Dellinger n'avait peur de rien ni personne – sauf du jeune maître en colère, du noir et des pantalons – et ce n'était certainement pas parce qu'il craignait la serveuse aux cheveux bleus du café qu'il avait demandé à Jora de l'accompagner. Au contraire, il voulait que sa collègue soit témoin du manque de respect flagrant de ces imbéciles envers un lieutenant éminent de la Donquijote Family !
Ils arrivèrent en vue du café au moment même où Kyosa et Ondine s'occupaient de mettre en place les tables de la terrasse. Les deux jeunes femmes mettaient de l'ardeur à la tâche mais n'hésitaient pas à saluer d'un sourire les badauds qui leur adressaient leurs meilleurs vœux pour la journée à venir.
- Tiens, tu vois Jora, à quel point elles ont l'air fourbe ?! s'exclama l'adolescent en pointant surtout Ondine du doigt.
- Ohoho, moi je ne vois que des gamines loin de surpasser ma beauté, mon petit Dellinger ! Je ne vois pas en quoi elles pourraient être une menace pour la famille.
- Ah ouais ? Et bah tu vas voir !
Le garçon se dirigea vers les deux femmes, l'air décidé. Lorsqu'elles l'aperçurent, la blonde fronça instantanément les sourcils tandis que sa camarade levait les yeux au ciel. Il se planta devant elles, bras croisés et un sourire mauvais aux lèvres.
- Aujourd'hui, vous allez payer pour l'affront que vous avez osé faire subir à la Family !
- Mais de quoi il parle, le gosse ? demanda Kyosa en tournant la tête vers son amie.
- Alors là… On dirait qu'il n'a pas aimé les bonbons qu'on lui a filé hier.
Heureusement – enfin était-ce vraiment une chance – Jora vint tourbillonner jusqu'à son jeune protégée en riant aux éclats, sous les regards plus que surpris des deux serveuses.
- Ohohoh, qui est la plus belle femme de l'univers ? Je vous l'interdis de l'affirmer, même s'il s'agit de la pure vérité !
Ondine et Kyosa échangèrent un regard entendu, avant de courir se réfugier à l'intérieur du café. Les lieutenants n'eurent pas le temps de se féliciter de leur « victoire » que la jeune fille aux cheveux bleus ressortait déjà de la bâtisse, des feuilles en main. Adressant un sourire de courtoisie à Jora, elle lui tendit lesdites feuilles sur lesquelles le mot « FACTURE » était inscrit bien en évidence.
- Alors c'est vous la grand-m… la mam… la tutrice légale de ce petit monstre ? Tenez, voici le résultat de sa « bonne conduite » de la veille !
- Qu… hein ? Comment ? bredouilla la vieille femme en se saisissant des papiers par réflexe.
- Oh bien sûr il n'y a pas d'urgence, mais bon… une porte et une table défoncées, c'est un coût conséquent pour de simples employés comme nous. Et bien sûr, il pourra revenir dès qu'il se sera excusé pour son attitude déplorable !
Tout en prononçant ces derniers mots, Ondine adressa à l'adolescent un regard lourd de sous-entendus. Il se surprit à frémir d'appréhension avant de se ressaisir, de nouveau en colère.
- Dis donc, l'insecte… Aouch !
Il se reçut un coup sur le crâne qui le coupa dans son élan et recula de quelques pas, éberlué. A ses côtés, Jora n'en menait pas large.
- Ça, ça ne ressemble pas à des excuses, commenta tranquillement la jeune femme en retournant à son ouvrage.
De la fenêtre du café donnant sur la terrasse, Shiva avait assisté à toute la scène tout en servant les clients. Elle rit devant la mine déconfite du gamin insupportable de la veille et de sa grand-m… sa mè… sa tutrice légale, puis reporta son attention sur leur habitué du matin qui souriait niaisement, un bon bol de thé face à lui.
- Normalement, on boit que de l'alcool là où je vis. Je ne pensais pas que le thé, c'était si bon.
- Ah celui que fait Sae est toujours exceptionnel, fit la jeune femme avec un sourire. Si vous voulez, on pourrait vous faire quelques sachets à emporter chez vous. Je crois même qu'elle a quelques tisanes qui décrassent les foies imbibés d'alcool.
Le grand homme – parce qu'il était plutôt imposant, surtout avec sa coiffure en forme de gouvernail – bafouilla quelques mots de remerciement avant de se replonger dans son bol. C'en était presque mignon.
Ondine finit par revenir à l'intérieur, les mains plaquées sur les oreilles alors qu'elle tentait d'ignorer les vociférations de l'adolescent et de sa… de la femme d'un certain âge qui semblait veiller sur lui. Ils ne cessaient de déblatérer des choses sur « l'honneur de la Family » et « l'impertinence envers le jeune maître », que « ça ne se passerait pas comme ça ». Shiva haussa un sourcil, perplexe, avant de s'avancer vers les deux belligérants.
- Vous avez un souci, messieurs-dames ?
La femme – qui portait une tenue qui piquait les yeux – tourna la tête vers l'impertinente qui osait l'interrompre pour la fusiller du regard.
- Il se passe que votre amie est particulièrement… Buffalo ?!
« Particulièrement Buffalo », voilà une expression que Shiva ne connaissait pas.
- Jora, Dellinger ? Bah qu'est-ce que vous faites ici ?
La jeune femme se frappa le poing dans la paume, comprenant que « Buffalo » était en fait le nom de leur client le plus assidu. Elle s'éloigna d'ailleurs de quelques pas pour leur laisser l'occasion de discuter, allant demander à Sae s'il était possible de préparer quelques sachets de thé.
La réunion improvisée des trois lieutenants eut lieu dans une ambiance plutôt houleuse. Face aux accusations de Dellinger, Buffalo ne tarda pas à s'énerver et à défendre les serveuses de son café préféré avec acharnement. Jora finit par en conclure qu'il valait mieux se renseigner plus en profondeur avant de décider quoi que ce soit, et chacun partit enquêter de son côté. Elle se chargea d'aller interroger quelques clients qui ne purent que la reconnaître et lui apprirent que les 4 employés du café étaient depuis trop peu à Dressrosa pour avoir connaissance de la Family. En revanche, elle apprit que les sous-fifres de l'organisation passaient parfois et s'amusaient à mettre le bazar, au point de se faire jeter dehors.
De son côté, Buffalo partit demander des renseignements à Sae, la plus calme des 4, qui se fit un plaisir de le renseigner sur l'incident de la veille. Tout comme Jora, il en vint à la conclusion que la faute en revenait aux sbires de la Family, et il promit qu'il en toucherait un mot à son supérieur pour qu'ils soient rappelés à l'ordre. La jeune barmaid le remercia pour sa gentille attention.
Enfin, Dellinger se contenta de rester dans un coin et de provoquer Ondine pour la pousser à la faute. Malheureusement pour lui, la jeune femme ne savait pas – et ne cherchait pas à savoir d'ailleurs – ce qu'était la Donquijote Family et elle se contenta de l'ignorer, pour le plus grand déplaisir de l'adolescent.
- Dis, c'est moi ou notre clientèle devient de plus en plus bizarre ?
- Voyons, qu'est-ce qui te fait dire ça, Kyosa ?
Assise au bar aux côtés de Sae, la jeune femme blonde observait la salle d'un air dépité. Non loin d'elles, Ondine se disputait de nouveau avec l'adolescent à cornes. La tutrice légale – enfin c'est ce qu'elles supposaient – du garçon avait installé un chevalet près de la fenêtre et se laissait aller à son inspiration. Le résultat était d'ailleurs à chaque fois tout bonnement indescriptible. Enfin, installé à sa table habituelle pour déguster son thé favori, le dénommé Buffalo ne cessait de lancer des regards qu'il pensait discret en direction du comptoir.
- C'est vrai que depuis quelques jours, on n'a pas le temps de s'ennuyer, fit Sae, sourire en coin. Mais ce n'est pas plus mal, si ?
- Si tu le dis, marmonna son amie en soupirant. Au fait, tu sais ce que c'est, toi, cette « Family » dont le gosse arrête pas de nous parler ?
La barmaid dut avouer son ignorance, mais elle se promit de se renseigner très prochainement.
Cela faisait quelques jours que le palais de Dressrosa semblait bien calme à son propriétaire. Cela s'expliquait peut être par la désertion de la salle où ses lieutenant se réunissaient habituellement : désormais, seul Gladius était fidèle au poste, assis sur le canapé, bras croisés comme à son habitude. Haussant un sourcil étonné, le Grand Corsaire s'adressa à lui.
- Et bien où sont passés les autres ? Ils sont encore partis empêcher Baby 5 de se marier ?
L'homme explosif secoua la tête, pointant du doigt un prospectus qui traînait sur la table. Intrigué, le pirate s'en saisit et le déchiffra à voix haute.
- Le café « Au coin du feu » vous présente son nouveau menu… Ce n'est pas le bar que Buffalo et Baby 5 ont dû surveiller la semaine dernière ?
- C'est ça, répondit son homme de main. Et puis Dellinger a commencé à s'y rendre avec Jora, et elle a traîné Lao G avec elle, et puis ils en ont parlé à Señor Pink, et puis finalement ils ont tous fini par s'y rendre régulièrement.
Doflamingo fronça les sourcils et sortit immédiatement pour réunir ses trois généraux.
Une fois chacun installé dans le siège lui correspondant, le corsaire fit passer le flyer pour qu'ils puissent tous le consulter.
- Pica, tu te souviens des femmes que tu avais repérées dans la foule ? Apparemment, elles se sont attirées les faveurs de la plupart de nos lieutenants.
Les généraux arborèrent un air surpris. Diamante fut d'ailleurs le premier à réagir, se levant brusquement de son siège.
- Alors il s'agit peut-être bien d'espionnes qui veulent rentrer dans tes bonnes grâces avant d'essayer de saper ton autorité !
- Je n'irai pas jusque-là, le tempéra Doflamingo en s'adossant à son bureau. Néanmoins, c'est vrai que c'est étrange, et je ne crois pas aux coïncidences. J'ai besoin que l'un de vous aille vérifier sur place ce qu'il en est vraiment, et vienne me rapporter ce qu'il a vu. Tu te sens à la hauteur, Diamante ?
Après quelques ronds de jambe, ce dernier finit bien sûr par accepter la mission vu qu'il était sans aucun doute le plus qualifié pour ce job.
- Je retire ce que j'ai dit il y a deux jours. MAINTENANT c'est devenu carrément bizarre.
Cette fois-ci, Sae ne pouvait pas nier l'évidence. En même temps, un homme vêtu comme un poupon accompagné de pin-up en maillot de bain, même elle trouvait que ça commençait à aller un peu trop loin. Heureusement qu'il restait gentil et correct, allant jusqu'à remettre sèchement Dellinger à sa place quand il commençait à vouloir se jeter sur Ondine, tous crocs dehors.
- Je sais pas qui sont tous ces gens, mais apparemment ils sont super connus, intervint Shiva qui était venue remplir son plateau. Faut voir la tête des clients lorsqu'ils rentrent et qu'ils les voient, on dirait qu'ils rencontrent leurs idoles de toujours !
- Ça vous fait pas penser à cette fois au port, d'ailleurs ?
Sae et Shiva ne purent qu'acquiescer à la remarque de Kyosa, puis la première leva le doigt comme si elle se souvenait brusquement d'un détail important.
- Oh d'ailleurs ! Je sais enfin ce que c'est, cette fameuse Family !
- Oula attends, faut que j'aille chercher Ondine pour cette nouvelle capitale ! On va enfin savoir pourquoi le gamin l'emmerde à ce point !
Ni une ni deux, Kyosa partit dans la salle pour attraper le bras de son amie aux cheveux bleus, s'immobilisant alors que la porte s'ouvrait sur un homme à la taille démesurée. Ses yeux s'agrandirent d'horreur lorsqu'elle reconnut le fameux gus du port dont la tenue lui avait fait frôler l'attaque cardiaque.
- Seigneur Diamante !
Ayant retrouvé le sourire, Dellinger s'élança aux côtés du nouveau venu qui lui adressa un sourire digne des plus grands psychopathes.
- Tu crois que c'est lui le p… tuteur légal du gosse ? chuchota Ondine à son amie qui ne bougeait plus.
Mais Kyosa n'était plus en état de répondre. Retrouvant enfin ses esprits, elle adressa un regard circulaire autour d'elle et partit se réfugier dans la salle de repos réservée aux employés. Trop, c'était trop !
- Kyosa a toujours su sentir quand ça commence à tourner au vinaigre, commenta Shiva toujours proche du comptoir en hochant la tête d'un air entendu. Je crois donc pouvoir affirmer qu'on n'est pas encore sorties de l'auberge.
Elle ne savait pas encore à quel point elle avait raison sur ce point.
