- Une tisane Bien-être et un soda Funky pour la table 2 !

- Une limonade Arc-en-ciel et un thé pétillant pour la table 7 !

Depuis l'instauration d'un nouveau menu au café « Au coin du feu », la grande salle de l'établissement ne désemplissait pas. Le lieu était devenu un incontournable dans ce quartier modeste, où il n'était pas rare de croiser des couples de retraités. Il avait suffi que quelques clients expliquent à leur entourage qu'une seule gorgée de la nouvelle tisane Bien-être avait suffi pour les débarrasser de leurs rhumatismes et la réputation du café était faite. Les médecins aux alentours avaient beau s'arracher les cheveux, désormais on préférait se retrouver à rire autour d'une bonne table plutôt que d'attendre des heures dans une salle austère avec des journaux vieux de dix ans pour seule compagnie.

Bien sûr, parents et enfants ne furent pas oubliés dans l'élaboration des nouvelles boissons : sodas colorés, pétillants, sucrés et même parfois salés avaient fait leur apparition sur la carte et remportaient un franc succès auprès des petits comme des grands. Et puis la gentillesse de la petite barmaid répondant au nom de Sae avait su séduire tous les cœurs.

Bien sûr, les trois serveuses qui avaient fait leur apparition en même temps que la nouvelle tenante du bar remportaient leur petit succès aussi. Kyosa était connue pour son ton mordant et son attitude glacial dès qu'un homme tentait une approche sortant du cadre professionnel, mais ne désire-t-on pas toujours ce qu'on ne peut avoir ? A l'inverse, Ondine aimait plaisanter avec les clients et avait plus particulièrement les faveurs des personnes âgées et des enfants. Et puis il y avait Shiva, toujours de bonne humeur et toujours prête à bondir pour se placer entre un dragueur et ses amies, sans avoir le moins du monde conscience qu'elle était parfois la cible de ces mêmes dragueurs. Heureusement que les trois autres veillaient sur elle de la même manière.

Un autre événement devait expliquer la soudaine popularité du café : on racontait, dans les rues, qu'une jeune danseuse au talent indéniable, peut-être même égalant celui de Violette, était apparue un soir, dansant sur le trottoir devant la devanture de l'établissement. Le spectacle improvisé avait été interrompu dès que la danseuse s'était aperçue qu'elle était observée, et elle avait disparu à l'intérieur du café sans demander son reste, sans réapparaître par la suite. Une rumeur courait donc qu'une des quatre employées était cette mystérieuse personne et que sa timidité l'empêchait de l'avouer. Évidemment, tous pariaient sur Sae, quoi que certains estimaient qu'il pouvait s'agir de Kyosa et que sa froideur n'était en réalité qu'une façade pour masquer sa gêne naturelle. Enfin bref, tous ces éléments réunis expliquaient peut-être la présence de plus en plus marquée des hommes de la Donquijote Family.

Cachée derrière le rideau qui séparait la salle de repos des employés de l'intérieur du bar, Shiva observait les nouveaux venus, sourcils froncés. Lorsqu'il ne s'agissait que du grand bonhomme à la coiffure étrange et aux dents proéminentes, encore ça allait, mais depuis peu le café était envahi par des rustres lourdauds qui s'estimaient être dans leur bon droit lorsqu'ils sifflaient une des serveuses pour qu'elle les serve « illico presto ». Cette façon de se croire chez eux avait le don de l'horripiler atrocement, et il fallait toute la force de persuasion de Sae pour l'empêcher de les foutre dehors à grands coups de pied dans le derrière.

- Eh ma jolie, un autre de tes sodas multicolores serait pas de trop ici !

Ainsi hélée, Ondine adressa un sourire crispé à l'homme qui lui adressa un clin d'œil suggestif en tapotant d'une main le siège de la chaise libre à ses côtés.

- Et si ça te tente, y a toujours de la place pour une jolie demoiselle !

Le silence s'était abattu dans le reste de la salle, tandis que les habitués lançaient des regards désolés aux serveuses. La présence des sous-fifres de la Family les gênait également, mais évidemment aucun d'entre eux n'aurait osé élever la voix de peur de s'attirer les foudres de leurs supérieurs.

- Je suis en service, monsieur, répondit finalement la jeune femme aux cheveux bleus en s'efforçant de prendre un ton affable. Nous disions donc un soda Arc-en-ciel.

Elle se prépara à retourner vers le bar avec son carnet de commande lorsqu'une main l'attrapa par la taille, lui arrachant un sursaut. Elle tourna la tête vers l'homme qui l'avait saisie, horrifiée, mais il semblait ne pas avoir conscience du dégoût qu'il lui inspirait.

- Tu as bien le temps pour un futur cadre de la Donquijote Family, poupée ! Si tu es gentille avec moi, ton avenir sera assuré !

Une main attrapa le pirate à l'épaule, et il tourna la tête vers celui qui osait le déranger ainsi, sourcils froncés. Malheureusement pour lui, il ne s'agissait pas d'un « celui », mais bien d'une « celle ».

- Dis donc le sous fifre, la dame t'a dit qu'elle bossait.

Si un regard avait pu tuer, le pirate se serait désintégré sous celui de Kyosa. La jeune femme blonde le lâcha pour faire craquer ses poings, entourée d'une aura noire qui fit frémir l'homme. Malheureusement pour lui, sa fierté l'empêchait de reculer devant une femme.

- Oh mais moi je suis pas contre si tu veux prendre sa place, beauté.

Ce fut donc sans grande surprise que sa tête partit s'encastrer dans la table et qu'il s'écroula au sol, assommé. D'un bond, ses collègues se retrouvèrent sur pieds, armes sorties et pointées en direction de la femme blonde qui avait osé agresser leur collègue.

- Dis donc, tu te prends pour qui à agresser quelqu'un de la Family ?! éructa un des hommes en armant le chien de son pistolet.

Il fut grandement surpris lorsque tout le contenu d'une carafe d'eau lui fut versé sur la tête, mouillant son arme qui devint donc inutilisable. Tous les détenteurs d'armes à feu subirent d'ailleurs le même sort alors qu'Ondine tournait autour des hommes, son plateau de carafes se vidant au fur et à mesure.

- Et voilà pour refroidir l'ardeur de ces messieurs ! chantonna la jeune femme avec un sourire. Le café « Au coin du feu » ne fournissant malheureusement pas de serviettes aux impolis, nous vous saurions gré de vous en aller sans plus faire d'histoires !

- Espèce de… ?!

Peu importe que les pistolets aient été rendus inutilisables, il leur restait toujours des poignards en réserve. Mais à peine les lames étincelèrent à la lueur des lampes qu'ils se retrouvèrent plongés dans le noir, la vision obstruée par le rideau qui venait de leur tomber sur la tête. La voix de Shiva retentit à leurs oreilles alors qu'ils se sentaient poussés vers la sortie, tentant vainement de résister à la pression sans y parvenir.

- Nous n'acceptons pas les casses pieds qui dérangent les habitués. Vous êtes priés de rentrer chez vous et de ne plus remettre les pieds ici, sinon je vous promets que ça va barder pour vos grades !

Une fois qu'elle les eut fichu à la porte, elle tira un grand coup pour récupérer son rideau, déséquilibrant les hommes qui, surpris et brusquement aveuglés par le soleil, s'écroulèrent en tas sur le pavé. L'un d'eux releva la tête et lui adressa un regard mauvais, la main toujours crispée sur son poignard.

- Non mais tu te prends pour qui sale petite…

Un pied s'abattit brusquement près de lui, et il se rendit compte non sans un gros coup au cœur que la pierre s'était fendue sous le coup. Penchée au-dessus de lui, Shiva lui adressa un innocent sourire malgré l'impression de menace qui se dégageait d'elle.

- « Sale petite » quoi ? Allez j'attends, qu'est-ce que tu voulais me dire ?

L'homme ne put que couiner pour toute réponse, se relevant d'un bond avant de prendre ses jambes à son cou. Avec un soupir, la jeune femme aux cheveux courts se redressa, faisant craquer les os de son dos.

- Et voilà une bonne chose de faite.

Elle retourna à l'intérieur où l'attendaient amies et clients, qui ne purent s'empêcher d'applaudir devant la superbe démonstration de force du personnel du café. Elles saluèrent la foule comme si cela n'avait été qu'un simple spectacle.


Une agitation inhabituelle s'était emparée du baraquement des nouvelles recrues de la Donquijote Family, comme s'en rendirent compte Lao G et Dellinger qui étaient de garde ce soir-là. Un groupe d'imbéciles était en train d'expliquer à leurs camarades à quel point les employés d'un petit café s'étaient montrés odieux avec eux, allant jusqu'à insulter la Family elle-même.

- Ils s'estiment tellement supérieurs à nous qu'ils ont interdit l'entrée de leur bouge à n'importe quel membre de notre groupe ! racontait l'un d'eux, déclenchant des exclamations indignées au reste de ses camarades.

- Ouais ! renchérit l'un. Et même qu'ils ont pas arrêté de dire que nos uniformes étaient moches et que nos chefs étaient ridicules !

Des insultes fusèrent et déjà nombreux étaient ceux qui parlaient d'organiser une expédition punitive. Dellinger surgit au milieu du groupe sans prévenir, déclenchant quelques crises cardiaques au passage.

- Il y a vraiment des gens qui ont le cran d'insulter la famille du jeune maître ? s'exclama l'homme poisson en se couvrant la bouche d'une main pour masquer un grand sourire. Ohlala mais il va falloir aller leur parler, pas vrai Lao G ?

- Hein, comment ?

Évidemment, le vieil homme à moitié sourd ne pouvait pas l'avoir entendu, surtout qu'il était resté près de la porte alors que son jeune camarade se trouvait maintenant au centre de la pièce, devenue silencieuse.

Dellinger se tourna vers les quelques recrues qui avaient tenté d'exciter le reste de la troupe sans se départir de son sourire. Ceux-ci semblaient particulièrement mal à l'aise, ils ne se doutaient pas que leur histoire allait attirer l'attention des cadres de la Family et commençaient à regretter d'avoir… enjolivé les faits.

- Alors, c'est de quel café dont vous parlez, hein ?

Le plus intimidable de la bande déglutit devant le regard mauvais de son supérieur et donna le nom de l'établissement d'une voix tremblante, ainsi que sa localisation. Il n'en fallut pas plus au jeune homme-poisson pour disparaître dans la nuit en riant aux éclats.


- Vous trouvez pas que ça sent bizarre ?

Les trois femmes se tournèrent vers Ondine qui venait de poser la question, sourcils froncés alors qu'elle suspendait son geste de fermer les volets. L'heure de la fermeture était proche et tous les clients, ainsi que le patron, étaient déjà rentrés chez eux pour ne pas dépasser l'heure du couvre-feu.

- Bizarre comment ? voulut savoir Shiva qui était de corvée de balai.

- Je sais pas, comme… on dirait qu'il y a une odeur salée qui s'approche.

- Genre un petit vent marin qui s'est levé et nous apporte les odeurs des embruns ? demanda Sae en souriant gentiment.

- Non, ça me semble plus agressif que ça.

Kyosa aurait bien voulu savoir en quoi une odeur pouvait être agressive, mais la réponse lui fut apportée lorsque la porte fut défoncée d'un joli coup de pied… à talons ?!

- Kya ahah, mais c'était déjà ouvert en fait !

Devant l'apparence totalement improbable du gamin qui venait de pénétrer dans leur établissement, les quatre femmes eurent chacune une réaction différente. La première, Kyosa, se contenta d'abattre sa main sur ses yeux pour qu'ils cessent de lui faire mal à la vue de ce mini-short, ces chaussures à talons, ce pull à tâches et cette casquette à cornes. Sae mit en route la machine à chocolat chaud, certaine que l'enfant devait s'être perdu et qu'il méritait un peu de réconfort. Shiva reprit de plus bel son balayage, partisane du « si je ne vois rien, c'est qu'il ne se passe rien ». Enfin Ondine fit face à l'intrus, agitant un index moralisateur sous son nez.

- Dis donc petit, tu t'es cru chez papy mamie là ? On frappe avant d'entrer chez les gens, et on ne frappe pas POUR entrer en force ! Et puis tu as vu l'heure ? Vu ton âge tu devrais être au lit !

Sans plus de cérémonie, elle l'attrapa par les épaules et le força à s'asseoir sur une chaise, avant de lui tendre la tasse préparée par Sae. Choqué, Dellinger n'avait eu le temps ni de réagir, ni de prononcer un mot, la bouche grande ouverte.

- Il va falloir qu'on touche un mot à tes parents, grommela la jeune femme aux cheveux bleus en continuant à s'occuper de lui. Tiens tu n'as pas un escargophone pour les appeler ? Ils doivent se demander où tu es passé !

- Et puis c'est bientôt le couvre-feu, s'inquiéta Sae en jetant un regard dehors. Il va falloir expliquer ça aux officiers s'ils viennent nous demander pourquoi notre porte est encore ouverte.

- Peut-être parce qu'elle pend sur ses gonds non ? intervint Shiva. Je vais essayer de la remettre en place.

Elle s'attela à la tâche, sous le regard médusé de Dellinger. Enfin, le garçon réussit à reprendre ses esprits et se releva avant de faire voler d'un coup de pied la table sur laquelle reposait la tasse de chocolat fumant. Les jeunes femmes se figèrent, et il eut enfin un sourire satisfait.

- Non mais vous croyez que vous vous adressez à qui, d'abord ? Je suis…

- PUTAIN MON SOL ?!

Il fut coupé par le cri de Shiva qui se précipita pour évaluer les dégâts d'un air dépité, et retint une exclamation de douleur lorsque le poing d'Ondine s'abattit sur son crâne.

- Dis donc sale gosse ?! T'as vu ce que t'as fait du chocolat préparé avec amour par Sae ?!

La concernée eut un sourire triste, essayant de cacher au mieux sa déception.

- Laisse, Ondine, il n'était peut-être pas à son goût…

Devant la détresse de son amie, la jeune femme aux cheveux bleus infligea un nouveau coup à Dellinger qui commença à grogner en dévoilant ses crocs.

- Non mais tu te prends pour qui, sale humaine ?!

- LA FERME ET ASSIS !

La voix d'Ondine était si autoritaire que le vide se fit dans l'esprit du garçon et son corps obéit mécaniquement à l'ordre, les lèvres pincées. Elle se pinça l'arête du nez, yeux clos, et s'exhorta au calme avant de reporter son attention sur l'insolent, sourcils froncés, l'index pointé vers la mare de chocolat qui s'étalait au sol.

- Tu vas commencer par nettoyer ce bazar et après seulement on se chargera d'appeler tes parents.

Il voulut s'indigner de nouveau, mais elle se pencha vers lui, les iris réduits à l'état de fente, et il déglutit difficilement. Il ne s'était pas rendu compte que la jeune femme était comme lui, un être hybride.


Après avoir nettoyé le sol, Dellinger fut confié aux officiers chargés de faire respecter le couvre-feu, une couverture sur les épaules et un sac de bonbons dans les mains. Quand ils le reconnurent, les hommes de loi s'empressèrent de le ramener au palais, s'étonnant de son manque de réaction. Ils le laissèrent aux bons soins de Jora, sa tutrice, qui fut choquée de le voir si calme. Doflamingo lui-même s'immobilisa dans le couloir en voyant son subordonné en état de choc.

- Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive ?

- Je ne sais pas, jeune maître ! répondit Jora en se tordant les mains, inquiète. Il était de garde avec Lao G et des officiers de la ville viennent de nous le ramener en nous disant que des employés d'un café le leur avaient confié !

Le corsaire haussa un sourcil, intrigué. Il se passait décidément des choses bien étranges ces temps-ci à Dressrosa.