Peu avant que ne sonne 17h, la porte du café s'ouvrit de nouveau. Toujours assis à la table qu'occupait Dellinger, Doflamingo leva les yeux vers l'entrée et découvrit Shiva affairée à déposer des sacs de course chargés sur le sol. Elle redressa la tête, visiblement prête à interpeller son amie au comptoir, quand son regard croisa celui du corsaire qui souriait. Elle cligna des yeux, surprise, puis fit un pas en arrière en refermant la porte sur elle. La réaction de la jeune femme le surprit tant qu'il en oublia d'être offusqué et se contenta d'en rire. Décidément, il faisait toujours autant d'effet…
(..)
- Bah qu'est-ce que tu fais ?
Grandement perturbée par ce qu'elle venait de voir à l'intérieur du café, Shiva tourna la tête vers Kyosa et Sae qui patientaient derrière elle, se demandant bien quelle mouche avait piqué leur amie.
- Jee… ne suis pas trop sûre de ce que je viens de voir, en fait.
- Comment ça tu n'es pas sûre ?
Fronçant les sourcils, Kyosa prit sa place et ouvrit avant de refermer vivement à son tour, les yeux écarquillés.
- Ah. Ah oui quand même.
Le regard de Sae passa de l'une à l'autre, inquiet. Décidément il devait se passer quelque chose de grave à l'intérieur.
- Est-ce que j'ouvre et je referme aussi, pour la blague, ou bien est-ce qu'il faut déjà se préparer à fuir ?
A peine avait-elle prononcé ces mots dans l'espoir que cela aide les deux autres à se détendre que la porte se rouvrit une nouvelle fois, mais de l'intérieur cette fois, dévoilant Ondine qui se dépêcha de saisir Shiva par le bras.
- Ouh même pas en rêve, vous ne m'abandonnez pas seule avec ces gus. Allez hop, vous rentrez et je vais ranger les courses pendant que vous vous chargez des commandes. J'ai trop souffert !
- Mais de quoi vous parlez enfin ? finit par demander Sae en s'avançant à la suite de ses amies, avant de se figer à la vue du manteau rose. Oh nooon…
- Et bien, c'est une manière de réagir devant les clients ? lança le corsaire qui souriait de toutes ses dents, toujours à la même place.
Shiva se pencha vers Ondine et lui murmura à l'oreille.
- Il a consommé une boisson, il a payé ?
- Non et non, lui répondit son amie sur le même ton. Je ne sais pas du tout ce qu'il fout ici, en fait.
- Oh.
La jeune femme aux cheveux courts se redressa, un sourire purement commercial aux lèvres, et osa répondre au pirate d'un ton trop courtois pour ne pas être moqueur.
- Veuillez nous excuser, monseigneur, mais seuls les gens qui commandent et qui payent sont des clients. Ne vous sentez donc pas offusqué par notre attitude, je vous assure que nos habitués, nous les traitons autrement.
- Oh vraiment ? répliqua l'homme toujours aussi amusé.
Aux côtés de Shiva, Kyosa et Sae lui lancèrent un regard catastrophé avant de la saisir chacune par un bras.
- Non mais ne le provoque pas non plus !
- Tu crois qu'on n'a pas assez à faire avec les autres ?!
En parlant du loup, elles en virent les ombres lorsque les deux généraux vinrent se dresser devant elles, affichant une mine patibulaire, les bras croisés et le menton levé en signe de défi.
- Dis donc, l'insolente, comment oses-tu t'adresser ainsi au jeune maître ! s'écria Trebol qui était tout bonnement scandalisé.
- Hein ? Je me moque de qui moi ?
D'un geste de la main, Diamante désigna Doflamingo qui n'avait pas bronché suite à l'intervention de ses hommes.
- Le jeune maître est le roi de ce pays, tu lui dois respect et allégeance !
Shiva pencha la tête sur le côté, dévisageant le corsaire avec minutie avant de reporter toute son attention sur ses hommes de main.
- Non mais… « jeune », vraiment ?
Kyosa s'empressa de tourner le dos à la scène, essayant tant bien que mal de contrôler son fou rire tandis que Sae faisait tout pour garder son sérieux. Ondine eut la chance de prendre les sacs à ranger comme prétexte pour aller se cacher dans la cuisine, hilare également.
Sur sa chaise, Doflamingo tiqua pour la première fois et se releva lentement alors que ses hommes le défendaient avec vigueur.
- Un tel affront ne peut être puni que par une condamnation à mort ?! s'étranglait littéralement Trebol qui ne pensait pas s'être senti aussi en colère de sa vie.
- Tu payeras ces insultes de ta vie ?! renchérit Diamante en portant la main à sa ceinture.
- Ca suffit.
Le Grand Corsaire n'avait pas eu besoin d'élever la voix pour calmer l'ardeur de ses généraux. La tête basse, les deux hommes s'écartèrent pour laisser la place à leur patron, qui se plaça face à Shiva, toute trace de sourire disparu. La jeune femme ne se démonta pas et se contenta de se démonter le cou pour pouvoir continuer à l'affronter du regard.
- Je ne vous dois en aucun cas allégeance, je ne suis pas une habitante de ce pays, commença-t-elle, vivement approuvée par ses deux amies dans son dos. Et je n'ai vraiment pas l'impression de vous avoir manqué de respect. Je trouve ça juste bizarre que votre titre, ce soit « jeune maître », et pas « maître » ou « seigneur ».
- Décidément tu n'as pas la langue dans ta poche, ni aucun instinct de survie apparemment, grinça le pirate en se penchant vers elle. Tu tiens tant que ça à ce que tes amies doivent se charger de ta part de travail ?
Elle fronça les sourcils, ayant très bien compris la menace, et se retint donc de lui répondre, à la grande satisfaction de l'homme.
- C'est mieux, bien mieux. Maintenant va ranger ton sabre et viens me servir, puisque tu tiens à n'avoir à faire qu'à des clients…
La jeune femme lui lança un regard perplexe, avant de tourner la tête vers le mur à sa droite.
- Bah quoi, il est rangé mon sabre. Je le bougerai pas, je le trouve très bien là où il est.
Doflamingo suivit son regard et retint un mouvement de surprise en découvrant effectivement l'arme accrochée dans son fourreau. C'était impossible, il n'avait pas quitté Shiva du regard depuis qu'elle était entrée dans le café, elle ne pouvait pas l'avoir remis à sa place sans qu'il ne s'en rende compte !
(..)
Lorsqu'Ondine sortit enfin de la réserve, plus ou moins calmée, elle découvrit que Shiva était occupée à noter la commande du géant blond sans grand enthousiasme.
- C'est amusant, on dirait que ça fait des étincelles entre ces deux-là, commenta-t-elle en rejoignant Sae derrière le comptoir. On dirait qu'ils vont s'étriper d'un moment à l'autre !
- Tu ne trouves pas que cet homme a exactement le même comportement que celui qu'on a rencontré sur l'île précédente ? lui demanda Sae, visiblement très inquiète.
La jeune fille aux cheveux bleus voulut la rassurer, mais en observant la scène plus attentivement, elle ne put s'empêcher de noter quelques similitudes qui lui firent froid dans le dos.
- Oh. Oui bon effectivement, il va peut-être falloir qu'on se charge nous-même de ce client, sinon on risque de se retrouver dans la même situation que la dernière fois.
- A fuir en catastrophe avant de se retrouver avec un mariage sur les bras ? Je pense aussi oui.
D'un commun accord, elles se dirigèrent vers la table, l'une avec une bouteille d'alcool et la seconde avec un assortiment d'apéritifs, qu'elles déposèrent devant le pirate avec un grand sourire.
- Tenez, cadeau de la maison ! fit Ondine avec entrain. C'est pour nous faire pardonner de… de ce que vous voulez, choisissez.
- Et goûtez donc les petits fours, ils sont extras ! renchérit Sae avant de saisir Shiva par la main pour l'entraîner vers le bar.
- Une petite seconde.
Les trois femmes se retrouvèrent contraintes à s'arrêter, même si Ondine tenta malgré tout de poursuivre sa progression en pestant. Le corsaire se leva dans leur dos et abattit une main sur l'épaule de la barmaid, la seconde sur celle de son amie à la chevelure bleue. Il se pencha lentement vers elles et murmura d'une voix doucereuse.
- Il ne me semble pas vous avoir autorisé à me servir. J'ai assigné cette tâche à une seule femme de ce café, et elle a intérêt à s'acquitter proprement de ce devoir si elle compte vivre encore quelques années.
Un frisson d'angoisse parcourut les deux femmes, qui en vinrent à réviser leur jugement : il ne ressemblait en rien à leur précédent adversaire, il était bien pire en fait !
Doflamingo était intimement persuadé que Shiva et le mystérieux gladiateur du Colisée n'était qu'une seule et unique personne, restait encore à le prouver. Il pouvait bien sûr la torturer pour lui faire avouer, mais il devrait alors supporter les jérémiades de ses hommes lorsque les trois autres leur fermeraient les portes de leur café. Et puis il devait avouer qu'il avait lui-même apprécié ce qu'il avait commandé, malgré l'absence d'alcool.
La soirée s'écoula dans un calme très relatif, s'il faisait abstraction des nombreuses disputes qui éclatèrent entre ses hommes et les jeunes employées. C'était une chose de l'entendre raconter, c'en était une autre d'y assister, comme il s'en rendit rapidement compte. Et il devait bien l'avouer, ses généraux et lieutenants étaient bien souvent à l'origine de ces conflits. Ils devaient vraiment être accro à ces femmes, même s'il avait du mal à comprendre pourquoi. Seule Shiva ne semblait avoir les faveurs d'aucun de ses hommes et resta calme et souriante une bonne partie de la soirée. Cela lui permettait de servir les autres clients, ceux qui ne faisaient pas parti de la Family et qui tentaient par tous les moyens de ne pas se faire remarquer, intimidés par la présence de leur souverain. Ce dernier n'hésitait d'ailleurs pas à siffler la jeune femme lorsque son verre était vide, s'amusant de son expression offusquée à chaque fois. Elle se retenait néanmoins de l'humilier en public, se doutant bien que les conséquences en seraient plus que désastreuses.
- Dis-donc, elle te plait la petite Shiva ?
Surpris, le grand Corsaire tourna la tête vers Trebol qui s'était installé près de lui et le regardait par-dessus ses lunettes d'un air entendu.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit-il en se renfrognant. Je ne vois pas non plus ce que vous trouvez aux autres. Même la supposée barmaid est tout aussi impertinente que ses amies, au final.
- Allons Doffy, c'est bien ça qui est intéressant ! Tous les gens de ce pays nous idolâtrent, on ne trouve jamais personne pour oser nous défier aussi ouvertement !
- Normalement, ce genre d'attitude t'exaspère, Trebol. Je peux savoir pourquoi ça t'amuse, chez ces femmes ?
- Oh je suis sûr que tu le sais très bien toi-même, sinon tu n'aurais pas passé la soirée à observer celle-là.
- Parce que je suis persuadée qu'elle est le gladiateur mystère, soupira Doflamingo en levant les yeux au ciel. Je t'en prie, toutes les femmes de ce pays sont à mes pieds, tu crois vraiment que je vais me contenter d'une fille aussi banale que celle-là ?
Le général de Trèfle lança un regard en direction de Shiva et dut bien admettre que le jeune maître les choisissait d'ordinaire plus plantureuses. Il n'insista donc pas plus et embraya la conversation sur un autre sujet.
Le lendemain, les quatre hommes les plus importants de Dressrosa se retrouvèrent dans le bureau du maître du pays, réunis en assemblée extraordinaire. La nuit avait porté conseil à Doflamingo qui avait trouvé un moyen de s'assurer de l'identité du combattant inconnu, et tout son plan reposait sur Diamante.
- Quiconque rentre dans ce Colisée ne peut en sortir si facilement, fit le Corsaire alors assis en face de ses hommes de main. Soit ils échouent et sont capturés pour devenir des jouets, soit ils restent enfermés pour servir de chair à canon, soit ils sortent vainqueurs et ne peuvent s'éclipser que par la grande porte. Normalement, ce guerrier aurait dû rester enfermé avec ses petits camarades gladiateurs, mais sans doute parce que son identité n'est pas connue, il a pu partir en toute impunité les dernières fois, peut-être en se faisant passer pour un membre de la Family. Mais avant de sortir, il faut bien qu'il se change.
- C'est évident, bien sûr, acquiesça Diamante d'un air entendu. Il doit le faire à l'abri des regards d'ailleurs, et pas dans la salle où les combattants peuvent choisir leurs armes.
- Exact. Et comme il ne peut sans doute pas trimbaler son casque et sa tenue sans que cela ne fasse suspect, j'ai eu idée de faire fouiller les couloirs du Colisée de fond en comble. Et nos hommes ont trouvé la cachette qu'il a utilisé, un simple placard à balai non loin des geôles des prisonniers.
Tout en prononçant ces mots, Doflamingo se leva et s'approcha des trois hommes qui attendaient la suite de son plan. Il eut un sourire et déposa sa main sur l'épaule de Diamante.
- Tu es le seul qui peux se promener au sein du Colisée sans que cela ne fasse suspect. Après tout, tu en es le plus fier combattant, et le plus adulé.
- Oh voyons Doffy, je ne suis pas aussi adulé que tu le dis ! Tu l'es bien plus que moi !
- Oh non je t'assure, tu es un véritable héros aux yeux du peuple de Dressrosa.
De son côté, Pica roula des yeux, retenant un soupir désabusé. Le petit rituel de son collègue pour se faire mousser avait quand même un petit côté fatigant, et il ne comprenait pas pourquoi le jeune maître s'acharnait à encourager ce travers à chaque fois.
Au final, le général de Carreau finit par accepter l'idée qu'il était le plus grand, le plus fort et le plus beau, jura qu'il s'acquitterait de sa tâche sans faillir et quitta immédiatement la salle pour se préparer. Enfin au calme, Doflamingo se tourna vers son général de Pique pour la suite des opérations.
- Je suis persuadé que l'une des femmes est notre… « homme », si je peux m'exprimer ainsi. J'ai besoin que tu te rendes sur place et que tu nous avertisses qui quitte le café, à quel moment, désarmée ou non. Fais attention à cette Shiva, surtout.
L'homme hocha la tête et s'éclipsa à son tour. Ne restaient plus que Trebol et Doflamingo en face à face.
- Mon ami, toi et moi nous allons découvrir qui est la danseuse qui se permet de se donner en spectacle sans autorisation du pouvoir royal, fit le souverain alors qu'un sourire mauvais se dessinait sur ses lèvres.
- Oh oui ce sera grandement amusant ! réagit Trebol avec enthousiasme avant de froncer les sourcils. Mais euh… pourquoi, en fait ?
Doflamingo haussa les épaules avant de répondre.
- Par pure curiosité, mon cher. Et aussi parce qu'il est toujours bon d'avoir un atout dans sa manche, ou plutôt un moyen de pression. Quelque chose me dit que ces femmes nous cachent plus qu'un simple caractère insolent, et j'aimerai bien découvrir de quoi il s'agit.
Ce disant, il pensa un instant au pouvoir de régénération de la petite Sae. Puis il songea à cette serveuse qui apparemment avait déjà attiré l'attention d'un homme dangereux, sur une autre île, et fronça légèrement les sourcils à ce souvenir.
