de français. Éva les avaient rencontrés au cinéma, lors d'une séance programmée par le CCF. Poulet au vinaigre de Chabrol. Éva et les Kurdes avaient discuté une bonne heure à la sortie du film. Ils étaient chaleureux, sympathiques et cultivés. Ils s'étaient séparés à regret et les Kurdes avaient invité Éva à fêter Nawroz, le nouvel an kurde, avec eux :

— C'est dans un mois, lui avait annoncé Arkan. Le 21 mars. Nous avons prévu une sortie tous ensemble. Une promenade à la campagne. On fera un pique-nique. C'est la deuxième fois depuis des années que le gouvernement nous autorise à fêter Nawroz et nous serions honorés de ta présence.

Comment refuser ? Le dîner chez Sharmine et ses sœurs présageait une journée à la campagne qu'Éva serait stupide de rater.

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Chez Georges, elle s'était retrouvée téléportée dans le temps et l'espace. Au XIXe siècle, en Russie. Du moins dans ce qu'elle se représentait être la Russie du XIXe siècle. Dès l'entrée. La mère joufflue et digne de Georges lui avait ouvert la porte d'un appartement à l'ambiance feutrée et élégante. Elle avait conduit Éva dans un salon au goût exquis. Des lustres aux cabochons scintillants dispensaient discrètement une lumière douce et généreuse. La dame parlait français et quand elle s'adressait à Georges dans sa langue natale les voyelles roulaient et chantaient sous sa langue. L'arménien caressait les oreilles, mélodieuse et lumineuse langue venue de l'antiquité. Répondant à l'invitation de sa mère, Georges avait joué du piano. Un demi-queue. La mère s'était désolée que son fils ne jouât pas plus souvent. Elle avait raison, Georges bénéficiait d'un touché léger et d'une solide technique. Pour le peu qu'Éva en jugea.

On servit du vin.

La mère ouvrit une armoire.

Éva fondit définitivement.

Éva se contentait lors de ses voyages d'une tasse pour les liquides chauds et une timbale en inox ou en aluminium lui suffisait amplement pour le reste, pour l'eau, comme pour le vin, la bière ou des alcools plus fort. Ce qui n'empêchait pas qu'elle confessât une passion pour les beaux verres et qu'elle considéra que chaque boisson possédait un verre spécialement dédié à mettre en valeur son goût et ses arômes.

Un verre en cristal. Une forme, une taille et une matière. Elle montrait un penchant particulier pour les verres en cristal taillés à la main. Un faible encore plus marqué pour la cristallerie Saint Louis. Une passion qu'elle n'assouvirait jamais, une passion hors de portée de ses moyens, ce qui ne l'empêchait pas d'apprécier. Elle ne manqua pas de faire compliment de ses verres à la maîtresse de maison. Elle avait sans le savoir touché une corde sensible.

— Personne n'y prête jamais attention ici, s''enthousiasma l'hôtesse en roulant les « r ». J'aime tant les verres ! Georges, dit-elle ensuite à son fils joue-nous encore un peu de piano. Igor Stravinsky.

Éva sourit. Il ne manquait que de la vodka et l'illusion eût été parfaite.

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Raf'a, elle, habitait au sixième étage d'un immeuble sans ascenseur.

— Plus on monte moins les loyers sont chers, lui déclara Raf'a en riant alors qu'elles remontaient en soufflant les achats qu'elles venaient d'effectuer.

Éva ne mit pas son assertion en doute. Son appartement était le plus misérable de l'immeuble où elle habitait. Personne n'en voulait sinon comme d'une garçonnière.

Un jour qu'Éva rentrait du CCF et montait vaillamment les escaliers, sa voisine du deuxième étage avait ouvert sa porte et, l'apercevant, l'avait conviée derechef à prendre un café. Éva avait pu mesurer l'écart qui séparait son taudis du quatrième étage à l'appartement relativement cossus du second. Sa voisine était elle-aussi Arménienne. Elle avait vivement critiqué le propriétaire d'Éva, trouvé que le loyer était trop élevé et elle avait levé les bras au ciel, scandalisée, quand Éva lui avait appris que son logement n'était pas équipée d'une télévision. Elle avait ensuite habilement orienté la conversation sur Rana. En trois semaines, Rana avait croisé tout ce que l'immeuble comptait comme habitants. Avec ou sans Éva. Avec ou sans ses enfants.

— Rana viens souvent chez toi, lui avait déclaré sa voisine.

— Oui, avait souri Éva.

— Elle est sympathique, avança la voisine.

— Oui, confirma Éva.

— Elle t'aime beaucoup...

Oh.

La voisine n'avait laissé passer aucune émotion dans ses paroles et aucun petit sourire sardonique n'avait fleurit sur son visage. Éva n'avait rien laissé paraître non plus. Un jeu de dupes.

Éva avait confirmé l'affirmation. Gentiment. Innocemment. Naturellement.

La voisine savait. La voisine les avait entendues. Elle devait se trouver sur la terrasse quand, en plein ébat, Rana avait prévenu Éva que des gens discutaient devant ses fenêtres. Elle ou ses enfants, ou son mari, ou ses voisins. Tout l'immeuble était au courant.

Et tout continua comme avant, comme si personne ne savait, comme si Éva ne savait pas que tout le monde savait. Elle n'avait pas non plus trouvé utile de prévenir Rana qu'elle était grillée. Celle-ci devait bien s'en douter.

Elles avaient vérifié ce qu'on entendait venir du salon d'Éva quand on se trouvait sur le toit. On distinguait très bien les paroles prononcées sur le ton de la conversation. Alors les cris et les hurlement de plaisir... L'idée que tout le monde sut qu'Éva entretenait une liaison avec une femme mariée, lui semblait tellement invraisemblable, qu'elle n'atteignit jamais la conscience d'Éva.

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Éva habitait au quatrième étage. Raf'a et sa famille, son père, sa mère et son frère, habitaient au sixième. Autant de marches d'escaliers et d'efforts déployés pour les monter, rendaient leurs appartements peu attractifs. Et pourtant...

Si Éva bénéficiait d'une grande terrasse, l'appartement de Raf'a était doté d'un balcon qui courait tout le long de la façade. Un balcon assez profond pour y installer une table et des chaises.

Éva leva le nez et inspira avec délice l'air frais du soir.

— Il faut monter, mais habiter au dernier étage comporte certains avantages, sourit Raf'a. Particulièrement en été.

Comme pour illustrer ses propos, la brise se leva. Caressante. Rafraîchissante.

— C'est génial, soupira Éva.

Le vent, la vue. Raf'a habitait assez haut pour que le regard d'Éva portât loin sur la ville.

— Tu préfères un thé ou du café ?

— Un café.

Raf'a disparut dans la cuisine. Dix minutes plus tard, elle revenait avec un plateau, deux tasses à café en porcelaine chinoise et une rakouée en émail bleue, décorée de son habituelle fleur, made in China elle-aussi. Raf'a souleva la coupelle de bambou et les servit toutes les deux. Raf'a n'était jamais retrouvée seule avec Éva. Il y avait toujours eu son frère ou Rana avec elles. Délivrée de leur présence, aussi encombrante l'une que l'autre, Raf'a s'avéra bavarde.

Elle n'était pas Syrienne, mais Palestinienne. Son grand-père, persuadé qu'il rentrerait rapidement en Palestine, avait rejeté l'offre d'Hafez el Assad. Une offre qui n'avait, par la suite, jamais été renouvelée. Un choix. Abandonner la nationalité palestinienne et devenir à part entière un citoyen syrien ou bien, la garder et la transmettre à jamais à ses descendants, sans possibilité pour les mâles de ne jamais en être délivrée.

— Mon grand-père était un idéaliste. Nous surveillons toujours notre maison. Elle est occupée par une famille israélienne.

Le regard de Raf'a se tourna vers la ville.

— Mon grand-père a eu tort. Les Palestiniens ne peuvent pas voyager dans les pays voisins, même au Liban, Élias a fait son service militaire au sein d'une unité palestinienne et si moi, je peux me marier avec un Syrien et acquérir ainsi la nationalité syrienne, lui ne pourra jamais l'obtenir. Et puis, c'est plus difficile pour lui de se marier.

Éva ne posa aucune question, elle écouta. Étonnée. Elle pensait que les Palestiniens, s'ils rêvaient encore de rentrer chez eux, vivaient tous dans des camps de réfugiés, ce qui n'était apparemment pas le cas.

Raf'a la regarda.

— Je me sens bizarre en ce moment, lui déclara-t-elle.

— Pourquoi ?

— Je crois que je suis amoureuse.

Qu'est-ce qui laissa soupçonner le pire à Éva ? Les confidences de la jeune prof ? L'affection qu'elle lui portait depuis janvier et qui n'avait fait que grandir ? La façon dont Raf'a riait quand Éva et Rana se chamaillait comme des gamines de douze ans à la sortie des cours ?

— J'aimerais tant...

Elle n'acheva pas sa phrase. La porte d'entrée claqua et Raf'a referma la bouche.

— Raf'a ! appela la voix impatiente d'Élias.

— Je suis sur le balcon avec Éva.

Élias apparut un grand sourire aux lèvres.

— Bonjour, professeur.

— Bonjour, Élias.

— Oh, vous buvez un café ? Raf'a va me chercher une tasse.

Le sang d'Éva ne fit qu'un tour. Élias venait d'arriver, il se tenait debout dans l'embrasure de la porte-fenêtre, elle et Raf'a prenaient tranquillement leur café en discutant et, sans vergogne, il ordonnait à sa sœur d'aller lui chercher une tasse ?

— Va la chercher toi-même, lui lança-t-elle alors que Raf'a se levait déjà.

La jeune prof se rassit et s'esclaffa :

— Ah, oui, mais parfaitement ! Tu es debout, tu pourrais y aller !

Élias hésita un moment, puis renonça, intimidé par les regards narquois fixés sur lui. Il s'exécuta, beau joueur.

— Les hommes ne font rien, ricana Raf'a. C'est comme ma sœur, c'est elle qui ramène l'argent à la maison. Son mari a monté une agence de voyage, au quatrième étage d'un immeuble ! Il n'a bien sûr aucun client. Il se pavane, mais il ne gagne rien.

— C'est pareil chez Rana, tenta Éva.

— Exactement ! s'écria Raf'a. Anouar a perdu tout son argent. Son père lui avait légué son héritage. Il était riche et il a tout dilapidé en faisant je ne sais trop quelles recherches sur l'or.

Rana lui avait raconté. L'histoire était embrouillée, mais Éva avait en gros compris qu'Anouar avait recherché la pierre philosophale, qu'il y avait englouti tout son or et son héritage, et qu'il n'avait trouvé que de l'eau.

— Il ne travaille pas, continua Raf'a. C'est Rana qui entretient leur famille. C'est courant ici. L'homme règne, la femme travaille.

Mouais...

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L'homme, la femme et des rapports légèrement faussés. Une des raisons pour laquelle Éva n'aurait jamais épousé un Oriental, qu'il lui eût promis, le bonheur, l'argent, la vie facile à l'ombre du tente, les oliveraies ou les palmeraies.

C'était dommage, car les hommes pouvaient se montrer charmants, se montrer bons camarades. Comme Élias et son ami Robert.

Elle avait revu Robert. Plusieurs fois. Il s'entraînait seul et courait chaque soir à travers la ville. Il finissait immanquable avenue Slémanié dans un bar à jus de fruit. Élias avait invité Éva à le rejoindre. Il avait prévenu Rana et elles étaient parties ensemble.

Robert avait rougit en revoyant Éva. Elle avait passé sous silence le dîner de Pâques, leurs joyeux « kempé » et la cuite du basketteur. Il s'était détendu. Boire un cocktail de fruit, dans la relative fraîcheur de la nuit, avec ce grand garçon, Elias et Rana, finissait agréablement la soirée. Les jus de fruits étaient onctueux et Éva avait trouvé des mélanges qui lui convenaient. La promenade qui suivait en compagnie de Rana et concluait ce moment convivial n'était pas non plus étrangère au plaisir que retirait Éva de ses rencontres avec Robert.

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Son regard balaya la plage. De jolies filles étendues sur leur serviette, le corps doré, jeunes, sveltes, somnolaient, les yeux dissimulés derrière leurs lunettes de soleil version XXL. Elles ignoraient, telles des princesses royales, les têtes qui pointaient par dessus le mur. Le mur de droite. Celui de gauche donnait sur la plage privées d'un autre hôtel.

Éva connaissait les plages privées de Cannes et de Cavalaire. On y trouvait des chaises longues, des parasols, des matelas, parfois des cabines et, parfois, des petits pare-vents en délimitait l'espace privé. Mais des murs ?! Des murs de béton hauts de quatre à cinq mètres ? Des murs qui se prolongeaient dans la mer jusqu'à cinquante mètres du rivage ?

Cela ne correspondait pas vraiment à l'idée qu'Éva se faisait d'une plage idyllique. Éva aimait le vent, les embruns, l'eau mouvante dont la couleur variait au gré du temps, le fracas des tempêtes, ce sentiment grisant et sauvage de liberté et d'espace.

Espace drastiquement rétrécie aujourd'hui.

Et la tronche de ces mecs par-dessus le mur ! Même sans ses lunettes, elle distinguait sans peine la frustration, le désir et la perversion inscrits sur les traits de leur visage.

Éva détestait le sable. Le sable collait à la peau, s'infiltrait partout et recouvrait toujours, quelques précautions qu'on prît, la serviette qu'elle étalait avec un soin de maniaque sur le sol. Elle passait toujours le moins de temps possible allongée sur la plage.

Robert et Élias paressaient. Heureux, en slip boxer de bain, leurs lunettes sur le nez.

— Je vais nager, leur annonça-t-elle.

Ils hochèrent la tête.

La côte était très belle. Éva aimait la Méditerranée. Pour ses eaux bleu profond, ses côtes rocheuses et ses criques secrètes.

Lattakié la balnéaire lui avait paru une ville sans attraits, déjà défigurée par le tourisme bétonnant, mais la mer... Nager lui permettra d'oublier les murs. Elle s'avança, se mit à brasser. Arrivée au bout du mur, elle aperçut au loin la pointe d'un petit cap. Traverser ? Elle évalua la distance, sa capacité à réussir le trajet aller-retour sans se noyer en chemin. Éva ne nageait pas particulièrement bien, mais elle pouvait facilement tenir de longues distances.

Elle entama un crawl, lent et régulier. Vingt minutes plus tard, les épaules endolories, elle prit pieds sur les rochers et se dressa de toute sa taille face au large. Une forêt de pins s'étalait derrière elle et elle entendait crisser les cigales. Elle grogna de contentement. C'était mieux que la plage en boîte. Bien mieux. Elle s'étira et inspira l'air iodé à plein poumons. Avec l'envie de crier son plaisir. D'être là, dressée face à l'horizon. Seule. Le monde lui appartenait. Elle rit. Heureuse. Puis elle baissa le regard, se déplaça de quelque mètres et plongea.

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— Tu nages très bien, lui déclara Élias admiratif quand elle revint de son escapade.

— Bah...

— J'aimerais bien nager avec toi.

— Et Robert ?

Le garçon n'était plus là.

— Il est parti voir s'il pouvait louer un jet ski.

— Ah...

— Il a rencontré des amis, il nous rejoindra tout à l'heure.

— Tu veux aller jusqu'où ? J'ai traversé la baie, on peut y retourner si tu veux.

— Non, je ne pourrai pas nager si loin. Mais on peut contourner le mur et nager au large.

— D'accord.

Élias se leva et ils se jetèrent à l'eau.

Éva apprécia surtout le retour. Sans ironie aucune. Élias se fatigua alors qu'ils se trouvaient au milieu de la baie qu'avait traversée Éva un peu plus tôt. Il s'excusa confus :

— Je ne pourrais pas faire le retour à la nage. On peut rejoindre la plage, marcher jusqu'au mur et ensuite se remettre à l'eau pour rejoindre la plage de l'hôtel, qu'en dis-tu ?

Éva n'y voyait pas d'inconvénient.

Leur sortie de l'eau fit sensation. Pas Élias. Éva. Parce qu'elle portait un maillot de bain. Pourtant un simple et modeste nageur une pièce shorti. Mais qu'importait.

Beaucoup de femmes se promenaient sur la plage, beaucoup de femmes se baignaient aussi, enfin barbotaient dans l'eau. De ce côté-ci du mur, la plage qu'il avait abordée était publique. Des familles s'y pressaient. Éva n'était ni la plus jeune ni la plus âgée des femmes présentes. Simplement, la seule en maillot de bain. En tenue de bain, les autres femmes assises sur le sable ou jouant dans l'eau à se courir après et à s'éclabousser, portaient toutes des tenues de villes. Sombres. Et comme si cela n'avait pas suffit à ce que tous les regards se tournât vers Éva, elle étaient toutes voilées. Presque toutes. La majorité.

Élias arborait une mine réjouie et franchement amusée.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Éva.

— Tout le monde nous regarde !

— Ah, oui ?

Oui, c'était vrai, tout le monde les regardait.

— Enfin, tout le monde te regarde, professeur, tempéra-t-il amusé.

Éva haussa les épaules. Elle n'avait remarqué aucune animosité, aucun jugement, aucune perversité. Sa présence sidérait plus qu'autre chose. Elle se mit soudain à rire.

— Non mais regarde-les ! s'esclaffa-t-elle en tendant le doigt devant elle pour montrer à Élias ce qui la mettait en joie.

Le mur, son autre face. Des jeunes gens grimpés, accrochés comme ils pouvaient pour regarder derrière les filles en bikini. Qui s'en foutaient complètement. Qui les ignoraient totalement.

Éva secoua la tête. Ils étaient ridicules.

Les hommes cachaient leurs femmes. Aspirant à la vertus, ils se transformaient en voyeurs, torturés de frustrations, avides de sexe, habités de fantasmes qu'elle devinait plus impérieux et salaces les uns que les autres.

— Tu crois qu'ils sont venus tout seuls ? demanda-t-elle en désignant les hommes accrochés au murs. On dirait des singes.

Élias rit de plus belle.

— Tu ne trouves pas ? lui demanda innocemment Éva.

— Si, c'est vrai !

Ils ne s'étaient même pas retournés sur son professeur, trop occupés à regarder derrière le mur. Là, se trouvait le jardin défendu, l'avant goût du paradis qui les guettait s'ils se montraient de bons croyants. Élias jeta un regard discret à la jeune femme qui l'accompagnait. Les hommes avaient tort de l'ignorer. Ils ne savaient pas ce qu'ils manquaient.

Éva ne s'apprêtait pas souvent, pour ainsi dire jamais, elle ne maquillait pas, elle marchait à grand pas, mais les reproches qu'on eût pu lui faire, n'avait plus lieu d'être sur la plage. Éva était grande, aussi grande que lui, elle était mince et élancée. Peut-être pas assez pulpeuse et piquante aux goût des hommes, mais elle n'avait rien de repoussant, bien au contraire.

Si elle l'avait voulu, les hommes se seraient jetés à ses genoux, mais elle n'usait jamais de ses charmes. Elle ne cherchait jamais à séduire. Robert l'avait invitée à Latakié pour cette raison. Éva s'était toujours montrée bonne camarade, elle était franche et droite. Comme l'étaient avec lui sa mère ou ses sœurs.

Il bomba la poitrine, fier de marcher à ses côtés. Les gens devait penser qu'ils étaient mariés ou frère et sœur. Il aurait aimé que les gens sussent qu'ils n'étaient que des amis. De vrais amis. Une des raisons parmi tant d'autres, bien plus graves, qui l'incitait à vouloir partir. En occident. Là-bas, on pouvait voir des filles. En toute amitié. Sans danger.

Arrivés au pied du mur, ils replongèrent dans l'eau et repassèrent de l'autre côté.

De l'autre côté du mur qu'ils venaient de rejoindre, on pouvait aussi aller dîner et rentrer tard le soir. Sans avoir à en rendre compte à personne. Élias et Robert ne rateraient pas cette occasion de prolonger leur journée en compagnie d'Éva.

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Rana venait régulièrement se rappeler aux bons souvenirs d'Éva, mais la jeune Française savourait sans regret son dimanche à la mer.

La plage privée l'avait refroidit un temps, mais nager l'avait réconciliée avec le monde, elle avait passé outre la bêtise des hommes, celles des femmes, leur aveuglement à la beauté du monde qui s'offrait chaque jour à leur yeux pour peu qu'ils sussent s'y attarder un instant.

Ils s'enfermaient dans leur peurs, dans leurs désirs de soumissions, acceptant tout, se rengorgeant de tout, se persuadant qu'ils vivaient comme le voulait leur Dieu ou la morale.

Les femmes étaient aussi belles d'un côté du mur que de l'autre, peut-être plus en chair côté public parce que les pâtisseries et le thé sirupeux palliaient leurs frustrations. Malgré cela, elles étaient aussi désirables d'un côté comme de l'autre. Si peu différentes parfois.

Éva ne se leurrait pas. D'un côté du mur ou de l'autre, en maillot sexy ou habillées de la tête aux pieds, les femmes ou les jeunes filles n'en étaient pas moins toutes soumises à la loi, à leur père, à leur mari, à leurs frères et aux usages. Parfois, un peu plus libres, parfois, un peu moins, tout dépendait du père et du mari. Quelques fois même du fils aîné.

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Robert gara sa voiture, une grosse berline blanche et confortable, parce qu'appartenir à l'équipe national de basket comportait quand même quelques avantages, sur un parking entouré de pins et de buissons. Un véritable paysage méditerranéen. Le basketteur avait fustigé sa décision de partir en voiture le matin. La route qui menait d'Alep à Latakié était sinueuse et étroite. Elle avait surtout été très encombrée.

Mais s'ils avaient pris le train, comme beaucoup d'Alepins choisissaient de le faire le dimanche, Robert n'aurait pas pu convier Élias et Éva dans ce petit restaurant situé sur la côte à plusieurs kilomètres de Latakié. Il invita ses deux amis à le suivre.

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Une petite cabane en bois, peinte en bleu et blanc. Une terrasse sur pilotis qui s'élançait au dessus de la mer. Un pélican juché sur un pieu, un peu plus loin. Des pinèdes tout autour et la mer.

— Il ne servent que du poissons, précisa Robert.

Ni Élias ni Éva ne protestèrent. Le serveur se présenta. Inscrit la commande en hochant la tête.

— Vous venez choisir, dit-il ensuite à Robert.

Choisir ? Choisir quoi ?

— Viens avec moi, Éva, commanda Robert.

Ils traversèrent la terrasse. À l'intérieur de la cabane, Robert la conduisit jusqu'à un grand aquarium. Un homme se leva et s'empara d'une épuisette. Les poissons. Des dorades et des rougets. Robert indiqua deux poissons au serveur : une énorme dorade royale et une non moins énorme dorade rose. La première serait grillée au feu de bois, la seconde préparée au four.

Un festin. Pratiquement les pieds dans l'eau. Face à l'ouest pour admirer le soleil peu à peu descendre sur l'horizon. Parfois, Éva sentait qu'elle touchait du doigts les délices du paradis perdu. Aujourd'hui, avec ces deux garçons sympathiques, sur cette terrasse, au bord de la mer, entourée de clients calmes et heureux de vivre, c'était le cas. Le bonheur total. Parfait.

Les garçons paraissaient partager son avis.

— Pourquoi les filles d'ici ne sont pas comme toi ? lui demanda Élias visiblement peiné par cette constatation.

Robert approuva gravement :

— Nous n'aurions jamais pu emmener une fille d'ici. En Syrie, tu ne peux pas être amie avec une fille. Elles pensent toujours qu'on veut quelque chose d'elle ou au mariage. C'est nul.

Mmm...

Élias n'était pas le premier à lui exprimer de tels regrets. Il y avait eu son petit étudiant au premier semestre. Celui qui l'avait invitée à prendre un thé sur les hauteurs d'Alep. Dans un endroit qu'elle ne saurait retrouver. Une espèce de promenade des Anglais ou les Alépins venaient se rafraîchir et marcher lentement en famille ou entre amis. Il avait lui aussi apprécié pouvoir se promener avec une femme, sans arrière-pensées, sans gêne. Avec une étrangère. Éva n'éveillait aucun regard torve ou suspicieux.

Il y a avait eu le dentiste aussi. Lui l'avait conduite dans un village retiré. Le gouvernement assignait les nouveaux diplômés là où bon lui semblait pendant une durée de cinq ans. Rana n'y avait pas échappé non plus, mais sa pharmacie se trouvait dans la banlieue d'Alep pas dans un petit village dépourvu de route goudronnée. Dans un village qui peut-être manquait de services, mais certainement pas d'un dentiste. Kassem n'en avait pas cru ses yeux en arrivant là-bas pour la première fois. Il avait certifié à Éva qu'aucun habitant ne nécessitait les services d'un dentiste, même les plus vieux. Il avait convoqué plusieurs habitants pour le prouver à Éva. Il les avait couché sur son fauteuil, avait allumé la lampe au-dessus d'eux. Les patients avaient ouvert des bouches immaculées. Exhibé des dents magnifiques.

— Un miracle, lui avait assuré Kassem. Quand je viens, je ne fais rien de la journée.

Il avait donc passé une agréable après-midi en compagnie d'Éva et l'avait chaleureusement remerciée de sa présence et, lui aussi, l'avait louée d'être différente.

Éva comprenait leur point vu, surtout celui d'Élias. Ce gros macho d'Élias qui, quand sa mère n'était pas là et, puisque sa sœur aînée s'était mariée et s'échinait à remplir la bourse d'un mari qu'elle servait à la maison, prenait Raf'a pour sa bonne à tout faire ! Si Éva n'était pas intervenue l'autre soir, il n'aurait jamais eu l'idée d'aller lui même se chercher une tasse à café dans le buffet. Quel besoin d'ailleurs, avait-il de penser ou de bouger ? Sa sœur obtempérait à la moindre de ses demandes.

Les garçons, en tout cas Élias, parce qu'Éva ne connaissait pas assez Robert pour l'accuser des mêmes travers, se plaignaient de l'esprit tordu des filles. Les singes suspendu en grappe à un mur pour se repaître de la chair dénudée de quelques jeunes femmes en maillots de bain, ne devaient pas penser autrement. Ils étaient aussi responsables de la situation dont ils se plaignaient qu'elles.

Leur regard sur Éva étaient différents, parce qu'ils la croyaient différente. Éva leur donnait ce qu'ils attendaient d'elle parce qu'elle, de son côté, n'attendait rien d'eux. Sinon de passer un moment agréable. Avec des garçons comme avec des filles.

Comme lors de cette soirée entre amis qu'elle partagea le lendemain avec ses élèves. Un moment agréable...Mais pas exactement de la même nature qu'avec Robert, Élias ou Raf'a.

Nettement plus troublant aussi.

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Les plaisirs d'Alep.

Flâner dans les rues, explorer le souk, boire du café avec Samir, des cocktails de fruits avec Robert et Élias le soir quand la fraîcheur tombait sur la ville brûlante, mais aussi les boulangeries, les rôtisseries dantesques et bien sûr les restaurants qui pullulaient en ville.

Le Sissi, encore une fois, et un dîner amical, avec quelques élèves : Elias et Raf'a, Firaz venu en célibataire qu'il était, la très jeune Ibtissam, si jeune que personne ne la crût quand elle annonça que son mari lui donnait sa soirée, Anouar et Rana.

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Éva avait mangé à l'abri des arcades quand elle était venue avec Suzanne, dans la cour, quand le CCF avait organisé un repas à l'intention de son personnel.

Cette fois-ci, Firaz, qui s'était chargé des réservations, avait demandé un petit salon privé. Une petite salle à manger privée. Sans la présence des serveurs, il eût été difficile de croire qu'ils se trouvaient dans un restaurant.

L'invitation avait été lancée pendant un cours. Une proposition, plutôt qu'une invitation, partie d'une simple conversation.

Aucune responsabilité n'attendait Firaz chez lui, Élias accompagnait Raf'a et le frère et la sœur étaient aussi contents l'un que l'autre d'être venus. Ibtisam, jeune mariée, n'avait pas d'enfant à coucher et bénéficiait encore de l'indulgence de son mari. Éva ne refusait jamais aucune invitation si elle émanait de ses élèves. Rana, enfin, n'avait pas souhaiter rater une occasion de sortir avec Éva.

Qu'Anouar l'accompagnât ou pas lui importait peu.

Elle s'était rongé les sangs tout le dimanche, Éva était rentrée tard de Latakié et elle s'était directement rendue chez elle. Rana l'avait vainement attendue jusqu'à plus de minuit. Elle n'avait pas osé aller l'attendre dans son appartement et elle s'était couchée contrariée parce que, le lendemain, Éva avait cours à dix heures et qu'elle ne la verrait qu'à seize heures. À l'heure de son cours.

Elles s'étaient dépêchées ensuite.

Rana devaient conduire ses enfants chez l'une des sœurs d'Anouar et se changer. Éva avait voulu repasser chez elle pour y déposer ses affaires de classe et Rana ne l'avait retrouvée qu'au restaurant. Elles s'étaient saluées d'un sourire, puis chacun avait pris place autour de la table. Firaz s'était arrogé la présidence en bout de table. Éva et Ibtissam s'étaient installées ensuite. Deux femmes seules. La bienséance voulait que deux autres femmes prissent place à leurs côtés. Raf'a s'assit à côté d'Ibtissam. Rana à côté d'Éva. Puis Elias se plaça à côté de sa sœur et Anouar à côté de sa femme.

La bienséance...

À peine les entrées servies et les premiers verres d'arak levés, Éva avait sentit une main se poser sur son genou. Des doigts se resserrer autour un instant puis, relâcher la pression et remonter ensuite à l'intérieur de sa cuisse.

Elle feignit de l'ignorer et se délecta sans honte de baba ghanouj, de homos, de kebbe, de tabboulé et de divers chaussons fourrées aux légumes ou au fromage. De la caresse aussi.

Rana mangeait de la main gauche. Son autre main quittait régulièrement la cuisse d'Éva quand manger nécessitait une certaine dextérité, mais la main revenait tout aussi régulièrement reprendre sa place et sa caresse un moment interrompue.

Quand les brochettes arrivèrent, Éva passa une main sous la table. Elle s'attarda d'abord sur la main large de Rana, sur les doigts qui irradiaient de chaleur à travers son jeans. Placés haut sur la cuisse. Pas trop néanmoins pour déclencher une réaction incontrôlable ou provoquer un gémissement. Assez cependant pour maintenir le désir d'Éva en éveil.

La jeune Française quitta la main pour glisser sur le jeans rêche. Les doigts de Rana avait éveillé son besoin de la toucher, de se repaître de son corps. Elle inspira profondément, elle profita de la cuisse large et moelleuse, des muscles qui roulaient sous ses doigts et s'emplit d'un profond sentiment de plénitude.

Les rires fusaient autour de la table. Rana se montrait volubile et elle s'engagea avec Firaz dans une joute oratoire délirante. Firaz avait un si joli sourire. Anouar paraissait heureux, plus sociable et moins taciturne qu'à son habitude, sa main s'égarait parfois sur celle de Rana, celle qu'elle avait laissé reposée sur la table, et la jeune femme lui souriait gentiment en retour. Ils offraient tous deux aux yeux des convives l'image idyllique d'un couple unis et amoureux. Éva échangeait des plaisanterie avec Élias, avec Firaz, amusait Raf'a, discutait plus sérieusement avec Ibtissam.

À aucun moment durant le dîner, elle n'abandonna la cuisse de Rana, à aucun moment elle ne cessa sa caresse et elle resta du début à la fin, délicieusement attentive à la grande main chaude et aux doigts puissants qui allaient et venaient sur elle. Aux doigts qui lui pétrissaient parfois les chairs au travers de son jeans. Complètement étrangère au caractère scabreux de leurs échanges. Au danger qu'elles encourraient.

Et plus tard, Éva ne garda de cette soirée que le souvenir ému d'un moment troublant de parfaite félicité, de complicité et de grande douceur.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Tembûr : Instrument traditionnel kurde, muni d'un caisse de résonance en forme de demi-poire dont la table n'est pas percé, d'un manche mesurant un mètre de long et de six cordes métaliques sur lesquelles on joue à l'aide d'un plectre.

Source : site de l'institut kurde de Paris.

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Baba ghanouj : Purée d'aubergine grillée, agrémentée d'huile de sésame, d'ail, de citron, de sel de poivre et d'huile d'olive (souvent associé au moutabal, les deux recettes sont différentes au Sissi. Le moutabal est plus onctueux.)