Après une semaine plus qu'éreintante, ce fut avec un plaisir non dissimulé que Kyosa accrocha la pancarte « congé pour la journée » sur la porte du café, le matin à 5h pour être sûre de ne tomber sur aucun habitué/membre de la Family qui aurait tenté d'user de son autorité pour les forcer à rester ouvert. Elle rejoignit ensuite ses amies et les quatre femmes s'empressèrent de sortir par la petite porte de service, persuadées que rester dans le coin constituait un bien trop grand risque. Elles avaient décidé de passer une journée à flâner dans Dressrosa, peut-être même visiter une des villes aux alentours, et de ne revenir qu'à la nuit tombée.

- Non mais moi je vous le dis, c'est juste pas possible de jouer de malchance à ce point !

Assises à la terrasse d'un restaurant, les quatre amies profitaient du beau temps et de la vue sur l'océan qui scintillait sous le soleil. Mais malgré ce cadre idyllique, Kyosa n'arrivait pas à se détendre complètement, et personne ne pouvait l'en blâmer. Elle finit d'ailleurs par se tourner vers Shiva, le regard rempli d'espoir.

- Dis-moi qu'on aura bientôt réuni la somme nécessaire pour au moins se payer un radeau, parce que je pense sincèrement que je ne tiendrai pas six mois ici.

- Justement, j'ai pris notre carnet de compte avec moi, lui répondit la stratège avec un petit sourire en ouvrant ledit carnet. Selon mes calculs, à ce rythme et si on rajoute les pourboires pour les consultations de Sae, vous n'aurez qu'à souffrir deux petits mois !

- Oui alors ne t'exclue pas tout de suite de l'affaire, toi, grommela Ondine en touillant son café avec humeur. Si les trois gus géants occupent respectivement les postes de général de Trèfle, de Carreau et de Pique, je te signale qu'on n'a toujours pas rencontré le Cœur.

- Sauf que rien ne nous dit qu'il existe, objecta Sae. Et j'avoue que ce serait un grand soulagement qu'on s'arrête à ceux-là. Non parce que je pense qu'on ne peut pas faire pire que ce Trebol.

La jeune femme marquait un point, elles durent le reconnaître. Même Diamante à côté semblait un exemple d'hygiène. En parlant du général de Carreau, il sembla à Kyosa qu'un détail lui échappait, mais elle n'arrivait plus à remettre le doigt dessus. Elle finit par se dire que ça ne devait pas être si important que ça… mais pourquoi pensait-elle constamment à la couleur rose ?

Shiva s'apprêtait à donner le signal du départ, lorsqu'elle vit surgir une main sous son nez qui rafla le sac qu'elle avait posé sur la table. Surprise, elle tourna la tête vers l'homme au regard torve qui agitait l'innocent accessoire, un sourire mauvais aux lèvres. Il osa même lui tirer la langue avant de s'enfuir à toutes jambes.

- NOOON NOS ECONOMIES ?!

- COMMENT CA NOS ECONOMIES ?! s'exclama Kyosa, catastrophée.

Mais Shiva n'eut pas l'occasion de lui répondre, déjà lancée à la poursuite du pickpocket inconscient qui avait osé s'attaquer à SES affaires.


Le voleur connaissait les bas-fonds de la ville comme sa poche, depuis le temps qu'il s'amusait à piquer l'argent des honnêtes gens pour vivre. L'endroit était si peu recommandable qu'il était certain, une fois un certain quartier franchi, que ses victimes s'arrêteraient d'elles-mêmes, abandonnant l'idée de retrouver leur bien un jour. C'était bien pour ça qu'il arrêtait toujours sa course sous l'arche brisée qui avait autrefois abrité une statue du roi Riku, et faisait le bilan de ses larcins sur les ruines de pierre. Mais ce jour-là allait marquer un tournant définitif dans sa carrière…

A peine s'était-il arrêté à son endroit favori qu'il entendit dans son dos le bruit d'une cavalcade effrénée. Il eut tout juste le temps de tourner la tête vers l'origine de ce vacarme et de pousser un cri strident – et très peu masculin il fallait bien l'avouer – avant de se retrouver projeté vers l'avant, victime d'un coup de poing fulgurant.

- ON TOUCHE PAS A MON SAC !

Il atterrit quelques mètres plus loin, bien sonné. L'ange de la vengeance qui venait de lui tomber dessus s'avança vers lui en faisant craquer ses doigts, et il couina devant le regard flamboyant de ce serviteur de la justice divine. Promis juré, s'il s'en sortait, jamais plus il ne volerait quoi que ce soit !


Shiva se pencha sur le pickpocket qui tenait toujours son sac bien serré dans ses bras, sourcils froncés. Elle devait l'avoir frappé drôlement fort pour que le pauvre s'évanouisse… Enfin ce n'était pas comme s'il ne l'avait pas mérité. La jeune femme se pencha et lutta pour qu'il desserre sa prise. Elle n'entendit pas tout de suite le bruit de pas sur le pavé, et ne réagit que lorsque le bout pointu d'une paire de chaussures vint se placer dans son champ de vision.

Non…

Relevant légèrement, mais très légèrement la tête, elle se rendit compte que les chaussures noires et blanches, en plus d'être immenses, possédaient des talons à leur extrémité.

Non…

Puis ses yeux montèrent un peu plus haut, et elle frissonna en se rendant compte que seul un homme pouvait avoir des jambes aussi poilues. Ce qui était étrange, pourquoi de telles chaussures alors ?!

Non non non…

Mais le pire restait encore à venir. Tous ses sens du bon goût rendirent l'âme quand elle découvrit le bas d'un manteau à plumes roses pâles et un bermuda zébré de la même couleur mais aux nuances de tons plus foncées.

NOOOON ?!

Désormais, elle en était sûre, on venait d'assassiner la mode, et elle refusait d'en savoir plus. Ni une ni deux, elle se saisit de son sac et détala dans l'autre sens, persuadée qu'elle ne pourrait supporter d'en voir plus.


Doflamingo regarda l'inconnue fuir à toutes jambes, intrigué. Lui qui était de passage pour s'assurer que tout allait bien au dépôt d'armes clandestin, il avait été le spectateur involontaire d'un règlement de compte plutôt musclé. Toute forme de violence l'amusant, et la force déployée par l'un des deux membres l'ayant interpellé, il s'était approché pour tenter d'en savoir plus. Mais celui qu'il avait d'abord pris pour un homme à cause de sa coupe à la garçonne s'était avérée être une jeune femme entre les 25 et 30 ans à vue de nez. Il n'avait même pas eu le temps d'ouvrir la bouche que déjà elle fuyait à une vitesse forçant le respect. Il était clair qu'il ne s'agissait pas d'une femme au foyer lambda, mais clairement d'une combattante aguerrie. Une pirate en visite sur l'île, peut-être ?

- Doffy, tu viens ?

Le corsaire tourna la tête vers son général de Carreau qui semblait être de très mauvaise humeur. Vu que ça durait depuis le début de la matinée, il commençait à se demander si ça n'avait pas un lien avec sa petite promenade d'avant-mission, dans les rues de la capitale.

- Diamante, tu as vu ce qu'il vient de se passer ?

- Hm ? De quoi tu parles ?

Bon apparemment Doflamingo avait été le seul témoin de l'altercation. Dommage, il aurait bien aimé en apprendre plus sur la femme, mais il était bien incapable de donner son signalement à son général vu que ses verres teintés l'empêchaient de dire la couleur de ses cheveux, de ses yeux ou même de sa peau. Tant pis, il avait bien d'autres sujets de préoccupation dont il fallait qu'il s'occupe le plus rapidement possible, dont notamment ce foutu café qui obsédait ses hommes. Un petit incendie ni vu, ni connu, et il était sûr que tout rentrerait dans l'ordre.


- Comment ça se fait que tu te balades avec nos économies dans ton sac, Shiva ?

Dès que leur amie était revenue auprès d'elles – un peu pâle d'ailleurs - , Ondine s'était empressée de poser la question qui les tracassait toutes. Après tout, elles étaient passées à deux doigts de la catastrophe.

- J'ai pas confiance, répondit la jeune fille en soupirant. Imaginez qu'on le laisse au café et qu'on se fasse cambrioler en notre absence. Au moins, si un voleur essaye de me racketter, je suis capable de me défendre.

Les autres durent admettre que c'était une bonne raison, et purent de nouveau profiter de leur jour de repos avec pour seule préoccupation le nombre de boules de glace qu'il était raisonnable de demander pour le goûter. Puis elles rentrèrent à la capitale une fois la nuit tombée, et après un rapide tour de reconnaissance pour vérifier qu'aucun indésirable ne les attendait devant la porte close du café, elles purent enfin rejoindre leurs chambres.


Il restait une bonne heure avant l'heure d'ouverture lorsqu'on frappa à la porte, trois coups assenés avec force. Assises autour de leur petit-déjeuner, encore un peu fatiguées de leur nuit, les quatre femmes s'échangèrent un regard perplexe. Sae, la plus raisonnable – et surtout la moins agressive au réveil – finit par se lever pour ouvrir sous les applaudissements de ses amies.

- Veuillez nous excuser, mais ce n'est pas l'heure de ah oui quand même ?!

Devant la surprise non feinte de leur barmaid – pour ne pas dire le choc violent qu'elle venait de recevoir – les trois autres se levèrent d'un bond mais ne purent la rejoindre qu'elle était forcée de s'écarter de l'ouverture. Un géant – car comment le qualifier autrement – blond se pencha et passa la porte avant de se redresser, un sourire mauvais aux lèvres.

- Le voilà enfin, ce fameux café qui obnubile toute la population de Dressrosa ? Voyons voir…

Il parcourut la pièce du regard, sourcils froncés. Rien de ce qu'il avait sous les yeux ne semblait retenir son intérêt. Il s'avança de quelques pas, puis baissa la tête vers les quatre femmes qui se tenaient serrées les unes contre les autres tout en le dévisageant avec incrédulité. L'une d'elles semblait particulièrement traumatisée, et il ne put retenir un sursaut lui-même en reconnaissant la boxeuse de la veille.

- Une seconde, je te connais toi.

Tous les regards convergèrent vers la femme aux cheveux courts qui détourna instantanément le regard, brusquement très intéressée par la pompe à limonade installée au comptoir.

- Nan, je vois pas de quoi vous parlez. Et si on mettait des paillettes là-bas, ce serait joli non ?

- Attendez, c'est pas le mec du port ? demanda Kyosa en pointant l'intrus du doigt. Celui qui avait l'air de déclencher toutes les passions ?

- Oh mon dieu si ! Si c'est ça, je me disais bien que j'avais déjà vu ce manteau quelque part ! renchérit Ondine. Mais alors ça veut dire que… c'est le 4ème général ?!

Doflamingo pencha la tête sur le côté, dévisageant tour à tour les insolentes et la jeune fille aux cheveux noirs qui semblait être la seule capable de garder la tête froide. Comme il n'aimait pas beaucoup l'impertinence, il préféra s'adresser à cette dernière.

- Bien, vous et moi on a un problème. De quel stratagème avez-vous usé pour attirer mes hommes dans vos filets ? Je doute sincèrement qu'ils se soient retrouvés séduits par votre apparence si… banale.

Sae ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit tant elle était surprise. Kyosa fronça les sourcils et se pencha vers Ondine pour lui murmurer.

- Attends, c'est moi ou on se fait insulter par un type qui porte un manteau à plumes roses alors qu'il doit faire minimum 35° en journée ?

- C'est moi ou il essaye d'intimider Sae ? répliqua son amie sur le même ton en serrant les poings, furieuse.

Heureusement elles n'eurent pas à intervenir puisque Shiva glissa son bras autour des épaules de leur médecin, le regard fixé sur l'intrus, toute peur oubliée.

- Dites donc, nous on n'a rien demandé, ce sont vos hommes qui…

- Ce n'est pas à toi que je m'adresse, que je sache, la coupa abruptement le corsaire sans prendre la peine de tourner la tête vers elle. Si ta copine est trop stupide pour répondre à cette simple question, qu'elle le dise tout simplement.

Sae lança un regard affolé à ses amies, qui se placèrent d'un même mouvement devant elles, les poings levés.

- Désolée, elle est allergique aux grands cons blonds, railla Ondine qui fit jaillir un poignard entre ses mains.

- Faut pas nous en vouloir, mais ça couplé au fait que vous êtes apparemment le grand patron d'une bande de dégénérés ne vous rend absolument pas sympathique, renchérit Kyosa avec hargne. Au moins vous choisissez vos sbires au même niveau intellectuel que vous.

Doflamingo laissa échapper un soupir désabusé et agita la main négligemment. Une demi-seconde plus tard, les trois femmes s'écrasaient chacune contre un mur du café et s'affaissèrent au sol, sonnées. Sae voulut se précipiter vers ses amies mais elle se retrouva soudainement immobilisée, avant d'être soulevée du sol par un procédé mystérieux qui l'amena face au visage du pirate. Il lui sourit d'un air mauvais, glissant son pouce sur sa joue, se délectant de la terreur qu'il voyait briller au fond de ses yeux.

- Alors, maintenant qu'on est en tête à tête, tu vas me dire qui vous êtes ? Et ne va pas me faire croire que vous n'êtes que de simples employées de café, j'ai vu ton amie assommer un homme d'un simple coup de poing, hier.

La jeune femme aux cheveux noirs pinça les lèvres et essaya de détourner la tête, mais son cou lui-même semblait immobilisé. Elle se contenta alors de fermer les yeux de toutes ses forces pour ne plus avoir à le voir, répondant néanmoins à sa question, certaine qu'il n'hésiterait pas à tuer ses amies si elle gardait le silence. Et elle avait raison.

- D'accord, nous sommes des naufragées égarées sur cette île et nous voulons juste réunir assez d'argent pour se payer un autre navire ! On ne voulait de mal à personne, et on n'a certainement pas voulu… ensorceler vos hommes ou je ne sais quoi d'autre !

- Je ne te crois pas, répliqua tranquillement le pirate en levant la main. Mais puisque tu t'obstines dans le mensonge…

Il n'eut pas le temps d'achever son geste qu'une ombre passa à toute vitesse près de lui. Le temps de baisser les yeux, et il sentit les fils retenant sa prisonnière tranchés d'un coup sec. Elle tomba vers le plancher et fut rattrapée juste à temps par la blonde qui s'était relevée également et se recula en serrant son amie dans ses bras. Le pirate voulut faire un pas vers elles, mais la lame d'un sabre vint se coller à sa gorge et il s'immobilisa, le regard fixé sur celle qui avait l'audace de le menacer. Shiva lui adressa un sourire froid, prête à entailler sa peau à la moindre tentative de sa part.

- Bon maintenant il va se calmer, le grand monsieur, et il va nous écouter attentivement. Sae n'a pas menti, nous sommes réellement des naufragées. On peut même vous montrer l'épave pour vous prouver qu'on ne ment pas. Et vraiment notre plus cher désir est de quitter cette île de tarés, désir étrangement beaucoup plus fort depuis que vous tentez de nous tuer.

- Oh vraiment ? s'amusa le corsaire. Et pourquoi devenir simples serveuses de café ? Ce n'est vraisemblablement pas votre orientation professionnelle de base…

- Désolée si « voyageuses des mers », ce n'est pas un métier qui rapporte, intervint Ondine qui s'était relevée également, une main posée sur son crâne douloureux. On avait juste envie d'explorer le monde, et très sincèrement je commence à le regretter !

Le regard de Doflamingo s'attarda sur chacune des quatre femmes, sourcils froncés. Elles semblaient dire la vérité, mais il avait toujours du mal à croire que tout ce qui se passait ces derniers jours n'était que le fruit du hasard.

- Très bien, finit-il par dire en baissant lentement son bras. Montrez-moi les restes de votre navire et je déciderai par la suite de la véracité de votre histoire ou non. Dans le cas où vous m'avez menti, je vous promets une mort lente et douloureuse dans le Colisée. Si jamais vous êtes sincères…

Son regard s'attarda plus particulièrement sur Sae qui avait quitté les bras de Kyosa pour s'approcher de la jeune femme aux cheveux bleus, examinant la plaie à son crâne. Un léger sourire flotta sur ses lèvres, mais jamais il ne finit sa phrase.