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Parce qu'Éva n'aurait manqué de se désoler et peut-être même de pleurer, comme elle a certainement pleurer sur Alep, je rends hommage à Notre-Dame de Paris en espérant qu'un jours mes pas ou les siens nous reconduisent ailleurs que vers une ruine.
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Chapitre XV
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Au cours suivant, Rana confirma la présence d'Anouar à l'appartement d'Éva. Il était entrée. Pour écouter. Et il avait assisté au début de leur étreinte. Éva était furieuse. Pas qu'il les eût vues, mais qu'il possédât ses clefs.
Ses clefs.
— Je veux qu'il me les rende, fit-elle sourdement.
— Il m'a demandé si c'était notre dernière fois.
Éva oublia ses clefs sous l'effet de la surprise. De la question d'Anouar.
— J'ai plaisanté, continua Rana. Je lui ai dit qu'on ne pouvait pas se quitter comme cela toi et moi.
Rana était folle.
— Il a compris, sourit Rana. Et il m'a demandé si c'était notre façon de nous dire adieu.
Elle déconnait ? Qu'est-ce que c'était que ce discours ?
— Il a accepté pour cette fois, mais c'est la dernière, je ne viendrai plus jamais chez toi.
Cette fois, Éva était réellement furieuse. Elle retint des paroles blessantes et garda un silence buté jusqu'à ce qu'elles se séparassent. Rana n'eut droit qu'à un signe de tête en guise d'adieux.
— Éva...
Elle retint la jeune Française par la main.
— Je n'aime que toi.
Éva la dévisagea un moment.
— Tu le sais, insista Rana.
Éva dégagea sa main et lui tourna le dos. Rana la regarda s'éloigner. Éva portait une chemise bleu marine. Elles l'avaient achetée ensemble dans une boutique Beneton, situé dans le quartier du centre de cours, dans une rue déserte, sans magasins, sans promeneurs. La couleur avait plu à Éva et Rana trouvait la jeune Française très belle quand elle la portait sur un jeans. Elle le lui avait dit. Éva avait souri à sa déclaration. Ravie du compliment. Du regard appréciateur que Rana avait porté sur elle. Rana voulait Éva. Elle soupira. Elle n'irait jamais en France. Elle ne suivrait pas l'exemple de sa sœur. Elle partirait au Canada, ils referaient leur vie là-bas. Gibraïl et Paul échapperaient à leur destin. Quant à Éva... Rana se mordilla la lèvre inférieure.
Éva disparut à l'angle de la rue. Rana se détourna. Elle poussa la porte de l'entrée de son immeuble et plongea dans l'obscurité du corridor qui menait aux escaliers.
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Des coups sur la porte. La nuit était tombée depuis longtemps. Éva regarda sa montre. Il était presque dix heures. Elle partit ouvrir, sans s'inquiéter de qui pouvait bien lui rendre visite si tard.
Il se dressait devant elle, deux barils de lessive à la main. Il la salua poliment et demanda à entrer. Éva s'effaça pour lui laisser le passage. Il traversa l'entrée avec ses deux barils de lessive, entra dans la pièce de vie.
Il s'assit sur le sofa devant la fenêtre. Éva sur l'autre sofa. Pratiquement cinq mètres d'espace vide les séparaient. Il avait posé les barils à ses pieds. Éva trouvait la situation... Elle ne savait pas trop comment la définir. Il n'avait pas l'air en colère, ni même contrarié. Tout au plus avait-il l'air embarrassé. Il leva les yeux sur Éva.
La Française avait l'air tellement détendue, tellement sûre d'elle-même, tellement solide, tellement forte. Elle attendait. Sans inquiétude. Calme. Il ouvrit la bouche. Il ne maîtrisait pas le français, pas comme Rana. Elle l'avait encouragé à prendre des cours. Il s'était inscrit à une session, mais il avait vite abandonné. Lui et Rana devaient passer un entretient au consulat du Canada, un dernier test avant de se voir accorder un visa d'immigration. Rana s'en chargerait. Un homme les recevrait. Il faisait confiance à sa femme pour le séduire et remporter l'épreuve haut la main.
Éva se débrouillait en arabe, bien mieux que lui ne se débrouillait en français. Il veillerait à formuler simplement ses phrases et à utiliser du vocabulaire courant qu'Éva ne manquerait pas de connaître.
— Tu sais que Rana est malade ? commença-t-il.
— Oui.
— Elle prend des médicaments. Elle n'est pas vraiment elle-même. Elle fait des choses bizarres.
Éva se contenta de se fendre d'un sourire méprisant. Anouar n'espérait tout de même pas qu'Éva crût que Rana lui était tombée dans les bras parce qu'elle était sous traitement médical ? Sous anti-dépresseur ? Un traitement qu'elle avait arrêté d'ailleurs. Mais cela, Anouar ne le savait peut-être pas.
— Elle est fragile, continua Anouar.
— Vraiment ? lança Éva d'un ton ironique.
— Elle est malade. C'est pour cela qu'elle est allée avec toi. C'était facile pour toi.
— Ce n'est pas moi le problème, se renfrogna Éva qui sentait l'accusation percer sous la déclaration. Elle n'est pas heureuse.
— Pourquoi ? demanda doucement Anouar.
Éva haussa les épaules. Il était stupide.
— Pourquoi ? répéta-t-elle.
— Oui, pourquoi ?
Il l'énervait.
— Elle a fait tout ce qu'elle ne voulait pas faire, laissa-t-elle tomber d'un ton dur. Elle voulait étudier les mathématiques, elle a fait pharmacie, parce que ses parents voulaient qu'elle fasse pharmacie. Elle ne voulait pas d'enfants, elle en a eu deux.
Éva en resta là. Pas Anouar.
— Et elle ne voulait pas se marier, c'est ça ? lui demanda-t-il à voix basse sans quitter son regard.
Comment répondre à cette question sans faire preuve de cruauté ? D'arrogance face à cet homme venu sans haine ni ressentiment parler à la maîtresse — Éva grimaça à cette pensée dérangeante — de sa femme ? Éva ne comprenait pas sa démarche. Que cherchait-il ? Simplement à lui expliquer que Rana n'était pas maîtresse de ses actes ? Qu'elle était malade et irresponsable ? Que pouvait-il invoquer d'autre de toute façon ? Il les avait surprises en plein ébat. Chez lui. Il n'avait pas crié, il n'avait pas arraché Éva à l'emprise de sa femme, il ne l'avait pas jetée dehors comme une malpropre. Il ne l'avait pas frappée.
La colère, la jalousie, son honneur bafoué sous son propre toit ? Anouar n'avait rien ressenti sinon un vide immense. Parce que, quand il était rentré dans la chambre — parce que malgré leurs efforts pour être discrètes il les avait entendu soupirer et gémir de plaisir — il n'avait pas vu Éva faire l'amour à sa femme. Il avait vu sa femme faire l'amour à Éva. Il l'avait vue sur Éva, vue donner du plaisir à Éva. Parce que quand il les avait découvertes les membres enchevêtrés, c''était Éva qui se pâmait sous les assauts de Rana. Pas le contraire.
Le contraire eût peut-être tout changé, parce qu'il eût ainsi pu croire Éva coupable. Se convaincre qu'elle abusait de sa femme, de sa faiblesse, de sa détresse. De sa maladie. Qu'Éva la manipulait. Que Rana se contentait de se soumettre passivement à sa concupiscence. Mais la scène dont il avait été témoin prouvait que Rana n'était en rien passive. Qu'elle prenait une part plus qu'active à leur relation.
Il attendait la réponse d'Éva. Sombre et défait. Rana ne pouvait que s'être confiée à Éva. Lui avait-elle dit qu'elle n'avait jamais souhaité se marier avec lui ? Qu'elle ne s'était jamais félicitée d'être sa femme ? Qu'il l'indifférait ? Qu'il la dégoûtait ? Anouar doutait que Rana exigea qu'Éva prît à chaque fois une douche avant de l'entreprendre de quelque manière que ce fût. Rana lui avait mainte fois répété qu'elle n'éprouvait aucun dégoût quand elle faisait l'amour avec Éva, qu'elle avait toujours l'impression que c'était propre. Pur. Pas comme avec lui.
Éva ne confirmerait pas ses doutes et ses peurs. Il penserait ce qu'il voulait. Il n'avait qu'à assumer. Il avait imploré Rana à genoux, il avait pleuré pour qu'elle consentît à devenir sa femme. Il avait obtenu ce qu'il voulait à cette époque, à lui de savoir si Rana avait accepté par dépit et par lassitude ou par amour. Qu'elle eût été convaincue ou pas qu'ils mèneraient une vie de couple heureuse. De toute façon, c'était trop tard pour revenir sur leur union. Aux yeux de la loi syrienne et aux yeux de Dieu, ils étaient mariés. Ni Anouar ni Rana ne croiraient jamais à la valeur d'un divorce que pouvait pourtant leur accorder le mariage civil qu'ils avaient été obligé de contracter.
— Rana est fragile, dit encore Anouar. J'étais heureux qu'elle soit devenue ton amie, mais elle est malade.
— Je ne crois pas, non, rétorqua insolemment Éva.
Anouar lui jeta un regard morne.
— Je l'aime, déclara-t-il en empoignant ses deux bidons de lessive avant de se remettre debout.
Éva se leva et le raccompagna à la porte. Il posa un bidon par terre, mis la main dans sa poche et lui tendit le trousseau de clefs de Rana.
— Elle ne reviendra plus jamais chez toi. Ce n'est pas la peine de lui rendre tes clefs.
Il se baissa pour reprendre son bidon de lessive et s'engagea sans se retourner dans l'escalier. Éva referma la porte.
Elle fronça les sourcils. Décontenancée. Incapable de comprendre ce qui avait conduit Anouar à venir la voir. La scène avait été vaudevillesque. Grotesque.
— Pff... souffla profondément Éva. Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour me retrouver embarquée dans une histoire pareille ? se murmura-t-elle à elle même.
Elle hésita entre lire sur son lit et fumer sur la terrasse. Elle se décida pour un cigarillo. Si elle mâchait assez de coriandre avant de se coucher, elle ne se réveillerait pas avec un affreux goût de carton-pâte dans la bouche le lendemain matin.
La journée avait été torride. Elle récupéra cigarillo, briquet et cendrier dans la cuisine et rejoignit la terrasse. Une légère brise soufflait, assez vive pour rafraîchir l'air du soir. De la musique s'échappait du magasin en face de son immeuble. Éva tira sa chaise vers le parapet, s'assit dessus, allongea les jambes et posa ses chevilles croisées sur le bord du parapet.
Elle tendit l'oreille. Tenta de reconnaître le titre ou le chanteur. Fadel el Chaker. Rana l'aimait bien. Elle alluma son cigarillo et profita de l'instant, de son bonheur. De la terrasse, de la solitude, de la fumée épaisse et odorante qui l'environnait de douceur, du vent qui jouait dans ses mèches rebelles, qui lui caressait agréablement la nuque, des bruits assourdis de la ville qu'elle chérissait, de son cœur qui battait. Amoureux, peut-être. Comblée, certainement.
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Rana ne se présenta pas au cours du mercredi. Ni du vendredi.
Firas, Mohamad et Rami, l'invitèrent à visiter les villes mortes au nord d'Alep. Des villes byzantines autrefois prospères, tombées ensuite dans l'oubli. Abandonnées.
Ils s'embarquèrent pour la gare routière. Elle laissa sans un mot les garçons maugréer sur la cruauté et la bêtise dont pouvaient parfois se rendre coupables les hommes envers les femmes. Des maris ou des pères pour la plupart.
Ils attendaient le départ, assis dans le mini-bus. Mohamad lui désigna plusieurs femmes étroitement voilées, toute en noir. Des sacs comme les appelait Éva. Le thermomètre indiquait 42° à l'ombre.
— Les hommes devraient, ne serait-ce qu'une journée s'habiller comme elles, lui déclara Mohamad contrarié. Il verraient un peu ce que ça fait de crever de chaud là-dessous.
Firaz et Rami approuvèrent avec enthousiasme. Peut-être avaient-il déjà essayé, s'amusa Éva, à moins qu'ils souffrissent autant qu'elle de la chaleur ambiante. Malgré leurs chemises légères et leur cheveux courts.
Un sourire facétieux naquit soudain sur les lèvres d'Éva. Mohamad s'en inquiéta. Elle ne répondit pas. Elle ne les connaissait pas assez pour leur confier ses pensées. À Rana, à Raf'a, à Anouar aussi, rien que pour voir sa réaction, elle aurait dévoilé ce qui avait déclenché son sourire. Rana aurait su sans qu'Éva ne lui eût donner d'explications car elles avait déjà abordé le sujet ensemble. La jeune Syrienne s'était esclaffé quand Éva lui avait, la première fois, fait part de ses observations. Rana aurait compris et se serait égayée des mêmes pensées que la jeune Française. Des mêmes pensées grivoises et sarcastiques.
Mohamad, lui, en conclut qu'elle approuvait sa déclaration et il se lança avec ses camarades dans un fervent réquisitoire contre le port du voile. Éva se contenta de les écouter en hochant parfois la tête en signe d'assentiment.
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Éva s'était toujours amusée de la présence des magasins de lingerie féminine dans les souks. Des boutiques qui, derrière un simple comptoir exposaient, à la vue de tous, des centaines d'éléments de lingerie féminine plus affriolantes les unes que les autres. Mais ce qui l'amusait réellement n'avait rien à voir avec l'abondance de sous-vêtements exhibés ainsi sans complexe ni tabou dans la rue, quoique... Ce qui était drôle, c'était le style auxquels appartenaient les modèles exposés. Ici, pas de gaines pour mémères un peu trop rondes, pas de grandes culottes couleur chair, pas de sous-tifs blancs taille 110, de chastes chemises destinées aux longues journées d'hiver ou des bas servant autant à cacher les varices qu'à activer la circulation sanguine comme on en trouvait à la foire mensuelle qui se tenait près de chez elle en France, mais de la lingerie ultra-sexy. Majoritairement de la dentelle. Rouge, noire, pervenche, rose, vert clair. De la dentelle ajourée.
Le sous-tif que lui avait choisi Rana, paraissait bien prude à côté des modèles qu'Éva avait pu contempler dans les souks. Et s'il n'y avait eu que les culottes, les strings et les soutient-gorges... Les boutiques proposaient à leurs clientes une abondance de guêpières, de bas et de porte-jarretelles. Des modèles qu'Éva n'avait vu exposés à la vente qu'à un seul endroit dans sa vie.
Rue de la Chaussée d'Antin, dans le IXe arrondissement de Paris, tout près de l'église de la Trinité.
Un magasin spécialisé.
Pas pour adeptes de parties fines et de soirées sado-maso. Pour des professionnelles.
Depuis sa plus tendre enfance, Éva était passée régulièrement devant ce magasin. Magnifique. Tous les modèles exposés s'apparentaient automatiquement dans l'esprit d'Éva à la profession des clientes qui fréquentaient très officiellement la boutique et retrouver ces mêmes modèles à la vente dans les souks n'avait pas modifier sa perception acquise à Paris.
Outre la particularité des sous-vêtements exposés dans les boutiques de lingerie féminines des souks, Éva avait été frappé par les clients qui s'y fournissaient. Des clientes. Particulières, elles aussi. Dans un autre genre qu'à Paris certes, mais particulières tout de même.
Éva n'avait jamais vu leur visage, sauf une fois à Damas parce que la lumière peinait à percer l'obscurité du souk Hamadié.
Elle n'avait jamais vu leur visage parce qu'elles portaient toutes des voiles intégrals. Elle n'avait jamais pu s'empêcher de sourire quand elle voyait ces ombres de femmes farfouiller dans la dentelle et désigner du doigt au vendeur — Éva n'avait jamais vu une femme tenir boutique dans aucun souk du Proche-Orient — un modèle particulier et repartirent une fois ses achat effectués avec dans ses sacs, des sous-vêtements aguicheurs et provocants. Des sous-vêtements que ne leur eussent pas reniés les clientes de la rue de la Chaussée d'Antin.
Quand elle prenait le métro à Paris et que les gens arboraient tous des têtes d'enterrement, Éva, pour échapper à cette ambiance morose, les imaginait nus en train de faire l'amour. Son humeur remontait en flèche et elle souriait béatement à toutes ces gueules de Carême, tristes et déprimantes.
Les femmes voilées, particulièrement les sacs noirs, la déprimait.
Leur présence pesait sur son cœur.
Peut-être parce qu'elle avait été témoin de la montée du Hezbollah au Liban. Des pratiques que les membres du parti de Dieu avaient mis en œuvre pour, en apparence, puis réellement, islamiser la région de la Béqua nord. Ils avaient voiler en quelques années des villages entiers, grâce en partie à l'argent qu'ils distribuaient généreusement, et quand ça ne suffisait pas, grâce aux menaces et la peur. L'argent suffisait rarement.
Peut-être avait-elle trop connu de crime d'honneur, peut-être avait-elle, déjà à cette époque, trop discuté avec des filles résignées malgré elles à un avenir qui rimait uniquement avec mariage, enfants, ménage et vaisselle.
Les femmes n'avaient pas besoin d'être voilées pour cela, Éva le savait très bien. Il n'y avait qu'à se pencher sur ce qu'était la vie de Rana, mais le voile rajoutait encore une épaisseur de renonciation. Les sacs ne faisaient même plus partie du monde, elles le traversaient telles des ombres et se travestissaient peut-être la nuit, sûrement au vu de leur achats, en filles de joie. Pour le plaisir de leur mari ou le leur. Des plaisirs tristes, teintés de fantasmes débridés.
Éva avait grandi dans un quartier réputé pour ses prostitués. Prostitués de luxe qui chassaient le clients en manteau de fourrure, parfois au volant de voiture de luxe, à la Madeleine ou prostituées du pauvre qui, sur le pas de la porte d'entrée de petits immeubles où elles cachaient leur chambre, hélaient les voyageurs esseulés dans une rue derrière la Gare Saint Lazare.
L'idée qu'une femme vertueuse se transforma en vamps sexy la nuit venue pour satisfaire les fantasmes de son mari lui semblait malsain. Éva se plaisait à imaginer la guêpière et les porte-jarretelles, en dentelles rouge et noir, sous le voile censé cacher la femme pure et pudique.
Elle en souriait, mais son malaise persistait. Elle préférait le naturel de Sharmine, de Zahra, de Raf'a, de Ahlam ou de Rim. En même temps, elle ne pouvait nier que Fatima, l'inspectrice de français était une bonne vivante fort sympathique. Mais Fatima, si elle se voilait, ne se dissimulait pas sous un voile noir. Son sourire et son rire éclatait sur son visage découverte et ses yeux se fixait sur Éva comme sur Firas quand elle leur parlait.
Éva était Française. Chrétienne. Elle se trouvait en Syrie. Elle appréciait que les garçons se montrassent, à son avis, plein de bon sens, mais c'était à eux de mener ce combat. Si on lui demandait son avis, elle le donnerait sans hésiter, mais elle n'aurait jamais l'arrogance de militer dans un pays qui n'était pas le sien, qui la recevait avec tant de bonhomie. Qui l'acceptait comme elle était. Éva ne s'était jamais heurté ni à une remarque ni à un regard désobligeant en Syrie. Jamais. Où qu'elle se fût rendue.
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Des oliveraies comme Éva n'en avait jamais vues. Une terre magnifique. Grasse et travaillée avec soin, presque rouge. Des oliviers énormes, des troncs torturés par des dizaines parfois peut-être des centaines d'années de croissance. Les plus gros entourés d'un cercle de pierre de taille.
Le feuillage léger et verdâtre qui rendait si reposante la promenade sous les frondaisons. Et se dressant ici et là, des ruines byzantines millénaires. La pierre, la terre, le végétal, la nature et l'œuvre de l'homme dont il ne restait que les ruines du génie se mêlaient étroitement. Éva éprouvait un respect, peut-être superstitieux, pour les vestiges qui parsemaient les oliveraies. pour ces pans de murs, ces linteaux encore en place dans un encadrement de fenêtre ou de porte. Les oliviers poussaient autour, leurs branches s'arrondissaient autour des maçonneries. Créant à leur encontre des écrins de verdures. Éva ne savait plus quoi admirer. Où laisser vaquer son âme. Les trois garçons ne parlaient pas. Ils marchaient tous les quatre. Silencieusement.
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— Certaines maisons antiques sont encore habitées. Je vais vous conduire dans une famille qui habite une maison bizantine, leur dit Mohamad après qu'ils eurentt repris pied dans le XXIe siècle, dans le siècle des hommes et qu'ils eurent laissé derrière eux le monde inanimé et pourtant vivant du règne végétal et minéral, le monde du souvenir.
— J'ai vu ça à Bosra, dit Éva.
— La ville est encore plus ancienne à Bosra.
— C'est surtout étrange, car la ville antique étaient bien plus peuplée que maintenant.
— Et toutes les maisons sont noires, ajouta Firas.
— Oui, comme le théâtre, dit Mohamad.
— Ah ! Ouais, le théâtre, soupira Éva.
— C'est le plus beau du monde, vous le savez ? demanda Firas.
— Le mieux conservé en tout cas, répliqua Éva goguenarde.
Elle adorait taquiner chatouiller la fierté des Orientaux.
— Le plus beau, insista Firas.
— Peut-être...
— Éva... la morigéna Firas.
— Disons que c'est le plus beau que je n'ai jamais vu.
— Il n'y en a pas de plus beau.
— C'est vrai, consentit enfin à le reconnaître Éva. En plus, il est construit en pierre volcanique, cela donne un charme particulier à l'édifice et j'adore le noir.
— La maison que je veux vous montrer est plus modeste, intervint Mohamad. Mais rien n'a vraiment changé depuis des siècles et il reste de belles sculptures.
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Des bas-reliefs. Sur les linteaux, sur des piliers engagés qui avaient résisté au passage du temps. Des rinceaux végétaux où l'on découvrait parfois des petits animaux dissimulés dans les entrelacements du feuillages.
Une famille de paysans habitait la maison, perdue sur une route poussiéreuse, dissimulée derrière les murs hauts d'une cour fermée.
Des enfants s'égayèrent en voyant des étrangers, puis revinrent peu à peu. Un homme accueillit chaleureusement les visiteurs et leur fit les honneurs de la visite. Extérieure. Ils ne les invita pas à entrer à l'intérieur.
Il montra les sculptures, tapa contre les murs pour prouver leur solidité. La jeune mère, le plus petit de ses enfants accroché à sa robe qui lui descendait jusqu'au chevilles, tenait rabattu un pan de son voile sur le visage et rougissait furieusement dès qu'un regard se posait sur elle. Elle possédait des yeux magnifiques. Vert d'eau.
Éva lui sourit en la saluant poliment. La jeune femme relâcha son voile, pencha la tête sur le côté et sourit derrière sa main. Le gamin leva les yeux sur Éva. Comme sa mère, dont quelques mèches s'échappaient de son voile, il arborait une chevelure blond-roux et des yeux verts. Éva complimenta la mère sur la beauté de son rejeton et demanda son nom au gamin.
Le paysan apostropha sa femme. Elle s'excusa auprès d'Éva et disparut en courant dans la maison. Mohamad continua de discuter avec l'homme. Firas à traduire ses propos pour Éva. Rami jouait avec les enfants.
La jeune femme réapparut un plateau entre les mains. Des verres, un sucrier et une théière posées dessus. Elle servit Mohamad, Firas, Rami, son mari et enfin Éva.
— Sukkar ? lui demanda-t-elle timidement.
Elle attendait la réponse, la cuillère du sucrier en main.
— Bala sukkar, répondit Éva.
La jeune femme leva un regard surprit.
— Ma bheb sukkar, expliqua Eva en se fendant d'une grimace.
Personne ne buvait de thé sans sucre. La café, oui. Le thé, jamais. Elle avait ainsi acquis, la première fois qu'elle s'était rendue à Palmyre, grâce à son aversion pour le sucre, une incroyable réputation de guerrière auprès d'un bédouin.
— 'awiyé, lui avait-il déclaré le premier jours quand il lui avait servi le thé, puis toutes les autres fois qu'il l'avait revue.
Elle avait regretté ne pas avoir retrouvé le café quand elle était retournée à Palmyre en mars. Elle eût aimé y emmener Violette et Rana boire un thé ou un coca à l'ombre des arbres.
Le voyage à Palmyre... celui qui avait eu lieu avant Pâques.
Avant les Rameaux...
Le jeune femme la servit et lui sourit de ses incroyables yeux vert. Rana possédait les yeux noirs comme du charbon. Le cœur d'Éva se mit à battre plus fort, plus rapidement. Son diaphragme se contracta.
Rana.
Elle la verrait lundi en cours. Si elle venait. La jeune Syrienne avait raté les deux derniers cours cette semaine. Pourquoi ? À cause d'Anouar ? Pouvait-il lui avoir interdit de venir ? De quoi se mêlait-il ? Elle oublia aussitôt Anouar pour Rana. Et sa colère tomba aussi vite qu'elle s'était levée. Un sourire mélancoliquement s'étira doucement au coin de ses lèvres.
Elle finit son thé et remercia la jeune femme.
Mohamad donna le signal de départ. Le crépuscule assombrissait le ciel et la nuit serait bientôt là, il n'aimait pas rouler la nuit, ce n'était pas prudent. Beaucoup de voitures était mal éclairées sinon pas du tout.
Éva refusa une nouvelle fois de monter à l'avant du pick-up. Il faisait bon. Mohamad conduisait tranquillement. Voyager assise, les genoux écartés et levés, appuyée contre la cabine, à l'arrière en compagnie de Firas, sentir le vent l'assourdir, jouer avec ses cheveux, contempler la campagne qui filait à l'arrière, lui donnait un grisant sentiment de liberté. La liberté du voyageur sans attaches. Du voyageur qui bénéficiait d'une hospitalité jamais refusée, toujours offerte. Plus que généreusement. Tous les élèves qui l'avaient invitée à venir chez eux ou à partir en leur compagnie passer une heure, une journée ou plus l'avaient fait sans arrière-pensées et elle n'avait jamais regretté d'avoir accédé à leur requête, d'avoir répondu à leur invitation. Celle de Raf'a ou de Georges chez eux, d'Elias et de Robert à Latakié, d'Ahmad sur les hauteurs d'Alep, du dentiste dans son village, des trois garçons aujourd'hui ou celle de tous les autres quand elle enseignait au Liban ou en Chine. Elle avait souvent beaucoup ri, elle avait encore plus appris et elle s'était toujours sentie à sa place. Même avec Suzanne. Comme avec Xiao Lan. Comme avec Rana.
En rentrant chez elle, elle s'arrêta au petit stand que tenait un vieil homme près de chez elle. Sur un simple plateau posé sur des tréteaux, il vendait des cigarettes, du tabac et des cigarillos. Éva aimait rouler ses cigarettes. On fabriquait à Beyrouth le meilleur papier à rouler qu'il n'eût jamais existé au monde, un papier qui n'altérait pas le goût du tabac, étrangement appelé Papier de Damas. La région produisait un papier d'excellence et le plus infect des tabacs à rouler. Éva avait essayé. Trois cigarettes par jours pendant six jours et elle avait toussé comme un vieux tubard asthmatique. Elle rapporterait du papier en France et achèterait le tabac là-bas. Le vieil homme lui dédia un chaleureux sourire édenté et lui tendit un paquet de cigarillo avant même qu'elle n'eût ouvert la bouche pour le saluer. Elle monta ensuite chez elle, mit une gamelle d'eau à bouillir pour se faire cuire des spaghetti et partit griller un premier cigarillo sur la terrasse.
Elle mangea de bon appétit sur la table basse de son salon, partit faire la vaisselle, hésita à se servir un verre de Whisky.
Elle gardait un mauvais souvenir de la dernière fois. Elle opta pour un arak, plus digeste, dans un grand verre à orangeade. Elle eût une petite pensée pour Suzanne qui buvait l'arak dans les règles de l'art. Elle aurait traitée Éva de sauvage et de plouc, si elle l'avait vu manquer ainsi à tous les usages. De sale Française inculte. Elle sourit. Suzanne s'amusait, à chaque fois qu'elles se voyaient, à démontrer à Éva qu'elle maniait parfaitement le registre argotique et familier.
Suzanne maniait tous les registres de langues et déployait un art virtuose en ce qui concernait les affaires amoureuses.
Rana ne se débrouillait pas mal non plus.
Le verre coincé entre ses jambes, les pieds croisés sur le parapet, Éva s'étira voluptueusement sur le dossier de sa chaise. Elle ouvrit la bouche et un gros nuage blanc s'échappa de ses lèvres et monta paresseusement rejoindre les étoiles qui scintillaient au firmament.
Dieu qu'elle était heureuse.
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Le sur-lendemain, elle était furieuse.
Rana ne se présenta pas au cours. La classe eut rapidement raison de sa contrariété. Éva se devait d'être cent pour cent présente à chaque cours qu'elle donnait. Parce que chaque cours qu'elle donnait était une création unique, parce qu'elle les préparait succinctement dans les grandes lignes et qu'elle s'adaptait ensuite aux réactions de ses élèves. Éva détruisait ses cours une fois qu'elle les avaient donnés, refusant de servir du réchauffé à ses élèves, par peur de l'ennuis et par goût du défi et l'essentiel de ses interventions reposait sur sa capacité à improviser et à rebondir sur les propos de ses classes. C'était l'une des raisons pour laquelle elle se trouvait incapable de dépasser dix-huit heures de cours par semaine. Elle dépensait une telle énergie qu'elle pouvait rester en bras-de-chemise et souffrir de la chaleur dans une salle de classe dont la température n'excédait pas dix degrés, face des étudiants emmitouflés dans leurs blousons, bonnet sur la tête et gants aux mains.
Plusieurs élèves s'étonnèrent de l'absence de Rana. Personne n'osa en classe demander des explications au professeur. Beaucoup savaient qu'Éva et Rana se voyaient régulièrement en dehors des cours. Cependant, Firas, puis Zahra, Fatima, Sharmine et Mohamad abordèrent le sujet avant de quitter la salle de classe. Éva ne put répondre à leur inquiétude.
— Je ne l'ai pas vue depuis mardi dernier, leur répondit-elle en haussant les épaules.
Raf'a reçut la même réponse, mais refusa de s'en contenter.
— C'est bizarre quand même, dit-elle en sortant avec Éva. Élias sort souvent avec Anouar. J'ai demandé à mon frère des nouvelles de Rana. Anouar lui a dit qu'elle était malade. Je l'ai appelée, mais je n'ai pas eu l'impression qu'elle était malade. Elle m'a simplement dit qu'elle était occupée avec ses enfants. Tu ne lui as pas téléphoné ?
— Je ne suis pas passée au Centre depuis vendredi, répondit sourdement Éva.
Éva n'avait pas le téléphone, elle appelait toujours Éva du CCF si elle voulait lui fixer un rendez-vous particulier.
— Mais, je ne comprends pas... Comment ça se fait que...
Raf'a n'acheva pas sa phrase. Rana et Éva passaient à sa connaissance leur vie ensemble, et là, tout à coup, Éva lui déclarait que non seulement elle n'avait pas vu Rana depuis le mardi précédent, mais qu'en plus elle ne lui avait pas téléphoné. Sans compter que Rana avait raté trois cours et qu'Anouar avait menti à Élias à propos de l'état de santé de sa femme. Que s'était-il passé ? Rana et Éva avaient-elles pu se quereller ? Cela lui semblait tellement improbable.
— Vous êtes fâchées ? osa-t-elle pourtant demander.
— Non, protesta vivement Éva. Je ne sais pas pourquoi elle n'est pas venue. Peut-être Gibraïl ou Paul sont-ils malades
— Tu devrais passer la voir, suggéra Raf'a.
— Mouais, peut-être, approuva Éva d'un ton bougon.
Oh oui, qu'elle allait passer. Elle en bouillait même d'impatience.
— Tu me diras ?
— Oui.
Le minimum. C'est à dire : rien du tout.
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Habituellement, marcher relaxait Éva. Elle adoptait un pas lent et allongé et il en résultait un léger balancement du corps qui berçait son esprit et la détachait de ses soucis et de ses peines.
Habituellement.
Il lui fallait une demi-heure à trois quart d'heure pour se rendre du centre de cours à chez elle. Les déclarations de Raf'a avait allumé la colère d'Éva. Chaque pas souffla un peu plus sur les braises qui lui brûlaient les entrailles.
Anouar... Quel sale con ! Parce que ces histoires d'enfants malades n'étaient que du foin. Anouar retenait simplement Rana chez elle. Chez lui. Il l'empêchait de sortir. Il la tenait recluse.
Le salaud !
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Éva frappa.
Anouar ouvrit. Il se renfrogna aussitôt
— Je veux voir Rana, annonça Éva d'un ton glacial.
— ...
— Baddi chouf Rana, répéta-t-elle péremptoirement en arabe.
— Mouch oon.
— Kezzeb ! l'accusa Éva en insistant sur la double consonne.
Une insulte. Cinglante. Traiter quelqu'un de menteur passait pour une insulte. Insister sur la deuxième consonne dédoublait l'insulte.
— Éva, Fellé men on, l'enjoignit sourdement Anouar
— Ma baddi, rétorqua Éva.
Elle baissa légèrement la tête, son regard noircit :
— Baddi chouf Rana, insista-t-elle fermement.
Éva avait passé le point de non-retour longtemps avant d'arriver à Slémanié. Et quand la physionomie d'Anouar tourna à la franche hostilité, la jeune Française était prête à l'affronter.
Elle évalua l'homme, son état d'esprit.
Mauvais.
Elle portait ses lunettes. Des lunettes neuves, à la monture en métal doré, de forme hexagonale, qu'elle avait achetées en compagnie de Rana. Elle y tenait. Les lunettes étaient fragiles et exposaient son porteur aux blessures. Elle les retira, se détourna d'Anouar et les posa délicatement sur la troisième marche de l'escalier qui montait à l'étage supérieur. Elle n'avait pas envie qu'Anouar les cassât, parce que tout dans son attitude dénotait que cette fois-ci, il ne retiendrait pas ses mains, ni peut-être ses poings.
Il regarda la jeune Française se défaire de ses lunettes, les déposer sur une marche. Se redresser face à lui. Tout dans son attitude démontrait qu'elle était prête à encaisser. Prête à se battre.
Il voulait la punir, lui faire comprendre une bonne fois pour toute que Rana lui appartenait, lui faire ravaler ses prétentions sur sa femme. Libérer la violence née de ses frustrations et de sa jalousie.
Toutes ses résolutions s'évanouirent. Éva était grande et elle semblait si calme. Si déterminée. Ils s'affrontèrent du regard et la volonté d'Anouar se brisa sur celle d'Éva. La jeune Française ne fléchirait jamais. S'il la frappait, il s'avilirait. Rana le haïrait, mais plus que cela, il se sentit minable face à Éva, faible et impuissant. Ridicule. Cette fichue fille le défiait. Elle faisait preuve d'une impudence inimaginable qu'il aurait rêvé d'abattre. Mais avant même de se colleter à lui, elle avait déjà gagné.
Elle avait gagné au moment où elle avait retiré ses lunettes pour les protéger de la casse.
— Éva, balbutia-t-il.
Elle ne le laissa pas continuer :
— Rana, wein hye ? Baddi choufha, insista-t-elle.
Anouar capitula.
— Rana ! appela-t-il.
Des pas dans le couloir. Anouar qui se pousse. Rana qui ne sait que dire. La lumière de la cage d'escalier qui jette une lumière blafarde sur Éva. Sur son regard furibond.
— Éva ? coassa-t-elle.
Le regard méchant et menaçant adressé par Éva à Anouar. Anouar qui se retire.
Rana ne comprenait plus. Qu'avait dit ou fait Éva pour qu'Anouar consentît à ce Rana lui parlât, pour qu'il ne la chassât pas brutalement de chez eux, qu'il ne lui claquât pas la porte d'entrée au nez, pour qu'il les laissât toutes les deux face à face ? Seules. Hors de sa présence.
— Pourquoi tu n'es pas venu en cours ? lui demanda abruptement Éva.
Lui mentir ? Non. Éva n'avait rien d'une imbécile, elle était a priori furieuse et... Rana baissa le regard sur les mains d'Éva. Sur ses poings fermés. Éva était prête à se battre. Elle lui avait raconté s'être déjà battue, avoir frappé un homme qui tentait de l'agresser. Et pas qu'une seule fois. Rana avait peut-être été trop loin. Elle en avait peut-être trop raconté à Anouar, elle s'était peut-être trop appesanti sur ce qu'elle éprouvait pour Éva, sur ce qu'elle ressentait entre ses bras quand Éva lui faisait l'amour.
Anouar ne la lâchait plus, il passait toutes les nuits dans son lit, il l'entreprenait toutes les nuits. À chaque fois qu'il en avait envie. Le matin, l'après-midi. Elle vivait un véritable enfer et, depuis son dernier écart avec Éva, il ne voulait plus que Rana la vît. Pas même en cours. Et là, tout à coup, Éva se pointait et il reculait ? Devant elle ? Devant une femme ?
Elle avait peur d'Anouar, peur de le perdre, de perdre ses enfants, mais quand elle posa les yeux sur Éva, elle se retrouva enveloppée par la formidable énergie que la jeune Française dégageait. Son incroyable culot. Son inconscience.
— Éva...
— Rana, pourquoi tu ne viens plus en cours ? répéta Éva sur un ton revêche.
— Anouar ne voulait pas.
— Et tu ne dis rien ? Tu lui obéis ?
— Éva... protesta Rana.
— Il t'empêche de sortir et tu te soumets ?
— Ce n'est pas ça, tenta de se justifier Rana.
— Si c'est ça. Il ne veut plus que tu me vois ?
Rana soupira. Jamais elle n'aurait cru Éva si rigide, si engagée dans leur relation.
— Je viendrai, Éva. On qu'à se voir demain.
Éva se mordit la lèvre.
— On peut se voir, Éva, mais seulement si...
— Tu ne comprends rien, se renfrogna Éva en lui coupant la parole.
— Si. Éva, je comprends et tu sais que...
— Ouais, mais le reste, la coupa Éva. Le reste, tu ne comprends rien. Et je ne peux pas te voir demain, j'ai une réunion au CCF et je dois aller à la Sûreté pour un visa.
— Un visa ?
— Je veux aller au Liban la semaine prochaine.
— Voir Suzanne ?
— Ouais, elle organise un pèlerinage à travers la montagne avec les enfants. Elle veut que je les accompagne.
— Pour les protéger n'est-ce pas ?
— Oui.
Rana soupira plus fort encore.
— Je viendrais en cours mercredi.
— Promis ?
— Promis.
Éva fronça les sourcils. La situation eût du amuser Rana, mais la violence que Rana sentait sourdre d'Éva, l'inquiétait. Ses pleurs l'avaient surprise, elle ne les avait pas comprises. Sa violence bouscula ses certitudes.
— Tu étais prête à te battre avec Anouar, n'est-ce pas ? demanda-t-elle doucement.
— Il me fait chier ! cracha Éva.
— Éva, je ne comprends pas.
Éva baissa la tête. Elle se pencha pour attraper ses lunettes et les glissa dans la poche de poitrine de sa chemise, puis elle enfonça ses mains dans les poches de son pantalon sans relever la tête.
— Éva ?
La jeune Française ne bougea pas.
Rana lui attrapa le menton et lui releva lentement la tête. Des larmes brillaient au fond des yeux bleus de la jeune Française. De la colère aussi.
— Je croyais que... commença Rana d'une voix hésitante.
Elle jeta un coup d'œil dans le couloir et puis, elle s'avança sur le palier et tira la porte d'entrée sur elle.
— Je croyais que tu ressentais jamais rien, dit-elle à voix basse sur le ton de la confidence. Je croyais que tu ne m'aimerais jamais. Mais ça m'était égal. Je t'aimais, je voulais être avec toi. Je savais que j'allais souffrir, mais ça n'avait pas importance.
Éva garda un silence obstiné. Rana avait envie de l'embrasser, de sentir ses mains sur elle, son souffle. De l'aimer encore. De la retrouver tendre et passionnée.
Mais Éva, ce soir, affichait un air sombre et buté. Une porte de prison. Froide et hostile. Les mains de Rana la démangeait. Ses lèvres sèches et douloureuses aspiraient aux siennes, au baiser doux et attentionné, sensuel et troublant, renversant. Anouar lui meurtrissait les lèvres.
— Rana, sonna la voix de son mari dans le couloir.
Les mâchoires d'Éva se crispèrent.
Rana ouvrit prestement la porte et recula d'un pas.
— On se voit mercredi, souffla-t-elle. Va-t-en maintenant.
Le ton était implorant. Éva lui lança un regard noir. Elle hocha cependant la tête.
— Je t'aime, souffla Rana avant de fermer la porte.
Éva contempla un instant le battant de la porte close, puis elle tourna les talons.
Rana n'avait vu en elle qu'une séductrice.
Une version féminine de Bassel.
La jeune Française jura, contrariée de ne pas savoir offrir au monde une image réelle d'elle-même. C'était de sa faute, elle en était parfaitement consciente. Elle ne voulait jamais s'engager, jamais se lancer dans une histoire. Elle aimait les sentiments incertains, les approches timides, les amitiés qui glissaient. Ensuite, c'était la merde. Tout s'enchaînait, n'importe comment, elle perdait l'esprit, elle se fendait de déclarations auxquelles elle ne croyait pas, elle trouvait qu'on l'aimait trop, qu'on l'admirait trop et elle n'arrivait pas à établir une relation équilibrée alors qu'elle avait besoin de se reposer sur la personne avec qui elle s'était engagée dans une relation sentimentale, mais c'était impossible parce que les autres avaient d'elle elle ne savait trop quelle image de fille forte et indestructible. D'héroïne. Éva se trouvait nulle, faible et aspirait à ce qu'on s'occupât d'elle.
Et pour arranger les choses, elle était exclusive. Pas jalouse et possessive, juste exclusive.
Elle n'arrivait pas à entretenir de relations avec plus de trois ou quatre personnes en même temps. Et si quelqu'un lui plaisait sa seule compagnie lui suffisait. Elle n'avait besoin de personne d'autre.
Elle aimait beaucoup Violette, comme elle aimait cette amie d'enfance qu'elle voyait deux fois par an, qui ne lui écrivait jamais, ne l'appelait jamais, mais qui la retrouvait simplement quand elles se revoyaient comme si elles s'étaient vues deux heures auparavant. Passer du temps avec Violette lui plaisait, ne pas la voir l'indifférait. Violette était là, quelque part. Si elles devaient se voir, elles se verraient. Si Violette voulait la voir, Éva irait la voir et elles passeraient un moment tranquille l'une avec l'autre. Peut-être simplement à lire chacune de leur côté un roman intello en buvant du thé.
Éva n'avait besoin que de Rana. De tout, d'elle et de son corps. De leur complicité et de leur fusion. De leur passion.
Rana lui manquait et Rana n'avait rien compris. Elle n'avait rien compris parce qu'Éva lui avait raconté n'importe quoi quand elle avait sentit que Rana était en train de succomber lentement mais sûrement à l'attraction qu'exerçait Éva sur elle. Éva s'était bâti auprès de la jeune Syrienne une horrible réputation. Pour la protéger. Contre elle, Éva, tout d'abord, mais aussi contre un amour qui la dévorerait. Éva avait si bien réussi à dresser d'elle-même un épouvantable portrait, que Rana en avait conclu que la jeune Française ne l'aimerait jamais et qu'elle ne considérerait jamais Rana que comme un passe-temps agréable et une amusante aventure sexuelle. Cette abrutie de Rana n'avait pas décelé le mensonge dans ses propos. Jamais. Il avait fallu qu'Éva pleurât toutes les larmes de son corps pour que Rana commençât à se poser des questions.
Rana était une imbécile.
Éva ne valait pas mieux.
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La jeune Française rentra avec des idées noires, frustrée et en colère. En colère contre Anouar parce que c'était un con, contre Rana qui ne pouvait être à elle et contre elle-même parce qu'elle était nulle. Parce qu'elle se sentait impuissante et qu'elle ne possédait rien qui pût lui permettre de déclarer à Rana :
— Quitte Anouar, viens avec moi.
Viens avec moi où ?
Nulle part.
Éva soupira, elle n'avait rien à offrir à Rana. Elles n'élèveraient jamais d'enfant ensemble. Un rêve qui avait pris Éva de court. Un rêve que n'avait jamais partagé Rana avec elle. La jeune Syrienne avait juste ri et déclaré qu'elle ne voulait plus d'enfants et que si Éva ne renonçait pas à son idée, elle devrait se charger du problème toute seule. Mais pas avec Anouar. Comment Rana n'avait-elle pas réalisé qu'Éva ne l'appréciait pas seulement pour satisfaire son exigeante libido ? Elle avait arboré un tel sourire triomphant le jour où Éva lui avait confessé son désir d'avoir un enfant avec elle. Peut-être n'y avait-elle pas cru. Peut-être avait-elle cru qu'Éva mentait, qu'Éva la manipulait.
Éva lui prouverait le contraire.
Puérilement.
Comme une ado l'aurait fait.
À trente quatre ans, Éva pouvait se montrer aussi peu mature qu'une fille de treize ans.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
L'art de déguster un arak : L'arak se sert dans de petits verres très fins et froids. On en trouve malheureusement plus que très rarement à acheter, on se contente à présent de verres plus épais. On verse d'abord l'alcool dans le verre, puis on y place les glaçons et enfin on complète avec de l'eau froide (si on ne respecte pas cet ordre l'arak va cailler et ce n'est pas très bon). Le dosage est à la discrétion de l'amateur mais on les sert en général à un tiers ou à un quart d'arak pour les reste en eau. Il est aussi d'usage dans les restaurant de préparé l'arak dans une petite carafe avant de le versé dans les verres.
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