Shiva observait le sabre accroché au mur avec perplexité. La veille au soir, le souverain de ce pays lui avait demandé de ranger l'arme et avait eu l'air surpris de la voir à sa place, comme s'il s'attendait à… à ce qu'elle l'ait sur elle ?

Une main se posa sur son épaule et elle tourna la tête vers Ondine qui lui enfourna un pain au chocolat dans la bouche.

- Mange, lui dit son amie d'un ton autoritaire. On va avoir besoin de forces pour affronter notre clientèle, aujourd'hui.

Shiva approuva et, tout en appréciant son petit-déjeuner, se concentra de nouveau sur son arme de prédilection.

- Dis-moi, Ondine, tu n'as rien remarqué de bizarre ces temps-ci ?

- Ai-je vraiment besoin de faire l'énumération de tous ces gus qui nous empoisonnent l'air ou tu parles d'autre chose ?

- Oui bon à part la Family bien sûr, ça va de soi !

Son amie aux cheveux bleus réfléchit un instant, index contre le menton.

- Je ne sais pas… Si, il y a bien quelque chose maintenant que j'y pense, et ça concerne nos économies. J'ai l'impression que notre enveloppe se remplit bieeen plus vite que prévu. Tu n'aurais pas une explication à donner à ce petit miracle ?

Elle lança un regard acéré à son amie qui fixait désormais le plafond avec grand intérêt.

- Tiens tiens, ne serais-tu pas étrangère dans cette affaire ?

- Oula attention à ce que tu dis ! Dans ce café, nous sommes considérés innocents jusqu'à preuve du contraire ! Et puis d'abord…

Ondine rit et coupa court au discours de défense de son amie en lui filant une tape dans le dos.

- Mais ouais, c'est ça. Fais juste attention à ne pas trop t'exposer. J'ai confiance en tes talents, mais ce serait quand même dommage que tu sois blessée. Ou bien pire.

- Je suis la prudence incarnée, moi madame !

- Ah oui ? Et l'accident « Eïre », on en parle ou bien ?

Shiva se plaqua inconsciemment une main sur le flanc en grimaçant, puis grommela une réponse évasive avant de s'éclipser rapidement vers la cuisine. Ondine la suivit du regard, amusée, puis perdit son sourire quand la porte du café s'ouvrit sur le premier chieur – pardon client – de la journée.


Dressrosa fut plongée dans une grande effervescence lorsque le roi annonça une nouvelle épreuve de sélection au Colisée pour l'après-midi même. Il n'était pourtant pas dans les habitudes de la Family de bouleverser ainsi un programme. L'excuse donnée fut qu'un nouveau combattant d'exception avait décidé de s'inscrire au dernier moment et qu'il lui fallait prouver sa valeur au sein de l'arène.

Sur le qui-vive depuis l'aube, Diamante n'avait même pas pris le temps de se rendre au café en coup de vent pour pouvoir tout préparer au Colisée. 13h sonna et Trebol l'avertit par escargophone que leur cible venait de quitter sa cachette, escortée par les deux autres. Un homme de la Family avait tenté de les suivre mais il avait perdu leur trace dans le dédale de ruelles de la capitale. Néanmoins, il en était certain, elles avaient bien pris la direction du Colisée.

Le temps des combats, le général de Carreau fit une brève apparition publique, surtout destinée à vérifier que le combattant mystère était bien de la partie. Il se rendit ensuite au fameux débarras qu'il supposait être son « vestiaire », se colla dans un coin grâce à son pouvoir et attendit.

La clameur qui monta des gradins lui apprit que la joute avait pris fin. Si ce fameux guerrier était encore en vie et vainqueur, alors il ne tarderait plus à faire son entrée ici. Il sut qu'il ne s'était pas trompé lorsque la porte s'ouvrit lentement, comme si on voulait l'empêcher de grincer, dévoilant petit à petit la silhouette au visage encore masqué. Il se retint de ricaner et savoura sa victoire en s'autocongratulant silencieusement, avant de reporter toute son attention sur sa cible. Justement, celle-ci venait de déposer son arme – une rapière cette fois-ci – contre le mur et se dirigeait à présent vers un coin où s'entassaient des serpillères. Elle fouilla quelques secondes avant d'en sortir une tenue citadine passe-partout, composée d'une tunique et d'un pantacourt. Puis enfin, elle retira le casque couvrant ses cheveux, et Diamante ne fut pas loin de laisser échapper une exclamation triomphale… avant de se figer, perdu dans sa contemplation des longs cheveux blonds volant au vent. Le visage lui apparut encadré de nuages roses et de fleurs qui n'égalaient en rien la beauté de la femme qui retirait l'armure couvrant son corps parfait. Elle saisit la tunique d'un geste gracile et la ramena vers elle, levant dans le même mouvement les yeux vers le coin où il se cachait. Au moment où leurs regards se croisèrent, il sut désormais qu'elle était la femme de ses rêves : belle, forte, courageuse et gladiatrice, que demander de plus ?


Dès l'instant où Kyosa se rendit compte qu'elle n'était pas seule, elle sut qu'une catastrophe venait de se produire. Son impression ne fit que se renforcer lorsqu'elle découvrit Diamante dans un coin qui la fixait, bouche ouverte, l'index levé. Tout dans la posture de l'homme indiquait qu'il voulait lui parler, mais apparemment aucun son ne voulait sortir. Elle inspira profondément, puis se rappela qu'elle ne portait qu'un soutien-gorge et – heureusement – son pantalon de cuir qui lui avait servi dans l'arène. Une fureur sans précédent s'empara d'elle lorsqu'elle comprit que Diamante avait bien dû se rincer l'œil et elle lui balança immédiatement son casque dans la figure en hurlant.

- ESPECE DE VOYEUR, PERVERS, SATYRE ?!

Puis, sans attendre les justifications du général, elle enfila rapidement la tunique et sortit au pas de course sans prendre le temps de troquer le pantalon de cuir contre le pantacourt. De toute façon, elle n'avait plus aucun anonymat à protéger.

Une fois à l'air libre, la jeune femme se précipita vers une arcade en face où l'attendait Sae, une liasse de billets en main. Son amie parut surprise de ne la voir qu'à moitié changée, mais elle doutait d'avoir le temps de lui expliquer. Elle se contenta de la saisir par le poignet et continua sa course vers le café.

- Kyosa ?! Qu'est-ce qui se passe, tu ne m'as pas laissé le temps de soigner tes blessures !

- Plus tard les blessures, grogna la femme blonde. Ils savent maintenant !

- Hein ? Comment ça ils savent ? Qui sait quoi !

- ATTENDEZ !

La jeune médecin ne put retenir un frisson d'angoisse en entendant la voix tant détestée de Diamante. Cela l'encouragea non pas à attendre, comme il le demandait, mais bien à accélérer le pas pour se trouver au niveau de son amie.

- Ah d'accord. Ils savent.

- Voilà. Et donc on doit se dépêcher de rejoindre les autres !

- Mais pourquoi ? C'est pas illégal de participer à ces tournois, non ? Pas plus que de parier sur ta victoire ! protesta Sae avec force. Ils ne peuvent rien contre nous, on n'est pas hors-la-loi !

- Tiens, c'est vrai. Mais alors pourquoi il nous poursuit, l'autre ?!

Malheureusement, aucune des deux ne parvint à en deviner la raison, à supposer qu'il y en ait une.


Décidément, elles couraient vite, les femmes du café ! Adossé à un mur pour reprendre son souffle, Diamante en profita pour tirer de sa poche un petit escargophone et contacter son patron. Ce dernier devait être impatient d'entendre son rapport, car il décrocha au tout premier "beuleu" de la bestiole.

- Alors, tu as pu surprendre la fille ?

- Oui bien sûr, Doffy ! s'exclama le général en se frappant la poitrine. Je n'allais pas décevoir ta confiance ! Par contre j'ai une bon... une mauv... enfin une nouvelle inattendue. Ce n'était pas celle à laquelle tu pensais, la gladiatrice mystérieuse ! C'est son amie Kyosa !

Le silence se fit de l'autre côté, comme si Doflamingo prenait le temps de digérer la fameuse "nouvelle". Enfin silence... quelques sons parvenaient toujours à Diamante, dont notamment une mélodie étouffée qui laissait suggérer que le jeune maître n'était pas loin d'une source de musique.

- Je vois, finit par dire le Grand Corsaire d'un ton que son général ne parvint pas à interpréter. On se retrouve au café, j'ai juste... un dernier point à vérifier.

Puis il raccrocha sans attendre la réponse de Diamante.


Lorsque Shiva passa la porte du café, son instinct lui souffla d'emblée que quelque chose clochait. C'était calme, bien trop calme pour cette heure de la journée : normalement, elle aurait dû être accueillie par les cris de Dellinger réclamant une énième glace à Ondine, ou au moins par une remarque désobligeante de la part de Trebol sur le manque de sérieux des employées. Mais non, à la place, elle trouva une salle silencieuse et plongée dans le noir, les rideaux des fenêtres tirés. Elle fronça les sourcils mais s'avança néanmoins dans la pièce.

- Sae ? Ondine ? Kyosa ? Patron invisible qui passe son temps enfermé chez lui au lieu de tenir les rênes de l'établissement ?

Un rire retentit à sa droite, et elle fit un bond de trois mètres en arrière, le cœur battant à la chamade. Ca ce n'était pas un son sympathique du tout !

- Oh, je t'ai fait peur peut-être ?

Elle retint une grimace dégoûtée au son de cette voix tant honnie et se ressaisit, étirant les bras vers le haut avant de pivoter de droite à gauche, pieds rivés au sol.

- Pas du tout, c'est juste l'heure de ma gymnastique quotidienne ! On commence par un saut en arrière, on s'échauffe et petits pas croisés vers la cuisine ! Après on s'enferme et on n'en sort pas avant l'heure du repas ! D'ailleurs si vous voulez bien m'excusez…

Elle fit mine de se diriger vers le comptoir mais s'immobilisa brusquement contre sa volonté, bandant ses muscles de toutes ses forces pour tenter de s'arracher à ce très étrange phénomène.

- Tiens c'est bizarre, on dirait que mon corps refuse de m'obéir, marmonna la jeune femme en voulant se gratter le crâne pour exprimer sa perplexité.

Malheureusement, même ses bras ne voulaient plus lui obéir. L'homme dans son dos rit à nouveau, puis elle l'entendit se lever de la table qu'il avait pris pour siège avant de s'approcher d'elle. Dans le même temps, la lumière revint dans le café, et elle fut éblouie l'espace d'un instant avant de pouvoir de nouveau distinguer correctement l'environnement qui l'entourait.

Sur le comptoir, des affaires trônaient bien en évidence, dont son sabre aux côtés d'une rapière d'origine inconnu. Elle distingua un casque et une tenue renforcée de cuir qu'elle identifia comme appartenant à Kyosa, mais aucune trace de la propriétaire. Sourcils froncés, Shiva réussit à tourner la tête pour dévisager le… torse du pirate non loin d'elle. C'était déjà un début.

- Où sont passées mes amies ? Et les clients ? Notez que vous pouvez garder vos hommes hein, mais le reste des gens, on les aime bien quand même.

- Tes amies sont à côté, répliqua tranquillement le corsaire en se baissant à son niveau, mains enfoncées dans les poches de son horrible pantalon rose. Trebol les interroge quant à… un délit, que l'une de vous aurait commis. A supposer qu'elle soit la seule dans le coup, bien évidemment.

Alors là, la jeune femme dut bien avouer que le pirate l'avait perdu et que décidément ce manteau jurait terriblement avec la chemise ouverte qu'il portait en dessous.

- Un délit ? répéta-t-elle en essayant de se concentrer sur autre chose que le sourire narquois de l'homme. Genre quand on traverse hors des clous, ce genre de choses ?

- Plutôt quand on sort du Colisée après chaque combat alors qu'il est bien spécifié qu'on ne peut en partir qu'après un certain nombre de victoires après s'y être engagé… répliqua Doflamingo dont le sourire s'agrandit, le rendant plus inquiétant encore.

Shiva le dévisagea avec incompréhension, avant que la lumière ne se fasse dans son esprit.

- Non mais c'est pas… KYOSA !

- EH ! Ce sont SES HOMMES qui m'ont laissé sortir à chaque fois, j'en savais rien moi ! lui répondit une voix venant de la salle de repos.

La tacticienne voulut s'abattre la main sur le front avant de se rappeler qu'elle n'était pas libre de ses mouvements, et elle se contenta donc d'un long soupir prononcé. Quelque part, elle était néanmoins rassurée de savoir ses amies véritablement présentes dans la pièce d'à côté.

- Et tu as utilisé MON sabre en plus, sans me demander l'autorisation !

- Ça c'est ma faute ! lui répondit la voix de Sae. Mais c'était ça ou elle voulait se battre à mains nues !

- Ah parce que tu étais au courant toi ?! Et tu ne nous as rien dit, à moi et Ondine !

- Dis donc j'en connais une autre qui a ses petits secrets ! intervint la dernière nommée. Mais sincèrement, ça m'étonne que ce ne soit pas toi qui aies eu l'idée de t'inscrire à ces tournois.

- Comme si c'était moi, la brute du groupe ! protesta Shiva avec force.

- DITES DONC, CA VOUS DÉRANGE DE VOUS CONCENTRER UN PEU SUR MOI LA ?! beugla tout à coup Trebol qui devait sans doute faire face aux trois femmes dans la salle de repos.

- OUI CA NOUS DÉRANGE ! s'exclamèrent-elles d'ailleurs d'une même voix.

Doflamingo avait tourné la tête vers le rideau séparant les deux salles le temps de la joute verbale, ne perdant pas une miette de ce qu'il s'était dit. Puis il reporta toute son attention sur Shiva qui semblait commencer à comprendre la raison de son immobilisation forcée à force de scruter ses membres, les yeux plissés.

- Ne pas respecter les règles de Dressrosa, voilà qui est passible d'une sévère punition, fit le corsaire d'un ton faussement attristé. Normalement je devrais envoyer… ou plutôt renvoyer ton amie au Colisée, avec interdiction d'en sortir avant d'avoir remporté 1000 combats.

La jeune femme aux cheveux courts siffla quand elle entendit le nombre, puis réfléchit quelques secondes, tête penchée sur le côté.

- Hm c'est vrai que même en organisant disons 5 sessions par jour, elle y serait cloîtrée pendant 200 jours. Ca fait plus de six mois… Non ça ne va pas être possible, on espère être parties de cette île bien avant !

- Et c'est bien pour ça que je vous propose une alternative, à toi et tes amies, répliqua tranquillement le pirate en agitant la main.

Shiva fut surprise mais heureuse de se rendre compte qu'elle pouvait de nouveau bouger librement et s'apprêtait à foncer dans la salle de repos, mais Doflamingo ne l'entendait pas de cette oreille. Se saisissant de la jeune femme par les épaules, il la força à s'asseoir à une table et prit place face à elle, avant de sortir un contrat de sa poche. Elle lui lança un regard perplexe avant de s'intéresser de plus prêt au bout de papier. Sur l'entête, elle pouvait lire en gros, gras et surligné trois fois le mot « CONTRAT ».

- Qu'est-ce que c'est que…

- J'en ai assez de voir mes hommes déserter le palais royal, jour après jour, la coupa le corsaire en joignant les mains sous son menton. Pour empêcher cela et éviter à ton amie une fin aussi atroce que douloureuse, tout en gardant un œil sur elle, il m'est venu à l'idée de racheter cet endroit… Je suis ainsi devenu officiellement votre patron, et vous devrez désormais travailler sous mes ordres, au palais.

- QUOI ?!

Evidemment, l'exclamation ne vint pas que de Shiva. Cette dernière fixait le pirate d'un air ahuri, les doigts crispés sur le fameux contrat qu'elle n'osait même pas lire de peur de ce qu'elle allait découvrir. Il lui sourit et lui attrapa la main, la soulevant pour récupérer le papier avant qu'elle ne l'abîme.

- Mais enfin je croyais que vous nous vouliez hors de votre île le plus rapidement possible ?! Comment d'un coup vous pouvez… je… VOUS NE FAITES AUCUN SENS, MONSIEUR !

Il rit, et elle sembla se rendre compte alors qu'il ne l'avait toujours pas lâchée. Elle s'arracha à son étreinte d'un geste brusque, avant de pointer un index rageur sous son nez.

- Non mais vous vous foutez de nous en plus !

- Mais pas du tout, le marché que je vous propose est très honnête, rétorqua le pirate en la toisant d'un air amusé, bras croisés. Et si tu lis ces lignes, tu verras que vous n'aurez à travailler pour moi que jusqu'au jour où vous aurez enfin réuni assez d'argent pour votre nouveau navire. N'est-ce pas honnête, comme deal ?

Shiva fronça les sourcils et s'empressa de parcourir ledit contrat rapidement avant d'admettre que l'homme ne lui avait pas menti. Pourtant son instinct lui soufflait qu' « honnêteté » et « Doflamingo » étaient bien deux mots qui n'avaient jamais dû être associés ensemble auparavant. Pouvait-elle vraiment faire confiance au Grand Corsaire, ou bien cachait-il ses réelles intentions derrières ces fameux verres fumés ? Elle n'en savait rien et, de toute façon, comprit bien vite qu'elle n'avait pas vraiment le choix. Résignée, certaine que ses amies partageaient son opinion, elle se résolut à apposer sa signature en bas de la page sous le regard triomphant du pirate.

- Parfait. Dès demain, vous déménagez donc au palais royal. Vous avez toute la soirée pour empaqueter vos affaires, on viendra vous chercher au petit matin. Certains de mes hommes sont incapables de se mettre au travail avant une tasse de votre fameuse tisane énergisante…

- Génial, marmonna la jeune femme en laissant son front heurter le bois de la table. Maintenant si vous permettez, on voudrait pouvoir ruminer en paix.

Doflamingo admit qu'il était temps pour lui et Trebol de se retirer. Il appela son général qui vint directement se placer à ses côtés, la mine réjouie, et ils sortirent sans prendre en compte les regards haineux que leur portaient les quatre femmes.